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L’achèvement de la reproduction

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Martin Pigeon

mardi 16 janvier 2007

Qui suis-je ? J’aurai bien beau vous énumérer les traits qui me définissent, décliner mes titres et fonctions, raconter mon histoire, exposer authentiquement les recoins de mon intimité, je ne parviendrai pas à épingler ce qui me rend singulièrement différent des autres. L’impossibilité de répondre à cette question ne m’empêche pas de me reproduire. Bien au contraire. Cet impossible m’y pousse. Traversé par l’institution commune à tous les hommes – le langage – qui me rend sujet manquant et désirant, j’habite le questionnement. Il me travaille, je le reproduis. S’y trame la subjectivité qui rend vivable la vie.

Pourquoi l’humain se reproduit-il ? Pour s’accomplir et ainsi maintenir vivante la parole. Pour affronter le questionnement qui fait de lui un sujet en proie aux incontournables questions du désir, de l’amour et de la jouissance et ainsi transmettre ses réponses. La reproduction se perpétue parce que ce questionnement est irréductible et ses réponses à incarner.

Se reproduire pour s’accomplir risque fort de prendre une tournure nouvelle aujourd’hui, c’est-à-dire depuis que l’on peut choisir de se reproduire et de quasiment, la science aidant, programmer le moment de la venue du nouveau-né. Ce changement, dont on mesure trop peu les incidences, a commencé dans les années 70 (légalisation de l’avortement et accès généralisé à des moyens de contraception dans la plupart des pays occidentaux) et n’a sans doute pas encore atteint son apogée. Depuis que l’homme occidental « maîtrise » sa reproduction, il fait moins d’enfant, tellement moins qu’il ne renouvelle pas sa population. Pouvoir avoir un enfant quand on le désire, c’est pouvoir désirer de ne pas en avoir. Le sens de l’accomplissement de la reproduction change. Un bref détour sur d’autres questions précisera le teneur de cette transformation.

Que reproduit-on ? Un rejeton, soit le questionnement « qui pousse de nouveau » (selon l’étymologie) et qui s’incarne chez l’enfant. Celui-ci vient se loger au lieu du malentendu des parents qui croient s’unir autour d’un projet commun, comme si le désir de la mère et du père pouvaient pleinement se recouvrir, comme si l’enfant harmonisait le rapport sexuel entre l’homme et la femme. Malentendu salutaire, car il donnera de l’air à l’enfant qui pourra se saisir du questionnement et devenir artisan d’une raison de vivre. De symptôme parental, l’enfant s’élève au rang de sujet et construit, en métaphorisant le malentendu de sa venue au monde, son symptôme. Par la suite, éventuellement, il reproduira… un rejeton. En écho à la célèbre formule du poète Wordsworth, le malentendu est le père de l’homme.

Où se reproduit-on ? Dans le monde. Un monde peuplé d’altérités – le corps en premier lieu. Par le langage et ses agents (la famille, les instances sociales, la culture…), l’humain parvient à s’y retrouver et à tracer son chemin à travers les liens et les ruptures de sa vie. Toutefois, jamais l’altérité ne sera tout à fait réduite. Malgré la science, la mythologie et la religion, une part du monde, toujours, lui résistera. Des questions demeureront sans réponse. La limite du langage pousse à la création, la limite de l’humain pousse à la procréation.

Comment se reproduit-on ? Si un rapport sexuel ou une assistance médicale demeure nécessaire pour produire de la chair humaine, ça ne suffit pas pour engendrer du sujet. Sans fiction, l’homme meurt. Sans un montage de fiction collectivement partagé, pas de reproduction humaine. Impérativement, l’humain doit, pour habiter le monde, être confronté à l’insondable vérité de l’origine – d’où vient-il ? Se coltiner à cette question l’éloignera de cette croyance folle qu’il vient de lui-même, qu’il s’auto-construit. La reproduction humaine n’est subjectivement et socialement viable que si elle est traversée par un discours qui fait obstacle au fantasme de l’individu auto-fondé.

