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Fonction paternelle, fonction éducative

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Joseph Rouzel

mardi 26 août 2008

« Toute l’interrogation freudienne se résume à ceci : qu’est-ce qu’être un père ? Ce fut pour Freud le problème central, le point fécond à partir duquel toute sa recherche est, véritablement, orientée. » Jacques Lacan

« Le père, on peut s’en passer, à condition de s’en servir » Jacques Lacan.

Dans ce titre, sous le quel je vais avancer ce qui suit, il y a un signifiant qui fait intersection : entre père et éducateur : le concept de fonction.

1) Qu’est-ce qu’une fonction ?

L’étymologie fait remonter le mot au verbe latin : fungi, functus : « s’acquitter de, accomplir une tache »

Functio est un terme qui désigne l’accomplissement d’un devoir.
Et defunctus , qui donne notre français défunt, désigne celui qui s’est acquitté de sa tache, à savoir de vivre. On meurt quand on a fini ce qu’on avait à faire !

La fonction indique d’abord, lorsque le signifiant apparaît en français, un rôle joué par un élément dans un ensemble. Le terme est introduit dans la biologie au XVI ème: on parle de fonction respiratoire par exemple.

Il fait aussi une percée en mathématiques , on en connaît une première occurrence en 1694 avec le sens de « relation qui existe entre 2 quantités, telle que toute variation de la première entraîne une variation de la seconde ».

Voilà une petite définition qui va nous être précieuse et nous permettre de cerner ce qu’il en est de la fonction paternelle en psychanalyse, et au-delà de penser la fonction éducative, comme articulée à cette fonction première.

2) Qu’est ce que la fonction paternelle ?

S’il l’on reprend le définition de la fonction en mathématiques, on peut dire que la fonction paternelle est une relation entre deux quantités, ici le langage et la pulsion, associés de telle façon que toute variation de l’impact du langage sur le corps humain modifie ce que Freud nomme « le destin des pulsions ».

Alors qu’est ce que la pulsion et comment le langage intervient-il dans son écoulement ?

Pour y comprendre quelque chose je vais faire appel à un schéma tiré d’une métaphore qui m’a été inspirée par F. Dolto. Ensuite je déploierai le cheminement de la pulsion selon ce qu’une convention de langage permet de nomme « les âges de la vie ». Nous verrons ce qu’il en est à la naissance, au stade du miroir, au moment de l’Œdipe et enfin à la puberté, autant de variations de la mise en tension entre pulsion et signifiant.

La métaphore est la suivante : la pulsion est comme une source face à laquelle la culture dresse un barrage.

Pulsion :

● Définition : en 1905 ( Trois essais…) première apparition du concept de pulsion. Freud en distingue 2 modalités : « l’énergie sexuelle somatique » et « l’énergie sexuelle psychique ». en 1917 ( Metapsychologie ) : « Le concept de pulsion nous apparaît comme un concept-limite entre le psychique et le somatique, comme le représentant psychique des excitations, issues de l’intérieur du corps et parvenant au psychisme, comme une mesure de l’exigence de travail qui est imposée au psychique en conséquence de sa liaison au corporel » (« Pulsion et destins des pulsions », p. 18)

● 4 caractéristiques : la source, la poussée, le but, l’objet.

● 4 objets : sein, fèces, regard, voix. Ou 5 si l’on compte le « rien », qu’introduit Lacan.

● 4 destins : renversement en son contraire, retournement sur la personne, refoulement, sublima-tion.

Pulsion de vie/pulsion de mort . En fait pour Freud il n’y a qu’une pulsion de base : la pulsion de mort : le corps veut jouir. La pulsion de vie est introduite comme dérive de cette pulsion par la culture. D’où, comme le signale Freud, un combat incessant entre les deux pulsions : Eros et Thanatos, les deux compères ! Lacan nommera jouissance, cette part soustraite par la culture à la pulsion, mais qui continue à causer le désir, comme en creux, comme « substance négative », précise-t-il.

Les âges de la vie :

En préalable, il faut poser que tout petit d’homme naît deux fois, une première fois lorsqu’il sort de la matrice maternelle, et une seconde à l’ordre du langage. La première naissance ne le différencie guère de l’animal, il naît comme tous les mammifères dits supérieurs. Seule la seconde naissance permet de fabriquer un sujet, c’est à dire un animal qui parle.

La naissance :

1ère naissance : biologique : l’avant et l’après : une première rencontre avec le réel. Rupture d’un équilibre biologique. (la chair)

2ème naissance : symbolique. Le cri du bébé est transformé en appel d’un sujet dans la rencontre avec l’autre et l’Autre. (le verbe)

« Et le verbe à pris corps » nous dit Saint Jean dans le prologue de son évangile. La naissance du petit d’homme opère dans ce nouage entre la chair vivante (réel), la parole (symbolique) et le corps (imaginaire). On peut dire que dans cette seconde naissance le symbolique mortifie le vivant de la chair, le « d’hommestique », l’appareille, le parasite. Les mots mordent sur la chair. On peut comprendre alors pourquoi la parole est une épreuve : elle exige le sacrifice du vivant, une mortification de la chair.

               
               

