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De quoi la bientraitance est-elle le nom? (Nouvelle version)

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Joseph Rouzel

mardi 23 octobre 2012

De quoi la bientraitance est-elle le nom?

« On ne peut pas commencer un poème sans une parcelle d'erreur sur soi et sur le monde , sans une paille d'innocence aux premiers mots. » René Char

Le 21 août 1911 eut lieu un événement exceptionnel au Louvre: le célèbre tableau de Léonard de Vinci a disparu. Guillaume Apollinaire a été accusée et arrêté. Picasso qui avait fait une déclaration fracassante sur l'inutilité du Louvre, renfermant des œuvres mortes, ajoutant qu'il n'y avait qu'à le détruire, est aussi questionné etc. Mais le plus étonnant dans l'affaire, c'est que dans les jours qui suivirent un certain nombre de personnes notamment des peintres italiens se précipitèrent pour voir... ce que cachait le tableau, l'envers du décor. Ainsi en va-t-il de ce concept mou de bientraitance, digne des montres molles de Salvador Dali: que cache-t-il?

Commençons par un mythe d'origine celui que ramassa , à partir de bribes légendaires, Hésiode vers le VIII e av JC. On trouve ce mythe dans la Théogonie, qui est aussi une Cosmogonie. La version la plus intéressante , il me semble, étant celle que Jean-Pierre Vernant rédigea à l'usage de son petit-fils dans L'univers, les dieux, les hommes .

Dans ce mythe, je m'attacherai à la naissance d'Aphrodite. Au début il y a Chaos, mot que l'on traduit malheureusement par chaos, ce qui n'a rien a voir. Chaos, existe avant tout langage, c'est un innommable. Chaos engendre Gaïa qui deviendra la terre, puis Ouranos. Ouranos est un agité sexuel qui passe son temps à copuler avec Gaïa, dans un corps à corps tel qu'il n'existe aucun espace pour que viennent au monde les fruits de cet accouplement. Un jour Gaïa dit à un de ces rejetons qui est là en train de pourrir dans son ventre: quand Ouranos me pénètrera prends cette serpe et coupe lui les couilles. Ce qui fut fait. Ouranos se détacha du corps de Gaïa dans un cri déchirant et alla se loger là où on peut encore le voir. Il forme la voute céleste. Des gouttes de sang tombèrent sur la terre et donnèrent naissance aux Titans. Le membre tranché d'Ouranos roula dans Pontos, le premier océan. Il se forma une écume, et de cette écume jaillit Aphrodite, d'où son nom « née de l'écume » ( aphros , écume).

Mais si l'on lit ce mythe à l'envers, Aphrodite, déesse de l'amour, de l'harmonie, de la beauté, de la... bientraitance, est le paravent, le masque, de la castration. D'où le terme: « aphrodisiaque ».

La bientraitance, serait ainsi une formation « aphrodisiaque » qui vient masquer de son écume, comme dans un écran de fumée, quoi donc, si ce n'est justement qu'existe chez l'être humain ce qui se présente d'abord en soi et dans le rapport à autrui, comme une déchirure intolérable, que l'on préfère masquer, refouler et donc dénier plutôt que de l'affronter. De quoi s'agit-il? Si ce n'est de ce que Freud en beaucoup d'endroit de son œuvre nomme: Hilflosigkeit . Terme que l'on a traduit par :détresse , abandon, incapacité, état sans recours, sans ressources, état d'impuissance, incapacité de se débrouiller, déréliction, désarroi etc. Des traducteurs bien intentionnés ont même inventé le mot de « désaide ». Du coup ce concept, fondamental dans le travail de Freud est passé inaperçu, noyé sous les traductions approximatives. On peut penser que l'origine de ce concept dans la tradition allemande remonte à Luther qui emploie souvent le terme d' Hilfe, l'aide de Dieu. Le Hilflos, c'est celui qui ne reçoit aucune aide de Dieu, à tel point que Luther le compare au « déchet tombé dans le monde par l'anus du diable ». Dans la théorie de Freud il faut entendre ce terme comme la violence, la maltraitance originelle faite au petit d'homme à la naissance. Freud dans L'Esquisse en 1890 parle de ursprügliche Hilflosigkeit (détresse, impuissance originelle). Et en 1926, dans Inhibition, symptôme, angoisse , il précise que « L'existence intra-utérine de l'homme apparaît face à celle de la plupart des animaux relativement raccourcie: l'enfant d'homme est jeté dans le monde plus inachevé qu'eux ». Retenons ce point: l'être dit humain naît dans la violence, il n'est pas de naissance sans violence. Il naît/n'est pas fini. C'est pourquoi ce violenté de naissance, cet inachevé, passe sa vie à créer des mondes imaginaires faits d'harmonie, dont la bientraitance n'est qu'une resucée apparue dans le vocabulaire des sociétés modernes. Bref il passe beaucoup de temps à camoufler cette évidence: la nature humaine est violence. L'harmonie projetée au ciel des idéaux se profile comme l'envers

de cette déchirure primordiale refoulée dans l'inconscient. Mais le retour du refoulé se fait plutôt féroce: la maltraitance chassée par la porte revient par la porte, comme violence faite à autrui. Mais par quel processus cela se produit-il?

Dans un article célèbre de 1925 intitulé Die Verneinung , Freud démonte ce processus de pensée qui conduit à dénier ce qui d'abord a fait l'objet d'une affirmation inconsciente. Il prend l'exemple d'une patiente qui ayant à faire en rêve à plusieurs figures féminines affirme qu'il ne s'agit absolument pas de sa mère. Et Freud de préciser: « Nous rectifions donc, c'est sa mère. Nous prenons la liberté, lors de l'interprétation, de faire abstraction de la négation et d'extraire le pur contenu de l'idée. C'est comme si le patient avait dit " pour moi, c'est vrai, ma mère m'est venue à l'esprit à propos de cette personne, mais je n'ai nulle envie de laisser prévaloir cette idée ". »

Il ne s'agit pas là d'une simple négation, contrairement à la traduction de Jean Laplanche, puisque le point de départ est d'abord une affirmation, mais refoulée: « il s'agit de ma mère » sur laquelle porte ensuite une opération de négation. Comme Freud affirme que dans l'inconscient il n'y a pas de contradiction, c'est bien le signifiant « mère » qui est mis en avant et ensuite dénié. C'est sur un signifiant que porte l'opération de dénégation.

