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Association l’@psychanalyse (L’@P)

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Joseph Rouzel

samedi 27 janvier 2018

Association l’@psychanalyse (L’@P)

J’ai composé ce texte d’introduction pour la création de l’association l’@psychanalyse dont nous avons déposé les statuts, Isabelle Pignolet de Fresnes, Jacques Cabassut et moi-même en décembre 2017.

« Il n’y a pas de rapport sexuel » ; « La Femme n’existe pas » ; « Pas-tout » etc (Lacan)… Et venant d’autres horizons : « Ceci n’est pas une pipe » (Magritte) ; «  I would prefer not to » (Melville, dans Bartleby ) 1  ; « Le tao dont on parle n’est pas le tao» (Lao-Tseu)…

Autant d’expressions différentes de la négativité qui enchâssent l’objet @ 2  que Lacan nous a transmis comme sa seule invention. Mettre aux commandes l’objet @ dans une association de psychanalyse, c’est choisir délibérément d’avoir affaire au réel, là où il vient trouer l’être, le pouvoir et le savoir, afin d’en tirer des effets de création et d’invention. En position d’agent dans le discours du psychanalyste, cet obscur objet, en suivant le cheminement progressif de Lacan, successivement objet cause-du-désir, puis objet plus-de-jouir, détermine trois niveaux d’organisation associative, telle une poupée gigogne : éthique, politique, clinique.

Encore une association de plus! Pourtant Lacan nous a averti : « vous échouerez, car l’histoire depuis toujours tourne en rond. C’est la structure. » dit-il à J.-A. Miller au moment de l’engagement politique de celui-ci dans les années 1970. (Regnault Fr., « Vos paroles m’ont frappé... », Liminaire d’ Ornicar ?, n° 49, Agalma- Seuil, 1998, p. 11 & La Movida Zadig , n°1, Navarin, 2017, p. 6-7.) Mais aussi le même jour, prenant acte de la contingence et de ce qui fait déchirure dans la trame des évènements il ajoute: « Sans doute, de temps en temps [...] il y a un trou dans l’éternel recommencement, et il est amusant de profiter de ce trou-là et dans le jeu de la machine, d’inventer le nouveau ».

C’est ce trou-là, trou du réel «  dans l’éternel recommencement  », qui fait que ça ne cesse pas de ne pas répéter là où ça ne cesse pas de répéter, que nous voulons nous amuser  à apprivoiser et mettre au travail, pour, peut-être : «  inventer du nouveau  ». L’@ troue la psychanalyse, qui du coup s’en trouve apostrophée : l’@psychanalyse ! Selon le schéma d’une spirale. Si on la regarde de haut, c’est un cercle, plus ou moins vicieux comme tous les cercles. Il suffit de se déplacer sur le côté pour vérifier qu’il s’agit d’une spirale. Le réel que borde l’@ nous déplace. Il fait place à la surprise, l’imprévu, l’inouï, l’insu. Encore faut-il se tenir en position d’attendre l’inattendu, d’espérer l’inespéré, comme le souligne Héraclite ( elpis anelpiston ) .

Spirale

 

«  Il n’y a pas d’autre définition possible du réel que : c’est l’impossible quand quelque chose se trouve caractérisé de l’impossible, c’est là seulement le réel ; quand on se cogne, le réel, c’est l’impossible à pénétrer.»  Lacan, Conférence au MIT , 2 décembre 1975,- Scilicet, 1975, n°6-7, p. 53-63.

«  Le réel, il faut concevoir que c’est l’expulsion du sens, c’est l’impossible comme tel, c’est l’aversion du sens . C’est aussi la version du sens dans l’anti-sens, le choc en retour du verbe, en tant que le verbe n’est là que pour ça - ce qui de l’immondice  dont le monde s’émonde en principe - , si tant est qu’il y ait un monde. Ça ne veut pas dire qu’il y arrive. L’homme est toujours là. L’existence de l’immonde, à savoir ce qui n’est pas monde, voilà le réel tout cour.  » (Lacan, S.XXII, RSI, inédit, 11 mars 1975)

« Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?

Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau »

Nous invite Baudelaire dans son Voyage .

Ethique  : un trou dans l’être…  l’origine double du mot implique deux volets :

-   sur le plan collectif ( éthos ) développement d’une « morale sociale », une éthique de la raison,  qui garantit  l’expression de la différence toujours bordée par l’ affectio societatis. 3  

-   Sur le plan subjectif ( èthos ) l’engagement dans une parole qui ne peut que se révéler subversive en mettant en œuvre une éthique du désir .

