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Conférence de Joseph Rouzel : L’usure du quotidien

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Joseph Rouzel

mardi 12 août 2008

Je voulais remercier Synergie et Coin de rue pour m’avoir invité. Si on associe la synergie et le coin de la rue, on a un montage tout à fait intéressant. Ces deux signifiants sont, un petit peu, au ras des pâquerettes, le coin de la rue c’est tous les jours, là où l’on va faire ses courses, là où il se passe du collectif, là où on manifeste le lien social. Ensuite, il y a la question de la synergie qui vient comme une mise en exergue de ce qu’est le quotidien, du ras des pâquerettes mais qui si ce n’était que à ras des pâquerettes, il ne se passerait pas grand-chose. C’est même, peut être, par ce biais là que le titre vient un peu titiller parce que c’est le plus souvent par ce chemin là que la question du quotidien nous arrive, « c’est tout le temps pareil », « c’est répétitif », « on se lève tous les matins » … C’est une des difficultés de penser le quotidien car lorsque nous avons posé cela « l’usure du quotidien, ça nous use » et bien on est pas tellement avancé. Dans la façon de présenter les choses par rapport au quotidien, l’usure, la répétition et ce que l’on appelle la routine, cette façon de le présenter fait opacité, fait obstacle à penser le quotidien en temps que tel. C’est une des difficultés car si le quotidien est présenté comme l’usure, c’est qu’on préfère penser le quotidien en terme d’usure plutôt que comme quelque chose qui nous échappe fondamentalement ; au moins l’usure on peut s’en plaindre. C’est le quotidien, la routine, faut lever les mômes mais enfin les mômes vous allez les lever pendant des années et voilà et puis ils se lèveront tout seuls et ça continuera…

C’est une des difficultés car le premier aspect, je dirais même de l’ordre de l’imaginaire, du quotidien, nous englue dans un empêchement à penser. C’est une des raisons pour lesquels, non seulement c’est difficile de penser le quotidien. Et lorsque j’ai cherché dans des travaux du côté de la philosophie et de la sociologie, on trouve pas grand-chose sur cette question précisément du quotidien, comme une masse opaque qui vient nous engluer. Au contraire des études sociologiques et anthropologiques qui ont été réfléchies par rapport aux rituels quotidiens tandis que la question du quotidien comme une masse opaque qui vient nous engluer, a été peu pensée.

Je suis psychanalyste, j’ai longtemps travaillé comme éducateur spécialisé et depuis 15 ans je suis formateur en travail social. J’ai écrit un certain nombre de bouquins sur les questions sociales et du travail social traversés ou éclairés par le discours analytique, ceci constitue mon angle d’attaque, mon point de vue. J’ai écrit un livre sur le quotidien et le travail social Le quotidien en éducation spécialisée 2 . Ce sont ces petites choses du quotidien qui ne sont pas de l’ordre de la transcendance. Par exemple, c’est quelqu’un qui vient vous trouver parce qu’il n'a pas de logement, c’est tout à fait pratico-pratique et en même temps on ne peut pas réduire le travail social à du pratico-pratique. Si un sujet vous fait une demande, on ne peut pas réduire la demande d’un sujet à ce qui est demandé. Même si dans le travail social on ne peut pas faire l’économie de ce qui est demandé, et à juste titre, puisque cela renvoie à des droits pour lesquels nos parents, nos grands parents se sont battus. Je pense qu’il ne faut pas lâcher, surtout dans un moment comme aujourd’hui où à notre époque il y a des glissements dans nos droits fondamentaux comme de se loger, de vivre parmi les autres, de se nourrir, d’élever ses enfants. Donc ce sont les personnes qui viennent demander de l’aide aux travailleurs sociaux par le biais de choses très quotidiennes. Et en même temps on ne peut pas rabattre la demande d’un sujet sur ce qu’il vient demander. C’est un point très important. On peut penser, mais à tort à mon avis, que si on répond à la question de l’objet cela réglera les problèmes. Vous me demandez un logement : ça tombe bien bien, je suis assistante sociale, je vais régler vos histoires de logement. Cette enfermement dans le quotidien risque d’exploser à la figure parce que l’être humain n’est pas réductible à ce côté pragmatique techniciste. Dans la société « post moderne » actuelle, on glisse sur le versant de cette pente dangereuse : on pourrait être tenté de tout réduire à des questions de problèmes quotidiens qu’on réglerait au fur et à mesure. Si c’était vrai l’être humain serait réduit à sa partie la plus machinique.

Un peu à ma façon, je vais travailler en apportant des choses venant de droite, de gauche et on verra si cela tient ensemble. Il n’est pas sûr que le quotidien apporte quelque chose de bien unitaire et d’harmonieux, car il y a des déchirures qui nous mettent devant le fait que le quotidien est d’abord un voile. Un des noms de ce voile c’est l’usure. Ma démarche va consister à essayer d’abord de cerner l’objet qui est difficile à attraper et puis ensuite de voir ce que l’on peut en faire dans le champ d’intervention qui est le votre, celui des pratiques sociales. Selon ma bonne habitude, je passerai par des chemins très différents.

Je suis en train de relire l’œuvre de Victor Hugo, Les Misérables , et c’est une œuvre extraordinaire, notamment sur les questions du quotidien. Voilà quelqu’un qui donne forme, avec des mots de la langue française, aux petites choses qui font le quotidien et aux grandes choses qui enveloppent le quotidien. Il y a notamment une description de la bataille de Waterloo qui est phénoménale. Je vais faire une petite excursion dans le premier tome des Misérables . Je m’intéresse à la mise en scène de deux personnages qui vont se rencontrer dans un espace du quotidien. Le premier personnage décrit directement dans les premières pages du roman, est un évêque dénommé Monseigneur Myriel. On explique en quelques mots que ce Monseigneur Myriel est quelqu’un qui a eu une vie avant la vie religieuse, à savoir qu’il a été marié, qu’il est parti avec sa femme en Italie. Lorsque sa femme meurt, il rentre en France et dans les ordres après cette vie laïque. Au passage, je préconise à tous les religieux d’avoir trempé dans la vie quotidienne, la vie familiale pour ensuite se « coltiner » cette dimension spirituelle pour éviter de se fanatiser.

Cet homme revient à l’évêché de Digne d’une façon un peu curieuse puisqu’un jour il était au Ministère et Louis XVIII le croise, il y a un échange entre un curé de campagne et celui qui est le premier représentant du peuple. Ce petit échange fait que Louis XVIII a l’attention attirée par la qualité de cet homme et le nomme évêque alors que ce dernier n’a rien demandé. Monseigneur Myriel est quelqu’un qui est très proche des gens, il va beaucoup dans les fermes, les maisons et il donne tout ce qu’il a. On lui a donné une maison de fonction qui est une grande maison de maître à Digne et à côté il y a un hôpital qui reçoit une vingtaine de malades, notamment des personnes âgées. Assez rapidement, Monseigneur Myriel se rend compte que quelque chose ne colle pas. En effet il vit tout seul avec sa sœur et une servante dans une grande maison alors que dans l’hôpital juste à côté ils sont complètement serrés sur eux-mêmes. Donc, il propose un échange. Il dit que c’est plus normal que les malades viennent dans la grande maison et qu’il ira dans la petite maison et qu’en plus elle a un jardin qu’il pourra cultiver.

Voilà quelqu’un qui est dans cette justesse sociale, sans grands discours, sans grandes leçons sociales. Quelques traits de ce personnage. C’est quelqu’un qui a une position par rapport aux personnes qu’il rencontre. Comme tous les êtres humains sont des pêcheurs, la question des prêtres et des religieuses, c’est d’avoir affaire aux péchés, aux faux pas de chacun. Victor Hugo a cette phrase étonnante : « il ne condamnait rien hâtivement et sans tenir compte des circonstances ; il disait au contraire : voyons le chemin par où la faute a passé. » Sa position par rapport à ses ouailles, ce n’est pas de condamner, de juger mais c’est simplement de se demander comment le sujet s’est débrouillé dans sa vie pour faire ce faux pas. Victor Hugo dit que dans sa position théologique Monseigneur Myriel n’a aucun « des escarpements du rigorisme ». On remarque là tout le ressort de la langue française qui est magnifié, « l’homme a, sur lui, la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa compassion ». Aussi disait-il « être un saint c’est l’exception, mais être injuste c’est la règle ». C’est une position qui n’est pas morale mais qui est une position éthique. Il a un défaut, mais peut on l’appeler ainsi, car justement c’est ce qui fait la qualité d’un sujet de n’être pas pris par l’illusion de la perfection : c’est quelqu’un qui aime l’argenterie et notamment, il aime manger dans des plats d’argenterie et il possède deux chandeliers en argent massif. C'est sa « coquetterie », comme dit Victor Hugo. Voici planté le personnage qui vit dans cette petite maison avec sa sœur et une servante.

Survient un autre personnage, Jean Valjean, il a été condamné au bagne pour des raisons qui nous font dresser les cheveux sur la tête aujourd’hui, à savoir que sa sœur était tombée malade, il s’est occupé de ses enfants. C’est quelqu’un qui taille les arbres dans les vergers et les vignes. Lors d’un hiver, qui est peu moins clément que les autres, il n’y a pas de travail et pour nourrir les enfants il vole un pain. Il se fait attraper et il se retrouve au bagne de Toulon. « Au bagne », cela devrait mettre la puce à l’oreille de ceux qui travaillent en marge de l’emprisonnement. Alors que c’est quelqu’un de bonne volonté, il va devenir un véritable truand. Autrement dit, si on veut fabriquer des truands, il faut les emprisonner le plus possible. Victor Hugo a cette expression très marquante « Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant, il en sortit impassible. Que s’était il passé dans cette âme ? ». Ce personnage a été condamné à quelques années, il a voulu s’enfuir, il s’est bagarré avec des matons et en définitive il a purgé 19 ans pour le vol d’un pain.

Il sort avec une toute petite bourse et repart sur les routes, de Toulon vers là où a été sa vie. Il traverse les villages et très vite se répand le bruit qu’il y a un bandit de grand chemin qui traîne sur les routes et qu’il va voler. A chaque fois qu’il se présente dans une auberge, bien qu’il ait de l’argent, on le jette comme un chien. Il arrive dans la ville de Digne, il s’adresse à trois hôtels, trois cabaretiers différents qui le jettent. Alors une vieille dame lui demande s’il a tapé à la porte en face. Vous devriez y aller, lui dit elle, car là on peut vous aider, c’est la porte de Monseigneur Myriel.

La rencontre est extraordinaire entre ces deux là. Ce qui m’a intéressé, c’est l’attitude dans le quotidien, car Monseigneur Myriel va lui proposer un repas et puis un lit pour passer la nuit. La sœur de Myriel ne comprend pas et est très réticente car on peut faire la charité, mais quand même, un bagnard ! Il risque de nous assassiner en pleine nuit. D’autant plus que Monseigneur Myriel ne ferme aucune porte, même celle qui communique avec l’extérieur. Un sentiment d’effroi envahit la sœur. Le récit du repas est intéressant, car il est décrit par les yeux de cette sœur. Monseigneur Myriel et Jean Valjean échangent des banalités et, comme le dit Victor Hugo, Jean Valjean est un homme qui est devenu impassible, il ne parle pas, il grogne. La sœur ne comprend pas pourquoi son frère ne fait pas la leçon à ce bagnard, pourquoi il n’essaie pas de le ramener dans l’ordre social : « il ne lui fit aucun sermon, alors que l’occasion lui était donnée d’appuyer l’évêque sur le galérien pour laisser la marque du passage». C’est une idée fréquente dans le travail social, qu’il faut profiter de l’occasion des petites choses du quotidien pour enfoncer le clou du côté de la morale, remettre sur le bon chemin en disant : « tu sais, vivre avec les autres, c’est obéir à des lois », chose qui a l’air d’aller de soi et pourtant ce n’est pas toujours évident, car cela ne se passe pas comme ça. En effet la transmission ne se fait pas d’un lieu qui serait la supériorité à un autre lieu qui serait jugé finalement comme un moins que rien. Cette sœur essaie de comprendre, il y a tout un cheminement qui se fait dans sa tête. Elle se dit que cet homme, Jean Valjean, n’avait que trop sa misère à l’esprit, que le mieux pour son frère était de lui faire croire pendant un moment qu’il était une personne ordinaire. Elle pense que s’il ne lui fait pas une leçon de morale c’est sans doute que c’est pour le distraire de son histoire.