Ainsi en est-il, il me semble, depuis quelque temps de mots très en vogue, dont la caractéristique est de présenter une terminaison en « ance ». Je ne sais pas si des linguistes se sont penchés sur le phénomène, mais ça vaudrait le coup. Le suffixe « ance » procède, me semble-t-il d'un volonté d'édulcoration, de camouflage, de rabotage des arrêtes trop vives. Dans le même sens il n'y a plus de femmes de ménage, mais des techniciennes de surface; plus d'aveugles, mais des mal-voyants etc Il s'agit bien d'un de ces mouvement de ce que Georges Orwell décrit dans son roman 1984 , comme la « Novlangue ». Un auteur l'avait précédé, Victor Klemperer qui étudia la façon dont les nazis triturèrent, trafiquèrent, tordirent la langue pour y faire passer des réalités meurtrières « Toute langue véhicule une culture c’est-à-dire des représentations spécifiques de l’univers. Des modifications dans les manières de parler sont souvent révélatrices de modifications dans les façons de penser... Dans les discours qui constituent notre environnement, des « novlangues »  se font jour et certaines « novlangues » qui gagnent du terrain fonctionnent comme un «cheval de Troie » qui vient coloniser nos esprits... Appliquant ses recherches de linguiste à la langue de IIIe Reich, Victor Klemperer a démontré avec brio combien l’imprégnation idéologique, envahissant la langue allemande, diffusait à bas bruit une Weltanschauung (représentation du monde) spécifique du nazisme » Il s'agit bien, dans notre société néolibérale caractérisée par la marchandisation généralisée, de produire une sémantique commune pour garantir une adéquation des objectifs et des moyens. Un langage qui ne serait plus habité par l'énigme vivante de l'être parlant, mais se présenterait comme une pure mécanique où le mot et la chose se confondent.

Le terme de « bientraitance » apparu récemment et qui fait un tabac en travail social participe, il me semble, de ce glissement dans la langue. Un certains nombres de ces vocables récemment apparus, à terminaison en « ance », qui font aussi les choux gras de la publicité, devraient nous mettre la puce à l'oreille: gouvernance, conductance, covariance, dominance, freelance, mouvance, observance, portance, traitance etc. sans compter l'inénarrable... résilience, ou plus récemment la repentance, dont semblent se rengorger certains chefs d'Etat ou hommes d'Eglise. Ainsi de la « gouvernance » qui tend à remplacer le terme de « gouvernement ». Ces mots- maudits mots!- font également partie de toute une série formant le bras armé du management industriel des sociétés modernes:rendement, efficacité, productivité, concurrence, évaluation... Ces mots « peuvent agir comme de minuscules doses d'arsenic; d'abord on les absorbe et il ne se passe rien: ce n'est qu'après que les effets toxiques se font sentir ». Dans cette série, la bientraitance se présente comme l'envers refoulé de la maltraitance. Si l'on reconstitue la séquence à la manière de Freud dans Die Verneinung , cela donne: je sais bien que je suis maltraitant, mais je n'ai nulle envie de laisser advenir cette idée, donc je dois être bientraitant! C'est de la romance à l'air rance!Comment comprendre cela? Que cherche-t-on à camoufler dans cette forme de dénégation?

«La construction de cette notion s’est faite aussi dans un contexte de questionnement des institutions sociales, médicales et médico-sociales, par l’introduction dans ces secteurs de caractères issus du secteur privé comme la démarche qualité, la certification, l’évaluation de toute nature, la mise en place de contrats d’objectifs, de moyens, de nouvelles organisations à visée économique (rentabilité et rationalisation) managériale (nouvelle gouvernance), idéologique (on passe d’une relation à un sujet à celle à un usager), théorique (on transforme l’acte éducatif, social, médical, thérapeutique en prestation de service) », affirme Jean-Marie Hobet, un auteur qui s'est intéressé à la genèse de ce concept mou, et il formule l'hypothèse que plus la « déshumanisation » est à l’œuvre dans nos champs d’intervention professionnelle, plus se développe la notion de bientraitance au travers de la création de codes multiples décrivant les bonnes pratiques, les bonnes conduites, les bons actes et bonnes procédures, les bons critères que nous devons suivre ou utiliser. Tous ces codes se rattachent à une idée d’un bien-pensant œcuménique, référé à la déclaration des Droits de l’homme, des Droits de l’enfant, de telle charte, de telle convention de l’ONU et autres préconisations multiples. Cet avènement au zénith de la modernité du concept mou de bientraitance, s'avère en fait une resucée du Souverain Bien d'Aristote, dont le philosophe Emmanuel Kant précisait que « vouloir le bien des autres, c'est la pire des tyrannies». C'est bien connu, l'enfer est pavé de bonnes intentions. « Si donc il y a, de nos activités, quelque fin que nous souhaitons par elle-même, et les autres seulement à cause d'elle, et si nous ne choisissons pas indéfiniment une chose en vue d'une autre, il est clair que cette fin ne saurait être que le bien, le souverain bien » (Aristote – Ethique à Nicomaque).

Suivons la genèse récente du terme et ses différentes étapes à travers une constellation de notions récemment apparues. Nous y verrons régner le Bien à tous les étages :