M 1 2 3 …

E 0 1 2 …

Dans un premier temps (0), la chair crie. A ce cri la mère suppose un sujet, ce qui le transforme en appel, et fait naître d’emblée le sujet comme effet de langage. (1) Le cri, comme marque du réel, s’efface et tombe hors symbolique. De plus dans ce premier temps un apaisement est apporté au déséquilibre biologique. La réponse (1) est engrammée comme mode de satisfaction inaugurale de la pulsion : non seulement l’équilibre des besoins est rétabli, mais il y a un plus : les paroles émises par la mère. Dans un second temps (2) un nouveau déséquilibre apparaît quelques heures plus tard chez l’enfant. Comme sujet il en adresse les signes à la mère qui les soumet à une interprétation : qu’est-ce qu’il (elle ) a ? La réponse attendue par l’enfant est la réponse engrammée (1). Ce qu’il reçoit, c’est un second temps de la réponse (2). Il y a un écart qui inscrit dès la naissance le petit d’homme à l’enseigne de l’insatisfaction et du manque. Freud dit « entre satisfaction recherchée et satisfaction obtenue, il y a un écart ». Ce manque inaugural est ancré dans les signifiants premiers de la mère qui se déplacent. Cet écart est un effet de transmission de la fonction paternelle introduite par la mère. Elle produit un sujet comme effet du signifiant et l’engage aux premiers processus de représentations comme autant de déplacements de la jouissance : lallations où l’enfant explore l’ensemble du champ phonétique avant de faire le choix de la langue « maternelle » (ce que Lacan nommera lalangue et Antonin Artaud, « la parole d’avant les mots »); hallucinations de jouissance à travers des mises en image du corps de la mère en miettes (sein, morceau de peau, odeur…). Ces premières représentations appareillent le vivant du corps au langage qui prend corps et obéissent aux lois du langage : condensation (métaphore) et déplacement (métonymie). Petit à petit ces processus de pensée s’organisent au rythme des absences de la mère. D’où l’impératif qu’elle n’intervienne quant à l’appel du sujet ni trop tôt, ni trop tard. Trop tôt, elle empêche le trou du manque d’être bordé dans une représentation psychique ; trop tard elle abandonne le corps de l’enfant au déferlement de la jouissance que l’appareil langagier ne peut plus contenir. Ces premiers temps de fabrique du symbole sont soutenus par la fonction paternelle comme matrice du symbolique. La mise en acte de cette fonction est déterminée par le type d’alliance conclue entre un homme et une femme, cette alliance les assignant à des places de mère et de père, comme agents de la fonction : quelle confiance (aveugle, sans preuve) accordent-ils l’un comme l’autre à la loi de la parole et du langage, comment l’assument-ils, comment y sont-ils soumis, comment y consentent-ils ? La présence du représentant de l’Autre (comme trésor des signifiants) que l’on nomme père, est secondaire. Il peut être absent ou mort. Ce qui importe c’est la circulation de ce principe dans la parole de la mère, qui la rend manquante. C’est ce manque que toute mère a pour fonction de transmettre à son enfant, désignant ainsi un ailleurs qui cause son désir. Ce faisant elle libère une place vacante pour l’enfant. Ce vide, paradoxalement, c’est ce qui les unit, c’est un impossible à faire du Un, un faille, une fêlure, une « foirade » pour emprunter un terme à Samuel Beckett. Ce qui les unit, c’est ce qui les sépare en les inscrivant l’un comme l’autre à l’ordre du langage dans des places différenciées par la génération et la généalogie. Mère de…, et non pas mère tout court, ; fils de… fille de… Pour réaliser cette insertion symbolique, il y faut une opération qui est effectuée par la fonction paternelle. « Coupure-lien », comme dit Daniel Sibony.

Le stade du miroir :

Le stade du miroir qui intervient autour de 8 mois préside à la naissance du moi. La découpe incessante du signifiant venant mordre sur la chair du petit d’homme, produit un corps à l’emporte-pièce, un corps en miettes, morcelé. La rencontre avec l’image dans le miroir permet un assemblage des morceaux sous la forme d’une image. Cette rencontre se fait dans un nouage des trois dimensions : réel de la chair, imaginaire du corps, symbolique du nom. C’est une rencontre où non seulement le moi fait irruption, comme matrice de l’imaginaire, mais où l’autre, le semblable se dessine, non sans une certaine menace. L’agressivité prend ici sa racine. Si dans ce moment d’inauguration de l’imaginaire, un autre enfant vient à endosser cette place menaçante, l’agressivité trouve à se déverser sur cet autre.

C’est ce que Saint Augustin met en scène en écrivant comment il a été pris de rage devant le tableau de son jeune frère appendu au sein de sa mère, alors que lui était sevré. L’imaginaire devient alors le prototype des rencontres inter-humaines, où chacun se fait « un cinéma » sur soi-même et sur l’autre. Seule la prise de parole réintroduit l’autre comme sujet à l’abri de l’Autre symbolique et fait chuter les images.

Dans ce moment de nouage, la fonction paternelle assure la solidité et la solidarité de l’ensemble par l’entrecroisement d’un quatrième terme : le Nom-du-Père, comme père du nom.

L’entrée dans le langage comme acteur : le fort/da

Si jusque là l’enfant a été parlé, il commence vers 18 mois à prendre une position active dans l’expression. Il parle en son propre nom. Il répond de son être au monde. La petite scène décrite par Freud dans le deuxième chapitre de « Au-delà du principe de plaisir » (in Les Essais de psychanalyse) nous donne à voir une matrice de cette mise en œuvre subjective du langage comme parole.

Schéma :

Mère

_

Bobine

Image

Signifiant

-

-

ooo

+

+

Da

Ce schéma présente une combinatoire d’un ensemble d’éléments : l’absence de la mère, la bobine, l’image, le signifiant qui permettent à Freud de conclure que « l’enfant se dédommage de l’absence de sa mère ». Là où il a eu dam, dommage, préjudice… donc manque, l’enfant se met en scène à partir d’une combinatoire binaire (présence/absence) comme sujet du signifiant. S’il ne disparaît pas avec l’absence de la mère, c’est qu’il est représenté comme signifiant pour un autre signifiant. Le sujet jaillit dans cet interstice entre deux signifiants : la présence de la bobine (ou de l’image dans le miroir) représente le sujet pour l’absence de cette même bobine (ou de cette même image). Se subtilisant dans l’ordre du signifiant, les éléments apparaissent comme pure différence marquée dans deux phonèmes : « ooo » et « da », parole d’avant les mots que les parents lesteront de son poids de signification : « ooo », c’est fort (au loin en allemand) et da signifie : le voilà. « Fort » représente le sujet pour « da » et vice-versa. Ce qui est mis en œuvre dans cette matrice symbolique est double : la re-présentation d’une absence (la mère), l’exclusion d’un élément du binaire (+ ou - ). C’est à partir de cette double trouée, dans le réel (absence du corps de la mère) et dans le symbolique (exclusion d’un élément), que le petit d’homme s’inscrit comme sujet à l’enseigne (et à l’enseignement !) de la loi de la parole et du langage. C’est en prenant appui sur cette matrice qu’il va découper son inscription dans le monde pour réaliser ce qu’on nomme « grandir ». Grandir pour le petit d’homme c’est donc proliférer dans la jouissance du signifiant. Ce faisant, il s’éloigne toujours plus de la source de la jouissance : la mère comme impossible. Et dans un mouvement d’exil de l’origine il est condamné à errer de signifiant en signifiant. L’appareillage du vivant à la langue fait du sujet un éternel errant : aucun signifiant ne pouvant rendre compte in fine de son être qui se déploie comme troué. « Je ne suis qu’un pèlerin sur cette terre, écrivait Goethe, êtes-vous donc plus ? ». Conclusion : plus on parle et plus on manque. La jouissance de la parole se paie du prix du sacrifice de morceaux de chair, comme nous le rappelle Le Marchand de Venise , de Shakespeare.