Alors à la fin du repas, la sœur et la servante ramassent les plats en argenterie. Jean Valjean n’est pas bête, il a vu qu’il y en avait pour une petite fortune sur la table, il a bien repéré où c’était rangé. La nuit s’ouvre. On lui a donné le lit de Monseigneur dans l’alcôve et Monseigneur dort à côté. Jean Valjean est un peu embêté, car pour piquer l’argenterie il doit traverser la chambre de Monseigneur qui dort comme un bébé. Il fait nuit, Jean Valjean se lève, il s’apprête à voler les couverts d’argent, sans état d'âme, conformément à son impassibilité. En traversant la salle à manger, il voit Monseigneur Myriel endormi. Il voit, précise Victor Hugo, « le visage endormi et serein du prêtre ». C’est une sorte de moment d’inversion car le riche, celui qui pouvait donner est hors circuit, il dort, tandis que celui qui est puissant, en position de force c'est le pauvre. C’est un renversement que fait souvent Victor Hugo. Je trouve beau les capacités psychologiques exceptionnelles de Victor Hugo car il fait vivre de l’intérieur le sentiment de Jean Valjean. Au moment où il traverse la salle où l’évêque est en train de dormir, Jean Valjean est au bord d’une indécision. Victor Hugo nous dit « qu’il hésitait entre deux abîmes, celui où l’on se perd et celui où l’on se sauve, il semblait prêt à briser ce crâne ou à baiser cette main ». C’est le point de bascule. Une des raisons psychologiques pour lesquelles l’évêque n’a pas fait de leçon de morale, est d’avoir voulu placer un sujet fasse à ses choix et ses responsabilités. Et cela lui fait drôle que l’évêque puisse dormir alors qu’il est en compagnie de quelqu’un de décrit comme dangereux

Qui peut le voler et l’assassiner ? Victor Hugo parle de la beauté du visage du vieillard endormi, devant lequel Jean Valjean s’arrête et vacille, tant cette confiance l’épouvante. Il tient entre ses mains la vie de cet évêque qui s’est complètement retiré. Cela va le toucher profondément, il vole les couverts en argent et reprend la route. Il se fait attraper par les gendarmes qui ramènent l’homme chez Monseigneur Myriel. En les voyant arriver, l’évêque, avant même que les gendarmes parlent, prend la parole : « ah! vous voilà, je suis aise de vous voir. Je vous avais donné les chandeliers aussi, comme le reste, pour lesquelles vous pourrez bien avoir 200 Francs. » En effet, il avait pris toute l’argenterie sauf les chandeliers d’argent. « Pourquoi ne les avez-vous pas emporté avec vos couverts ? ». Jean Valjean est décontenancé car non seulement il a volé l’évêque, mais l’évêque lui dit : « vous n’avez pas pris tout ce que je vous avais donné ». Un renversement, car l’évêque n’est pas sur le versant de la loi, de la morale : « vous m’avez volé donc vous allez en prison. » Il va toucher le sujet là où cela va vaciller. On repère qu’on n’est pas sur le versant de la morale mais sur le versant de l’éthique ; ce n’est pas la même dimension. Les gendarmes disent « si on comprend bien, on doit le lâcher, il n’a rien fait. » Monseigneur Myriel dit : « surtout non, il a oublié ce que je lui avais donné. Vous imaginez ! » En partant Monseigneur Myriel dit « n’oubliez jamais que vous m’avez promis d’utiliser cet argent pour devenir un honnête homme ». Ce disant, il lui transmet quelque chose qu’il possède, en n’épinglant pas son acte du côté de la loi ou de la limite de la loi. Evidemment cela doit avoir un effet, mais pas tout de suite. Le renversement d’un sujet ne se fait pas par magie, et c’est pour cela que le travail social et le travail thérapeutique sont quelque chose de difficile, parce que vous ne pouvez pas appuyer sur un bouton et transformer quelqu’un qui est en face de vous. Dans ces rencontres du quotidien, il y a une passation qui s’effectue, elle ne peut s’effectuer qu’à l’endroit du sujet qu’on rencontre et pas à l’endroit des objets. Les chandeliers sont ce qui va passer finalement. Du coup ils ont un prix exorbitant, ils n’ont plus de prix marchand en tant que tel. Les chandeliers deviennent le signe de ces objets qui mobilisent notre désir qui nous rendent vivant (référence à l'objet @ de Lacan) mais qui sont des objets inexistants. Voilà ce que lui a transmis cet homme. Le concept de « petit @ » est un concept très précieux que l’on doit à Jacques Lacan. Il renvoie à ces objets fabriqués de toute pièce par les êtres humains, mais fabriqués de telle façon qu’ils n’existent pas. Autrement dit, ce sont ces objets qui vont sans arrêt mobiliser notre désir et faire que notre désir ne puisse pas se refermer justement sur la matérialité des objets. On voit la subtilité de transmission à partir de ces deux chandeliers puisqu’il lui donne les deux chandeliers mais il lui donne autre chose que deux chandeliers. Il lui dit et ce n’est pas rien dans ces circonstances : « n’oubliez jamais de vous servir de cet argent pour devenir un honnête homme. » Jean Valjean ne va pas devenir un honnête homme comme cela. Notamment il y a une scène qui suit. Il part sur les routes, libre. Il rencontre un petit ramoneur qui s’appelle Gervais, qui joue et qui est tout content car il a eu une bonne journée. Il joue avec les pièces de monnaie qu’il a eu et notamment une grosse pièce d’argent de 5 francs. Cette pièce roule et Jean Valjean, qui est sur un talus, met son pied sur la pièce. Le petit Gervais essaie de tirer le pied pour récupérer sa pièce, l’autre ne bouge pas. Le regard de petit Gervais va faire basculer Jean Valjean. Il ne rendra pas la pièce, et en même temps, cette pièce va être l’épine qu’il va porter toute sa vie, et les paroles de Monseigneur Myriel vont prendre du sens.

C’est intéressant car les rencontres du travail social se font dans le quotidien mais l’enjeu de la transmission entre deux sujets prend appui sur une soupe qu’on partage, un lit qu’on offre. Un moment intéressant où l’on se met en recul de la loi, parce qu’on sait que la loi ne va pas mordre à cet endroit là, et en même temps on ne s’y dérobe pas et on confie à un sujet de se soumettre à la loi ; c’est une indication précieuse. On ne peut pas soumettre les autres à la loi, on ne peut que leur transmettre la nécessité de s’y soumettre. Je trouve que c’est une leçon extraordinaire que donne Victor Hugo. Si vous ne l’avez pas lu, lisez Les Misérables .

Cela m’a permis d’avancer un petit peu dans la réflexion. D’abord cela fait du quotidien quelque chose de stable, effectivement qui est du côté du répétitif parce que si vous vous mettez à chambouler le quotidien, vous mangez n’importe quand, vous dormez n’importe quand, un jour vous êtes chez les voisins, un jour vous êtes à 300 kilomètres. Vous comprenez que la stabilité du quotidien a une vertu fondamentale qui est de permettre de vivre soi même avec les autres. Autrement dit, c’est quelque chose qui nous est imposé, quelque chose que l’on ne peut absolument pas évacuer car sans cette stabilité on serait complètement déboussolé, on n’aurait aucun point d’accroche.

Ensuite, qu’allons nous faire de ce quotidien ? Le but de l’opération, ce n’est pas de s'abrutir dans la machine à répéter, car c’est cela qui nous use finalement. Il y a lieu de l'entretenir cette répétition, l'entretenir comme on le dit justement d'un moteur d'une voiture, pour que ça tourne rond. Mais ça ne dit rien de la direction que l'on va emprunter avec la voiture. Il s’agit de voir comment dans cette répétition, vont se produire des effets qui ne sont pas de l’ordre répétitif du quotidien. De prendre en compte l'imprévu, ce qui ne cesse pas de ne pas se répéter. C’est quelque chose que nous avons un peu du mal à penser puisqu’il s’agit de penser de façon dialectique, et ce qui se répète et ce qui ne se répète pas, dans ce qui se répète. On se réveille tous les jours, on prend le train avec plein d’autres personnes qui partent à la même heure que nous, mais dans ce qui se répète, essayons de penser aux choses qui ne se répètent pas. Le train est le même, l'horaire le même, les voyageurs à peu près les mêmes. En tout cas on peut les confondre dans une masse. Mais ce jour-là le bleu du ciel soulève une émotion jamais éprouvée jusque là. Dans la question de l’usure, nous avons écrasé quelque chose qui nous dérange beaucoup plus. Car ce n’est pas l’usure qui nous dérange le plus. L’usure c’est quelque chose que nous mettons comme un couvercle sur la marmite, parce que dans ce qui ne se répète pas il y a quelque chose qui nous trouble encore plus.

Voilà le chemin vers lequel je veux avancer, un chemin qui n’est pas facile, je pense à cette belle phrase de Maurice Blanchot qui nous dit : « le quotidien a ce trait essentiel: il ne se laisse pas saisir ». Comment mettre un minimum de sens dans ce qui par essence ne se laisse pas saisir ? Comment attraper dans les petites choses de la vie quotidienne, ce qui va faire sens, alors que le sens n’est pas dans la répétition même ? Cela n’a pas de sens en tant que tel de se lever tous les jours à la même heure, d’aller au boulot … On se demande quel sens cela a , qu’est ce que cela veut dire ? C’est la routine … J’ai trouvé cette très belle phrase que l’on doit à Louis Ferdinand Céline, le romancier, phrase qu’il adresse à un collègue : « tu vois mon vieux, il y a un petit truc significatif que vous ne remarquez pas, vous êtes un mauvais clinicien, ce sont les petits signes qui comptent en clinique. » Et c'est bien par ces « petits signes » que l'usure du quotidien s'effrite. A condition d'y prêter attention. Autrement dit, on voit bien que devant l’usure du quotidien on a deux impasses ; deux voies qui ont été ouvertes parmi d’autres puisque c’est dans la routine qu'on va produire de l’extraordinaire dans le quotidien. La première idée, c’est de rompre la routine du quotidien, de produire de l’extraordinaire dans le quotidien. Je pense à la position des situationnistes comme Guy Debord 3 : faisons des espèces de fêtes permanentes pour rompre le quotidien. Sauf que si vous désarrime la répétition du quotidien vous êtes dans une espèce d’errance alors très sympa quand on est jeune, très romantique mais qui n’est pas tenable quand on a une famille, un boulot … La deuxième voie est celle ouverte par un psychanalyste et jésuite, mélange un peu particulier, Michel de Certeau 4 , qui a cette hypothèse - qui à mon avis ne tient pas beaucoup non plus la route - que dans le quotidien lui-même, il y aurait pour chacun des façons possibles de faire obstacle à la répétition, une sorte de détournement interne du quotidien. Ce n’est pas la voie que j’ai empruntée. Celle que j’ai empruntée n’est pas facile puisque je me suis dit : comment penser à l’intérieur du quotidien quelque chose qui n’est pas de l’ordre du quotidien ou qui vient faire effraction dans le quotidien. L’histoire des petits signes en clinique dont parle Céline, cela veut dire que si on ne les recueille pas, on ne les attrapera pas. La question de ces petits signes qui viennent faire la saveur du quotidien pose des problèmes de méthodologie. Comment dans le quotidien, on fait trace de ce qui ne se répète pas ? C’est vrai dans la clinique médicale ou psychanalytique ou éducative mais c’est vrai aussi dans le quotidien de chacun d’entre nous. Cela pose la question : comment on se raconte les histoires du quotidien ? Comment on rencontre son voisin pour parler du boulot ? Cela ouvre du côté de ce qui se répète et à la fois de quelque chose qui vient faire incise dans ce qui se répète. La parole, « la racontouze », comme dit Georges Perec, le récit - récit de vie, récit de pratique, récit du quotidien... il en est de toutes sortes 5 - , on voit bien ce qui vient prendre en compte ce qui nous fait signe du quotidien. Cela peut émerger dans l'après-coup de ce qui se passe et en même temps c’est un autre lieu, une autre scène. Nous sommes les producteurs de ce qui ne se répète pas dans ce qui se répète. Ne comptez pas faire des choses extraordinaires comme faire la fête en permanence car vous allez vous épuiser.