  • La notion de bienfaisance , citée dans le rapport Belmont de 1979.
  • La notion de bienveillance , plus récente dans sa déclinaison professionnelle, se situe au niveau de l’intention des professionnels.
  • Une notion tirée de la psychanalyse peut également figurer parmi celles qui construisent le concept de bientraitance. Il s’agit de la notion de mère « suffisamment bonne », (the mother good enough), tarte à la crème mise à toutes les sauces, développée par le pédopsychiatre Donald Winnicott. On devrait traduire plus justement par: une mère potable, afin de sortir de l'imaginaire segrégnat bonne et mauvaise mère.
  • De la psychologie, la bientraitance peut également retenir l’héritage de Carl Rogers et ses enseignements en matière de communication.
  • La notion de sollicitude , développée principalement par le philosophe Paul Ricœur, consiste à adopter envers l’autre, au sein d’une relation dissymétrique, une attitude permettant de rétablir un équilibre plutôt que d’accentuer le déséquilibre.
  • La notion de care , quant à elle, mise n selle par quelques politiques de gauche, a été développée au sein d’écrits anglo-saxons d’abord, puis francophones, afin de différencier l’attitude du «prendre soin » de celle d’un « guérir », plus technicien.
  • La réflexion sur la reconnaissance est également éclairante ici. Cette approche met l’accent sur l’importance pour toute personne d’être regardée favorablement par ceux qui l’entourent pour développer une image positive d’elle-même et en conséquence, pour déployer ses capacités au mieux.
  • Enfin le concept de bien-traitance voit le jour dans les années quatre-vingt-dix au sein du comité de pilotage ministériel de « L’opération pouponnières », opération qui visait à l’humanisation de l’accueil de très jeunes enfants. Ce terme renvoie au cheminement de professionnels qui souhaitaient « rechercher activement des moyens permettant de ne pas se laisser envahir par le découragement provoqué par la complexité des situations de maltraitance. »
  • Évidemment le terme a fait flores et envahi le champ du travail social. Je ne saurais citer toutes ses occurrences. La dernière en date publiée par l'ANESM, concerne la « Bientraitance des personnes accueillies en maison d'accueil spécialisées et en foyers d'accueil médicalisée ». Il s'agit de préconisations sous forme d'un questionnaire d'autoévaluation. Inutile de dire que les professionnels qui voudraient remplir les quelques 20 pages du questionnaire, il ne leur en resterait plus guère pour s'occuper sérieusement des usagers. Et d'autre part si on lit attentivement ce genre de document, on s'aperçoit que l'on fait le plus grand cas de la propreté des sanitaires ou de la couleur des murs, mais on ne trouve rien, absolument rien sur ce qui fait l'essence même du soin: la relation humaine. Bref pour vu que la baignoire soit propre, l'usager est bien traité.Inutile de dire que ce genre de document produit une double maltraitance, d'abord sur les personnels, cela fait peser sur eux le poids d'un contrôle incessant, d'autant plus que cela induit chez chacun une forme de suspicion sur les collègues, mais aussi par contre-coup, sur les usagers.
  • Ajoutons que les textes de 2002, 2005 et 2007 n'ont fait que renforcer cette notion.

Voici donc ce qui était caché sous le tapis: la maltraitance, autant des professionnels que des parents. La bientraitance fonctionne bien comme une dénégation de son envers, la maltraitance. Or la maltraitance, trait inhérent à la nature humaine, il s'agit plus de la regarder en face et de l'affronter que de se voiler la face et s'endormir avec de la signifiance ou de la romance (encore des mots en « ance »!) dignes des bisounours. Posons d'emblée quelques jalons en termes de définition et d'étymologie:

  • Violence, vient du latin vis, viris, la force. D'où découle,virilité, viril. Le terme ne préjuge pas d'une négativité à priori : tout dépend de l'usage que l'on fait de la force.
  • Maltraitance/Bientraitnace : du verbe latin Trahere, tractus , tirer. Traitement, d'abord, négociation, puis, comportement à l'égard de quelqu'un, puis soins médicaux. Le traiteur est d'abord un négociateur. La mal-traitance, ce sont de mauvais soins, mais aussi une mauvaise négociation: la parole n'est pas à sa place. C'est un mauvais « tirage », une mauvaise façon de « tirer » sa violence.

Ainsi peut-on dire que la maltraitance, autre appellation de la violence est constitutive de l'espèce humaine. Je partirai de cet axiome déjà énoncé d’entrée de jeu : l’être humain est animé d’une violence fondamentale. M’appuyant sur la théorie freudienne, force est de constater qu’il y a, à la base des pulsions, une violence irréductible. De fait « ...l’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité... L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer.» Voilà ce qu’affirme sans ambages le père de la psychanalyse en 1929 dans Malaise dans la civilisation . L’histoire lui donna raison dix ans plus tard. Et Freud de conclure radicalement d'un adage terrible : homo homini lupus . Voici la filière de cette citation:

La première référence à cette locution on la trouve chez le poète latin Plaute  dans sa comédie Asinaria (La comédie des ânes) , publiée en 212 : pour le prix de son indulgence un père exige une nuit d'amour avec sa future belle-fille. C'est dans cette œuvre que l'on trouve le fameux dicton : L'homme est un loup pour l'homme. Elle fut reprise par Erasme  dans Adagiorum Collectanea; par Rabelais   dans le Tiers livre; par Montaigne  dans les Essais III, 5; par Francis Bacon  dans De Dignitate et Novum organum; puis par Thomas Hobbes  dans le De cive (épitre dédicatoire) - seule occurrence connue dans toute l'œuvre du philosophe anglais ; elle ne figure donc pas dans le Léviathan, comme on l'affirme souvent . Elle fut aussi reprise par Arthur Schopenhauer dans Le Monde comme volonté et comme représentation et enfin par Sigmund Freud dans Malaise dans la civilisation .

Tirons en un minimum de conséquences: si l'homme est un loup pour l'homme, il s'agit bien de lui limer les dents pour assurer une relative pacification du vivre ensemble. Évidemment ce n'est jamais fini. Ce n'est pas un catalogue de bonnes intentions, que l'on peut réduire à une série de « yaka/focon », pas plus que l'injonction d'une quelconque « bientraitance » qui permettent d'en affronter la dure réalité.

Pour comprendre la violence, ce à quoi ont à faire quotidiennement les travailleurs sociaux, celle des usagers comme la leur,mais aussi la violence qui leur est faite, nous pouvons partir de cette proposition : l’être humain est violence. D'un côté cette violence, en tant que force pulsionnelle, selon les circonstances, s’exprime dans des formes et surtout des usages qui peuvent être constructifs ou destructeurs, socialement acceptables ou inacceptables. Mais d’un autre coté, confrontée à cette violence fondamentale issue de chaque sujet, toute société a développé une autre forme de violence : la culture transmise par les différentes voies de l’éducation. « La nature humaine par ci, la nature humaine par là, fait dire Paul Claudel à un des personnages de Tête d’Or , la nature humaine demande avant tout qu’on lui fasse violence. » Violence contre violence, telle est la condition de survie de toute communauté humaine. Les impératifs de vivre ensemble obligent les êtres humains à céder sur leur satisfaction immédiate, à faire le sacrifice de leur pulsion. C'est ainsi que dans sa première conférence de 1917 Freud définit l'éducation comme sacrifice de la pulsion. La pulsion, il s'agit d'apprendre à la « shunter », la dériver, la métaboliser dans des dispositifs de médiations symboliques que l'on peut regrouper sous le chef de culture. « Le terme de civilisation ( Kultur ) désigne la totalité des œuvres et des organisations dont l’institution nous éloigne de l’état animal et qui servent à deux fins : la protection de l’homme contre la nature et la réglementation des relations des hommes entre eux », nous dit Freud dans Malaise dans la civilisation . « La culture est un ensemble de systèmes symboliques au premier rang desquels se placent, le langage, les relations matrimoniales, les rapports économiques, l’art, la science, la religion. », précise Claude Lévi-Strauss en 1950 dans sa préface à l'œuvre de Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie .

Nous débouchons ainsi sur une interrogation cruciale bien loin des refrains sirupeux sur la bientraitance. Si la violence subjective de la pulsion qui taraude chaque sujet n’est vivable que si elle trouve dans son entourage familial et social ses moyens de traitement, qu’en est-il aujourd’hui des capacités de notre société post-moderne, à transmettre les formes symboliques où trouvent à s’appareiller violence subjective et violence collective? Qu’en est-il de l’autorité aujourd’hui et de ses fonctions de pacification des violences quotidiennes? Le discours de la science qui a peu à peu infiltré le lien social ne met-il pas gravement en cause les modes de traitement symboliques de la violence? La virtualisation des violences ordinaires ne fait-elle pas peser sur la cohésion des sociétés occidentales une grave menace? Le camouflage de la violence sous la novlangue, son occultation, son refoulement, ne favorisent-t-ils pas un véritable débondage sous des formes les plus extrêmes? Il faudra, dans les années qui viennent, prendre la mesure du déclin de la fonction paternelle dans tous ses modes d’expression : autorité parentale désavouée, représentation sociale dévalorisée des enseignants, des juges, des politiques, des éducateurs... pour essayer de répondre à ces questions. Ce n’est pas le retour de manivelle des Sarkozy et consort, ni les nostalgiques des pères-la-matraque d’antan et autres petits pères des peuples, qui peuvent nous rassurer. Pas plus que des discours édulcorés et bien-pensants. Un père, entendons la fonction qui permet la transmission du symbolique et des lois de l'humanisation, donc de la culture, du langage, du social, c’est justement ce qui sert à un enfant pour appareiller sa violence pulsionnelle, disons corporelle, pour ceux que le vocabulaire freudien gène aux entournures, à la violence du vivre ensemble. De cette fonction, quelle que soit notre place, nous avons tous la charge. En effet, puisqu'il s’agit d’une fonction, elle peut être occupée par différents types de… fonctionnaires. On peut voir, à l’issue des derniers enseignements de Jacques Lacan, se profiler les conséquences de ce déclin par lui annoncé dès 1938 dans Les complexes familiaux . En 1963 dans la séance unique de son séminaire Les noms-du-Père , Lacan annonce déjà la couleur, la pluralisation de la fonction paternelle, tout en précisant que cette ouverture, il la fait trop tôt pour être entendu. Jacques-Alain Miller repère dans son cours à la Section Clinique de Paris, sous cette appellation, les Noms-du-Père, une première entame à la consistance de l’Autre. En pluralisant les Noms-du-Père Lacan ouvre la voie, dans l’aboutissement de son enseignement, à la forclusion généralisée, point d’arrêt du Nom-du-Père totémique tel que Freud a pu le penser. Cette avancée sert de socle à la formulation par Jacques-Alain Miller de l’inexistence de l’Autre. Il n’y a ni dieu, ni maître, qui puisse répondre de l’énigme vivante d’un sujet. Du coup ce n’est plus le père, ni ses substituts, en tant que tels qui peuvent faire barrage à la violence de la jouissance corporelle, sa pluralisation l’a diffusé à l’échelle de la culture. La fonction subsiste au-delà des ses fonctionnaires : du Nom-du-Père on peut alors s’en passer, à condition de s’en servir. La bientraitance serait un façon de s'en passer, mais sans s'en servir... Il s’agit en ces temps obscurs de voir par quels chemins dans la culture passe l’appareillage de la violence pulsionnelle aux Noms-du-père. Mais chacun sait que pendant la mue, le serpent est aveugle…

Un groupe d’éducateurs qui ont comme, on dit, de la bouteille. Au fin fond de la Bretagne. Ils savent y faire avec des enfants mâchés par les saloperies de la vie, massacrés par des parents à l’amour vache, le rejet de l’école, la misère... Mais là c’est nouveau. Le juge leur ordonne de prendre en charge deux enfants fous. Sur le papier, c’est pas marqué fou, mais un gros mot : psychotique à disharmonie évolutive. Le chef de service et les éducateurs se grattent la tête, qu’est-ce que ça veut dire ce charabia ? En fait ça veut dire que la folie rentre dans l’établissement. Au début, le premier matin, on trouve qu’Antoine, un gamin de 10 ans, est plutôt tranquille : il se lève, se douche, s’habille et prend paisiblement son petit déjeuner après un joyeux « bonjour » émis à la cantonade. Puis il file à l’entrée de l’institution et s’assoit sur un banc. Il dit qu’il attend le bus. Mais il n’y a pas de bus qui puisse passe à cet endroit, puisqu'il s'agit d'un jardin. Au début, tous trouvent son comportement un peu étonnant, mais les éducateurs ne veulent pas le brusquer. Il quitte son banc entre midi et deux pour le repas et reprend jusqu’à 5 heures, heure à laquelle il rentre au pavillon. Voila quelque chose de bien organisé, mais à quoi on ne comprend rien. Passent quelques jours et le directeur s’en mêle en s’adressant aux éducateurs : qu’est- ce que fait ce garçon livré à lui-même, vous ne pouvez pas le prendre à l’atelier ? Un éducateur sous la pression s’exécute et tente, d’abord gentiment, puis un peu plus pressant, de mener Antoine à son atelier. Celui-ci se lève et déployant une force insoupçonnable, massacre l’éducateur. Résultat : 15 jours d’arrêt maladie pour le professionnel. On se réunit : il faut punir l’enfant, ne pas laisser passer. En guise de punition on décide 15 jours d’enfermement dans une chambre. Le psychiatre approuve : « contention thérapeutique », précise-t-il, ça fait mieux. 15 jours plus tard, l’enfant retourne sur son banc !

