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Entre les Lignes de la Prévention Spécialisée - Une Ecologie du Mouvement - Episode 3

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David DUPUY

jeudi 22 décembre 2016

episode3

Entre les Lignes de la Prévention Spécialisée - Une Ecologie du Mouvement - Episode 3 

Une histoire de chemins et de lignes:

Au cours de cette recherche autour de la prévention spécialisée, les différents écrits, qu’ils soient issus d’un son retranscrit ou d’une pensée structurée en trace écrite, une similarité s’est inscrite devant moi. 

Je passais de la notion de territoire, comme surface contenue et contenante dans laquelle, tout, invite à l’interaction et à la transformation, modulation des objets vivants ou pas; à la question de l’empreinte de ces mêmes objets sur cette même surface. 

De leurs témoignages oraux ou du mien écrit, tout indiquait la question d’un chemin en devenir. 

Un chemin inscrit dans des trajectoires singulières, partagées, induites et bien plus encore, mais surtout des chemins laissant traces de part les empreintes déposées. 

Afin de parfaire mon enquête sur cette nouvelle notion, j’ai demandé aux éducateurs de rue de dessiner leurs trajets sur un plan représentant leur secteur d’intervention. De ces croquis [1] , j’ai recueilli un ensemble de droites, de lignes, de courbes, de points, de noeuds, bref une cartographie singulière du témoignage de leur déambulation quotidienne au sein de leur secteur d’intervention. 

Avant de me lancer dans une analyse utilisant sextants, compas et balises Argos, s’attarder sur le chemin me semble primordial pour comprendre le cheminement des éducateurs de prévention spécialisée. 

Les dictionnaires nous disent que le chemin est une voie, un passage, un lieu de cheminement destiné à la circulation humaine ou animale. 

Les chemins sont des routes qui relient des emplacements, des lieux, des territoires, des espaces entre eux. On peut alors se poser ces questions: comment peuvent exister des lieux sans chemin pour les relier? Comment l’homme, l’animal peut éprouver le fait d’être quelque part sans avoir fait l’expérience du chemin qui l’amène dans un ailleurs? 

Le proverbe « les voyages forment la jeunesse » nous incite à croire que c’est sur les chemins que se forment, se forgent les individus. Cet adage vieux comme le monde sous-tend que de ces chemins parcourus advient l’expérience qui renseignera l’autre du savoir acquis au cours de cette déambulation. Du coup, le chemin devient le lieu qui à la fois relie les lieux entre eux et permet à l’expérience de cheminer de l’un à l’autre. Le cheminement de l’un s’inscrit donc dans le cheminement de l’autre pour prendre place et cheminer à ses côtés où à sa place. Dans ce dernier cas, ne peut-on pas y voir une certaine forme de colonialisme? voire d’invasion? Les invasions, ne sont elles pas la résultante d’un chemin parcouru d’un point à un autre pour amener et imposer le chemin à suivre à l’autre? 

De ces nouveaux lieux acquis, l’homme en transforme les frontières pour les relier à son lieu d’origine par ses propres chemins. Ces chemins deviennent la trace de son passage. La neige en hiver ou en Arctique est le témoin de cette activité humaine. De ses pas, de ses traineaux, l’homme dépose l’empreinte qui témoigne de son activité, de la fréquence de celle-ci. Le damage qui en résulte signale à tous promeneurs la présence active de congénères alentour. 

Le goudron sur nos routes aux climats tempérés, sont ce damage d’entrelacs de chemins creusés par l’activité humaine où l’empreinte ne se dépose même plus. Les trottoirs sont ces pistes déposées par les chasseurs-cueilleurs. Le gazon impeccable des jardins publics qui absorbe le poids des promeneurs, nous fait croire par son sol immaculé, vierge de toutes traces visibles, que nous sommes les premiers à fouler cette terre d’asile et de repos. Et pourtant.. « Car telle est l’humilité du chemin mille fois parcouru d’inscrire la trace tout en la dissimulant au regard » (David Le Breton , 2012, page 39)

Il existe également des chemins qui s’arrêtent, au pied d’une falaise, au bord d’un océan. La surface horizontale, plane, étendue et rigide n’invite plus ces chemins à s’étendre, à parcourir d’autres horizons. Elle devient une frontière naturelle qui vient marquer la fin du chemin. Pour continuer à montrer la voie, le chemin; l’homme doit s’adapter; s’adapter pour contourner, transformer l’obstacle naturel qui lui fait face. Son adaptation issue de l’interaction que la nature lui propose, l’invite à mobiliser d’autres compétences pour surmonter ces nouvelles difficultés. Il construit alors des bateaux, qui de par leur composante, lui permettent alors d’explorer une nouvelle surface. Une surface alors qui, sans outil approprié, l’engloutit, l’enrobe sans lui laisser la possibilité de refaire surface et d’y cheminer convenablement. De cette nouvelle surface explorée, il trace les contours de ce qui auparavant faisait obstacle, frontière, afin d’étendre son territoire. 