Comment, du lieu des petites histoires que l’on se raconte - évidemment là où il y a les obligations sociales, les réalités sociales nous obligent, nous imposent la répétition du quotidien -, comment dans cette répétition chacun d’entre nous en tant que sujet va prendre en charge le sens inscrit dans cette répétition. Enfin je dis le sen inscrit, mais en fait il est à inventer. C'est une fiction que l'on produit dans l'après-coup. Des histoires du quotidien que l'on se raconte et qui du coup le transforment et nous transforment. On en a tous la responsabilité, or quelle décharge subjective lorsque l’on dit « Ah ben oui le quotidien ça se répète, c’est de la faute à … ». Vous allez vous en plaindre à qui, maintenant que Dieu est mort ? « A qui s'en prendre désormais, pour célébrer le mois de mai » lance en écho le poète breton, instituteur de son état, René-Guy Cadou. Les hommes sont en mauvais passe. Au chef d’équipe ? J’avais cela en tête parce que j’anime un site sur Internet qui est lié au centre de formation de Psychasoc. La formation pour moi c’est une élaboration, une confrontation. J’aime beaucoup le mot élaboration dans lequel il y a le labor du latin qui nous a donné « labeur », autrement dit c’est du travail; mais aussi le mot labour: il y a quelque chose d’incessant dans le travail d’élaboration. Je pense à cette image du paysan, du laboureur qui avec sa charrue va tirer son sillon et arrivé au bout de son sillon, ce n’est pas fini. Il entame le suivant. Et cela à chaque saison. Il y aurait donc un travail dans la répétition du quotidien qui serait aussi de l’ordre de la répétition et c’est l’assemblage qui produirait du sens. Sur ce site il y a un forum passionnant. J’y ai lancé comme thème : « parlons nous du quotidien, de nos histoires ». Je pense que c’est ce dont nous sommes le plus privés aujourd’hui, tellement bouffés par la machine infernale du quotidien qu’on oublie, que ce qui donne du sens à notre vie quotidienne c’est de se raconter des petites histoires. Je vais vous en lire deux. C’est public, pas secret.

Première histoire

Ce matin là, je me suis levé les yeux pas en face des trous. Comme il pleuvait, j’ai longé de tout près le mur de l’hôtel, de trop près. Crac ! J’ai écorché mon beau pull mauve à lignes bleues dans une espagnolette. J’étais en pétard mais à qui s’en prendre ? A l’hôtelier qui doit tenir en laisse ses espagnolettes féroces ? Au bon dieu qui fait tomber la pluie qui s’en contre fiche ? A moi qui n’avais qu'à faire gaffe ? … Je me suis vengé du sort, j’ai démarré ma conférence sur le quotidien par cette anecdote. Le quotidien est comme répétition routinière qui constitue un fond de sécurité et les accrocs au quotidien ce sont les effets de surprise, les imprévus qui nous réveillent. Bon, cela valait bien un pull !

Deuxième histoire

J’étais en bus, j’allais au boulot de bon matin au centre de formation Psychasoc dont je suis directeur. Passe une dame sur le trottoir, qui tient dans une main une petite de deux ans et dans l’autre un livre d’enfant qu’elle lit à haute voix tout en déambulant, comme si elle voulait montrer à qui veut l’entendre, la voir et la croiser qu’elle est une bonne mère qui lit des histoires à ses enfants, mais enfin dans la rue, c’est un peu bizarre. Cette femme lit tout haut le livre en marchant. La petite visiblement n’écoute pas la lecture. Distraite elle regarde les voitures passer. Mais elle s’en fout de savoir si c’est une bonne mère ou non, elle en a une de mère, elle la tient par la main. Un peu folle la mère ! Ça fait rien ! La petite la rassure, la mère fait quelque chose d’incongru qui ne se fait pas et la petite s’en contente, cela lui donne une assise. Ah ! ces enfants qui savent si bien soigner leurs parents un peu fous et grandir justement dans leur fêlure. Une mère finalement, sauf à Marseille mais l’a statufiée et envoyé très haut dans le ciel, n’est jamais ni bonne ni mauvaise, ce qui compte c’est ce que les enfants en font, comment ils font avec la mère que la Bonne Mère leur a donné.

J’aurais pu ne rien faire de cette histoire de cette dame qui passe mais à un moment il y a eu quelque chose d’une étrangeté pour moi dans cette dame qui passe et tient sa petite fille par la main en lisant un livre. J’aurais pu la laisser passer. C’est le fait de raconter qui donne une consistance à ce moment là.

Pourquoi ce n’est pas facile aujourd’hui la réflexion sur le quotidien ? C’est parce que la nature de l’objet est difficile à cerner. Ce n’est pas facile aussi parce que c’est une dimension qui a été investie par les lois du marché. Vous verrez, avec les publicitaires, comment le terme du quotidien est récupéré, comment on en a fait quelque chose d’obscène avec les émissions où l’on filme avec des caméras le quotidien des stars et des chanteurs comme si en captant les images du quotidien, on allait percer le mystère du sujet qu’on est en train de filmer. Cela ne facilite pas les choses. Un des arguments publicitaires est de mettre le terme de quotidien à toutes les sauces. Il suffirait d’ajouter « quotidien » à n’importe quoi pour que ça marche: « le manuel du jardinage au quotidien », « élever ses enfants au quotidien ». On voit bien ce que disait Blanchot, « le quotidien ne se laisse pas saisir » sauf à fabriquer des fictions qui elles-mêmes fabriquent du quotidien. Le sens n’est jamais donné, il est à fabriquer en permanence.

Le seul livre de philosophie que j’ai trouvé n’est pas facile à lire mais il est très bien. On le doit à Bruce Bégout qui a fait un beau travail intitulé : La découverte du quotidien 6 et je suis assez en accord sur son point de départ. « L’impression d’inquiétante étrangeté du monde a été profondément refoulée dans le psychisme humain par et sous l’apparence lénifiante des gestes quotidiens maintes fois répétés. », écrit-il d'emblée. Voilà comment la question de l’usure va faire l'impasse de quelque chose, qu’il nomme : « l’inquiétante étrangeté du monde ». Autrement dit, quand ce voile un peu rassurant, voile de la Maya des indiens, se déchire, on est devant une totale énigme. Un point de réel, pour l'exprimer avec les catégories de Jacques Lacan. Donc plutôt que de se coltiner cette totale énigme insensée, on recouvre tout cela et on se plaint ; on préfère se plaindre et ça se répète, c’est l’usure. Moi ça m’a permis d’avancer cette idée au-delà des façons de prendre en compte les choses du quotidien soit en les survalorisant comme chez les situationnistes ou Michel de Certeau, soit en les dévalorisant. Ce ne sont que des masques de ce qui se faufile comme une rivière souterraine dans nos vies quotidiennes. Il me semble que cela fait une ouverture beaucoup plus intéressante que se plaindre de la répétition, ou bien dire : on va casser la répétition par la fête permanente. Finalement, cela pose une question qui est au cœur de la réalité humaine : puisque le monde nous échappe, comment faire quotidien avec ce qui nous échappe ? Comment sous la peau de ce que Bégout appelle le « refoulement », ce point d’échappée va de temps en temps venir nous déranger. Le dérangement nous vient de deux côtés, de la réalité psychique, de l'intérieur, et de la réalité sociale, de l'extérieur. Du côté de la réalité psychique, par exemple : j’ai arrangé ma vie et ça tourne rond, puis je vais à Londres et j’ai chopé une allergie, c’est embêtant, ce n’était pas prévu au programme, je n’y suis pas allé pour cela moi. Ce sont ces petites fêlures qui s’introduisent sans arrêt du côté du corps, du côté de la pensée. Ou encore, j’étais peinard et puis j’ai fait un rêve bizarre. Il y a quelque chose qui vient faire effraction dans cette peau un peu morte qui recouvre le quotidien. Cela s’ouvre par le biais de la réalité psychique, ou bien cela vient par des biais que l’on peut juger terribles ou dramatiques. C’est par exemple l’accident, un professeur qui tombe malade, la grand-mère qui semblait solide comme un roc et pourtant qui est en train de nous quitter. On peut comprendre qu’avec la répétition du quotidien on peut masquer la présence de la mort parmi nous - et à juste titre sinon ce serait insupportable - mais n’empêche qu’elle nous fait signe sans arrêt, cette dimension là, la mort, l’accident : le dérangement. Cela peut être aussi de la surprise heureuse. Les effractions du quotidien se font aussi du côté de la réalité sociale. Il suffit de regarder comment on considère les autres qui ne sont pas comme nous, les étrangers qui viennent dans nos sociétés bien organisées, bien peaufinées, mettre un peu de « bordel », dont on dit, et même nos hommes politiques, qu'ils égorgent des moutons dans les baignoires, qu'ils sentent bizarre. Qu'ils sont les représentants d'une jouissance étrange et étrangère qui fait rupture dans le quotidien. Donc, finalement sous cette organisation un peu stable, un peu répétitive du quotidien, il y a sans arrêt des points d’effraction. L’idée de Bégout - que je partage - c’est que c’est pour se préserver de ces points d’effractions qu’on a organisé, de façon usante, le quotidien ; on se plaint de l’usure du quotidien parce que, en fait, on voudrait se plaindre de ce qui vient nous déranger de l’intérieur de nous ou de l’extérieur, on voudrait se plaindre de l’inquiétante étrangeté du monde. « L’inquiétante étrangeté » est un terme que l’on doit à Sigmund Freud. 7 Dans l’article où il cerne ce concept, il montre que dans le Heimliche qui veut dire le familier , le routinier, ce qui se passe à la maison, la réalité domestique, il y a un espèce de renversement dans lequel le familier est habité par du non familier, Unheimliche . Il y a quelque chose de l’étrangeté, d’une inquiétante étrangeté qui vient faire irruption. C’est un article curieux que celui de Freud car on dirait une bande de Möbius où les valeurs se retournent entre elles. C’est très précieux de considérer comment l’inquiétante étrangeté du monde, le mystère de notre vie vient faire irruption dans cette mécanique bien huilée qu’on appelle le quotidien. Moi, ça me donne une ouverture sur laquelle j’aimerais avancer un petit peu.