L’Œdipe.

C’est une danse à trois temps autour du phallus. Le phallus, c’est proprement l’outil de la fonction paternelle, ce qu’en d’autre temps on imaginarisait autour du sceptre royal, du bâton de berger, de la matraque du policier.... Le phallus est le principe unique de la différenciation. Pénis érigé, il arrache à l’organe son statut de symbole. Celui-là même à partir duquel va se déterminer la sexuation. Il y a ceux qui y sont tout soumis : les hommes ; et celles qui y sont pas-toutes soumises : les femmes.

* Premier temps : l’être. L’enfant repérant l’absence de la mère, lui attribue un manque. Ce qui la fait désirer ailleurs, que le Nom-du-Père va permettre d’inscrire, il pense pouvoir en occuper la place : se faire le phallus de la mère.

* Deuxième temps : l’avoir. Si la mère ne s’en contente pas, de cet enfant, comme bouchon de son désir, si elle continue à être emportée au loin ( fort ) par son désir ; l’enfant modifie sa tactique. Il se questionne sur ce que cet autre a de plus que lui et il cherche à l’avoir ( da ). Posséder le phallus, l’emblème du père, c’est retenir la mère et faire main-basse sur l’origine. Mais le père du lieu de sa fonction interdit cette manœuvre. Il interdit à la mère de prendre son enfant comme phallus; et à l’enfant de le posséder pour posséder sa mère. La mère non seulement est impossible de nature, mais elle est interdite de structure. L’interdit de l’inceste relaie dans l’ordre du symbolique le réel du corps maternel, qui chute comme objet irreprésentable et en même temps seul objet du désir, qui n’apparaît que comme un creux. C’est le seul objet qui s’il existait pourrait faire jouir. C’est pourquoi Lacan définit la jouissance comme « substance négative ». Du coup l’objet désiré n’est pas l’objet du désir. Il n’existe, précise Freud, que des ersatz d’un objet perdu , ersatz qui valent bien l’original, cet objet perdu qui de tout façon… n’a jamais existé. Il n’est constitué comme perdu que dans l’après-coup, dans un mouvement que Freud nomme Nachträglichkeit. On ne sait … qu’après coup. C’est dans cette échancrure dans le savoir que viennent se loger les mythologies collectives (l’exil de l’Eden) ou subjectives (le mythe individuel du névrosé).

* Troisième temps : ni l’avoir, ni l’être. Le père exerçant sa fonction de médiateur du symbolique faire émerger une double castration : non seulement l’enfant n’est pas le phallus, mais il ne l’a pas non plus. Parce que le père lui aussi est castré : il ne tient cette fonction que comme tenant-lieu (et parfois lieutenant, quand il se prend pour le père !) . Si nul ne l’est, ni ne l’a, pourtant le phallus existe, c’est ce qui régule la loi des échanges dans le langage, chacun s’y inscrivant pour le faire circuler (circulation du signifiant) et s’y soumettre (le sujet comme effet du signifiant).

La sortie de l’Œdipe se fait donc dans cette assomption de la castration qui vient mettre un frein à l’angoisse : être l’objet de la mère soumis à son caprice ; être le rival du père soumis à une lutte à mort. La sortie de l’Œdipe s’opère dans une dépossession. Elle introduit un trou à l’endroit de l’Autre : nul, ni dieu, ni maître, ne peut rendre compte de l’être du sujet. Non seulement le sujet est en manque (comme on dit qu’un arbre et en bois) ; mais l’Autre, comme lieu des signifiants est aussi manquant. Le symbolique est troué. Selon la façon de se débrouiller avec ce trou dans l’Autre le sujet s’engagera sur les différentes voies de la névrose: hystérie ou névrose obsessionnelle ou de la perversion. La psychose étant déterminée par l’incapacité du sujet à inscrire ce trou comme manque en lui faisant un bord. Il en est condamné à des rapiéçages incessants, empruntant à d’autres sujets des signifiants pour se soutenir, toujours menacé soit de l’effraction de l’Autre (paranoïa) soit de sa disparition (schizophrénie). C’est pourquoi dans le traitement de la psychose c’est avant tout cet Autre menaçant dans sa trop grande proximité ou son trop grand éloignement, qu’il faut apaiser.

Passée cette période œdipienne, le sujet est disponible pour étayer la pulsion à l’enseigne des apprentissages scolaires et sociaux : il suit la trace du phallus dans le monde et apprend à jouer de ses variations. Encore faut-il que le décollage œdipien ait eu lieu. Ce qui finalement, n’est jamais totalement réglé. Il en reste des points de confusion, ce dont le sujet va alimenter sa plainte. Finalement la castration, supportée par la fonction paternelle, est une opération sans fin : on n’en aura jamais fini avec le meurtre de cet « enfant merveilleux » que chacun d’entre nous porte en soi, pour emprunter une façon de le dire à Serge Leclaire ( On tue un enfant).

L’adolescence.