* *

Aujourd’hui, vivre sa vie semble être une tâche de plus en plus ardue, voire, pour certains, insurmontable ! On pourrait s’en étonner. Jamais les conditions de vie matérielles, en Occident pour le moins, n’ont été aussi faciles. Jamais les possibilités qui s’offrent à l’homme dans la conduite de sa vie n’ont été aussi grandes. Jamais la connaissance ne lui a été aussi accessible. Jamais ne s’est-on autant préoccupé de l’égalité entre les humains. L’homme d’aujourd’hui est libre comme jamais de mener sa vie comme il l’entend. Ces « progrès » contrastent toutefois avec le sentiment de désarroi, de vide, de déroute, de solitude, de déshumanisation qui affectent de plus en plus nos contemporains, plus particulièrement les jeunes (les moins de 35 ans, pour reprendre la référence des années 70). Nous baignons actuellement dans l’hypermodernité, soit l’excès des principes fondateurs de la modernité qui deviennent en contradiction avec eux-mêmes. Par exemple, le « contrat social », qui proposait une nouvelle modalité de vivre-ensemble, se transforme de plus en plus en contractualisation du lien social où chacun contracte selon ses intérêts des liens qu’il pourra rompre dès qu’il jugera que l’autre lui porte préjudice. Comment, dans un champ social où domine la privatisation des individus, faire lien social ? Les discours hypermodernes croient possible de subordonner la nécessité d’en passer par l’Autre pour s’inscrire dans l’insondable questionnement à un idéal de liberté et d’autonomie qui rend accessoire l’appui sur l’Autre. Cet idéal a l’inconvénient de modifier les conditions de déploiement de la subjectivité et de produire des ravages dont témoignent l’actualité et la clinique quotidiennes, plus spécifiquement, encore une fois, chez les jeunes. Comment, dans ce contexte, la reproduction humaine peut-elle favoriser l’engendrement du sujet ?

Des conditions d’égalité et de liberté n’occultant pas le manque irréductible de l’humain, n’empêchant pas le questionnement, ne faisant pas l’économie du détour par l’Autre (pour s’en émanciper par la suite), ne ravalant pas la fonction structurante de la fiction, ne sont pas impensables et impossibles. Force est de constater, toutefois, que ce n’est pas ce que traduisent actuellement les discours ambiants.

Quatre conditions, principalement, ont contribué à l’hypermodernité : la sortie de la religion, la science moderne, le libéralisme politique et la mondialisation de l’économie. Son avènement – le moment où son idéologie commence à pénétrer les discours ambiants – se trouve associé aux modifications des conditions de la reproduction. On retrouve, dans cette « maîtrise » de la reproduction, les quatre conditions de l’hypermodernité : le passage de l’hétéronomie à l’autonomie (propre à la sortie de la religion) rend possible que « moi seul puisse décider d’avoir un enfant » ; la science rend possible la contraception efficace ; l’autorité de la liberté rend possible la légalisation de l’avortement ; finalement, même si les naissances sont moins nombreuses, bébés, enfants et adolescents n’ont jamais constitué d’aussi bons consommateurs. Ce qui est important de souligner ici, c’est que ces considérations historiques viennent transformer la mise en forme de la subjectivité en affectant l’intimité de chaque humain. Elles facilitent l’actualisation de fantasmes, par exemple cette « maîtrise » de la reproduction et son corollaire, la toute-puissance supposée du désir d’enfant. Ces fantasmes ne sont pas nouveaux, c’est plutôt l’effritement de ce qui limite leur actualisation qui l’est. Le problème qui en découle est double. D’une part, on assiste, paradoxalement, à une dévalorisation du désir, car l’impossible du fantasme relançait le désir. D’autre part, la jouissance (la supposition d’un comblement total du manque, pourtant irréductible à l’humain) fait loi, s’élève au rang d’une injonction sociale. On peut alors se demander si la reproduction ne tend pas à répondre à cette loi.