Je vais faire quelques « excursions » chez des philosophes qui m’ont permis d’étayer cette thèse. Ce ne sera pas de façon linéaire ou chronologique. Je vais vous dire deux mots d’un jeune philosophe assez étrange dans le monde de la philosophie. Il se définit comme un « philosophe sauvage ou anti-philosophe ». Il s’appelle Mehdi Belhaj Kacem et il s’appelle lui-même MBK, c’est une marque de mobylette. Type très curieux qui n’est pas passé par l’école mais est passé à côté. Il a beaucoup exploré la génération d’errance comme la « Beat Génération », il a voyagé, s’est drogué ; c’est un type capable de rester pendant plusieurs mois dans une chambre en méditation, pas d’une façon pathologique, mais d’une façon créative. A partir de là, il a essayé de trouver les outils dans le savoir, dans la culture pour fonder sa position subjective. Notamment il a pris appui sur un philosophe, qui vient de l’Université et s’appelle Alain Badiou. Et il s’est mis à produire un commentaire dans les bistrots de Paris - voilà son université - du séminaire de Badiou intitulé « L’être et l’événement » 8 . Le séminaire de MBK a été publié et intitulé « Evénement et répétition » 9 . C’est très intéressant comme rencontre, c’est presque comme Monseigneur Myriel et Jean Valjean, puisque Alain Badiou, qui entend dire qu’un philosophe sauvage qu’on n’a pas repéré dans l’université, est en train de faire le commentaire de son œuvre,- œuvre très difficile- se dit « qu’est ce qui se passe ? Il faut que je le rencontre ». Et se produit, entre ce vieux philosophe qui a une assise, une reconnaissance et ce jeune homme un peu sauvage, une rencontre assez étonnante, un mode de filiation puisque Alain Badiou fait une préface du séminaire de MBK pour dire comment il salue le travail de ce jeune homme. Il est intéressant d’entendre que ce sont des histoires de rencontres humaines finalement. Ce n’est pas quelqu’un de facile MBK. Voilà comment il commence son séminaire. Imaginez-vous entendre ça dans un café de Paris, avec les gens qui boivent, les verres qui s'entrechoquent au moment de l’apéro : « l’événement interrompt la répétition mais la répétition ne répète que l’événement, l’événement interrompt la répétition de ce qui est mais tout ce qui se répète se répète dans un sujet, témoin de cette irruption, et qui cherchant à répéter l’événement, même en le répétant, en voulant le restituer, l’émousse. Chaque répétition de l’événement n’en est que l’émoussé. Un événement ne se répète pas. Pour qu’il passe à autre chose, qu'un sujet soit transi de quelque événement, il est requis que la mémoire disponible dans des situations plus pépères s’interrompe avec la violence proportionnelle ». Vous me direz « c’est pas simple son histoire ». En effet, ce n’est pas simple. Il nous dit « là on va sortir un peu d’extériorité par rapport à la répétition ; il y a la répétition et les événements mais cela n’a pas de sens si vous ne mettez pas la question du sujet qui est pris, qui est transi ». Il y a là une précision du vocabulaire : « transire » en latin veut dire « traverser » et « être traversé ». Si on perd la dimension d’un sujet traversé par la répétition et par l’événement, à ce moment là on pense que la répétition existe. Donc ce qu’il va avancer c’est comment finalement on a à faire à deux antagonistes qui traversent un sujet : un qu’il appelle « répétition », - on est bien du côté du quotidien - et l’autre « événement ». Comment dans la répétition, il y a quelque chose qui fait événement et qui du fait de traverser un sujet dans sa vie fait finalement que l’événement lui-même, qui tend à la répétition, ne peut pas se répéter. Alors il va s’appuyer, comme Badiou, sur les mathématiques modernes, Evariste Galois, le groupe de Bourbaki… On a dû vous casser les pieds, à la petite école, à former des ensembles mais pour produire un modèle assez simple, le modèle de la répétition, il suffit de dire : les jours ressemblent aux jours, se succèdent, les nuits ressemblent aux nuits, 1+1+1+1+1 … Nos vies ne seraient faites que d’accumulations chiffrées. Plutôt que de mettre cela en cause, MBK dit que l’on sait que, du point de vue des mathématiques, le passage de 1 à un autre 1 finalement c’est un vide, c’est cela le chiffrage. C'est-à-dire on ne peut penser la répétition que du fait que, entre aujourd’hui et demain, finalement ce qui fait que cela ne se répète pas ,c’est qu’il y a un point d’acuité, donc un point d’impensable, donc un point d’irruption, un point d’inquiétante étrangeté.

Question de Marie-Claude Lacroix (MC): - ce qui fait que ça ne se répète pas ou ce qui fait qu’on peut distinguer que ça se répète ?

R : - Ce qui fait que ce qui se répète ne se répète pas. On est toujours dans une pensée dialectisée. Si tu écoutes la phrase - mais la répétition ne répète que l'événement -, une ligne plus loin il nous dit « un événement ne se répète pas ». Autrement dit, il est obligé dans la phrase elle-même, d’introduire ce point de contradiction « cela se répète et ne se répète pas ». Ce n’est pas pensable avec une pensée linéaire parce que même dans ma phrase pour dire « ça se répète » je suis obligé de séparer « ça se répète » de « ça se répète pas ». Essayer de penser les deux en même temps, demande des modèles de construction de la pensée auxquels nous ne sommes pas tellement habitués. Je vous renvoie aux travaux récents de François Julien qui est un philosophe tout à fait inscrit dans la philosophie classique notamment grecque, qui fait le déplacement par la Chine, par la pensée chinoise, pour revenir interroger l’impensé de la philosophie occidentale. 10 L’impensé de la philosophie occidentale, prend sa source trois siècles après les présocratiques. L’invention de la philosophie, c’est il y a à peu près 2800 ans avec Héraclite, Empédocle etc. Ces gens là produisent une pensée de type dialectique et Aristote 300 ans plus tard va dire « oh! la la, c’est le bordel tout ça. » On va mettre ça bien en ordre à savoir le théorème d’Aristote portant sur le fait que A ne peut pas égaler non A. L’impensé de la philosophie occidentale, nous dit François Julien, c’est d’avoir oublié cette possibilité de construction dialectique dans laquelle les opposés, les contraires vont s’assembler, non pas pour se dissoudre mais pour se tendre entre eux. Je pense que c’est une des raisons pour lesquelles la question du quotidien, on a du mal à la penser. A mon avis on ne peut la penser que dans cette forme dialectique « ça se répète » et « ça se répète pas » ou bien « ça ne se répète pas que du lieu où ça se répète » et c’est cela qui est compliqué. On comprend pourquoi MBK passe par des modèles mathématiques, notamment des modèles topologiques pour donner une forme là où peut-être la phrase linéaire ne peut pas rendre compte de cela, sauf à utiliser des formes, que l’on ne sait peut être plus utiliser, issues de la rhétorique, ce que l’on appelle par exemple l’oxymore, dans la même phrase se tiennent, au coude à coude, deux opposés. « Cette obscure clarté qui tombe des étoiles » est un oxymore.

X : - je ne comprends pas très bien, l’univers de MBK, Badiou, un événement ne se répète pas et la répétition c’est une répétition d’événements. On peut dire ça parce qu’il rajoute le sujet au milieu ?

R : Effectivement c’est du fait du sujet au milieu que cela ne peut pas se répéter et en même temps que cela se répète. On est obligé de tenir les deux en même temps. La figure de l’oxymore est assez proche de ce genre de pensée. Je vais vous donner quelques exemples issus du champ de la philosophie pour comprendre comment on peut penser cette mise en tension de ce qui se répète et de ce qui ne se répète pas.

Y : Moi je me pose la question de savoir si ce qui est répétitif, peut dans la vision d’autres personnes, ne pas être répétitif même si cela l’est pour tout un chacun. Moi aller à mon boulot tous les jours, c’est pas quelque chose de répétitif, je ne le vis pas comme ça.

R : C’est pour ça que MBK introduit la question de la subjectivité mais pas pour chasser les contradictions que cela se répète quand même et en même temps cela ne se répète pas. C’est en ce point, à l’endroit de cette dialectique, qu’il introduit le sujet pris dans ce qui se répète et ce qui ne se répète pas. On a à faire à un sujet divisé, dit Lacan.

Quelques points de balisage pour illustrer ça. J’ai parlé des présocratiques. Ils sont très précieux pour penser cette dimension. Notamment Héraclite qui a une pensée de la dialectique qu’Aristote écrasera un peu. Dans la dialectique des contraires, Héraclite nous dit, par exemple, suivant le fil d’Empédocle, que le monde, la matière du monde, notre corps, l’univers ce qui est autour de nous, c’est du feu puros . La grande invention des premiers philosophes, c’est que l’on ne va pas penser le monde avec les dogmes religieux, les mythes… On va essayer d’observer et de faire des hypothèses. C’est extrêmement inventif. Empédocle dit que c’est du feu et il va même assez loin pour vérifier la nature intime du feu. L’histoire veut qu’il aille se jeter dans l’Etna pour vérifier. Héraclite va serrer d’un peu plus près la dialectique d’Empédocle, en disant que c’est du feu mais si le monde n’était que du feu, un brasier, il n’y aurait pas de formes, nous ne serions pas là. Il faut qu’il y ait une force contraire qui vienne faire opposition au feu et le contenir. Cette force oppositionnelle à cette puissance énergétique, il l’appelle logos, c’est à dire la parole. Vous voyez dans quelle construction on est, il y a 2800 ans. La parole, nous dit Héraclite, c’est ce qui maintient les formes dans le monde, en donnant un contenant au brasier primordial. Il va plus loin, comme êtres parlants, nous sommes tous responsables de la création du monde et lorsque nous nous dérobons à la parole nous sommes des destructeurs du monde, dit-il. On voit cela en toutes lettres dans les fragments d’Héraclite et cela donne une dimension de responsabilité à l’être humain, à l’être parlant, dont on a quand même cherché à se débarrasser. Le monde n’est pas fini, nous créons le monde à chaque instant. La question de la répétition du quotidien se trouve à cet endroit-là. Bien sûr, il faut qu’il y ait le monde sur lequel on marche pour qu’on puisse poser nos pieds et en même temps, ce monde là, il n’est jamais achevé. Un type qui s’appelle Giordano Bruno, qui en 1480 a été brûlé en place publique à Rome, reprend exactement cette idée-là : « on nous raconte dans la bible que le monde a été créé en 7 jours, et moi je vous dis qu’il est pas fini, chacun d’entre nous sommes les créateurs du monde ». « Comment ça ! » dit l’Inquisition, dit l’Eglise, « Comment oser penser une chose pareille ? » L’enjeu est à la fois métaphysique, théologique mais aussi pratico-pratique. L’enjeu de tous les dogmes, de toutes les idéologies c’est de dire « figeons le quotidien, il faut que ça se répète, les projets, les programmes et que l’avenir soit conforme à ce qu’on a imaginé de nos projets. Il faut qu'on en reste maîtres. » Regardez nos projets, souvent figés, qu’on appelle éducatifs, - attention je ne dis pas que l’on doit arrêter de faire des projets. C’est pour ça que la pensée de MBK est très précieuse. Continuons à entretenir la répétition pour entretenir ce qui ne se répète pas. Autrement dit continuons d’avoir des projets pour accepter que ces projets débouchent sur quelque chose que l’on n’avait pas prévu. Plutôt que de faire des projets, on devrait dire: se mettre en projet. Ce qui indique un mouvement, un élan, une lancée au-delà des objectifs poursuivis. Un mouvement qui nous met en marche vers l'inconnu, tout en visant du connu. Héraclite dit : apprenons à attendre l’inattendu, elpis anelpiston. Voilà une nouvelle divinité, si vous voulez créer un culte moderne. Je vous propose le culte de l' anelpiston , de l’inattendu. Comment dans ce qui est attendu, être dans l’attente de ce qui est inattendu ? C’est bien une position subjective d’introduire au sein de la répétition justement ce qui ne peut pas se répéter. Et ce qui ne peut pas se répéter est de l’ordre de l’inconnu, de l’inouï, du non inscrit, de l’invisible, de ce qui ne peut surgir que parce que il y a de la répétition.