Seule la mise en tension de ces deux voies de l’éthique, collective et subjective, l’une trouant l’autre, qui ne se recouvrent pas, peut protéger des deux écueils sur lesquels risque de se briser toute vie associative : la dissolution du sujet dans les appareils collectifs ; l’explosion du collectif sous les coups d’un sujet qui s’individualise. L’accueil du dissemblable, donc du tout autre, qui borne le désir de l’analyste, qui «  n’est pas un désir pur…  » mais «  … un désir d’obtenir la différence absolue  » (Séminaire XI, p. 248 ; c’est la dernière page !) 4 , fonde le lien associatif, faute de quoi on verse assez rapidement dans la haine, puis l’exclusion du différent. L’éclatement périodique des groupes analytiques depuis Freud tient sans doute à cet impensé radical : la division subjective, qui opère de structure, plutôt que de se l’enquiller au sein de l’association ou du groupe, est shuntée sur une division dans le collectif. Les groupes, si l’on en croit Freud qui en fait une démonstration éblouissante pour l’Armée et l’Eglise dans « Psychologie collective et analyse du moi » (et des fins de moi !), se constituent dans l’amour du semblable, que soude une croyance en un chef ou une idéologie commune. Ce que Freud malheureusement ne fait qu’esquisser et qu’il faut absolument remettre en chantier là où il l’a laissé, c’est que l’amour des uns se construit sur la haine des autres. Au côté lumineux de l’entre-soi fait pendant le côté obscur de l’outre-soi.  L’illusion du groupe ne tient pas à un quelconque « inconscient groupal », comme le déclinent certains, mais à une profonde méconnaissance de ce processus, associatif et ségrégatif dans le même temps. 

« Le collectif n’est rien que le sujet de l’individuel. » (Lacan) « La capacité à être seul parmi les autres. » (Winnicott) etc Il s’agit donc de penser, dans son mouvement dialectique et son aporie, ce qui nous réunit tout en nous séparant. Ça se disait chez les grecs anciens : sun-bolon , origine de notre… symbole. Autrement dit : un trou… d’être  

Politique : Un trou dans le pouvoir…  Non seulement dans des dispositifs internes à l’association, mais dans son souci d’inscription dans la cité et de confrontation à d’autres champs d’expérience : politique, travail social, pédagogie, soin, création artistique, littérature, poésie, cinéma, spiritualités, sciences, notamment celles dites « humaines » … Tous ces domaines d’intervention dans le lien social sont perforés d’un impossible dont Freud détermina les coordonnées  en l’exhaussant au niveau du concept. Il borde et borne l’exercice des métiers de la relation humaine : diriger, éduquer, soigner (Freud, Préface de 1925 à August Aichhorn, Jeunes en souffrance ). Car dans ces métiers, précise Freud, «  on peut être sûrs d’un résultat insuffisant  » (« Analyse finie, analyse infinie », 1937). Ce qui devrait sérieusement calmer les ardeurs idéalistes et surmoïques féroces. Mais l’impossible n’est pas l’impuissance. Donc, contrairement à ce que veut l’adage, chacun y est tenu.

La politique associative inspirée par le trouage que fore l’objet @ débouche sur des inventions nécessaires dans l’organisation : des modalités d’adhésion ouvertes ; des fonctions définies, mais non figées ; des prises de décision dans une hiérarchie de coordination ; une souplesse de fonctionnement qui repose sur les inventions de chacun, y compris dans l’organisation, ce qui implique un accueil permanent de la différence ; un passage du travail du transfert à un transfert de travail et non à un transfert à l’association etc…

Clinique : un trou dans le savoir…  où il s’agit de « savoir ne pas savoir ». La clinique psychanalytique met en œuvre un impossible à transmettre. Pris au pied de la lettre cela implique que la transmission de la psychanalyse, c’est la transmission de… cet impossible. Savoir ne pas savoir, qui n’a rien à voir avec la dénégation de n’en rien vouloir savoir, s’accompagne d’un travail acharné de construction… de savoir. Freud donne de la psychanalyse une définition au plus simple dans une encyclopédie allemande des années 1920 : unbewusstewissenschaft , la science de l’inconscient, le savoir de ce qui échappe à la science, l’@-science. Freud marque ainsi la rigueur du savoir conceptuel de la psychanalyse et son champ d’application : buser, comme pour un puits, le bord d’un trou ! A la façon des montres molles de Salvador Dali, les concepts psychanalytiques, du fait de cette fonction logique d’étayage d’un trou dans le savoir, conduisent à une relance permanente, inachevée et inachevable. Un véritable plan de relance… du désir !  Il ne saurait donc être question d’en constituer un dogme ou toute autre forme de « Jacques-a-dit ».

