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De l'éducateur sans fil aux injonctions politiques qui s'enfilent...

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Laurence LUTTON

dimanche 20 novembre 2011

 

  De l'éducateur sans fil aux injonctions  politiques qui s'enfilent...

A mon ami, Frédéric…

 

Educateur sans fil… à la patte, éducateur autonome dans son rapport au politique. Non pas indépendant, je dis bien… autonome. Ce qui nous invite alors à interroger l’éducateur en tant que sujet, sujet de désir, sujet manquant.

Educateur en capacité de dire « JE » en tant que dépositaire d’une identité de métier car éducateur est un métier, non pas une vocation ou une fonction, un métier pour tout dire, même, un art ! L’art d’avoir à interroger ses postures et à inventer son rapport à l’ « Autre », qu’il soit celui dont la vie est chaotique ou celui qui, au nom du peuple, a à se soucier aussi de toutes ces vies chaotiques et à en décliner des politiques de solidarité.

Venons-en donc ici, à la question de l’éducateur en tant que « sujet ». Cet être de parole (lui aussi) dont la recherche est la réponse de l’autre, tel que Jacques Lacan l’a défendu, en en passant par la question du langage en tant que dialectique[1]. A savoir de la nécessité d’en passer par un système signifiant qui traverse le sujet, et dont la parole permet la reconnaissance du « sujet ». Alors que faut-il en entendre?

Le discours parlé de l’éducateur ne doit-il se faire l’écho que de la seule parole « (in)signifiée » du politique ou sa parole ne pourrait-elle pas être l’expression du « sujet-métier », celle qui rendrait signifiante la question de sa propre identité ? Qui suis-je moi, l’éducateur dans cette relation dite éducative, au sein de la société qui me confie des missions auprès de ceux qui ont «  maille à partir  »[2] avec leurs propres existences ? De tous ceux-là que la société sous l’égide de la protection sociale, n’insère que sporadiquement pour mieux les renvoyer sur le banc de touche, voir même à la «  ban-lieu  [3]», exhortés de faire le moins de bruit possible. Qui suis-je dans ce rapport si particulier à la difficulté à exister de l’autre ?

Voici autant de questions qui se veulent satellites de la question de nos identités professionnelles. Entre ceux qui prônent la technicité et une fonction de coordination et ceux qui parlent de la relation à l’ « Autre ».

La réforme du DEES de 2007 est venue d’ailleurs en ajouter du côté de la question fonctionnaliste de l’éducateur, ce « pseudo chef de service » qui aurait à manager des équipes de moniteurs éducateurs. Discours qui tend à circuler de plus en plus du côté de ceux qui ne pensent plus en termes de métier. Comme si se trouver en place de coordinateur et d’animateur d’équipe et de réunions devait nous éloigner de la question du « sujet ».

Comme si la question de notre identité s'était diluée dans cet imbroglio que l'on nomme « travail social » et c'est bien là que le bât blesse. A force de ne pas dire qui nous sommes et ce que nous faisons qu'en sera-t-il de notre métier, de notre art, demain?

Si nous nous situons du côté de l’éthique, il s’agirait plutôt d’interroger la place citoyenne de l’éducateur, ce drôle de métier qui demande à ce que nous rendions professionnels les humains que nous sommes pour emprunter à Joseph Rouzel. Les humains ces êtres de paroles que nous sommes, parce que coupés à jamais de la question de la jouissance et habités de la question du désir. Car en effet la question de cette jouissance qui habite la rencontre entre deux sujets, d'un côté celui en difficulté, de l'autre l'éducateur, demande à ce qu'elle soit repérée et c'est là à mon avis et forte de ma pratique que se trouve la question du métier. Cette jouissance que l'on peut identifier comme « toute puissance » jamais elle ne fera silence en nous[4]. Alors, oui, l'équipement intellectuel qui est le notre permet de repérer ce qu'il se joue dans cette relation éducative en tant que transfert et contre-transfert mais c'est sans compter avec la puissance de notre inconscient!

Alors si citoyenneté, il y a... C'est peut-être déjà en nous causant, en nous racontant en tant que professionnels et en se référant au premier degré étymologique de la relation (du latin, relatio, qui signifiait au XIIe siècle, se raconter, narrer une histoire) que nous ferons connaître à la cité le sens de nos pratiques et le sens de notre présence, de fait...  politique, tournée vers ces autres à rappeler vers une dimension plus collective.