X : - Est-ce que vous n’êtes pas assez proche des thèses d’Edgar Morin ?

R : - Oui j’aime bien ce papy, surtout sur la fin. Je partageais moins les premiers travaux de sociologie d’Edgar Morin, peut-être parce que c’est moins ma culture.

Vous savez pourquoi je dis « le papy » parce que... écoutons les vieilles personnes qui ont une vie derrière elles et qui ont ce savoir-là. Ils ont un savoir tel qu’on fait tout pour ne pas l’entendre ou qu’on le recoupe sous des belles choses parce qu'ils ont le savoir et de la vie et de la proximité de la mort, ce qui est une des raisons pour lesquelles on a un peu de mal à les entendre. La position de quelqu’un comme Claude Lévi-Strauss, qui est non seulement un penseur, mais encore un sage moderne, vous ne l’entendrez pas trop sur les plateaux de télé. Edgar Morin on le fait venir en émoussant sa pensée : « dites nous ce que vous pensez de l’écologie, là ... oh! non vos trucs de méthode de la méthode, c’est trop compliqué, ça les téléspectateurs ne vont rien y comprendre. » Dans quelle acceptation de ce genre de pensée on est et dans quel déni est-on à la fois. Alors que ce sont des gens qui nous apportent une pensée dialectique.

Je vais avancer un petit peu. Je vous invite donc à lire Héraclite. Une des difficultés pour penser aujourd’hui ces questions, est que la machine industrielle du quotidien que nous avons produite a en même temps détruit les concepts qui permettent de la penser. C’est une des raisons pour lesquelles aujourd’hui on doit faire appel à cette pensée des temps d’avant ; que ce soit du temps des philosophes grecs ou des philosophes des Lumières, comme Kant. 11 Kant qui définit les Lumières de la façon suivante « Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d'un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l'entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s'en servir sans la conduite d'un autre. Sapere aude ! Aïe le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières ». Chaque époque a produit un mode de pensée. Aujourd’hui on a produit un mode de pensée qui détruit la pensée. Vous comprenez pourquoi le quotidien est pris dans la répétition parce que c’est la condition pour que la machine tourne. Si vous commencez à penser le quotidien cela va commencer à devenir terrible, nous allons arrêter d’aller dans les supermarchés et de nous agiter avec notre fièvre acheteuse. Il y a une espèce de logique entre l’usure répétitive du quotidien et les mécanismes industriels et socio-économiques que l’on voit aujourd’hui à l'ouvre notamment dans la consommation de masse. La condition de la routine est de produire de la non-pensée. Surtout que les citoyens ne se posent pas de questions.

MC : - Oui, la machine industrielle cache d’autant plus cette étrangeté sur laquelle Héraclite pouvait plus facilement se pencher.

R :- Oui, tout à fait. Mais aujourd’hui on fait un grand reproche aux penseurs et philosophes : « mais où sont les penseurs aujourd’hui ? ». Il ne faut pas leur en vouloir, nous sommes dans un moment de l’histoire qui est tel que nous fabriquons de la « non pensée ». La question de l’inquiétante étrangeté vient autour de ce qu’est notre énigme à chacun, ce que la psychanalyse pose à sa façon autour du désir. Lorsque l'on se pose la question « quel est mon désir ? » généralement on essaie de la rabattre du côté de l’envie, c’est plus facile. Quel est votre désir ? « Ah j’aimerais bien manger une tarte à la fraise », mais ce n’est pas ça dont il s’agit. Quel est votre désir qui est ...sans objet ? Qu’est ce qui vous maintient vivant dans la vie ? Alors bien sûr, aucun d’entre nous n’a la réponse possible. On voit bien comment la machine industrielle aujourd’hui est une un détournement du désir pour le rendre disponible au marché, un détournement du désir en envie. C’est pour cela que le quotidien est complètement infiltré, envahi, parasité par ces mécanismes de séduction. Je pense à la place qu’occupe la télévision dans le quotidien. On a en France un directeur de chaîne qui s’appelle Patrick Lelay , qui pour une fois a parlé vrai sur ce à quoi sert la télévision. La télévision, dit-il, sert à rendre disponible des tranches cerveau pour la publicité. C’est extrêmement précis comme vocabulaire, c'est-à-dire accaparer cet objet mystérieux du désir, capter l’attention, la pulsion comme dit Freud. A partir du moment où on l’a capté, on va la brancher sur le marché. 12 C’est une des raisons pour lesquelles dans ces mécanismes là, c’est compliqué de penser autrement que ce qui est en train de se passer, une des raisons pour lesquelles même si les philosophes, les penseurs produisent de la pensée, cette pensée aujourd’hui n’est qu’une marchandise parmi d’autres. Revenons aux anciens temps, aux penseurs d’avant qui seuls peuvent nous permettre de penser ce qui est en train de se passer. Je pense aux philosophes grecs, aux Lumières, Kant, Voltaire, Rousseau, Montesqieu, Montaigne…

Pour penser aujourd’hui il faut prendre appui sur le passé. Il y a quelque chose de très nouveau : jusqu’à maintenant tous les moments de l’histoire ont produit les concepts qui permettaient de penser le présent. Aujourd’hui on est obligé d’aller voir ailleurs. Ailleurs c’est par exemple Aristote. Dans un traité qui s’appelle Phusis , terme qui a donné le mot physique, il explique comment est fait la nature du monde, le corps, la terre… Il va mettre en scène deux forces opposées. Le monde est comme un mécanisme d’horlogerie, avec le mouvement des planètes. Il est nécessaire qu’il y ait, dans l’univers, des mécanismes de répétition, de stabilité. Ces mécanismes, il va les appeler automaton, mot grec qui est pratiquement passé dans notre langue. C’est cette machine automatique qui tourne. On retrouve chez Voltaire, qui décrit l’univers, les sphères comme un mouvement d’horlogerie, l’idée des rouages qui tournent et Dieu comme le Grand Horloger. Il vaut mieux que cela soit relativement régularisé car, si la terre commence à faire n’importe quoi, à faire la folle dans une autre galaxie, on va avoir des problèmes. Aristote dit que s’il n’y avait que ces mouvements d’horlogerie, ces mécanismes, il n’y aurait rien. C’est toujours la même dialectique : il y a une force contraire qu’il va appeler tuchè . Avant d’être un concept, c’est une déesse chez les grecs. Ils ont eu le génie de penser à partir de divinités, là où nous avons du mal à produire de la pensée, à l’articuler, à donner des définitions. En les projetant au panthéon des dieux, dans les cousinages de ces dieux là, cela produisait des espèces de constellations qui sont équivalente à nos concepts. La pensée philosophique n'a émergé que très lentement de ce fond mythologique. Qui est cette déesse Tuchè ? C’est une déesse que les Romains ont appelé Fortuna . Vous connaissez dans la langue le mot « fortune ». Fortuna autant que Tuchè , c’est une déesse qui est en charge de briser la répétition de l' automaton , de briser ce qui n’arrête pas de se répéter. Son boulot est d’introduire un grain de sable là ou ça tourne trop bien, soit du côté de la bonne fortune, soit du côté de la mauvaise fortune, bon-heur ou mal-heur. C’est son travail, quand ça tourne trop bien, elle met des grains de sable pour nous forcer à sortir de la répétition qui nous abrutirait.

Un autre philosophe poète qui s’appelle Lucrèce a fait un traité De Rerum Natura , De la nature des choses. 13 Je vais vous lire un passage, c’est la façon dont un poète peut traduire cette répétition. C’est un chapitre intitulé : « Les corps invisibles ».

Mais de peur que tu n’ailles te défier de mes paroles

et les emportent dans un brusque tourbillon.

Tout ce paragraphe est articulé autour de ce terme de « tourbillon ». Lucrèce emploie le terme de « turbine » ou « turbo ». Il va partir de cette fixité des navires sur la mer et de ce tourbillon qu’introduit le vent, de ce désordre qu’il génère. On a une construction où il y a à la fois de l’ordre et du désordre et c’est cela qui produit le mouvement de la vie : à la fois du fixe et du mouvant. « Turbo » est un mot intéressant qui a donné le mot tourbillon, il a donné aussi un maître mot du vocabulaire éducatif le mot « trouble » On devrait peut être entendre cela à travers ce qu’on appelle les troubles des gens qu’on reçoit, qu’ils soient dits du comportements ou de la personnalité. Qu’est ce qui vient faire turbulence du côté de l’autre, dans un ordre peut être un peu trop bien rangé ? Si on reprend cette perspective, la question des troubles ne débouche pas sur le fait qu’on devrait les arrêter mais sur le fait d’entendre comment ceux qui nous troublent, - les jeunes, les malades mentaux -, introduisent une question fondamentale à la mesure d’un ordre trop bien réglé. Au niveau clinique, il faut penser la question dialectique entre ce qui fait ordre et ce qui fait désordre, entre Apollon le maître de l’harmonie et Dionysos le maître de la disharmonie. Les grecs ont été très subtils pour penser ces choses-là. Nous avons tendance à penser qu’il y a des troubles et que dans la mesure où nous sommes des maîtres de l’ordre, il faut les ramener à l’ordre. Si vous avez un peu d’expérience clinique, vous savez ce que cela donne. Quand vous faites « chier » un psychotique et que vous essayez de le rendre normal, vous allez en prendre plein la figure. La plupart des scènes de violences avec les malades mentaux sont de cette nature là et ont cette origine. C’est nous qui les produisons, nous sommes d’une telle férocité de mise en ordre que nous n’acceptons pas le désordre qui justement ré-impulse le mouvement de la vie. Je vous invite à penser les choses comme cela, dialectique et contraire.

MC : Tu nous as fait rentrer dans le quotidien par une autre porte, tu as fini par nous faire regarder le quotidien autrement. Est-ce qu’on peut faire un lien sur l’impact dans une pratique.

R : Qu’est ce qu’on en fait dans le quotidien du travail social ?

Trois ouvertures, même si on peut en faire beaucoup d’autres. Cela pose une question pratico -pratique que je vais prendre par ce bout-là. Comment inventer des dispositifs pour produire de la pensée à l’endroit où justement c’est sans pensée. Marie Claude a évoqué la question de la supervision mais ce n’est pas que cela. A chaque fois que l’on se parle de ce qu’on fait on produit un point d’incise dans le quotidien. Comment dans les institutions a-t-on des espaces d’élaboration de ce qui ne se répète pas, d’élaboration de ce qui est venu faire énigme pour nous à l’endroit de la répétition ?

