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Fragments d’analyse

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Serge DIDELET

dimanche 08 octobre 2017

Fragments d’analyse

Une histoire de crème glacée et d’ordinateur portable…

Le 30 octobre 2013 au matin, et pour la 249 éme fois, j’entre tout fier dans le cabinet de Pierre Hattermann – psychanalyste - , avec mon « Chromebook », petit ordinateur portable que je viens d’acquérir. Selon les canons dominants de la mode - encore un coup de l’idéologie - , il est "comme il faut être", non pansu, à la ligne extra-plate, un écran de onze pouces, il démarre en trois secondes, montre en main, il est par conséquent en phase avec cette époque non épique où la plupart des gens se vivent pressés, connectés, branchés, se sentent importants et désirent participer à la folie collective ; pris dans des flux, floués-flués, réduits à des consommateurs béats-morts ; mais ils ne le savent pas…ils ne savent pas grand-chose, il y a peu de gens conscientisés, l’aliénation joue bien son rôle.

 Ce petit portable pèse moins d’un kilogramme, il a une jolie couleur gris argentée...couleur de l’argent-roi. Bon, je suis content de l’avoir, c’est un bon objet, ni plus, ni moins, j’ai envie de le montrer, mais il n’en reste pas moins que - comme à chaque fois - je me sens un peu floué, arnaqué, et cela, par la distorsion décalée entre l’avoir de l’objet réel et ce qu’a représenté pendant quelques jours cet objet-cause-du-désir (l’o.c.d.d. pour faire court, et nommé par le bon Dr Lacan, l’objet @) 1 ), cet objet qui vient obturer le trou du manque à être, un objet qui revêtit pour moi tout au long de la vie, de multiples formes de « semblants ». Pour mémoire, et j'en oublierai, je citerai sans hiérarchie ni diachronie : être pris par l’imaginaire de ses vingt ans et se prendre pour un révolutionnaire vivant dans la conspiration et la clandestinité, certaines femmes de ma vie qui se dérobaient à mes fantasmes d'amour unique, la recherche du cristal parfait caché sur les plus hautes montagnes, la peinture à l'huile – ce feu de paille de deux ans, et ses vingt toiles -, l'écriture de mon mémoire de Master, la poésie, l'alpinisme, devenir directeur de maison de vacances familiales, intégrer l'université à 40 ans, pratiquer les arts martiaux traditionnels et se prendre pour un ninja, apprendre l’italien afin de lire Primo Lévi dans le texte, devenir un ultra-traileur, mon travail d’éducateur dans un foyer d’enfants (où comment l'objet idéal se transformera en objet persécuteur), ma crise mystique de 2005/2006 par laquelle j'ai cru que c’était le Plan du Divin que j’aille travailler avec les enfants du foyer.... (Le tout est d'en sortir, de cet imaginaire, un jour ou l'autre, en deçà de la douleur de la perte...), et puis, il y a eu la psychanalyse, qui n'est pas un "feu de paille", cela dure depuis 2008....et je suis habité par elle, du H24. C’est seulement la perception de l’analyste qui mute peu à peu, passant du Sujet-supposé-savoir au semblant d’objet@.

Ce désir d’ordinateur étant satisfait, il y a malgré moi un sentiment d’arnaque qui me fait comprendre qu’il va me falloir trouver un nouvel objet-cause-du-désir, un objet qui me fera « causer du désir », qui suscitera du désir en moi, qui me sortira de la quiétude de l’homéostasie. A tous prix : éviter la panne de désir qui inaugure mauvaiserie et mélancolie, ces maladies mortelles du Moi.

Cela me propulse un an en arrière, en 2012, où, assujetti et obsédé par des signifiants tournant en boucle, ou plutôt des chaînes de signifiants, peuplant mes longues heures d’insomnie, voire polluant les rares quart d'heures de sommeil; au lever, un matin très tôt, je réagis, comme si ma conduite dès le réveil était dictée, me libérant de ces délires oniriques, par un acte dans le réel à grande portée symbolique: je crée un blog sur internet, c’est à dire une vitrine narcissique, un lieu d'où je peux dire: "j'existe". Encore de l’imaginaire à l’état brut, mais cette fois, au service du symbolique, puisqu’il s’agit de publier mes textes, et non des photos et des vidéos.

Le désir est satisfait, j’édite mon premier texte, et il peut être lu dans le monde entier. C’est grisant. Du coup, je me sens mieux, mais avec toujours cette impression que "c'est ça, mais pas tout à fait ça", ce n’est pas tout à fait ce que je désirais...que cela laisse donc à désirer , et c’est bien ce qui compte, cette propension au désir, c’est un effet du vivant.

L’objet-cause-du-désir revêt régulièrement la forme d’un texte sur lequel je travaille, parfois plusieurs jours de suite. Je le peaufine, je le désire parfait, comme un “grand œuvre” maçonnique, épuré comme le fil d’un sabre japonais. Alors, j’y reviens sans cesse, tordant la syntaxe, corrigeant, coupant, copiant, collant, métaphorisant, c’est comme une fièvre, elle ne cesse qu’au moment où je décrète – et toujours à regret - que le texte est achevé, parce qu’il ne sera jamais le texte parfait, pierre philosophale ou Graal. En outre, il faut bien que cette jouissance s'apaise et se taise, afin d'éviter la surchauffe psychique. Alors l’objet-texte est envoyé à des petits autres, alter ego et compagnons de route, lesquels, par leur silence - parfois, ils ne me répondent pas, et par ce silence énigmatique et de ce fait, dénient mon existence, enfin, c'est de cette façon imaginaire que je le vis -. Ils incarnent alors un Autre qui peut sembler menaçant, un Autre qui m'ignore, "qui ne me calcule pas", comme l'énoncent si joliment les jeunes. Mais l'envoi par internet m'apaise, mon désir s’est dégonflé, tout en sachant qu’il va me falloir retrouver un nouvel objet @, que sans nouvel objet, je vais être confronté au manque, car dans ma vie, je n'ai jamais manqué de manque, tant je désire, je suis un grand désirant. 