Freud parle surtout de la puberté en précisant qu’il s’agit d’un tunnel qui se perce des deux cotés : du coté de l’enfant et du coté de la grande personne. Si les cartes du jeu d’Œdipe (voire de dupes) sont distribuées une fois pour toutes, une nouvelle partie va être engagée par le sujet, à l’occasion d’un choc éprouvé dans la transformation de son propre corps. Cette rencontre avec le réel du sexe et de la différence des sexes ne se situe pas que dans le biologique ; elle prend effet d’une découverte dans le symbolique : il n’y a pas de rapport sexuel. La rencontre avec ce réel du sexe est traumatisante. Chaque sujet tente d’en négocier l’approche comme il peut, mobilisant les ressources du symbolique pour apprivoiser ce qui lui échappe. Cet apprivoisement peut prendre des formes qui peuvent plonger dans l’inquiétude l’entourage du sujet : passages à l’acte, errances physiques et psychiques, usages de produits (toxiques légaux ou interdits, boissons et mélanges divers), valse hésitation devant la détermination du sexe (suis-je homme ou femme ?). Dans certains cas ce temps de recherche intense d’identifications peut prendre les habits de désordres psychiques graves qui tombent dans le champ de la psychopathologie. Inutile de dire que dans tous les cas il ne faut pas se précipiter pour soigner, éduquer, voire redresser. Mieux vaut faire confiance au sujet et à ce qu’il essaie de travailler entre la pulsion qui ne le laisse pas tranquille et le langage avec lequel il tente de mettre de l’ordre. Dans ce moment la fonction paternelle sert de socle à cet éloignement, et parfois cet arrachement de la sphère familiale, pour entrer dans le cercle de la socialité. Inutile de dire que le moment socio-historique que nous vivons ne facilite pas les choses. Deux opérations permettent depuis tout temps de borner dans l’espace social ce passage de l’enfant à l’adulte : l’âge du mariage (la reproduction) et l’âge de la mise au travail ( la production). Ces deux épreuves, ponctuées dans la plupart des sociétés par des rituels conséquents sont en voie de délitement dans le temps présent. Si de tout temps l’entrée dans l’âge des grandes personnes a été fluctuant (entre 12 ans et 33 ans selon les périodes de l’histoire de l’Occident), jamais le moment du passage dans la production et la reproduction n’avait été reculé à ce point. Ceci pose des problèmes à la fois sociaux et subjectifs : comment permettre à des sujets d’appareiller (ou de socialiser) leur jouissance, dans un temps où les instruments de la culture pour le faire se dérobent. C’est donc un temps à la fois de confusion, mais aussi un temps d’invention. Les attributs qui habillaient les représentants patentés de la fonction paternelle : faire des enfants et travailler sont eux aussi soumis à des chambardements. Les diverses recompositions familiales et le chômage bouleversent les modes d’identification (dans l’imitation ou l’opposition) des adolescents d’aujourd’hui. D’où une question-clé : quels sont les éléments disponibles dans la culture de notre temps sur lesquels peuvent s’appuyer les adolescents pour grandir, pour effectuer le passage ? C’est une autre façon de questionner la fonction paternelle aujourd’hui. La question concerne au plus haut chef les éducateurs et les invite à trois repérages : comment le sujet se débrouille-t-il pour traiter sa jouissance ; quels sont dans la culture les moyens de traitement disponibles ? Comment lui en indiquer et lui en faciliter l’accès ? Finalement au moment de l’adolescence, il s’agit vraiment pour un sujet d’apprendre à se passer du père pour s’en servir, en prenant appui dans la culture sur d’autres « médiateurs ».

La fonction paternelle .

Ces différents moments cruciaux où un enfant grandit, sont soutenus, dans leurs passages successifs, où il s’agit de se couper de quelque chose pour accéder à autre chose, par une fonction : la fonction paternelle, comme essence même de la fonction symbolique. Tout sujet est travaillé par cette relation entre deux quantités, la pulsion et le langage. Ce travail est introduit à partir d’une fonction, dont le père est le représentant, le « médiateur » dit Lacan. Le père est le fonctionnaire de la fonction dite « Nom-du-Père ».Ce mode de fabrication d’un sujet est soutenu par une fonction particulière, celle du père, qui en fait un fonctionnaire du symbolique. Le père est le passeur par lequel s’accomplit la transformation de la pulsion en cette matière subtile qu’est le langage et qui est au fondement du lien social.

Le père opère donc au titre de cette fonction, c’est un fonctionnaire. Cette fonction produit une double opération : une coupure et une liaison. Daniel Sibony l’appelle une coupure-lien. C’est la définition même de la fonction symbolique, ce qui divise et ce qui réunit. Comme l’indique l’origine du mot, le sunbolon grec…

Lacan a choisi de formaliser cette opération symbolique sur le mode de la métaphore et en a produit un mathème qui la résume :

DM = désir énigmatique de la mère, qui n’apparaît que corrélé au langage par la métaphore paternelle (NdP se substitue à DM, le désir de la mère). Ce qui cause le désir de la mère (x) reste hors représentation, aucun objet ne peut s’y loger, - y compris l’enfant - qui puisse combler ce manque. Le manque est représenté dans l’Autre (A, trésor des signifiants ) comme absence. Le NdP permet de l’inscrire comme perte à l’ordre du langage.(-f)

NdP DM à NdP A

·

DM x -f

3)Le déclin du père :

Pour que la fonction paternelle opère il y a deux conditions : qu’elle existe en tant que telle, et que le (ou les) médiateur(s) qui en assurent la mise en œuvre soient reconnus dans l’espace social où ils fonctionnent. La fonction paternelle se déploie selon les trois catégories que Lacan nous a léguées : le réel, l’imaginaire, le symbolique.