Est-ce que je peux vous en donner un exemple ? Cela donne une sacrée rigueur au niveau clinique et quand je parle de dispositifs cela veut dire que cela ne s’attrape pas comme ça au saut du lit. J’ai un collègue qui s’appelle Daniel Terral qui est un peu comme moi un fêlé d’écriture, un passionné d’écriture. Lorsqu’il a été nommé directeur d’une institution, il a demandé à tous ses collègues, c'est-à-dire aux professionnels de l’éducation, aux thérapeutes, aux psychiatres mais aussi au personnel de ménage, au conducteur du bus etc de tenir des cahiers de bord sur ce qui se passait pour eux dans la rencontre et l’accompagnement des personnes au jour le jour. Il y a eu pas mal de résistance. Puis, - je pense qu’il est suffisamment généreux pour faire partager cela -, il a réussi à prendre l’ensemble de l’équipe dans son enthousiasme. Quand je parle d’un travail rigoureux, c’est une ascèse parce que dans cette institution on recevait des personnes qu’on dit grabataires, donc qui ont peu de mouvement ou l’extraordinaire de la vie n’apparaît pas comme ça pour des personnes qui restent allongées quelque fois à longueur de journée. Si vous ne faites pas un travail très rigoureux sur ce qui se passe, et pour l’autre et pour vous, vous n’allez rien attraper. Alors je propose un exemple parmi d’autre car il a fait tout un travail là-dessus. C’était, de notoriété publique, une dame qui toutes les nuits tombait de son lit. C’était connu comme ça, comme les tables de la loi, mais ce travail d’écriture et la reprise qu’on en faisait en équipe a fait apparaître quelque chose qu’on n’avait jamais vu. Elle tombait toutes les nuits de son lit sauf les nuits où une éducatrice particulière était de service. L’écriture a permis de noter quelque chose qu’on n’avait jamais vu. Le travail rigoureux de l’écriture, très fin, et des petites choses de la clinique a mis en exergue quelque chose qui était là, mais qui à la fois était invisible. 14 Du coup cela se met à prendre du sens. A partir de là, on peut faire un projet puisqu’elle ne tombe pas quand telle éducatrice est de service ; cela veut dire qu’il y a un lien entre elles, il y a quelque chose qui se passe entre elles qu'il va falloir maintenir, ouvrir… Voilà un exemple sur la nécessité de venir faire bord à ce qui troue le quotidien.

Deuxième point qui est paradoxal. Comment entretenir la répétition de façon suffisamment stable et repérante? Cela parait très contradictoire et en même temps ce n’est pas soutenable la construction de ce qui ne se répète pas, si ce qui se répète n’est pas pris au sérieux. Toute la question organisationnelle d’une institution est fondamentalement d’être très rigoureux : on ne mange pas à n’importe quelle heure et puis on ne mange pas ce que l’on veut. Il y a tout ce travail permanent d’organisation du quotidien, parce que sans ce maillage, ce tissage permanent, vous perdez la possibilité d’attraper dans les raies du quotidien ce qui ne se répète pas.

Dans la question de la répétition, il y a quelque chose de très précieux qui peut venir s’incarner au coeur de la répétition, c’est quelque chose de très subtil, ce qu’on appelle l’ambiance. Comment dans ces mécanismes de répétition du quotidien, produire un tissu accueillant tel qu’un sujet puisse faire ce chemin du côté de ce qui ne se répète pas, de l’inquiétante étrangeté? C’est un travail permanent dans une institution ; il ne suffit pas d’organiser, il ne suffit pas que ça se répète. Dans la répétition elle-même, il y a cette qualité à introduire : toutes les répétions ne sont pas équivalentes. J’en parlais hier avec des collègues. Pour vous donner un peu les nuances, je rapporte à une situation. J’ai travaillé en toxicomanie, à un moment et dans une structure où on était à couteaux tirés. Ça arrive dans les équipes. On n’est plus d’accord, on s'engueule. Arrive un toxicomane qui pousse la porte, il n’y a pas un mot, juste l’atmosphère dans laquelle il est pris, il dit « chez vous, faudrait porter un gilet pare-balles! » Il avait tout compris, cela tirait dans tous les coins. Au contraire, il y a des endroits où l’on se sent bien quand on arrive. C'est presque indicible, mais on le ressent. C’est une nuance que j’apporte : donc comment, dans ces effets de répétition, à la fois les construire de manière très sérieuse et en même temps laisser place, dans cette construction, à quelque chose de l’impalpable? Je trouve le terme ambiance, que Jean Oury a beaucoup mis au travail à Laborde 15 , très juste pour le nommer. Par exemple dans cette clinique, voilà l’histoire d’un grand schizophrène qui n’arrêtait pas de gigoter, qui courrait partout, même la nuit; il dormait une heure puis sautait. Ça épuise tout le monde et puis on ne sait pas comment faire d’ailleurs. Si vous l’assommez à coups de médicaments ça va le calmer, mais il n’y aura plus rien. Il se trouve que l’équipe est à ce moment là, en pleine réflexion sur l’accueil qui soulève des questions théoriques, intellectuelles mais aussi pratico-pratiques. Dans la salle d’accueil, on va accueillir des gens qui viennent, pour la première fois, d’être admis dans la clinique, alors où est ce qu’on va mettre les fauteuils ? Pourquoi ne sont ils pas verts ou rouges, pourquoi les mettre là et la machine à café on la met où ? C'est une espèce de praxis entre des questions extrêmement subtiles qui s’appuient en même temps sur du matériel du quotidien. Comment créer une ambiance ? Si je vous pose la question, vous verrez que c’est quelque chose de très complexe. Donc l’équipe est occupée à ce travail là et on s’aperçoit que ce schizophrène en question, pendant que l’équipe est en train de « bidouiller », est assis au fond du parc. Il a ouvert le journal alors qu’on ne l’avait jamais vu stable. Il a trouvé sa place et cela est bien un effet de création. J’ai une petite hypothèse sur les raisons pour lesquelles cela fonctionne : les soignants libèrent un peu le champ de la jouissance du regard. En effet le schizophrène n’est plus sous leur regard, le champ est relativement désactivé de la présence de cet « autre » qui peut être inquiétant et menaçant pour un schizophrène. Du coup, ça y est, il est peinard il peut s’asseoir et lire le journal. Il ne l’avait jamais fait. Je vous invite à prendre en compte cette question de l’ambiance.

Un dernier point. Comment construit-on des espaces d’élaboration du quotidien ? Quelles sont les conditions nécessaires pour soutenir ces espaces ? Ces espaces sont également une résistance par rapport à ce qu’on est en train de fabriquer avec le quotidien aujourd’hui, à savoir une machinerie normopathique, gestionnaire et industrielle. C’est une nécessité logique au niveau clinique de disposer d’espaces, de dispositifs dans lesquels on construit le quotidien. C’est également une question de politique aussi car c’est un point de résistance à cette machine broyeuse qu’on appelle la gestion du quotidien.

J’ai sorti de mon ordinateur ce que j’ai pensé comme ça. C’est très étrange la pensée en fait : la pensée nous tire en avant, on pense qu’on pense, mais c’est pas vrai. Tout d’un coup est apparu dans la préparation de cette conférence, cette image de Magritte, que vous connaissez peut-être « Le Thérapeute ». Il y a d’abord un chapeau et il n’y a pas de visage ; vous avez un manteau une houppelande et à la place de la cage thoracique -, association libre des signifiants -, vous avez une cage à oiseau qui est ouverte. Il y a deux colombes blanches, l’une est à l’intérieur, l’autre à l’extérieur. Le thérapeute a dans sa main droite un bâton et dans sa main gauche un sac. Il est solidement assis, il a des godasses de paysan, solidement assis dans le quotidien. Je trouve que cela donne toute la dimension de comment dans cet assise stable du quotidien et dans cette ouverture aux mésanges du parler, les oiseaux de la parole sortent de nos bouches et volent aux oreilles des autres. Nos paroles sont comme des oiseaux. Je trouve que la noblesse du travail social ou thérapeutique est dans cette assise, dans cette proposition d’accueil ferme, stable et répétitif, au sein de laquelle va être accueilli justement ce qui ne se répète pas, notamment la parole d’un sujet, car ça c’est toujours nouveau. Si un psychotique vous répète toujours les mêmes mots, le mot qu’il a dit à cet instant-là n’est pas le même mot que celui d’après. Donc créons dans le quotidien de nos institutions, ces belles cages à oiseaux. Il faut les préserver, les accueillir, les réchauffer des fois et puis de temps en temps comme cette colombe qui est sur la planche d’envol, il y en a qui partent vers les autres.

1 : Quand on nous a proposé cette conférence sur l’usure du quotidien moi j’avais entendu plutôt l’usure « au » quotidien, je n’avais pas envisagé ce quotidien là. Moi je suis éducatrice dans le service ACA. On a des horaires particuliers on n’a pas de routine du 7 jours sur 7. Moi laver les jeunes, je le fais deux fois par semaine ainsi que leur donner à manger. Donc ce n’est pas des choses qui me pèsent au final. Pour moi ce qui est plus dur, et je pense que je peux parler au nom de l’équipe, c’est qu’on a des adolescents en crise et on a des jeunes parfois particulièrement difficiles. Donc la question est : comment réussir quand on a été épuisé par un jeune et être de nouveau disponible à 100% pour d’autres ?

R : Vous vous en débrouillez tous les jours de cette usure, non pas du quotidien, mais des jeunes qui vous épuisent. On peut réfléchir sur ce que cela vient épuiser chez vous, on va essayer d’attraper dans l’épuisette ce qui vous épuise. Il faut s’interroger sur ce qu’ils viennent user et puis quel savoir faire vous avez parce que vous en avez un pour supporter cette usure là. Ils ont raison de vous épuiser parce qu’eux même sont épuisés par un certain nombre de questions qu’ils vous refilent. C’est de bonne guerre, c’est ça le travail éducatif : accueillir là où l’autre est usé par la vie ou parce que quelque chose du coté éducation ne se transmet pas. Les psychanalystes ont un grand mot. Ils appellent ça le transfert. Les jeunes vous refilent le morceau, donc cela vous épuise. Si on prend au sérieux ce qui nous épuise c’est un enseignement remarquable sur la nature de ce qui épuise l’autre. On a un point de vue sur ce que l’on va faire de cet épuisement. Vous avez un savoir faire par rapport à cette question Vous vous en débrouillez comment ?

1 : Je pense que vous l’avez dit tout à l’heure, les supervisions et les réunions d’équipe sont des moyens pour se dégager de ces jeunes qui nous renvoient leurs difficultés. Mais ce n’est pas suffisant ; il faut un point de rupture avec le travail.

R :- Un petit point d’arrêt. Dites ce que c’est cette fatigue là : Qu’est ce qui vous fatigue ? Ça vous fatigue comment ?

1 : Je pense qu’il y a deux niveaux d’épuisement différents : le comportement difficile du jeune, qui à la fin d’une journée très longue où on n’a plus l’énergie de gérer les comportements en dehors de ce qu’ils ont comme histoire comme difficultés et il y a de l’autre côté, ceux qui sont dans les difficultés de leurs vies. Cela fait trois ans que je travaille dans ce service et au début j’étais particulièrement touchée par ces histoires. Au fil du temps, j’ai pris de la distance et parfois je me fais peur à moi-même en me disant : est ce que tu es encore touchée par ça ? C’est un peu la notion de rester humain. On n’est pas des robots et bien sûr que non, sinon ça serait triste, mais il y a un moment où il faut réussir à se protéger et c’est tout ça qui est difficile par moment. Il y a des histoires explosives dans l’institution, où on est remis face à tout ça. C’est très dur à gérer même en supervision.