Ce qui compte, c’est le désir et la promesse de jouissance, la forme revêtue par l’objet importe peu, Freud le disait déjà à propos de la pulsion, que le choix de l’objet avait peu d’importance. Si cela concerne la jubilation intellectuelle à construire un texte, il n’en reste pas moins qu’il ne s’agit que d’une pulsion sexuelle sublimée. Au bout du compte, c’est ce qui permet de faire société, ces pulsions sexuelles sublimées, mais je m’égare, j’associe…mais il faut associer, c’est la clé de voute de l’acte analytique. Associer, c’est l’inverse d’être dissocié.

Quant à manquer de manque, ce serait un signe de la psychose : c’est avoir dans la poche l’objet @...je ne manque pas de manque, je suis marqué depuis toujours par le manque à être, je suis un grand désirant, et ce que je désire, c’est un état de toute jouissance, un au-delà du principe de plaisir, un dérèglement de tous les sens (Rimbaud) et – contradiction - de me mettre à l’abri de la souffrance, me tenir éloigné des sources du déplaisir. Cette succession d’investissements psychiques - des motions pulsionnelles-vers des objets en capacité à susciter du désir, me fait penser à un “bricolage” psychique, une tentative, un stratagème afin d’échapper à l’angoisse de la castration (et l’idée du vieillissement de plus en plus omniprésente, en est une des formes) ; et comme le disait métaphoriquement ma jeune mère quand j’étais adolescent : “Il a toujours un trou à boucher ! ”... oui, un trou à boucher, une béance qui appelle le désir. La pulsion qui fait le tour de l’objet @ et retour sur l’érogène. Dans une vie, y a des signifiants qui déterminent, la preuve : ils ressortent 45 ans après, que l’on ne me raconte pas que l’inconscient n’existe pas. Cette énonciation maternelle était refoulée, mais emmagasinée quelque part dans l’appareil psychique, et un jour, par association signifiante, elle surgit, étonnant l’analyste. Pour ne pas qu’il s’ennuie et qu’il s’endorme dans l’écoute flottante, il faut étonner son psychanalyste.

Fils unique à mon grand regret, j’ai vécu une relation plutôt fusionnelle avec ma mère, nous fûmes des complices, en grandissant, je devins malgré moi son confident, nous étions dans la con-fusion, et en accueillant ses confidences, j’avais le sentiment de trahir mon père. Ma mère fut la référence centrale de mon enfance et de mon adolescence, elle était un peu une mère totale, toute puissante, incestuelle - je n’ai pas dit incestueuse - , aimante mais excessive, parfois brutale...verbalement, ou dans certains gestes, vous allez voir. Dans cette histoire du trou à boucher, j’ai l’impression que c'est elle qui veut le boucher, ce trou, et de ce fait, être tout pour moi, être une mère-toute, manifestation d’un désir de la mère tout puissant, qui ignore le nom du père.

A la séance suivante avec Pierre, soit le surlendemain, cela réveilla un autre souvenir, vers la fin de séance : j'ai dix ans, il fait beau, nous allons au marché, c’est jeudi, le jour des enfants. Ma mère aurait bien voulu ce matin-là combler mon manque à être, une mère qui m’offrait un cornet de glace au chocolat, alors que je sanglotais, et que j’étais inconsolable, car j’attendais ce jour-là un cousin, un grand gaillard de vingt ans que j'aimais beaucoup, sans doute pour moi une autre modalité paternelle ; il m’avait promis une longue ballade sur le porte-bagage de son Vélo Solex, mais il vient de prévenir ma mère, il a eu un imprévu, il ne peut pas venir, et moi, qui n’accepte pas la frustration – manque imaginaire d’un objet réel - , je refuse le cornet de glace maternel, et j’aurais bien dit à ma mère :

«  Dis-donc, tu crois que tu vas boucher ma déchirure avec de la crème glacée ? C’est un peu court, madame ma mère ! »

Mais je prends un air encore plus malheureux comme pour lui signifier : désolé, mais même toi tu n'y peux rien ! Et de perpétuer mes sanglots.

Ma mère fut contrariée, se sentit impuissante, et réalisa surtout qu’elle ne pouvait pas être tout pour moi, qu’elle n’était pas l’objet total comblant le manque à être, celui qu’elle croyait être dans les mirages de son imaginaire : Elle jeta avec colère le cornet de glace dans le caniveau. Je le revois, le cornet, la glace marron se répandait avec tristesse sur le bitume, c’est comme si un peu de moi était resté depuis dans ce caniveau.

Serge DIDELET (31/10/2013)

1 A l’instar de Joseph Rouzel, il me semble que l’objet “a” doit être symbolisé autrement que par une lettre. L’@ qui n’est pas une lettre mais un signe est tout à fait adéquat ; car le signe représente quelque chose pour quelqu’un, alors que le signifiant ne représente le sujet que pour un autre signifiant.

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