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D’exil en exil, les enfants réfugiés coincés à quarante kms de leur rêve anglais

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Laurence LUTTON

mercredi 30 novembre 2016

D’exil en exil, les enfants réfugiés coincés à quarante kms de leur rêve anglais

 

 

«  Si je pouvais voir, ô patrie,

Tes amandiers et tes lilas,

Et fouler ton herbe fleurie,

Hélas !  » V. Hugo, Exil

 

Ils sont cinquante garçons de 10 à 17 ans, à pouvoir trouver refuge entre les murs du centre d’accueil et d’orientation pour mineurs isolés, d’une petite station balnéaire samarienne.

Ils sont quarante-neuf, à la descente du car qui les a embarqués de force, ce matin-là, à Calais. Ils arrivent tout droit, selon l’expression du sens commun, de La « jungle » !

Ce mot emprunté au sanskrit (jangala) ne saurait être clairement localisée en terme biogéographique. En s’arrêtant au sens du mot « jungle », on se rappelle qu’il s’agit d’un espace de végétation sèche, on parle également, d’espaces non cultivables, dont on ne promeut pas la valeur.

Voilà quelques mots pour donner une définition aux accents négatifs à un espace sauvage où la trace humaine ne saurait y laisser une empreinte. Mais, si on veut bien faire l’effort de pousser plus loin le sens du vocable, on découvre que la « jungle » est essentielle à la vie de la planète puisqu’elle fournit l’oxygène nécessaire à nos respirations.

Alors si on veut accepter le terme, adoptons-le selon les vertus propres à la vie. Cette respiration, possible pour ces enfants rescapés de la guerre que mène l’Occident contre des ennemis à qui, il vend des armes. Le monde est fou, les enfants en payent le prix fort. Mais ils respirent encore au milieu de leurs blessures visibles et invisibles, et leur venue, sur ce petit territoire samarien, fouetté par les vagues rageuses de la Manche, en cette saison, invite aussi l’autochtone à quitter son écran plat, pour croiser le soi-disant, « envahisseur » de sa tranquillité et s’étonner qu’il est empathique face au dénuement de ces petits d’homme. Evidemment ne soyons pas angéliques, sur les réseaux sociaux, des autochtones (au féminin) invitent les chasseurs à délaisser les petits lapins pour les petits migrants ! Elles n’ont pas lu Jacques Prévert… Elles font la chasse aux enfants ! Respirons, Mesdames, les enfants viennent en escale sur vos chères terres d’invasion, ils repartiront demain, après vous avoir apporté une bouffée d’air culturelle aux accents orientaux… après vous avoir invité au voyage immobile, écoutez leur histoire singulière et afghane, vous verrez demain vous aussi, vos esprits s’ouvriront à de larges horizons et juste pour rêver un peu, vous quitterez TF1, BFMTV, France télévision…

Les enfants et adolescents auprès desquels mon équipe et moi-même travaillons depuis quelques dix jours, sont aujourd’hui quarante-quatre à partager un quotidien qu’il nous faut faire vivre pendant trois mois, tous ensemble.

Cinq ont repris leurs sacs « poubelle » noirs, baluchons d’infortune pour regagner le camp de Stalingrad, à Paris. Ne pas perdre le lien avec les frères, les cousins, les oncles, ne pas perdre le lien avec les camps de fortune, les baisers du froid, la musique des langues orientales… Ils ont donné des nouvelles, « bien arrivés » … Le lendemain, le camp était démantelé. Vers quelles autres escales sont partis ces enfants ?

Une mise à l’abri statuée par l’Etat. Une mise à l’abri après des années et des mois de mise à la marge dans le bidonville de Calais, une tâche sombre sur la carte de France, où des milliers d’êtres humains ont échoué, à quelques miles de leur rêve britannique. Des milliers d’êtres humains réfugiés dans une France où les politiciens nationaux de tous bords n’ont apporté de réponses que bien tardivement. Et quelles réponses !

Pour l’heure, nul d’entre nous au sein du centre d’accueil ne peut apporter de réponses claires à la demande de ces enfants quant à leur hypothétique arrivée sur sur le sol britannique. Nous avons trois mois à vivre ensemble, sans que nous ne sachions ni les uns, ni les autres, conjuguer le verbe « devenir », au futur, même «  in english  » ! Depuis dix jours, notre anglais scolaire, c’est-à-dire quasi nul, adresse aux enfants accueillis des «  you must wait  », «  later  », «  we don’t know  », «  we ‘ll see this, later  », «  the english will come but we don’t know when  » … Les anglais reportent les rendez-vous prévus, on ne le dit pas aux enfants, on ne sait pas bien le dire en anglais et même en français, on ne saurait expliquer les raisons de ces rencontres reportées sans cesse aux calandres grecques.