2 : Moi par rapport à la fatigue, je travaille dans le même service que Lise (1), je me demande si ce n’est pas d’être confronté à des jeunes avec lesquels on a l’impression qu’on n’avance pas et de passer d’un groupe avec des pathologies qui sont plus lourdes à un autre groupe. On a passé du temps avec un groupe, où l’on a fait des minuscules pas et on aimerait bien en faire plus ; on est confronté à se dire : maintenant il faut que je commence avec un nouveau groupe. Est ce qu’on a encore l’énergie alors qu’on fait des minuscules pas et qu’on aimerait en faire des géants ? Même si on a des réunions, des supervisions et si on prend conscience de cela, on reste humain et on aimerait bien parfois faire plus pour ces jeunes, et on se confronte à la réalité que plus n’est peut-être pas possible.

R : C’est très précieux ce que vous dites, car on voit la construction de l’épuisement en tant que tel. L’épuisement est à la mesure de ce que vous voulez gérer, de ce que vous attendez qui avance. C’est intéressant de questionner ce point-là. Autrement dit, c’est vous qui produisez l’épuisement qui vous épuise. C’est ce que vous avez mis dans la balance pour dire ça devrait avancer, comme ci, comme ça. On fait un projet, le jeune ne répond pas. Si on met un petit peu en veilleuse cette dimension-là, de l’attente de ce que l’autre devrait faire, comme on voudrait qu’il le fasse à ce moment-là, est ce que l’épuisement va être de la même nature ? La question que soulève Héraclite, l’attente de l’inattendu, c’est une construction paradoxale mais en même temps qui dit bien cela. Comment je peux être en position éducative d’accueil de jeunes en difficulté ? Comment je peux accueillir dans tous les sens du terme ? Comme votre collègue le dit, on ressent cela aussi physiquement, on en « prend plein la poire ». Cela demande un véritable travail, peut-être plus sur soi au début, que sur l’autre. Ce qui veut dire que nous sommes responsables de notre épuisement. C’est peut-être dur à entendre, et je ne dis pas que ces jeunes ne vous épuisent pas, mais une partie de cet épuisement vient du fait qu’on ne reçoit pas ce que l’on pense qu’on devrait recevoir. Le jeune ne fait pas ce qu’on pense qu’il devrait faire. On fait un beau projet bien carré, - c’est comme ça qu’il va s’en sortir dans la vie. Hop! Il prend un chemin de traverse. Si je me mets à questionner, le chemin de la supervision est là tout tracé. Si je questionne ce point de départ, je ne dis pas qu’il n’y aura pas d’épuisement et que le travail que vous faites ne vous fatiguera pas. Mais ça prend une couleur différente. J’ai toujours dans l’oreille une parole que ma mère me disait quand j’arrivais à la maison et que je disais « oh! Je suis fatigué »; elle me disait : « c’est de la bonne ou de la mauvaise fatigue ? » Et la question est là, parce que si c’est de la bonne et que cela a du sens, cela n’a pas la même dimension. Comment dans ce qu’on organise dans le quotidien pour accueillir, - parce que même si vous dites qu’il n’y a pas ce quotidien répétitif avec ces jeunes, n’empêche qu’il y a un certain nombres de points de rencontres avec eux qui sont ancrés sur le quotidien comme lorsqu’on on partage un repas, un projet professionnel … Je sais que c’est un paradoxe donc ce n’est pas facile à penser. Comment soutenir un projet ? C’est très sérieux la question du projet chez les travailleurs sociaux. Comment soutenir un projet qui va nous embarquer dans quelque chose qui est sans projet ? Comment soutenir un projet non pas sur les objectifs, car ce n’est pas cela le plus important, mais sur le fait qu’un sujet, autour des objectifs qu’on pointe, se mette en projet. C’est peut-être cela qui nous fatigue, c’est dire : « tiens on a fait un beau projet avec tel objectif ; il va passer un C.A.P., il sera menuisier. » Vous voyez la dialectique : si vous n’avez pas de désir pour ce jeune-là, il ne se serait pas embarqué non plus, mais en même temps, embarqué dans votre désir, il manifeste ses propres désirs. Du coup, on se dit après tout ce qu’on a fait pour lui, il a fait autre chose que ce qu’on avait prévu. Cela vous fatigue dans votre désir, dans l’illusion que votre désir puisse être maître du désir de l’autre. Si vous y réfléchissez, on a tous été fabriqué comme cela. Vous ne seriez pas là, on ne serait pas là, s’il n’y avait pas d’autres qui avaient désiré pour nous. On passe toute une vie à trouver notre chemin dans le désir de l’autre finalement. Soit la fatigue, elle n’est pas bonne parce que on ne veut pas lâcher sur la maîtrise, « il faut atteindre les objectifs, les quotas. » On devient fou avec ces trucs-là. Il faut que l’évaluation soit bien quantifiée, on a dit qu’on s’occuperait de tant de jeunes… Soit, dans ce point d’évaluation, je maintiens quelque chose du mystère de la vie, de l’énigme du sujet, de l’inquiétante étrangeté. Si on prend la question des évaluations au sérieux - et on a à la prendre au sérieux -, à ce moment-là ressort toute la dimension de ce qui peut nous fatiguer. Par exemple, moi ça me fatigue quand je reçois un rapport d’activité avec uniquement des chiffres et des camemberts, parce que il n’y a pas de vie. On se pose la question de comment soutenir dans une institution des espaces où il y a une relance permanente. Par exemple, dans un espace de supervision, une éducatrice parle de sa relation à un garçon accueilli dans l’institution, et pour qui elle ressent la haine la plus féroce, elle ne peut plus le voir en peinture, elle en a marre. Cet espace de supervision est fait pour ça, c’est pour ça qu’il faut que ce soit un espace protégé, construit, à l’abri des regards de la direction notamment car ce n’est pas un lieu où la direction doit mettre son nez. Elle déverse tout son fiel et à juste titre, je crois que c’est un gamin qui lui fait les pires misères, elle lâche le paquet comme on dit. A la séance suivante, elle dit : « j’aimerais vous dire quelque chose : lorsque je suis sortie de la supervision et que je me suis lâchée et bien le gamin dont j’ai parlé il était là et je l’ai regardé, c’était plus le même » Donc voilà, si elle n’avait pas eu de supervision, elle serait restée avec cet effet d’usure, de fatigue mais c’est le travail d’élaboration du travail de parole qui l’a déplacée y compris dans sa relation avec l’autre. Autrement dit ce qui l’épuisait, elle en a fait quelque chose, et du coup la fatigue a produit quelque chose d'autre, une ouverture à la nouveauté. Elle pouvait envisager le visage d'autrui différemment. Alors bien sûr qu’ils vous usent les jeunes que vous recevez, on ne va pas vous payer à rien faire non plus (ton humoristique, rire).

3 C’est à propos d’une de mes collègues, depuis qu’elle a commencé à travailler, elle a changé de façon inhumaine. C’est une question de fatigue et vous avez dit ça se travaille des choses qui viennent de nous même ; c’est comme s’il y avait une position de séparation et de non séparation.

R : Comment travailler ce qui nous travaille ? La question de la clinique c’est que aujourd’hui elle s’est mécanisée, on pourrait même dire industrialisée - voyez ce qu’on fait dans les hôpitaux. Et donc, elle s’est détachée des deux autres points d’appuis qui la tenait. Je pense à cela car je suis entrain de lire un bouquin qui me passionne et qu’on doit à Marilia Amorim qui s’intitule Raconter, démontrer, survivre 16 . Elle reprend sans le dire, je sais pas si c’est une référence en tout cas j’ai fait l’association, et je le lui ai dit – elle ne le sait pas- la question des nœuds borroméens qu’on trouve chez Jacques Lacan. A savoir que dans l’histoire et dans les discours qui soutiennent l’histoire, ceux qui fabriquent les civilisations sont noués à partir de trois points d’ancrage. Elle le reprend à partir de la tradition grecque. Un point d’ancrage qu’elle appelle muthos cela veut dire qu’on se raconte des histoires, la fabrication le tissu collectif humain c’est qu’on se raconte des histoires, des fictions, on se fait du cinéma, le mythe mais pas celui inscrit une fois pour toutes, mais ces mythes qu’on fabrique à longueur de journée. Ensuite le nouage qui introduit le discours et notamment le discours scientifique, le savoir et tout ce travail d’élaboration et de démonstration du logos et le dernier nouage ce qu’elle appelle la métis terme qu’elle reprend chez Vernant et Detienne, la métis étant chez les grecs, un savoir tiré du pragmatique, du pratique 17 . Elle montre que, pratiquement très longtemps dans l’histoire, ces trois cercles, à la fois les histoires que l’on se raconte, la question de la nécessité logique de la démonstration scientifique et le savoir faire, sont tenus l’un par l’autre, je dirais presque tenus en laisse. Mais aujourd’hui dans cette effraction que produit la modernité, le logos, l'entendement auquel Kant ou Spinoza font allusion, est entrain de se « casser la gueule », car tout se vaut. Une pensée en vaut une autre, si le seul critère retenu est celui du marché qui fait de la production de pensée un bien de consommation comme les autres. A partir du moment où vous avez déconstruit les positions religieuses ou mêmes les grandes positions idéologiques politiques, tout est dans tout et réciproquement. Les principes et les valeurs qui guident les hommes dans leur choix, donc les fondements de l'éthique, s'effondrent. La seule valeur qui demeure, c'est la valeur marchande. Que je vote Le Pen ou Bayrou, on voit bien cette difficulté aujourd’hui autour des élections. Le muthos , cette trame des récits du quotidien qui entretiennent le lien social, on n’en a plus grand-chose. Il y avait eu une belle réflexion de Jean Michel Serres sur ce qu’il en est aujourd’hui des grands récits, ces histoires que l’on se raconte sur la façon dont est née cette civilisation et d’où vient l’homme, ces grandes questions infantiles ou enfantines qui finalement soutiennent la question du sens. 18 Dans le désarrimage de ces trois nouages, selon Amorim, la métis est en train de devenir prédominante. Le savoir faire du pragmatique, lorsqu’il est dénoué du mythe et du savoir scientifique, devient un véritable rouleau compresseur. Même la question de la clinique est prise dans des effets de questions à résoudre, de problèmes pour lesquelles on cherche les techniques et ensuite on évalue si les techniques tiennent la route. On l’a vu en France récemment et je crois que vous avez l’équivalent en Belgique sur la question de la psychanalyse. Par exemple, évaluons les résultats, je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire, il y a peut-être à penser l'évaluation, mais les modèles qu’on a mis en route sont des modèles du côté du pragmatique. Du genre : ce type a de l’asthme, est ce que dans trois mois il n’en a plus, c’est tout ce qui nous intéresse. Il a développé un autre symptôme à côté, mais ça on s’en fout ; on mettra une autre technique en place. Pour penser la question de la clinique, il faut peut être retrouver ces points d’arrimage, et le muthos . Racontons-nous des histoires à partir de la question de la clinique. On a reproché longtemps à Freud que ce qu’il racontait était de l’ordre du roman, mais Freud a pris cela comme un hommage : « enfin j’ai réussi à romancer, à donner à la vérité une structure de fiction parce que il n’y a pas d’autre façon de l’attraper. » Donc prenons appui là-dessus, ne lâchons pas sur la raison. Il ne faut pas cracher sur la question du discours scientifique, mais sur ce scientisme qu’on a fabriqué à partir de la raison, ce qui ferait que tout pourrait être passé à la moulinette : « j’analyse le problème et j’ai la solution, si j’ai pas la solution c’est que j’ai mal analysé le problème ou que j’ai mal évalué les hypothèses. » On voit bien que cette échappée en roue libre de la métis qui prendrait les actions humaines uniquement du côté du savoir faire de la technique et du pragmatique peut être extrêmement dommageable. C’est une question pratiquement politique que je pose : comment dans les institutions qui sont les nôtres , allons nous réintroduire ce nouage fondamental entre « se raconter des histoires », « analyser rigoureusement » et en même temps en « tirer des savoir faire ». La clinique prise dans ce sens là aujourd’hui est un des modes de résistance au néo-libéralisme. Cela peut choquer que je prenne dans le me filet des choses macro sociales et micro sociales mais pour moi les questions sont intimement liées, nous produisons des actes politiques dans un travail clinique.