Le père symbolique nous venons de le voir à l’œuvre. Le père est à l’origine pur symbole. Ce que ne manque pas de nous rappeler Totem et tabou . Freud y précise, qu’une fois le père de la horde tué et mangé en un repas totémique par les jeunes mâles, il n’a jamais autant été présent : il est pur symbole. C’est en prenant appui sur cette base symbolique (le totem) que le mythe de la horde déploie l’interdit de l’inceste (le tabou) comme inter-dit, ce qui est dit entre deux humains, qui fait limite et en même temps annonce l’énoncé de Lacan : il n’y a pas de rapport sexuel. Le symbole donne une représentation de l’absence, de plus il permet de la mettre en scène dans une circulation des signifiants à l’intérieur d’une combinatoire d’enchaînements, mais elle inscrit le rapport à l’autre comme impossible. Cette fonction non seulement inscrit l’être humain dans l’ordre du langage, mais encore l’assigne à une place prédéterminée par l’ordre de la génération et de la généalogie : le symbole donne naissance en permanence à un effet de sujet. Comme dans le conte d’Edgar Poe La lettre volée, les déplacements de la lettre assujettissent chacun à une place. La lettre, partie matérielle du signifiant, inscrit le sujet dans une lignée comme un mot est inscrit dans une phrase, subordonné. Le problème c’est que les symboles ne se baladent pas tous seuls, pour devenir opératoires, ils leur faut des représentants, des points d’incarnation. Ces points d’incarnation qui assurent la transmission de la fonction symbolique étaient jusque là suspendus à des déterminations familiales. Ce qui compte c’est que la fonction symbolique soit incarnée, dans le corps justement d’un être humain qui a été lui-même soumis à cette transformation dans son corps. Ce corps peut être absent (disparition du père) ; incarné dans la parole de la mère, des objets (photos)… Peu importe après tout, aujourd’hui après les recompositions apportées à la structure familiale, le corps dans lequel cette incarnation a lieu. Il se trouve que dans nos sociétés c’est le plus souvent un homme qui incarne cette fonction tout en prenant sa part dans la reproduction génétique qui en fait un géniteur. La fonction est donc introduite par la mère et supportée par le père réel . Mais d’autres sociétés nous montrent que la fonction peut être assumée par d’autres « fonctionnaires » :

Une femme chez les Nuers ou un mort, et chez les tibétains la fonction paternelle peut même être répartie sur différents hommes, qui sont frères.

Cette fonction dans nos société occidentales a jusque là relativement bien fonctionné jusqu’à une date récente qui en a vu le déclin. Lacan dans un texte de 1937 sur Les complexes familiaux attribue ce déclin à la montée en puissance du discours de la science. La science est venue se substituer à l’autorité religieuse, où régnait Dieu le Père et ses commandements. Les commandements tels qu’on peut encore les lire dans Le Livre sont au nombre de 10 et portent sur une certaine reconnaissance de la pulsion. Tout sujet veut jouir, en volant les biens d’autrui, en convoitant la femme du voisin, en adorant des idoles… Mais cette forme de jouissance, les commandements l’interdisent. Dieu d’adresse à son peuple par l’intermédiaire de Moïse son VRP et il laisse ses commandements gravés sur la pierre. A Moïse qui lui demande qui il est, Dieu répond : « je suis celui qui suis » (Eyeh esher eyeh). C’est à dire : « je suis celui qui dit je suis » ou encore « Je suis : je suis ». Il met ainsi hors de portée toute velléité d’imaginarisation du Père, en faisant un pure principe d’énonciation. Le père, comme disent les enfants, c’est cui’là qui’l dit qui l’est !Pour la petite histoire en redescendant du lieu où s’est produite cette écriture, il trouve le peuple entrain de danser la java autour du veau d’or, c’est à dire de jouir de la transgression d’un des premiers commandements, celui de ne point adorer d’images taillées. Moïse, fort de sa fonction de représentant du Père du Ciel, se fâche tout rouge et brise les pierres de la loi. Une histoire juive veut même que certains aient ramassé les morceaux . Pour le commandement qui impose de ne pas voler, les uns ont ramassé « voler » et sont devenus les riches, les autres ont ramassé « ne pas » et sont devenus les pauvres. Comme quoi la loi se présente comme d’emblée bisée et injuste : le malaise est constitutif de la culture. La loi, dont les commandements bibliques, sont une des mise en scène, agit sur deux plans : elle désigne la jouissance et son objet, mais simultanément, elle l’interdit, en faisant un objet qui manque et de la jouissance, un creux, une incomplétude.
C’est ce père là et ses représentants sur terre : le Pape, Le Roi, le père de famille, qui ont opéré sur la jouissance en Occident chrétien pendant pratiquement 1500 ans. Jusqu’au moment où cette forme de père s’est fait doubler par un autre représentant, à la Renaissance, quand le discours de la science a pris son essor. C’est désormais l’expert qui remplace l’ex- père. L’autorité n’est plus conférée par la religion et ses fastes, mais par les tenants d’un savoir savant, les clercs. Il s’agit d’un déplacement dont on n’a pas encore mesuré toutes les conséquences. L’espace social, qui est fait de discours, ne parle plus désormais du père dans les mêmes termes. Les comités d’éthique ont remplacé Dieu le Père.

Considérons maintenant ce qu’il en est dans l’espace familial. La famille est une institution qui sert avant tout de premier lieu de fabrique du sujet. C’est là que tout sujet, confronté à la pulsion apprend à en rabattre sur sa jouissance pour tisser du lien à ses semblables. La famille est donc un lieu de transmission et de castration, où le petit d’homme apprend à lâcher sur une jouissance immédiate pour en passer par les chicanes des médiations. C’est proprement ce processus qu’on appelle « éducation ». Freud en donne une définition toute simple dans ses conférences de 1917 « L’éducation, c’est le sacrifice de la pulsion ». La famille est donc le lieu où s’effectue ce sacrifice.