Cette petite scène de la violence ordinaire dans une institution médico-sociale nous en apprend long sur les facteurs déclenchant un tel déferlement de violence. A ne vouloir rien entendre de la violence faite par la psychose à cet enfant, on n'entend rien non plus du traitement qu’il a inventé lui-même contre cette violence interne et externe. Et les professionnels, du directeur aux éducateurs, en passant par le psychiatre , déploient une série de passages à l’acte. Cet enfant, leur a dit le formateur que j’étais, appelé à la rescousse, fait son travail, aussi étrange que cela puisse paraître. J’ai juste suggéré que de temps à autre un éducateur vienne l’accompagner sur son banc, qu’il le soutienne dans sa lutte acharnée à maintenir un ordre du monde sans cesse menacé : et il est comment ce bus ? Quelle couleur, quelle compagnie ? Il passe à quelle heure ? Et le chauffeur, il a des moustaches ? Les éducateurs se sont écriés : mais c’est une histoire de fous votre truc! Eh oui…Une histoire de fou, pleine de bruit et de fureur, comme toute vie humaine, si j’en crois Shakespeare. Qu’un enfant de dix ans, comme un travailleur sérieux, attende tous les jours un bus qui n’existe pas, ne met pas fondamentalement en péril une institution. Il me semble qu’on peut le tolérer. C’est en tout cas un savoir-faire avec cette violence qu’on nomme psychose, plus intelligente que de la retourner contre soi ou de la déployer contre autrui. Il faut faire des choix.

Peut-être s'agirait-il, plutôt que de voiler la face, d'apprendre à apprivoiser cette violence fondamentale.

«  Qu'est-ce que signifie « apprivoiser »?

-C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens...  »

Apprivoiser signifie apprendre à faire avec, car il ne s'agit pas de prétendre éradiquer la violence ni de la ripoliner aux couleurs de la bientraitance. La violence des sujets, comme celle des sociétés. Les sociétés occidentales, comme le souligne Max Weber, se sont construites sur la confiscation de l’usage de la force par l’Etat. A cette violence légitime s’oppose une violence illégitime, celle des citoyens. Autant dire qu’on entrevoit là un équilibre précaire, jamais assuré. Mais il faut ici interroger ce qui arrive à Antoine et aux différents membres de cette institution bretonne. Appareiller la violence du sujet, quelle qu’en soit la manifestation - ce qu’on appelle psychose en est qu’une forme parmi d’autres - à des règles de vivre ensemble, passe par des médiations, des rencontres, des façons de s’apprivoiser l’un, l’autre. La contention, physique ou chimique, cette violence extrême qui laisse filtrer sur la scène institutionnelle les remugles d’une « fliciatrie » d’avant Esquirol, non seulement est inacceptable, mais s’avère inefficace. On ne peut permettre à Antoine de se brancher sur d’autres formes de traitement de sa violence qu’en partant de cette trouvaille qui est la sienne et qui témoigne d’un savoir-faire avec sa vie. On ne peut s’en tirer qu’en se mettant à son école pour, petit à petit, lui permettre de se brancher éventuellement sur des formes de vivre ensemble plus socialement acceptables. Mais cela ne saurait se produire par la force. Le choc des deux violences, pulsionnelle et sociale, exige des espaces de médiation pour être contenu dialectiquement. Cela exige des professionnels un retournement à 180°. Il s’agit d’effectuer un pas de coté face aux ségrégations produites par le discours de la science sur le corps d’un sujet à partir d’une nomination (« psychotique »), pour se laisser enseigner par lui. On n’a pas assez mesuré l’effet de violence produit par le discours scientiste sur un sujet. Assigner un sujet à résidence sous une étiquette : psychotique, délinquant, cas social etc, a un effet d’illusion de savoir pour les professionnels, mais surtout de réification, de ségrégation du sujet dans le corps social. Autrement dit on produit une exclusion contre laquelle on somme ensuite les travailleurs sociaux de lutter. Se « désempéguer » comme on dit dans le Midi, de ce gel du savoir et de la ségrégation, constitue le premier pas de résistance contre le déferlement de violence et de jouissance du social sur les sujets. Et pour cela, il faut se parler… Si comme le dit Freud dans une conférence de 1917, « l’éducation, c’est le sacrifice de la pulsion », c’est bien qu’il n’y a pas plus d’éducation sans violence que de naissance sans violence. Entrer dans le monde des humains et y grandir ne vont pas sans mal. Encore faudrait-il se souvenir ici de la dimension humanisante et socialisante du sacrifice, pratique rituelle dont nos sociétés post-modernes ont perdu la clé, quand ils ne la rejouent pas sous ses formes les plus horribles. Dans les guerre et l’exploitation, on sacrifie au dieu Moloch des populations entières, là où d’autres peuples animés par l’intelligence rituelle du sacrifice, immolaient un animal, ou des biens de consommation, comme dans le potlatch. Le sacrifice qui met en œuvre une perte, une renoncement à la jouissance, vise un déplacement de cette perte dans un effet de transcendance qui unit la communauté des hommes. J’accepte de perdre quelque chose pour qu’entre nous … ça crée. Etymologie au plus radical du mot sacrifice : faire sacré. Faire que ça créée.