L’homme est l’un des rares animaux à avoir su s’accommoder à quasiment toutes les surfaces de la terre. Il a laissé sa trace à travers les différents chemins qui sillonnent la planète. On en voit même dans le ciel côtoyant les nuages sous forme de trainée blanche.  

 

Il existe une multitude de chemins. Des chemins visibles, des invisibles, des chemins marqués, gravés, entrelacés… Autant de chemins qu’il existe de lignes qui relient un point A à un point B. Les lignes semblent alors infinies, omniprésentes, elles sont partout. Où qu’on aille, on en trace. Notre marche les dessine, nos gestes les inscrivent, notre écriture les imprime, notre voix les compose… Elles constituent l’empreinte physique et psychique du passage de l’homme, des animaux, des organismes. 

Du fil à la trace, Tim Ingold (2007) parcourt les lignes de la vie que l’homme tisse au quotidien. De cette étude, il élabore une taxinomie des lignes afin de comprendre leur lien au monde et ce qu’elles produisent. 

Pour lui, « un fil est un filament d’un certain type, qui peut être entrelacé avec d’autres fils ou suspendu entre des points dans un espace à trois dimensions. » ( Ingold, 2007, page 60). Il rajoute ensuite que « les fils ont des surfaces; en revanche, ils ne s’inscrivent pas sur des surfaces. » 

Il existe une multitude de fils, du fil à plomb, du fil de laine, du fil barbelé. La corde est un fil, un fil composé d’entrelacs de fils entre eux. Le fait de tisser ces fils ensemble permet d’en augmenter la surface. De microscopiques, ils deviennent visibles, palpables. De fragiles, il deviennent rigides, tendus. De suspendus, ils deviennent surface. 

Il existe également des fils imaginaires que nous tendons pour nous lier. C’est le coup de fil, le réseau sans fil, le fil conducteur, etc.. Le fil imaginaire qui nous lie à nos ancêtres, nos descendants. Celui qui au travail nous lie à nos partenaires, notre hiérarchie. Des fils qui se tissent ou se défilent au fil du temps pour consolider ou rompre un lien existant. 

Les fils nous lient les uns aux autres. Ils font le lien et nous invitent à nous déplacer, à prendre place. De ces enchevêtrements naissent des contacts qui font ou pas relation. Ils se transforment ainsi en traces pour s’inscrire en surface. 

Tim Ingold définit la trace « comme la marque durable laissée dans ou sur une surface solide par un mouvement continu. » (ibid, page 62) Il distingue les traces additives et les traces soustractives. Les unes ajoutant une couche supplémentaire à la surface (comme peut le faire la peinture d’une bombe sur un mur), les autres enlevant le substrat de la substance (comme peut le faire le canif qui grave des initiales dans un arbre). Les traces sont la résultante des forces qui s’opèrent lors des frottements entre les éléments. Une voiture laisse une trace additive sur l’asphalte quand son conducteur freine brusquement, par contre dans un champ, elle soustrait la terre et crée des chemins à force de passage. La plupart des traces laissées par les animaux sont soustractives. Que ce soit dans la boue, le sable, la neige, les organismes vivants inscrivent leur empreinte et marquent leur passage. 

Il existe également d’autres types de traces. Des traces fugaces, subtiles, discrètes. Ce sont les odeurs, les éclairs, les sons, etc… Et puis il y a des traces intéressantes, ce sont celles qui mutent. De soustractives, elles deviennent additives. C’est le cas de l’écriture. De gravée dans le marbre, elle s’est laissée se déposer en relief sur une surface. Ce passage de la gravure à l’écriture à simplifier la ligne pour son auteur. La question est de savoir si en perdant le geste qui unit l’auteur à sa ligne, il tend certes vers la modernité, mais à quel prix? 

Les traces sont ces lignes qui s’inventent, se créent et viennent déposer les indices d’un message. Il suffit de les suivre à la trace pour qu’elles parlent et invitent leur témoin à en laisser d’autres. Les lignes qu’elles soient de traces, d’odeurs, de sons, d’écriture et bien plus encore sont des invitations à l’interaction. 

Pour les comprendre, il faut les longer, les contourner, les traverser, les habiter. 

 

Cette digression peut sembler totalement déconnectée de cette recherche. Elle parle cependant de ce que sont les éducateurs de rue, des marcheurs, des tisseurs. Avant de revenir sur le concept de la marche et du tissage des éducateurs de rue, reprendre le chemin de la première fois de ces professionnels me semble opportun.

David Dupuy

[1]  voir épisode 7

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