Pour que le père réel qui incarne le père symbolique puisse opérer il faut qu’il soit soutenu comme figure tutélaire dans le discours social. Or c’est bien cette figure paternelle qui a oscillé sur son axe au début du siècle. Le père en tant qu’autorité familiale, la puissance paternelle, comme on disait, a été battue en brèche. Je vais prendre un exemple à travers la transmission dans le lien de filiation. Jusque récemment le droit était resté assez proche d’un énoncé du droit romain qui déterminait précisément les places de mère et de père « Mater certissima ; pater semper incertus est ». La mère on en est absolument sûr ; le père est toujours incertain. Cet énoncé du droit entraîne quelques conséquences. Père, mère et enfant sont des signifiants qui déterminent pour les sujets des places. Ces places sont donc issues de la parole, c’est la parole qui fait d’une femme, une mère, d’un homme, un père et de leur enfant, un fils ou une fille. Les êtres humains sont véritablement des parlêtres. Le scénario est le suivant : une femme dit à un homme avec qui elle a un lien, qu’elle est enceinte. Cette parole suffit à la désigner comme mère, c’est à dire pas toute, puisqu’elle soutient cette position d’une adresse à cet homme. Du coté homme, il n’a aucune preuve tangible de ce qu’avance cette femme. Pour occuper la fonction de père, qui est désignée par la mère comme tiers entre son corps de mère et le corps de l’enfant, il lui reste à faire confiance à cette parole singulière. Au fondement de la paternité il y a cette incertitude fondatrice. La paternité relève d’un acte de foi. Le lien social repose sur cette confiance que l’on peut dire aveugle au sens où rien de tangible n’apporte de preuve. C’est donc dans cette tension entre jouissance du corps maternel et foi dans le symbolique que représente le père qu’un petit d’homme va frayer son chemin. A partir de cette position, le père peut fonctionner. Il est le lieu par lequel va s’introduire la loi comme coupure et lien tout à la fois. C’est l’agent de la castration au sens où il engage l’enfant à en rabattre sur sa jouissance pour se contenter de ces ersatz, comme dit Freud, ces objets de substitutions, que la culture met à sa disposition. Pour ce qui est de jouir, il repassera. La mère dans les soins apportés au corps de l’enfant traite à sa façon la jouissance. Elle appareille au Nom-du-Père les différents orifices du corps en modelant des zones où Eros construit une modalité de lien social, alors que Thanatos « son compère éternel » ne cesse de pousser à y jouir. A travers l’apprentissage de la propreté, des horaires etc.. la mère se fait porteuse de la loi du père, à condition qu’elle s’y réfère.
Voilà ce qui jusque récemment réglait les processus de filiation. « La mère, précise Lacan, fonde le père comme médiateur de quelque chose qui est au-delà de sa loi à elle et de son caprice, et qui est purement et simplement la loi comme telle, le père en tant que Nom-du-Père. ». (J. Lacan, Séminaire V, Les formations de l’inconscient , Paris, Seuil, 1998, p. 191). La mère permettait à l’enfant de construire du coté de la jouissance et du moi idéal, un objet perdu et la force de la pulsion pour le rechercher sans cesse ; le père l’appareillait à la loi du langage et des idéaux, ce que Freud nomme Idéal du moi, pour soutenir cette perte. Le père fonctionnait bien comme point d’arrêt à l’increvable volonté de jouissance qui habite tout corps humain. Le père était donc le point d’arrimage du sujet, le point à partir duquel un sujet se construit comme étayé à la loi du langage, assujetti aux interdits et aux limites et responsable de ses choix. Assomption d’un sujet dans une parole, castration et responsabilité tel est la production que vise la fonction paternelle. Son autorité ne repose sur aucune preuve. Sa légitimité c’est d’être à cette place. A condition d’y être désigné et d’y consentir. Autrement dit la loi ne s’explique pas : c’est comme ça. Il n’y a pas de métalangage pour la soutenir.

Or il se trouve que récemment, sous le couvert de l’avancée de la science génétique, le droit s’est ouvert à la vérification de l’origine, en ce qui concerne le père. C’est ce que l’affaire Yves Montand est venu mettre au grand jour. Ce que nous montre cette triste histoire, c’est que désormais le père on pourrait en faire la preuve, on pourrait enfin gommer cette zone d’incertitude. Or ce qu’on peut trouver par le biais des test d’ADN, ce n’est pas un père, c’est un géniteur, un reproducteur. Cela a des conséquences, et en aura, sans que l’on puisse vraiment les mesurer. Mais à partir du moment où l’incertitude qui fonde la fonction paternelle est déniée par la vérification de la science, on peut penser que c’est la vérité de l’homme qui est touchée. Si la vérité jaillit de la parole singulière de chaque sujet, au sens où chaque sujet a à répondre de ce qui lui arrive, comment soutenir désormais une position de sujet, castré et responsable ? La vérité n’est plus issue d’une incertitude et d’une confiance en la parole, mais elle relève du régime de la preuve. Ce n’est donc plus la peine qu’une femme dise à un homme qu’elle attend un enfant dont il est le père, il faut demander à la science la preuve. En bout de course en poussant le raisonnement jusqu’au bout, on arrive à ce constat : la parole du sujet, son énonciation, ne vaut rien, et ce qu’elle entraîne en fait de castration et de responsabilité est dénié dans son fondement. Nous arrivons à ce seuil où l’homme serait un être sans parole, illimité dans sa jouissance et irresponsable, un être désubjectivé. Ce qui prend alors le relais de la parole, c’est la vérification par la science ; ce qui prend le relais de la castration de la jouissance, c’est l’impératif de jouir des objets produits par le capitalisme ; quand à la responsabilité elle se perdrait dans les méandres du juridique propulsée par une tentative permanente de rejeter la faute sur l’autre. Si nous allions jusqu’au bout de ce processus, nous aurions produit une humanité désubjectivée et déresponsabilisée, ballottée pour jouir au gré du marché. Vérification, consommation, judiciarisation, telles sont les voie d’objectivation que le discours de la science oppose au processus de subjectivation : énonciation, castration, responsabilisation.

Mais le scénario n’est pas si noir. Ce qui se profile depuis quelques décennies, depuis 68 exactement, c’est que la chute du père n’entraîne pas forcément la chute de la fonction. Certes ce qui a sombré ce sont les grands idéaux collectifs qui instituaient des groupes humains : la religion ne fait plus recette, qu ’elle soit religieuse ou… laïque. Là où Dieu le père est tombé du ciel, une myriade de petits dieux ont pris malheureusement la relève, le Duce, Le Führer, ou le Petit Père des peuples, signalent bien cet effritement. Là où le père chute, il en est qui sont tout près à prendre la relève, faisant du père le pire. La tentation est grande dans ce moment de déclin du père d’aller chercher un père fouettard qui rétablisse l’ordre ancien.