Je retrouve bien autour de l’histoire que m’ont confié les éducateurs d’Antoine, les même impressions que j’ai pu vivre pendant des années sur le terrain comme éducatuer ( ?!). Impressions mêlées de désarroi et de colère. Un petit lapsus d’ordinateur vient d’ailleurs de me faire produire cet « éduc à tuer », cet éducateur lourdement menacé de mort. Le travail éducatif est un métier dangereux, où l’on part au front tous les matins, quand ce n’est pas toutes les nuits, en internat. Le front c’est aussi la confrontation, voire l’affrontement avec des personnes en grande souffrance psychique et sociale. Est-ce qu’on imagine envoyer au front des soldats sans aucune protection, sans arme et sans armure ? Ou bien la fleur « bientraitance » au fusil. C'est pourtant ce qu’on impose bien souvent aux éducateurs : combattre à mains nues. Je rencontre trop souvent en formation ou dans mon cabinet d’analyste, des professionnels qui disent leur ralbol devant des conditions de travail inhumaines. Ils disent combien ils sont démunis et en souffrance. Combien ces métiers perdent de leur sens, noyés sous des procédures, des évaluations et démarches-qualités en tous genres. Dans maint institution il n’y a aucun lieu pour élaborer ce qui travaille l’éducateur, dans son corps, dans son esprit et (osons) dans son âme, aucun lieu de parole, quelle qu’en soit l’appellation : instance clinique, analyse de la pratique, supervision… Non seulement il n’y pas de lieu pour parler de ce qu’on vit avec les usagers, pour donner du sens à l’action quotidienne et construire « une bonne distance » dans la relation éducative, mais il n’y a même plus de lieu où l’on se parle entre collègues, pairs ou chargés d’assurer « la direction » (c’est à dire le sens et l’orientation), du travail commun ou encore avec les usagers. Des années de pratiques de formation en stage ou en institution me font apparaître le secteur de l’éducation spéciale comme humainement sinistré. On fait des gains de productivité : on ne se cause plus ! Bien sûr on s’anesthésie dans l’absorption sémantique des projets institutionnels, projets individuels et autres drogues douces, mais au bout du compte nul n’est dupe : c’est bien souvent de la poudre aux yeux, des mots ronflants comme cache-misère, dont la fumisterie de la bientraitance est le fer de lance. Car un collectif humain ne survit à la violence qu’il ne peut faire autrement qu’engendrer, qu’au prix de susciter et de respecter chacun dans une parole qui lui est propre. L’institution n’est jamais acquise, jamais finie, puisque c’est ce processus permanent d’avènement de la parole qui la constitue. On a bien raison, à la suite de l’enseignement de la psychanalyse, d’invoquer la dimension de l’inconscient et de mesurer la force du transfert et de la pulsion de mort, présents dans toute relation éducative : comment les institutions sociales et médico-sociales y échapperaient-elles ? Ce n’est pas le psychanalyste que je suis qui va récuser ces concepts qui fondent le socle de la cure analytique. Mais comment les mettre au travail dans l’intervention éducative ? Il n’y a que dans et par la parole et le langage que puisse se médiatiser la violence de chaque sujet, liée à l’exigence increvable de jouissance de la pulsion, comme la violence de l’institution. Vivre et travailler avec les autres ça ne va pas sans violence ! Ouvrir et défendre de tels espaces de médiation et d’élaboration dans la parole est-ce trop demander ? Peut-être ne faudra-t-il pas alors se contenter de se plaindre de ce manque vital d’outil de base pour exercer ce métier à risque? Peut-être faudra-t-il imposer, jusque dans une épreuve de force, aux directions trop souvent aveugles et sourdes, pétrifiées par les soubresauts du plan comptable, aux organismes de contrôle trop souvent tétanisés par le discours du maître-bureaucrate aux yeux et au cœur vides, nourris au petit lait des statistiques, aux maîtres du jeu politique qui, tels le joueur de flute de Hamelin, nous endorment avec la bientraitance et autres langues de boa pour mieux nous noyer, ces espaces vitaux pour sauver sa peau et continuer à travailler avec ceux qui souffrent ? Comme le disait Deligny, juste avant de mourir : « Il s’agit de produire de l’humain… Et c'est autrement plus difficile que d'organiser une expédition au pôle nord en chiens de traîneaux ». Encore faut-il s’en donner les moyens. Dans un monde où l’humain a été réduit à une marchandise ou une bête de cirque, c’est pas gagné, de produire de l’humain : ça va même à contre-courant.

J’aimerai souligner un autre point, mais je ne ferai que l’esquisser, car il relève surtout des compétences des sociologues. Face à la violence pulsionnelle, - je l'ai suffisamment martelé, et bien d'autres avant moi comme Max Weber -, toute société pour vivre et survivre a développé une violence opposée à celle des sujets, une violence socialement imposée et plus ou moins bien acceptée. La seule violence légitime est une violence d’Etat, régulée par le droit et la législation. C’est une des raisons qui fonde l’interdit de faire justice soi-même. Il faut cependant se demander dans quelle mesure la violence légitime de l’Etat n’est pas excessive et éventuellement la corriger, d’où la nécessité des processus de régulation et de contre-pouvoirs démocratiques. Prenons un exemple, autre tarte à la crème des politiques sociales : il serait bon d’interroger sérieusement les procédés d’évaluation mis en œuvre à l'École, qu’a pour tache d’orchestrer le Haut Conseil de l’évaluation de l’Ecole créé en 2000, non seulement sur les capacités intellectuelles, mais récemment sur la santé psychique des élèves. L’évaluation s’apparente ici à un message évangélique auquel tout un chacun doit se convertir sous peine d’hérésie. Où sont les contre-pouvoirs, les contre-propositions face à ce ras de marée constitué en un véritable culte? Ces procédures, cet « ordre dur » comme le désigne Lacan, férocement marquées du sceau du scientisme, sont facteurs, quoiqu’on en dise, de ségrégation des plus faibles et donc d’une violence inacceptable. Plus globalement la prolifération des « bio-pouvoirs » et des déferlantes technologiques et sécuritaires dénoncées en son temps par Michel Foucault, a gagné du terrain sans qu’on y prenne garde. Elle vise certaines formes d’homéostasie sociale pour assurer « la sécurité de l’ensemble par rapport à ses dangers internes. » Nous assistons ainsi à un retour des classes dangereuses et à la stigmatisation d’ensembles de populations. La fracture sociale n’en est pas la cause, elle en est l’effet. Effet d’une industrialisation galopante du lien social. Autrement dit face à la violence fondamentale qui agite le sujet dans la pulsion, seule la culture, la civilisation, l’éducation, l’école, mais aussi tous les appareillages sociaux font barrage, à condition que les contre-pouvoirs fonctionnent dans l’espace social. Au bout du compte tout cela constitue une société bien loin de l’idéal, une société jamais achevée, toujours en conflit et en tension, sans cesse en but à l’injustice, l’excès, l’ ubris dont parlaient les anciens grecs. C’est là précisément que Freud situe le Malaise dans la culture . Le titre originel de l’ouvrage parle même de « malheur ». Les humains sont affligés d’un malheur constitutif et indépassable. La culture se pose comme détournement de la violence de base qui fait qu’un être humain est vivant. Mais la culture n’opère pas sans violence. Cette violence nécessaire que constitue la culture ne tombe pas du ciel, elle demande à être transmise, notamment par des agents qui représentent l’autorité : parents, professeurs, policiers, juges, politiciens… Cette transmission vers les plus jeunes opère dans une relation, une rencontre, ce qu’en psychanalyse on nomme un transfert. La difficulté dans laquelle nous sommes aujourd’hui, réside dans le fait que ces agents de l’autorité que chacun d’entre nous, à son niveau, à un moment ou un autre a en charge d’incarner, sont en déclin, qu'ils ne savent plus à quels saints se vouer. Le principe d’autorité, quels que soient ses habillages, religieux ou laïques, accompagnées de grands récits mythologiques, qu’en bout de course on peut situer dans ce qui fait loi chez l’être humain, à savoir qu’il est assujetti à l’ordre du langage, existe bien, sans quoi personne ne pourrait plus se parler. Mais ses relais, ceux qui ont a assumer l’exercice du pouvoir - et j’insiste, chacun d’entre nous, d’une façon ou d’une autre est convoqué à cette place, - les relais de la fonction symbolique qui fait autorité, sont défaillants. Du coup nous sommes dans un moment de l’histoire où les flambées de violence se font plus fortes, non seulement dans le microcosme social d'une institution sociale ou médico-sociale, mais à l’échelle de la planète. Les antagonismes s’accentuent, la ségrégation de groupes entiers s’accélère, les espaces de médiation sont balayés, la parole donnée est bafouée… Là où la religion et la science ont failli comme transcendance pour fonder une référence à l’autorité, ce qui se déploie sur la planète, avec la domination du système capitaliste et libéral, qui entraîne la marchandisation et la mise en spectacle de ses habitants, c’est le commerce des plus forts. La croyance quasi magique dans le pouvoir de l’argent, ce qui nous aveugle dans les lois prétendues d’airain de l’économie, traduit bien ce niveau de bassesse que nous avons atteint. Là où en d’autres temps, d’autres lieux et d’autres mœurs, les anciens grecs prônaient la vertu ( arètè, qui a donné aristos, l'homme vertueux) et, il n’y a pas si longtemps, notre siècle de Lumières, la raison de l’honnête homme.