4 : C’est en parallèle avec ce que Sophie nous disait au départ de cette nouvelle orientation dans la formation des travailleurs sociaux : on considère qu’ils ne sont pas suffisamment formés et on ne leur demande pas de réfléchir, mais on leur demande d’avoir les outils, on va leur distiller les outils nécessaires pour que cela puisse remplir très correctement les cases et mettre les enfants dans des cases.

R : Le problème c’est qu’il y en a encore qui résistent du côté des enfants et du côté des professionnels. Il y a des grains de sable dans la machine (rires).

5 : Résister bien sûr, mais ça va nous coûter cher parce que l’on n’a pas assez au pot commun. Si on veut prendre notre liberté, on le payera cher. C’est ça qui se profile. J’aime beaucoup ce que Sophie disait. En plus j’ai eu quelques clarifications avec Muriel, ça vient de tous les côtés. On va devoir trouver les moyens financiers.

R : vous avez raison c’est un point crucial, il y a un prix à payer. On n’échappera pas à ce prix à payer. Pour ne pas payer ce prix chacun de notre côté, enfermé en nous même, essayons de créer des réseaux de résistance, sinon c’est trop cher payer.

5 : Moi qui suis dans le métier depuis longtemps, je constate que la résistance, la liberté qu’on a voulu garder, ça fait 33 ans qu’on la paye.

R : De manière un peu unique dans l’histoire de l’humanité, la fabrication d’une société entière mondialisée qui s’étend sur la planète, d’une société complètement aliénée, ficelée par ce discours qui n’est plus celui de la science, comme disait Lacan, mais celui de la technologie, donc du scientisme, avant tout pose une question très compliquée. En effet, tous les modes de résistance que l’on peut inventer sont intégrés au fur et à mesure dans cette aliénation. La question de la résistance, c’est comment on va faire, comme disait Marx, des galeries de taupe dans le gâteau capitaliste ? Nous ne somme plus dans le capitalisme, et c’est pour ça que je disais qu’on n’a pas les appareils à penser ce qui se passe actuellement. Il faut aller chercher avant puisque tous les modes actuels de pensée sont des produits technologiques et commerciaux. José Bové dit, à juste titre, que l’agriculture n’est pas une marchandise : je vous en mets combien de t-shirt de José Bové avec le slogan: « L'agriculture n'est pas une marchandise ». Et on les fait fabriquer en Chine. Voilà la logique infernale du marché. Le travail social est tout doucement pris par cette dimension-là. Cela va nous forcer, si on veut s’en sortir, à penser des choses, insensées jusque là, cela va nous forcer à inventer.

6 : Une des illusions du travail social et de toutes les structures, - et il faut revenir à Michel Foucault-, c’est que nos structures dites d’aide sociale ont une fonction de contrôle social. Mais on peut avoir une double lecture. C’est l’institution de la structure qui a cette fonction là, ou c’est la façon dont les travailleurs sociaux articulent leurs relations avec les usagers. Donc au centre de la notion d’usure, il y a la question de comment établir une relation avec les usagers, où, entre la répétition d’un discours de changement, on peut éviter non le changement, mais éviter de réduire la marge de manœuvre de l’autre. Au centre de cela, le travailleur social est confronté à une série de contradictions. Il est dans la répétition de son discours, c’est de dire qu’il va faire du changement que se soit de la thérapie, de l’éducation… et en même temps il y a cette répétition, et quand un événement vient, il est important. En effet, quand un enfant fait une crise, il faut le gérer mais, quel lien j’établis avec l’enfant et la famille ? On a suffisamment de concepts pour rentrer alors dans la logique du système. Le travailleur social est confronté à cette contradiction de devoir avoir un discours. C’est depuis le moyen âge qu’on crée ces structures, qu’on les a développées, segmentées. Il y a trente ans la mode, c’était Louis Aubert. Est ce qu’il a fondamentalement changé la relation par rapport aux usagers ? Je n’en suis pas certain. Avant on mettait les gens du quartier dans les institutions maintenant on met l’institution dans le quartier, est ce que tout ça a changé le lien ?

R : Je pense que oui, car la question du lien social est très différente de celle que l’on peut trouver au moyen âge, pour ce que j’en sais. Notre lien social est quand même pris dans la technologie. Par exemple j’étais à Londres il y a une dizaine de jours, et dans le bus on était filmé et notre image apparaissait sur un écran : on est filmé de partout. Cette technologisation du contrôle par l'image est tout doucement en train d’envahir le champ social. La question de la rencontre comment va t-on la soutenir, quand sans arrêt, on n’arrête pas de la détruire ? La petite histoire des Misérables que j’ai soulevée, elle est remarquable. C’est bien dans cette rencontre qui échappe, y compris à la notion de la loi, que quelque chose de l’enclenchement d’un sujet par rapport à loi va pouvoir se transmettre. Les espaces de rencontres sont de plus en plus contrôlés. C’est nouveau par rapport au moyen âge et c’est quelque chose que l’on a du mal à penser. Ce monde, on ne l’a pas venu venir, car en vingt ou trente ans cela a complètement été modifié. Et en même temps, on n’a pas les outils théoriques et intellectuels produits au moment de l’histoire pour le penser. Donc cela oblige à une gymnastique compliquée. J’ai une série de textes qui paraissent autour de l’œuvre d’Orwell et de Big Brother. Je pense que les romanciers sont des visionnaires lorsqu’ils se demandent si on va échapper à ce regard du maître, qui n’est plus une abstraction. Donc « surveiller », « punir », la techno - biologie est en train de s’inscrire au cœur de la chair humaine. Le bio- pouvoir, dont parle Foucault, il est là. Il est même dépassé puisqu'on lui adjoint aujourd'hui un psycho-pouvoir. On parlait d’une jeune fille hier qui avait des implants dans la peau. Quels sont les espaces de résistance dont on dispose là-dedans? Je ne sais pas bien, mais il faudra les inventer. Cela peut être de l’ordre de la parole, car s’il y a quelque chose qui échappe à la commercialisation, c’est quand on est en train de se parler. Ça ne fait pas du marché, ce n’est pas rentable et c’est pour cela qu’on limite de plus en plus ces espaces de rencontres. On entend : « les réunions des travailleurs sociaux ne servent à rien », « ce n’est pas rentable; comptons le temps de présence avec les usagers », « dites nous ce que vous faites minute par minute » etc. Nous sommes en train de résister même si ce n’est pas transcendant comme les grands effets révolutionnaires, mais n’empêche, on sent que cela fait échec.

6 : Je voulais réagir à propos de ce que vous venez de dire à propos des travailleurs sociaux et de leurs réunions où l’on se demande ce qu’ils font. Il y a une piste possible : que les travailleurs sociaux puissent démontrer que ce qu’ils font là a du sens, est utile et intéressant pour les usagers.

R : Surtout pas parce que si vous rentrez dans cette piste là, on va vous demander de rationaliser : « vous passez combien d’heures à discuter ? », « cela produit quoi ?» Cela ne sert à rien ce qu’on fait pour le moment. Cela sert, dans le monde envahi par la technologie, la bio-psycho-technologie, à produire des espaces de vacuité, à garder du rien. L’histoire des deux chandeliers à propos desquels, l’évêque dit : « vous avez oubliés alors que je vous les avais donnés », vous voyez ce que ça introduit. Alors peut être on peut garder des espaces où l’on discute, sur cette conférence. Je ne vais pas faire des évaluations ni la mettre en cadres et en chiffres. La pente est glissante. « Prouvez nous que c’est rentable ce que vous avez fait ce matin ? » Non cela n’a pas de rentabilité marchandable ! Les points de résistance sont là.

MC : Mais on ne peut pas dire que cela est sans effet. Je suis d’accord que ce n’est pas marchandable, mais cela a un effet.

7 : Cela ne parviendra pas à rentrer dans qu’ils veulent d’évaluable pour tous. C’est au cas par cas. Cela aura un effet ou pas mais, au cas par cas, et c’est là qu’on échappe.

R : Et même a des points qui ne s’évaluent pas. Moi ma position par rapport au texte de loi qu’on a eu en France sur « contrôler les résultats dans la psychanalyse » a été de dire « vous n’aurez rien de ma part, l’état n’a rien à faire entre un patient et moi, et je ne suis pas médecin. » Qu’on demande à un médecin des évaluations, parce qu'il est rémunéré sur l’argent public de la sécurité sociale, cela me paraît légitime. Il y a un pacte entre les personnes que je reçois et moi, si on veut bien s’engager ensemble, et l’état n’a rien à y voir. Je n’ai rien à en dire, on me traînera devant les tribunaux et bien je m’en fous. Il y a des collègues que se sont compromis dramatiquement en France, puisque les propositions de la loi sont de faire des listes, pour dire à quelle école vous appartenez … et on déposera ça à la préfecture. Je dis : « vous n’aurez jamais mon nom sur une liste ». On n’est pas démuni par rapport à ça.

Maintenons, - et c’était toute la pensée de Lacan avec « l’objet petit @ » -, ces espaces qui permettent sans arrêt au désir de s’arrimer dans du rien qui relance sans arrêt le sens et le mystère de la vie, car sinon on est foutu. Aujourd’hui, on a la technologie pour produire des pseudo-humains pratiquement robotisés ; on maîtrise la reproduction, on peut fabriquer des embryons en laboratoire, et on a des techniques de dressage pour les animaux et pour produire des êtres qui tous marcheraient ensemble et se tairaient.

1 Conférence donnée à Bruxelles le 25 avril 2007

2 Joseph Rouzel, Le quotidien en éducation spécialisée , Dunod, 2004

3 Guy Debord, La société du spectacle , Gallimard, 1992.

4 Michel de Certeau, L'invention du quotidien , Gallimard, 1990.

5 Jean-François Gomez, L'éducation spécialisée, chemin de vie. Récit-journal , L'Harmattan, 2007.

6 Bruce Begout, La découverte du quotidien , Allia, 2005.

7 Sigmund Freud, « L'inquiétante étrangeté » in Essais de psychanalyse , Gallimard, 1983.

8 Alain Badiou, L'être et l'événement , Seuil, 1988.

9 Mehdi Belhaj Kacem, Evénement et répétition , Tristram, 2004.

10 François Jullien, Traité de l'efficacité , Grasset, 1996 et Si parler va sans dire , Seuil, 2006.

11 Emmanuel Kant, Qu'est-ce que les Lumières ? , Flammarion, 1991.

12 Sur ces questions voir les travaux de Bernard Stiegler, notamment, Télécratie contre démocratie , Flammarion, 2007.

13 Lucrèce, De rerum natura , Editions bilingue, Flammarion, 1997.

14 Daniel Terral, Traces d'erre et sentiers d'écriture. Entre folie et vie quotidienne , érès, 1996.

15 Jean Oury, Psychiatrie et psychothérapie institutionnelle , Champ Social, 2001.

16 Marilia Amorim, Raconter, démontrer, survivre. Formes de savoirs et de discours dans la culture contemporaine , érès, 2007

17 Jean-Pierre Vernant et Marcel Détienne, Les Ruses de l'intelligence. La métis des Grecs , Flammarion, 1974.

18 Michel Serres, Hominescence , Poche, 2003.

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