Certes, la science comme certitude, elle, commence à battre de l’aile, sa représentation comme toute-puissante a été définitivement entachée avec sa contribution à la solution finale. L’élimination d’une partie de l’humanité a été posée pour la première fois en des termes scientifiques : comment faire disparaître jusqu’à 10 000 cadavres par jour ? Les échecs récents de la science à prévenir les catastrophes, ou à enrayer des pandémies comme le Sida ou la vache folle, sonnent également le glas de cette illusion. Du coup nous nous retrouvons aujourd’hui devant un vide qui fait évidence. La chute des idéaux véhiculés par la Religion et la Science entraîne la chute d’un Grand Autre logé dans le père qui les incarnait. Nous nous retrouvons devant ce que les anarchistes énoncent, tout en essayant de s’y dérober : il n’y a ni dieu, ni maître qui puisse rendre compte de la vérité du sujet. Rien ne fonde notre être au monde, sauf ce manque de fondation lui-même, ce que Lacan nomme le « manque à être ». Ce manque à être est constitutif du fait d’avoir un corps appareillé au langage. C’est le langage qui nous fait manquant. La question est de repérer comment ce manque est transmis dans une fonction symbolique dont les représentants, les passeurs, sont devenus diffus. Si cette fonction n’ est plus incarnée dans un idéal social de père, si ceux qu’on dit pères ne sont plus reconnus comme le passage obligé, par où ça passe ? Et comment ça se passe ? Visiblement, tout dans notre civilisation ne s’effondre pas, il doit donc bien y avoir des tenant-lieu de père qui fonctionnent. Ce qui a chuté , c’est sans doute le père imaginaire . En effet entre celui qui incarne la fonction (père réel) et qui n’est qu’un homme et la fonction elle-même (père symbolique) il y a un écart infranchissable. Quel homme en effet peut-être à la hauteur de la fonction qui vise à transmettre la loi de la parole et du langage ? Cette chute a sans doute été entraînée par une illusion qui a perduré durant des siècles : il y en a qui se sont pris pour le père, voire pour Dieu le Père. C’est comme si les représentants que sont les ambassadeurs se prenaient pour le Président de la République, ou comme si le Président se prenait pour la République. Alors que dans l’ordre politique ce qu’a réalisé la Révolution, c’est justement la décapitation d’un Père de la nation issu d’un droit divin, pour offrir une place vide au suffrage universel : il y a bien séparation de la fonction et de son représentant élu, celui qui y préside, régulièrement remplacé. Le père imaginaire a alimenté à la fois le fantasme des névrosés : se faire un père idéal et les mythes sociaux : fabriquer des autorités toutes puissantes. Alors qu’est ce qui reste du père lorsque l’imaginaire se dégonfle comme baudruche et que ceux qui occupaient la fonction sont discrédités. Il reste sans doute le père symbolique, un père toujours mort. La difficulté c’est que le père symbolique, c’est à dire le symbole même, qui introduit la capacité chez les humains de représenter l’absence, ne peut se transmettre lui-même. Quels sont aujourd’hui les points d’incarnation du symbolique, ce que Lacan nomme des semblants ? Qu’en est-il des idéaux aujourd’hui ? La chute du père et des idéaux nous conduit à une position nouvelle : le symbolique en tant que père du nom, origine de la parole, devient l’affaire de tous. Je m’inscris en faux ici contre l’ouvrage de Jean-Pierre Lebrun, qui avait retenu mon attention, il y quelques années, Un monde sans limite (Editions Erès). Si je suis assez d’accord avec son repérage de la fonction paternelle, je ne peux décemment le suivre dans ses prédictions apocalyptiques qu’entraînerait dans sa chute le déclin du père. Les conséquences en termes d’accroissement des psychoses et des perversions me semblent non seulement alarmistes sur le plan social, mais inexactes en ce qui concerne la structure psychique. C’est confondre la fonction et ses tenants-lieu. Ce qui a chuté, ce sont ces médiateurs patentés de la culture que sont les pères. Aujourd’hui il semble plutôt que face à un père qui s’incarne dans le masque monolithique et tout puissant du capitaliste mondialisé soutenu par le discours de la science, notamment l’économie, le Nom-du-Père s’est éparpillé et se présente sous les visages protéiformes des modes de transmission de la loi de la civilisation, à savoir que l’homme est un animal qui parle. Le père, comme représentant de la fonction paternelle s’est en partie dissous dans les ramifications de la culture. Ce qui n’exclue pas que certains continuent, hommes ou femme, à se coltiner cette transmission selon des modèles qui sont à inventer.

4) Fonction éducative et malaise dans la civilisation.

« La culture désigne la somme totale des réalisations et dispositifs par lesquels notre vie s’éloigne de celle de nos ancêtres animaux et qui servent à deux fins : la protection de l’homme contre la nature et la réglementation des relations des hommes entre eux. »

S. Freud. Malaise dans la civilisation.

La culture, vivier de signifiants d’où les sujets tirent leur subsistance, nourrit également certaines représentations de la fonction paternelle. Freud nous rappelle l’essence de l’objet de la transmission : l’être humain soumis à l’ordre du langage est manquant : il manque d’être. S’il n’en manquait pas il pourrait jouir de la nature comme les animaux : sans médiation. C’est pourquoi Freud voit dans la culture une première fonction celle de protéger l’homme de la nature en l’en exilant. C’est une tache sans fin. La deuxième tache qu’il attribue à la culture, c’est la régulation de la jouissance entre humains : la parole fait ici barrage à cette jouissance increvable qui nous habite tous. Appareillé à la parole, « apparolé », l’homme ne peut plus jouir que de ces substitutions phalliques que sont les mots. Il ne peut récupérer quelques bribes de jouissance qu’en en passant par les chicanes de la culture. On peut voir comme cet équilibre est fragile : il est balayé rapidement dans le moindre conflit.

C’est dans ce contexte que les éducateurs prennent le relais. Ils peuvent être des agents de la fonction paternelle parmi d’autres (parents, enseignants, juges, et tout représentant de l’autorité). Si l’éducation, c’est le sacrifice de la pulsion, comment accompagner des sujets dans ce sacrifice ? Pourquoi d’ailleurs l’accepteraient-ils ? Il nous faut dans le travail éducatif revenir en amont : tout sujet a rencontré la loi du père, tout simplement parce qu’il est inscrit dans l’ordre de la parole et du langage. Freud dégage trois modes d’inscription dans le symbolique : névrose, perversion et psychose. Autrement dit, il s’agit de trois modalités possibles de traitement de la jouissance. Tout sujet est donc au travail quant au traitement de la jouissance. « On attache les bœufs avec un joug, dit un proverbe du moyen-âge, mais les hommes on les attache avec la parole ».