La bientraitance ne se contente pas d'être un concept mou. Le mot produit sur le terrain pas mal de ravages. Sur le site Rezo-travail-social.com, un certain nombre de professionnels témoignent des difficultés croissantes dans l'exercice du métier. Cela est inversement proportionnel à la montée en puissance des discours et des écrits sur la bientraitance. Dans les institutions sociales et médico-sociales la mise en place de la gouvernance et de son cortège de démarche-qualité, de normes Iso, d’évaluations de prestations de service, les injonctions à la bientraitnace etc engendrent des retombées des plus funestes:

* la négation de la subjectivité que ce soit chez les usagers ou les professionnels: le professionnel doit sans broncher exécuter des politiques sociales de plus en plus débranchées du terrain, qui se perdent dans des protocoles, des grilles d'évaluation etc. qui amputent plus de 10% du temps, temps qui serait plus utile auprès des usagers;

* la discontinuité des prises en charge et des actions;

* la perte du plaisir du travail bien fait, de la belle ouvrage. La négation de la relation humaine au cœur de la clinique et du travail d’équipe;

* l’écrasement des responsabilités des professionnels;

* la peur engendrée par des contrôles incessants et des contrats d’objectif inatteignables; le flicage et le soupçon entre professionnels;

* la tricherie : devant les soupçons qui pèsent sur leurs actions les professionnels se pourvoient en écrits professionnels, rapports d’activité, synthèses… inconsistants. Faut pas faire de vagues;

* la négation du travail d’équipe et de la dimension collective au profit de l’individualisme d'où une division et un cloisonnement du travail;

* une logique d’appels d’offre et de prestation de service calqués sur le commerce et l’industrie qui conduit à un éclatement des actes, une comptabilisation par grille d’évaluation, etc

* le tout enrobé en sous-mains par un référentiel idéologique issu du libéralisme économique, du pragmatisme et de l’utilitarisme qui infiltre petit à petit toutes les actions des professionnels. Dans ce contexte, la bientraitance est bien l ' « aphrodisiaque » pour faire avaler la pilule amère...

Comment lutter alors ? Peut-être pas contre la violence, comme on l’entend dire partout, mais avec la violence ? En tout cas pas en se voilant la face à l'enseigne bienpensante et bienpratiquante de la bientraitance. Si je reprends le début de mon propos, je pense qu’il faut retrouver confiance dans la parole, sous toutes ses formes. Un beau texte de Martin Heidegger, Acheminement vers la parole , nous dit que nous parlons sans cesse, même en rêvant. L’être humain que Jacques Lacan nomme « parlêtre » est véritablement un être façonné par la parole. Mais l’introduction de la loi de la parole dans le corps humain produit un trou, un manque, un vide, et cela nous fait violence, nous n’en voulons pas : nous voulons être comblés ! La parole est la condition du vivre ensemble, la condition de médiatisation et de dérivation de notre violence intrinsèque. C’est tout ce qui nous reste quand tout s’écroule : redonner force à la puissance de la parole et se soumettre à son autorité. Voilà qui fait point d'arrimage, Nom-du-Père. Nous sommes fils et filles de la parole.

La plupart du temps lorsqu’il se produit un événement violent, il y a toujours une bonne âme pour proposer une commission, un réunion, un colloque, avec pour thème: la violence, parlons-en ! Ou encore: créons un catalogue des bonnes pratiques de bientraitance et ça fonctionne peu ou prou sur le modèle de la méthode du pharmacien Emile Coué. Je proposerai une petite dérive de cette formulation : la violence : parlons-nous ! Autrement dit il existe bien un traitement de la violence, un et un seul, où la violence du sujet et la violence sociale trouvent un certain apaisement dans un espace de médiation, c’est quand on se parle. « Au début, écrit Saint Jean dans le prologue de son évangile, il y a la parole. Et la parole a pris corps».

Antoine Loysel, juriste du XVI e siècle affirmait: «  On lie les bœufs par les cornes et les hommes par la parole. »

Voila la question à se poser dans tout regroupement humain : quels sont les lieux où l’on se parle ? Comme dit le renard au Petit Prince: apprivoiser c'est créer des liens et créer des liens c'est se parler. La parole ou la façon de ne pas se payer de mots, de ne pas laisser croire, comme le clament certains, que « ça va de soi ».

Joseph Rouzel, psychanalyste, fondateur et directeur de l'Institut européen psychanalyse et travail social.

Biographie sommaire

Après avoir exercé de nombreuses années comme éducateur spécialisé auprès de divers publics (psychotiques, toxicomanes, cas sociaux…), Joseph ROUZEL est aujourd'hui psychanalyste en cabinet et formateur en libéral. Il a enseigné aux CEMEA de Toulouse et à l’IRTS de Montpellier. Diplôme en ethnologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, DEA d’études philosophiques et psychanalytiques. Il est bien connu dans le secteur social et médico-social pour ses ouvrages et  ses articles dans la presse spécialisée. Ses prises de position questionnent une éthique de l'acte dans les professions sociales et visent le développement d'une clinique du sujet éclairée par la psychanalyse. Il intervient en formation permanente, à la demande d’institutions,  sur des thématiques, en supervision ou régulation d’équipes. Il intervient dans des colloques et anime des journées de réflexion, en France et à l’étranger. Il a créé et anime l’Institut Européen «Psychanalyse et travail social » (PSYCHASOC / psychasoc.com) dont les formateurs dispensent des formations permanentes en travail social et interviennent à la demande dans les institutions sociales et médico-sociales. Il anime le site ASIE (asies.org)  consacré aux questions de supervision en travail social. Il est à l’origine de l’association  « Psychanalyse sans frontière » (PSF). Il a créé un réseau social : REZO-travail-social.com.