Dans ces relations qui se tricotent et qui ne disent aucune certitude sur demain pour ces enfants réfugiés, il y a néanmoins le quotidien partagé. Il y a nos langages fabriqués par des mots inventés en pachtou, en anglais, en français, et toutes ces langues de Babel, nous réunissent, sur ce navire en bord de mer. Il nous faut veiller à ne pas faire naufrage, il faut rester à flot en attendant qu’une vigie crie « Terre, terre ! Terre anglaise ! ».  Le quotidien est celui du rythme journalier, il a la prétention de faire repère pour que vive l’institution et se noue la relation éducative. Et ce quotidien se refusant à la routine, nous surprend, nous prend et nous oblige à questionner un cadre encore fragile, parce qu’il s’invente et se réajuste au fil des relations que nous nouons avec tous ces garçons venus de cet « ailleurs » qu’ils ont quitté certainement pour très longtemps, peut-être même pour toujours.

Bien que le quotidien soit rythmé par l’incertitude de demain, après cette escale (avant… avant où, avant quoi ?), nous construisons des projets avec eux, à partir de leurs demandes, leurs besoins.

Moi, j’écris avec eux. Ils me surprennent de leur capacité à vite mémoriser notre langue si difficile à écrire et à parler. La phonétique fait aussi barrage mais ils passent sans sourciller la frontière de la sonorité nouvelle. On a commencé par l’alphabet latin bicaméral, il ne nous a fallu que quelques trente minutes, pour que ces jeunes garçons le retiennent et le lisent en ne trébuchant que peu sur la prononciation des lettres. Puis les mots ont commencé à se dessiner sur les cahiers. « Bonjour », « je m’appelle… », « J’ai 17 ans », … Un contrat tacite s’est introduit dans nos relations pédagogiques, alors que je leur apprends des mots français et anglais, ils m’initient à la langue pachtoune. Ils m’invitent à les laisser m’apprendre à leur apprendre, on glisse doucement du pédagogique à l’éducatif. Il y a ces rendez-vous fixés avec l’écriture d’une durée d’une heure trente, il y a le désir très fort de l’école pour devenir, il y a ces quelques mots anglais pour dire des bribes de leur histoire déracinée qui les a conduits sur les routes incertaines du monde… il y a ces regards, il y a ces gestes de tendresse, il y a ces espoirs que je ne saurais nourrir de peur qu’ils se brisent de nouveau contre les enjeux géopolitiques européens qui ne promettent rien de clair quant à un éventuel passage de l’autre côté de la Manche.

L’accompagnement éducatif est à inventer à partir de cette mise à l’abri qui ne dit rien de plus de l’avenir de ces garçons, sinon qu’on ne saisit pas vers quoi et vers où nous allons, aucun chemin ne se dessine clairement. C’est la Jungle ! Celle qui obstrue toute les voies vers du possible, possiblement supportable pour eux, ceux-là qui rêvent à l’anglaise et non plus à l’américaine, comme jadis leurs prédécesseurs.

Sans doute le savent-ils comme nous, que leur rêve reste une chimère, qu’il y a quelque chose du côté du jeu de hasard, on perd ou on gagne ?

Alors, au jour le jour, on renforce le navire, on redresse la barre et on tricote la relation éducative à la petite semaine, nous réjouissant que ces enfants soient encore à bord, au petit matin.

Parce que « partir » ne les effraie pas, parce que le froid, les traversées interstitielles, ils connaissent bien, les imprévus qui traversent ces espaces du passage, ils font avec. A ne pas permettre le refuge à ces enfants, à ne pas leur reconnaître le statut de victimes, nous annulons les voies de l’humanité de ces petits d’hommes.

Voici un mois, que nous voguons ensemble vers une destination hasardeuse, la perfide Albion ou l’Aide Sociale à l’Enfance et la peau de chagrin de ses budgets, ses maisons d’enfants ou ses familles d’accueil. L’escale sera de toute façon décevante, elle n’aura pas les parfums du pays, la musique des langues afghanes, elle réunira peut-être quelques familles mais condamnera nombre d’entre elles à la séparation longue ou définitive…

Pour l’heure, jusque fin janvier, nous irons droit devant avec eux avec les joies et les tristesses du quotidien, singulières présences aux uns et aux autres où la relation prend des airs d’attachements humains… des enfants comme les autres, besoin de tendresse et de chahuts adolescents pour nous mettre à l’épreuve de leurs turpitudes aussi universelles que l’humanité. A tous les populistes de tous bords, les racistes, les ignorants, ces enfants sont ceux de la guerre, celle qui les a poussés sur la route de l’exil, tout comme vos aïeux hier, quand l’Europe était à feux et à sang. Cette même Europe qui a refermé ses cicatrices comme elle referme ses frontières aux drames humains qui la rejoignent. La « grosse Europe » repue et gavée d’euros, dégoulinante de confort pour ses élites qui caressent la bête tapie au fond des abysses identitaires… Cette Europe qui n’assume plus son humanité et préfère sa vénalité.

                                           Laurence Lutton  

                                                Educatrice Spécialisée

De retour aux sources…

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