Autant dans la conduite des cures que dans les enseignements dont les membres de l’association peuvent se charger, la pierre de touche du réel vient en fonder l’acte. La « saveur du réel » se produit dans l’après-coup d’une chute des idéaux, des savoirs constitués, d’une destitution du sujet supposé savoir (SSS), d’un trou dans l’Autre… marques de la fin de la cure, que l’association se doit d’accueillir en tant que tels dans une passe, dont il s’agit de ne pas fétichiser le dispositif, mais d’en garder ouvertes les modalités d’expression qu’il appartient à chacun d’inventer à sa mesure et selon son style. 5  

Le poète Pierre Reverdy en donne la teneur dans un poème qui porte justement cet intitulé :

La Saveur du réel

Il marchait sur un pied sans savoir où il poserait l’autre. Au tournant de la rue le vent balayait la poussière et sa bouche avide engouffrait tout l’espace.
 Il se mit à courir espérant s’envoler d’un moment à l’autre, mais au bord du ruisseau les pavés étaient humides et ses bras battant l’air n’ont pu le retenir. Dans sa chute il comprit qu’il était plus lourd que son rêve et il aima, depuis, le poids qui l’avait fait tomber.

 

Joseph ROUZEL

1  «  Au prix d'immenses efforts, nous nous frayons une voie souterraine dans la pyramide ; au prix d'horribles tâtonnements, nous parvenons dans la chambre centrale ; à notre grande joie, nous découvrons le sarcophage ; nous levons le couvercle et... il n'y a personne ! L'âme de l'homme est un vide immense et terrifiant.  » Herman Melville,  Pierre ou les ambiguïtés .

2  Dans la foulée d’une invention de mon amie Jeanne Lafont qui écrit que « Etant donné que a ,  « objet petit a », mérite le statut d’un signe plus que d’une lettre,  j’ai choisi l’arobase pour le transcrire. » (Topologie lacanienne et clinique analytique, Point Hors Ligne, 1990).  

Une déformation récente du castillan arroba(s)  , qui désigne une unité de mesure de poids et de capacité (dite en français  arrobe ), en usage en Espagne et au Portugal, de grandeur variable selon les régions et selon les liquides (huile ou vin). Ce terme, attesté en Espagne depuis 1088, vient lui-même de l'arabe arroub , « le quart », pour un quart de l'ancien quintal de 100 livres, soit 12 kg environ. Depuis le XVIe siécle , en effet, le mot arroba  - parmi d'autres - s'est constamment écrit au moyen de l'abréviation « @ ». Le signe @ avec sa signification moderne remonte à l'écriture marchande de la Renaissance  : outre ses valeurs comme abréviation, il sert couramment à écrire la préposition  a  (« à »), dès avant 1500 en Espagne  puis en Italie et enfin dans d'autres pays d’Europe. Cet usage international, relayé au XVIII e siécle  par la préposition « à », influe enfin sur l'émergence du signe @ en anglais comme abréviation de la préposition équivalente  at , pour indiquer le prix unitaire des marchandises ( 6 eggs   @ $1 , six œufs à un dollar, où  @  est lu  at ). Il est adopté avec le même sens sur les machines à écrire américaines à partir de 1883 puis transposé sur les claviers d'ordinateur. En 1971, l'informaticien Ray Tomlinson, envoyant le premier message électronique de machine à machine, choisit d'utiliser ce signe comme séparateur dans l'adresse parce qu'il n'appartenait à aucun alphabet.   En allemand : Klammeraffe ( atèle  ou  singe araignée ) ou  Affenschwanz   ( queue de singe ).   En anglais :   monkey tail ape-tail  (queue de singe) (Extrait de Wikipedia)

Cela me semble tout à fait dans la lignée de ce que Lacan cerne dans la séance du séminaire sur L’Angoisse,  le 9 janvier 1963 : «   Cet objet nous le désignons par une lettre. Cette notation algébrique a sa fonction. Elle est comme un fil destiné à nous permettre de reconnaître l’identité de l’objet sous les diverses incidences où il nous apparait. La notation algébrique a justement pour fin de nous donner un repérage de l’identité, ayant déjà été posé par nous que le repérage par un mot est toujours métaphorique, c’est-à-dire  ne saurait que laisser la fonction du signifiant lui-même en dehors de la signification induite par son introduction. Le mot bon, s’il engendre la signification du bon, n’est pas bon en lui-même, loin de là, car il engendre du même coup le mal.  »

«  notation algébrique… »  :   Le mot arabe   al-jabr  signifie « réduction d'une fracture », « réunion (des morceaux) », « reconstruction », « connexion », « restauration ». Il est à l’origine du mot latin  algebra  qui a donné « algèbre » en français. En espagnol, le mot  algebrista  désigne aussi bien celui qui pratique le calcul algébrique que le rebouteux  (celui qui sait réduire les fractures ) (Wikipedia)

 

 «…  a ( tout ce qui du réel du sujet ne s’attrape pas par les moyens du langage)… Ce qui de l’être du sujet échappe à sa représentation par un signifiant… » Marie-Jean Sauret , La bataille politique de l’enfant, érès, 2017 .  