Ouvrages de Joseph ROUZEL

  • Parole d'éduc. Educateur spécialisé au quotidien, éres, 1995 . Edition poche, augmentée, 2011.
  • Ethnologie du feu. Guérisons populaires et mythologie chrétienne. L'Harmattan, 1996.
  • Le travail d'éducateur spécialisé. Ethique et pratique. Dunod, 1997. (2ème édition aug. en 2000)
  • Le quotidien dans les pratiques sociales. Théétète, 1998.
  • L’acte éducatif. Clinique de l'éducation spécialisée. érès, 1998. Edition poche, augmentée, 2010.
  • La pratique des écrits professionnels en éducation spécialisée , Dunod, 2000.
  • Du travail social à la psychanalyse , Editions du Champ Social, 2001.
  • Psychanalyse pour le temps présent . Amour obscur, noir désir, érès, 2002.
  • Le transfert dans la relation éducative , Dunod, 2002.
  • Le quotidien en éducation spécialisée , Dunod, 2004.
  • La parole éducative , Dunod, 2005.
  • Travail social et psychanalyse , (Sous la dir. de J. Rouzel), Champ Social, 2005
  • La supervision d’équipes  en travail social, Dunod, 2007
  • À bâtons rompus, 40 ans de poésie, Thétéète, 2007
  • Le travail social est un acte de résistance , (avec Fanny Rouzel), Dunod, 2009
  • Psychanalyse sans frontière (Sous la dir. J. Rouzel), Champ Social, 2010
  • Psychanalyse ordinaire, Psychasoc Editions, 2010
  • La supervision d’équipes en question (Sous, la dir. J. Rouzel), Psychasoc Editions, 2010.
  • Travail social : actes de résistance ? (Sous la dir. J. Rouzel), Psychasoc Editions, 2011
  • CD chanson : Môrice Benin interprète Joseph Rouzel, 2009

Direction de collections

Joseph ROUZEL a créé trois collections.

* Chez érès (Toulouse) : L'éducation spécialisée au quotidien (25 ouvrages parus)

* Aux Editions du Champ Social (Nîmes) : Psychanalyse (12 ouvrages parus).

* Chez Psychasoc Editions (Montpellier), Psychanalyse et travail social (5 ouvrages parus)

Participation à des revues

Joseph ROUZEL a publié environ 200 articles dans diverses revues du champ social ou psychanalytique. 

Ce texte est une version remaniée de celui paru dans Joseph Rouzel, Pourquoi l'éducation spécialisée? Dunod, 2012. Il est issu de deux journées d'intervention les 19 et 20 octobre 2012. D'abord à Melle dans le cadre des Journées professionnelles de la Protection de l'Enfance, puis à Chôlet à l'initiative de l'APAHRC. J'en remercie les organisateurs qui m'ont permis de remettre sur le métier ce concept de bientraitance pour en exposer tout le mal que j'en pense. Évidemment l'exposé oral a sérieusment dérivé par rapport au texte.

Jean -Pierre Vernant, L'univers, les dieux, les hommes , Seuil, Points-Essais, 2006.

S. Freud, Inhibition, symptôme, angoisse, PUF, 1993.

S. Freud, « La négation », in Résultats, idées, problèmes, PUF, 1985.

Victor Klemperer, « LTI, La langue du IIIe Reich » , éditions Albin Michel, collection Agora, Pocket, Paris, 1996.

Voir Charlotte Herfray, http://www.psychasoc.com/Textes/Ces-novlangues-qui-colonisent-nos-esprits

Sur ce glissement de « gouvernement » à « gouvernance » voir: http://www.psychasoc.com/Textes/Quand-la-gouvernance-prend-la-mauvaise-direction

Victor Klemperer, LTI, la langue du Troisième Reich , Albin Michel, 1996.

http://www.psychasoc.com/Textes/QUELQUES-REFLEXIONS-SUR-LA-NOTION-DE-BIENTRAITANCE

Pour ce qui suit, voir Recommandations de bonnes pratiques professionnelles. La bientraitance: définitions et repères pour la mise en oeuvre , ANESM, juin 2008.

The Belmont Report. Ethical Principles and Guidelines for the protection of human subjects of research . Report of the National Commission for the protection of human subjects of biomedical and behavioural research. Chapter C : « Basic Ethical Principles », Beneficience, 1979.

Carl Rogers, Le développement de la personne, Dunod, 1998.

Paul Ricœur, Soi-même comme un autre , Seuil, 1990.

Patricia Paperman et Sandra Laugier. Le souci des autres, Éthique et politique du care, EHESS, 2006.

Axel Honneth, La société du mépris, La Découverte, 2006.

Comité de pilotage de « L’opération pouponnières ». L’enfant en pouponnière et ses parents. Conditions et

propositions pour une étape constructive. Ministère de l’Emploi et de la Solidarité, La Documentation Française, 1997.

Jean Bergeret, La violence fondamentale , Dunod, 2010.

Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation , PUF, 1986.

Claude Levi-Strauss, «  Introduction à l'œuvre de Marcel Mauss », in Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie , PUF, 2003.

Voir : Jean-Pierre Lebrun, Fonction maternelle, fonction paternelle , Yapaka, Bruxelles, 2011.

Jacques Lacan, « Les complexes familiaux dans la formation de l'individu», Autres écrits , Seuil, 2001.

Jacques Lacan, Des Noms-du-Père , Seuil, 2005.

Antoine de Saint-Exupéry, Le petit prince , Folio/Gallimard, 2007.

Max Weber, Le savant et le politique , 10/18, 2002.

Voir : Dany-Robert Dufour, L'individu qui vient... après le libéralisme , Denoël, 2011.

Max Weber, Le savant et le politique , 10/18, 2002.

Voir : Claude Thélot, L’évaluation du système éducatif . Coûts, fonctionnement, résultats , Nathan, 1993.

M. Foucault, Il faut défendre la société , Cours au Collège de France, Seuil, 1997.

Martin Heidegger, Acheminement vers la parole , TEL/Gallimard, 2010.

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