Dans l’idéologie hypermoderne, à l’intérieur de laquelle naissent maintenant les enfants, l’altérité tend à devenir contingente, sauf peut-être pour la mort qui demeure, encore, inéluctable. Dans le monde hypermoderne, le langage est tout-puissant. Il symbolise tout, sans reste – le reste qui résiste sera virtuellement traité. Il dit la vérité sur tout, toute la vérité. Il dit si tel homme est le père de tel enfant. Il mesure tout. Il prédit tout, par exemple les caractéristiques futures du bébé in vitro (on en oublie la « marge d’erreur »). Si tout peut être réduit à un trait signifiant, à un chiffre, pourquoi le jugement et la métaphore auraient-ils encore leur raison d’être ? Heureusement, entre cette idéologie et l’épreuve des faits, il y a et aura toujours un écart. Mais cet écart est aujourd’hui vécu comme traumatique ou encore comme une atteinte aux droits ! Plus cet écart se manifeste, plus l’hypermodernité carbure. Ainsi, devant l’échec du désir d’avoir un enfant quand je le veux (stérilité), la science se met au travail. Comme antidote au traumatisme de la vie, la transparence. La toutalisation du monde s’offre à nous ! Le savoir transparent : tout peut se savoir; le savoir est accessible à tous, sans trop d’efforts préférablement. L’humain transparent : il ne serait plus étranger à lui-même. Et si une zone d’ombre surgissait, ce ne pourrait être qu’accidentel, dans ce cas une technique ou une loi veillera à y remédier. Le parent, transparent, attend donc la même transparence chez son rejeton. Comme si de vouloir un enfant (individu-transparent-auto-fondé) quand je le veux faisait naître un enfant qui telle une graine avait en lui tout ce qu’il faut pour s’achever. Il n’aurait qu’à se retrouver dans un terreau sécuritaire répondant à ses besoins, être arrosé avec du désir et ensoleillé avec de l’amour pour qu’il s’élève. Le bébé naît humain, il n’a plus, croit-on, à le devenir. Plus nécessaire d’imposer des conditions d’humanisation, il n’y a qu’à accompagner le petit d’homme et à lui offrir un environnement favorable – le désarroi qui gagne de plus en plus de parents, d’enfants et de professeurs montre toutefois que c’est loin d’être suffisant; la fleur se fane ! C’est l’État (figure actuellement dominante de l’Autre) qui doit assurer cet environnement favorable. D’où les incessantes demandes qui lui sont adressées pour corriger la situation vécue comme un sentiment d’injustice. Il serait injuste de devoir nous confronter à l’altérité, nous qui sommes supposés être égaux devant l’Autre et libres de nous en passer ! Pourquoi devrais-je, pris dans un conflit, devoir en prendre acte et y prendre position ? Un médiateur, une réglementation, un psychologue, un juge… devrait venir me sortir de ce pétrin que je n’ai pas demandé et dont je ne suis que la « victime ».

On se reproduit aujourd’hui pour avoir un enfant qui est d’avance un individu auto-fondé. Pas étonnant que le parent hypermoderne se sente si vite désemparé devant son enfant qui fait objection à son auto-construction attendue et qui lui demande de limiter sa réponse à l’injonction de jouissance. Ce n’est pas que le parent se « narcissise » par son enfant (du moins, pas plus aujourd’hui qu’hier), mais qu’il cherche par lui à s’achever et à en finir avec cette incomplétude qui le divise. La filiation risque d’en subir directement le contrecoup car la suite des générations impose l’idée d’un au-delà inachevable. L’enfant qui accomplit l’achèvement fait rupture généalogique et s’enferme dans une immanence. Une liberté qui enferme formulerait bien le sentiment qui en habite plusieurs, embarrassés qu’ils sont devant les choix qu’autorise la liberté, incompétents qu’ils se sentent devant l’autonomie qu’ils devraient normalement avoir acquise.

Qu’advient-il de cet humain achevant sa mère ou son père ? Doit-on s’étonner des enfants hyperactifs, des adolescents suicidaires, des jeunes adultes désarmés dans leur vie amoureuse, de la dépression épidémique, de l’angoisse quasi généralisée ? Ne s’agit-il pas de variantes autour d’un même thème : le retour, subjectivement violent, du démenti de l’état foncièrement inachevé de l’humain. Scientisme, psychologisme, sociologisme, « pédagogisme » et autres pseudo-savoirs complets omniprésents dans notre champ social, prétendant clouer le bec au questionnement humain, constituent des armes de destruction massive de la subjectivité humaine dont l’enjeu est au cœur de la reproduction. Celle-ci , devenue une affaire privée étatiquement assistée, ne risque-t-elle pas de rendre les enfants orphelins du questionnement ?

Décembre 2006

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