En cela, il ne s'agirait aucunement de se soumettre à ce que l'on appelle usuellement la «  commande sociale  » mais de se positionner comme partenaires avec tout ce que cela demande comme postures éthiques. Ils s'agit là aussi de questionner la « toute puissance », celle-ci qui commanderait le bien de l' « Autre » et le bien pour l' « Autre » sans venir interroger la question du sujet désirant, en bref se rappeler ce disait E. Kant, «  il n'y a pas pire tyrannie que de vouloir le bien de l'autre  ». or, il se trouve que fort souvent, on ne se demande pas ce que souhaite cet autre. J'en veux pour exemple, le financement de places de cinéma pour les allocataires du RMI, il y a quelques années, dans le cadre du festival international du film , à Amiens. Que de deniers publics dépensés pour une violence symbolique au nom de la sacro sainte culture pour tous . Seulement posons-nous la question de ce que peut représenter pour des personnes issues de la classe populaire de prendre place à la Maison de la culture, située à cinq kilomètres de leur quartier. En quoi le déclassement social peut constituer une réelle violence symbolique et convoquer le sentiment d'illégitimité? Il s'agit bien évidemment ici, de penser en termes d'habitus de classe et d'hexis corporelle. Non, nul ne naît égal face à la question du savoir académique et savant, face à la culture des dominants (ceux dont les capitaux sociaux, scolaires, sociaux, symboliques sont élevés). Je me souviens de ce reportage de la presse télévisée régionale quant à l'invitation faite aux allocataires du RMI de rencontrer Claude Chabrol (un an avant qu'il nous quitte) qui venait pour la seconde fois à Amiens pour ce festival, et qui suite à la projection du film, ne s'autorisaient pas l'adresse au cinéaste, dans le cadre d'un débat. Je me souviens surtout du commentaire intelligent de Chabrol, repérant que ces personnes se pensaient illégitimes et du sentiment de gêne et de sympathie qu'il avait pu ressentir lors de cette rencontre aménagée par je ne sais qui, ou en tout cas je ne m'en souviens plus. Voici un exemple qui se voulait l'illustration de ce « bien » que l'on souhaite pour l'autre et la violence symbolique immanente à ces postures philanthropes. Et si ces politiques voulaient bien se ranger du côté du diagnostic partagé, échangé dans de la parole, lien entre la commande sociale, les éducateurs et ces personnes en difficulté de vivre. Et si l'éducateur invitait à cette parole! S'il pouvait faire montre de son autonomie et donc de son engagement dans l'art de la rencontre.

Car, enfin est-il si impudique de dire ce qu'il advient dans la rencontre, est-il si insurmontable de parler de la question de l'empathie? Non, ce n'est pas qu'un mot ou une intention, l'empathie... C'est une posture qui se travaille et se retravaille, qui se tisse et se retisse telle l'oeuvre de Pénélope[5]!

Alors prenons garde à ces prétendants gestionnaires qui voudraient que l’on épouse une posture strictement fonctionnaliste et comptable, notre métier, éducateur spécialisé, est l’art de devoir refaire ce que l’on croit acquis, car l’ « Autre », ce sujet, n’est pas en reste quant à nous convoquer du côté de l’incertitude de nos croyances, de nos valeurs, de nos présupposés sur le réel… Je suis certaine que de cette parole, à dire, à se faire «  les passeurs  » de la singularité de chacun des sujets que nous accompagnons, nos chers gestionnaires n’auront plus à se soucier de la dépense publique, en ce que ce qui sera proposé, tiendra de la parole de celui qui est confié au service que l’on a à rendre et non des mots politiques et médiatiques qui font du bruit aux oreilles des électeurs !!!

Laurence Lutton, cadre pédagogique et éducatrice spécialisée

[1]Jacques Lacan, Les écrits , 1966

[2] Avoir maille à partir avec quelqu'un signifie avoir un différent avec quelqu'un, des difficultés avec quelque chose. La maille en question représente au XVIIe s. la plus petite monnaie possible (voir être sans sou ni maille) .
La forme d'origine de cette expression était avoir maille à départir et signifiait avoir une maille à partager , c'est-à-dire se quereller autour d'un partage impossible. (Le petit Robert – Francparler.com)

[3]
 Une liberté orthographique que je me permets au sens du « Ban » de la fin du XIIe – début du XIIIe siècle, convoquant la question du bannissement.

[4]«  or, tel le Phoenix, elle renaît de ses cendres: tout simplement parce que chez l'éducateur aussi elle est branchée sur la dimension de la pulsion et de la recherche increvable de l'objet du désir. On a beau le savoir, on retombe à chaque fois dans le panneau.  », Joseph Rouzel, Le transfert dans la relation éducative , éd. Dunod, Paris 2002, p.99

[5] Issue de la mythologie grecque, Pénélope est l’épouse d’ulysse, qu’elle attendit 20 ans (L’odyssée). Durant cette absence, elle fût pressée par nombre de prétendants à se remarier. Elle promit qu’elle se livrerait à la noce, une fois que le linceul de Laërte serait fini de tisser. Mais afin de se dérober à cette promesse, Pénélope  défaisait le travail accompli le jour, durant la nuit !

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