Le problème dans le travail éducatif c’est que l’on pense que l’on a à faire à des récalcitrants qui mettent en cause l’idéal de normalisation de la science. C’est toujours à partir d’un défaut épinglé dans l’autre (physique, psychique ou social) que se fait la rencontre avec un sujet, c’est d’ailleurs ce qui au yeux du corps social justifie l’appel à une éducation spéciale, là où l’éducation normale n’a pas marché, dans l’espace familial ou dans l’espace scolaire, et plus largement dans l’espace de socialisation. Autrement dit nous sommes devant une représentation archaïque : certains naissent tordus et il s’agit de les redresser. Les maisons de redressement ne sont pas si loin, et on en construit même de nouvelles pour dompter « les sauvageons ». L’imagerie sociale qui préside aux représentations de l’enfance et de l’enfant, ont de tout temps basculé entre deux extrêmes : soit le petit monstre, soit le petit ange. Saint Augustin décrit l’enfant comme entaché de la faute originelle ( Les Confessions ) ; Bossuet dépeint l’enfance comme la vie d’une bête ( Méditation sur la brièveté de la vie ) ; le cardinal de Bérulle affirme que « même si l’enfant rappelle l’Enfant Jésus, l’enfance est le plus vil et le plus abject de la nature humaine après celui de la mort » ( Opuscule de piété ). Tous ces auteurs trouvent leur pendant exact chez Rousseau dans L’Emile qui magnifie l’enfant, tout en s’en méfiant. Ces deux visions extrêmes de l’enfant donnent naissance à deux types de pédagogie : l’une du coté de la répression et du redressement où il s’agit avant tout de « surveiller et punir » pour ramener dans le droit chemin ; l’autre marquée par un certain laisser-faire, voire laisser tomber. Freud précisera qu’il s’agit « de trouver un équilibre entre le Charybde du laisser-faire et le Scylla de l’interdiction » ( Nouvelles conférences ) .Entre ces deux extrêmes, il y a place pour une voie éducative médiane, une voie du milieu, qui vise l’appareillage de la pulsion à la culture.

Ces mouvements extrêmes en éducation sont guidés en sous-mains, comme l’a montré Michel Foucault ( Les anormaux , cours au Collège de France) par un idéal où la fonction paternelle se résume à une mise au pas des anormaux, que l’anormalité soit jugée en excès ou en défaut, qu’elle soit stigmatisée chez tel ou tel sujet dans un dysfonctionnement physique, un désordre psychique ou une déviance sociale. Dans la fabrication des appareils à mesurer le degré d’anormalité, le discours du maître (le Législateur) et le discours de la science (l’Université) se donnent la main. Inutile de préciser que d’emblée le repérage de l’anormalité, que ce soit sur la base d’un nosographie médicale et universitaire (psychologie, psychiatrie) ou d’un discriminant social (justice, sociologie), produit avant tout une ségrégation du sujet. On a beau jeu alors de penser, une fois qu’on l’a exclus du corps social par la nomination, à procéder à des manœuvres de réinsertion !

L’idéal de la science est d’autant plus prégnant dans le travail éducatif, que le grand Autre apparaît comme manquant. On assiste à un affolement devant ce qui nous échappe et à une prolifération des caricatures paternelles. C’est un véritable retour en arrière. Plus le père défaille, plus on veut jouer au père. Mais le père n’apparaît là que sous le masque féroce du surmoi. C’est souvent l’erreur que commettent les éducateurs dans les rappels de la loi et des limites : ils se prennent pour la loi, ils font la loi, oubliant que ce n’est pas le père qui fait la loi, mais le contraire : la Loi, que la psychanalyse serre au plus près comme loi de la parole et du langage, les autres modalités de loi en découlant, la Loi fait le père.

Dans ce contexte socio-historique où le père décline, il y a peut-être à opérer un changement de cap dans l’éducation spéciale. Si tout sujet est à la fois pris dans la jouissance et en permanence au travail pour la traiter, comment accompagner les sujets que l’on confie aux éducateurs, dans ce traitement singulier ?

Il y a peut-être tout d’abord à faire un pas de coté pour ne pas s’engouffrer tête baissée dans les commandes sociales, à se décaler d’une injonction au redressement.

Le premier travail est de rencontrer le sujet et d’entendre comment lui-même est en traitement de sa jouissance. Il existe un outil très pratique pour faire ce travail, que Freud nous a transmis, c’est le transfert. C’est du lieu de ce qui l’affecte dans la rencontre qu’un éducateur peut entendre comment un autre traite la jouissance. Tout simplement parce que dans son mode de traitement, il va impliquer l’éducateur. Il va lui supposer un savoir et même un savoir-faire sur les emmerdements qui lui tombent dessus. A travers la demande il va introduire de fait l’éducateur comme partenaire de son symptôme. Ce corps étranger, ici supporté dans son propre corps par l’éducateur, c’est d’ailleurs ce qui vient modifier la nature du symptôme. La relation éducative opère sous transfert. La difficulté du coté éducateur, c’est qu’il ne se laisse pas « empéguer », comme on dit dans le Midi, par le transfert, autrement dit qu’il évite de se prendre pour celui qui disposerait de ce savoir que l’autre lui suppose. Le premier travail de l’éducateur c’est donc de traiter lui aussi cette jouissance qui le pousserait à occuper une place de toute puissance. Il n’y a qu’une modalité de traitement : la jouissance se traite par le symbolique. Et de toute façon il y a un reste : tout de la jouissance n’est pas traitable. Il y a chez l’homme, nous avertit Freud, un fond inéducable. Il faut donc à l’éducateur mettre à l’épreuve du symbolique ce qui lui arrive dans la relation. Autrement dit il a à se soumettre lui aussi à la loi du père. Cette loi qui vise le traitement de la jouissance fonctionne dans deux processus : la parole et l’écriture. D’où la nécessité vitale pour les éducateurs de rendre compte (et de se rendre compte) et de répondre de ce qu’ils font, de ce qu’ils vivent, et de ce que les usagers qu’on leur confie leur font vivre dans des lieux, de régulation, de supervision (ou plutôt de super-audition !), des groupes d’analyse de la pratique etc. Force est de constater que tous les établissements ne disposent pas de cette outillage de base dans le traitement de la jouissance des éducateurs. D’où ici et là des passages à l’acte déplorables de la part des équipes éducatives.

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