3   « Expression latine é voquant un lien psychologique entre associ é s qui d é signe un élément constitutif de la société dont les composants sont l’absence de subordination entre associ é s, la volont é  de collaborer à  la conduite des affaires sociales (en y participant ou en activement ou en contr ô lant la gestion) et l’acceptation d’aléas communs, mais dont l’intensit é  varie suivant les formes de soci é t é  et les cat é gories d’associ é s. »  (Gérard Cornu, Vocabulaire juridique , Editions Quadrige, PUF, 2000.)

4  Voici la citation en son entier : «  Le désir de l’analyste n’est pas un désir pur. C’est un désir d’obtenir la différence absolue, celle qui intervient quand, confronté au signifiant primordial, le sujet, vient pour la première fois en position de s’y assujettir. Là seulement peut surgir la signification d’un amour sans limite, parce qu’il est hors des limites de la loi, où seulement il peut vivre.»

5   Assises de l’École freudienne de Paris : « L’expérience de la passe », Deauville. Parue dans les  Lettres de l’École , 1978, n° 23, pp. 180-181.

JACQUES LACAN – Il n’y a pas besoin d’être A.E. pour être passeur.

C’est une idée folle de dire qu’il n’y a que les A.E. qui pouvaient désigner les passeurs.

C’est en quelque sorte une garantie ; je me suis dit que quand même, les A.E. devaient savoir ce qu’ils faisaient.

La seule chose importante, c’est le passant, et le passant, c’est la question que je pose, à savoir qu’est-ce qui peut venir dans la boule de quelqu’un pour s’autoriser d’être analyste ?

J’ai voulu avoir des témoignages, naturellement je n’en ai eu aucun, des témoignages de comment ça se produisait.

Bien entendu c’est un échec complet, cette passe.

Mais il faut dire que pour se constituer comme analyste il faut être drôlement mordu ; mordu par Freud principalement, c’est-à-dire croire à cette chose absolument folle qu’on appelle l’inconscient et que j’ai essayé de traduire par le « sujet supposé savoir. »

Il n’y a rien qui m’ennuie comme les congrès, mais pas celui-ci parce que chacun a apporté sa pauvre petite pierre à l’idée de la passe, et que le résultat n’est pas plus éclairant dans un congrès que quand on voit des passants qui sont toujours ou bien déjà engagés dans cette profession d’analyste, – c’est pour ça que l’A.M.E. ça ne m’intéresse pas spécialement que l’A.M.E. vienne témoigner, l’A.M.E. fait ça par habitude, – car c’est quand même ça qu’il faut voir : comment est-ce qu’il y a des gens qui croient aux analystes, qui viennent leur demander quelque chose ? C’est une histoire absolument folle.

Pourquoi viendrait-on demander à un analyste le tempérament de ses symptômes ? Tout le monde en a étant donné que tout le monde est névrosé, c’est pour ça qu’on appelle le symptôme, à l’occasion, névrotique, et quand il n’est pas névrotique les gens ont la sagesse de ne pas venir demander à un analyste de s’en occuper, ce qui prouve quand même que ne franchit ça, à savoir venir demander à l’analyste d’arranger ça, que ce qu’il faut bien appeler le psychotique.

Et tout est là, il faudrait que l’analyste sache un peu la limite de ses moyens, c’est là-dessus que, en somme, nous attendons le témoignage de gens qui sont depuis peu de temps analystes : qu’est-ce qui peut bien leur venir à l’idée – c’est là que je pose la question – de s’autoriser d’être analystes.

Parce que, comme l’a dit Leclaire, il y a des sujets non identifiés et c’est précisément de ça qu’il s’agit ; les sujets non identifiés nous ne nous en occupons pas, les sujets non identifiés, c’est bien ce qui est en question comme Leclaire nous l’a expliqué.

Le sujet non identifié tient beaucoup à son unité ; il faudrait quand même qu’on le lui explique qu’il n’est pas un, et c’est en ça que l’analyste pourrait servir à quelque chose.

La seule chose importante, c’est le passant, et le passant, c’est la question que je pose, à savoir qu’est-ce qui peut venir dans la boule de quelqu’un pour s’autoriser d’être analyste ?

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