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LA TELECOMMANDE EDUCATIVE

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Eric JACQUOT

lundi 21 décembre 2015

LA TELECOMMANDE EDUCATIVE

Salim est un adolescent de 17 ans. Il a un physique d’adulte et pratique la boxe américaine ce qui ne l’empêche pas de continuer à « s’entrainer » en dehors de toute éthique sportive auprès de ses pairs de placement et des adultes qu’il rencontre au quotidien.

Il vient d’une grande métropole où il a déjà une réputation légitime de petit caïd. Il vend de la drogue et il revient parfois dans notre foyer avec ce qu’il appelle son argent de poche et qui correspond  presque à la moitié de mon salaire de pré-stagiaire.

A l’époque je ne travaillais pas encore au LVA La Bergeronnette et je commençais à apprendre le métier de l’impossible. Je faisais mes classes.

Pour vous mettre dans le contexte, je vais vous raconter mon premier jour de travail.

Après un entretien d’une heure et demie avec le directeur, un chef de service, le psychiatre de l’établissement, mon chien Snoopy et un sandwich dépassant de la poche de ma veste.

On m’a embauché sans autre forme de procès !

Un futur collègue éducateur qui m’avait croisé ce jour-là dans le couloir des bureaux n’en revient toujours pas, il m’avait pris pour une espèce de mendiant qui avec son chien cherchait une petite pièce. Patrice, j’ai beaucoup appris de toi par la suite et je t’en remercie.

Je devais commencer le jour même pour la prise de service de 17h à 22h.

Dans le travail social, on bosse dans ce qu’ils appellent les «coupures» c’est une forme d’organisation du travail où l’on vous saigne en toute légalité ! On vous coupe la vie en deux ou en trois et vous devez passer d’un endroit à l’autre comme si de rien n’était.

Une super école, en fait, c’est important ce genre d’endroit pour savoir ce qui est de l’ordre des possibles et découvrir l’impossible.

L’unité de vie se situait en plein centre-ville dans un grand appartement, loué par l’association employeur.

Personne ne m’attend ce jour-là, sur mon nouveau lieu de travail. Ni les jeunes âgés entre 16 et 19 ans, ni mes collègues, ne sont prévenus de mon arrivée. Présentations faites, ma collègue diplômée est contente d’avoir le renfort tellement attendu.

Elle aurait espéré un type avec de l’expérience et diplômé mais elle va voir dit-elle d’un ton sec. Elle me fait découvrir l’appartement. Bureau des zéducs, cuisine, salon, les chambres…

L’endroit est correct et j’observe du coin de l’œil, l’agitation de chacun. Ma collègue me donne quelques consignes et recommandations lapidaires sur ce que l’on attend de moi puis part en cuisine confectionner le repas avec l’un des ados. C’est urgent car c’est une démarche éducative.

Je suis seul dans le salon au milieu de 6 ou 7 ados. Pour le nombre total du groupe, je n’ai pas plus d’info.

Je me sens comme balancé dans la vie des autres sans en avoir les codes de fonctionnement.

J’essaie de faire connaissance, de m’intéresser, de savoir où j’ai atterri !

La sonnette tintinnabule. Quelqu’un arrive, je me lève pour ouvrir puisque personne d’autre ne le fait.

Un grand gaillard entre sans me dire bonjour et interpelle ses colocataires « c’est qui ce bouffon ? ». A vrai dire au-delà de l’interjection argotique, je trouve qu’il n’a pas forcément tort. Je n’ai pas été annoncé et j’arrive comme un cheveu sur la soupe qui semblait se préparer. Et cette colocation n’a rien à  voir avec l’idée que j’ai d’une auberge espagnole, je dois m’en faire une raison !

Je me présente donc comme le nouvel éduc du groupe, c’est ça qu’on m’a laissé croire lors de mon  entretien d’embauche et je n’ai pas dit pré-stagiaire, histoire de ne pas me faire trop sous évaluer ou plutôt pour avoir un semblant de prestance !

Je viens remplacer Godot, un éduc qui est parti déjà depuis plus de 3 semaines.

Le grand gaillard derrière la porte, c’était Salim et il me présente donc immédiatement ses lettres de noblesse, catalogue redoutable de faits de délinquance et autres exploits connus apparemment de tous, lui donnant un sentiment de toute-puissance.

Il jouissait de la bouche et j’étais scotché si près que je le sentais de l’intérieur et cela ne sentait pas très bon cette histoire. Ce n’est pas qu’il avait mauvaise haleine, mais c’était plutôt le peu de distance qu’il mettait pour m’envoyer en forme de postillons son curriculum vitae. J’avais sur le visage de quoi faire un prélèvement ADN qui permettrait de faire inculper au moins 5 coupables et 10 faux-témoins dans une série de NCIS.

 De sa violence, j’en tremble de l’intérieur, en catimini, histoire de ne rien montrer de ce qui m’habite à ce moment ou plutôt de ce qui m’abime ! Je n’étais pas loin d’être im-pressionné et je tentais de faire mine comme si de rien….

Je me disais comment peut-on se vanter de cela, je n’étais pas préparé à ce que j’entendais...

Peter la gueule à un vieux pour lui piquer sa montre, agresser un fonctionnaire de police endimanché se rendant à la messe avec son petit, mettre son poing dans la gueule d’un éduc, tirer le frein à main de la bagnole de service sur l’autoroute lancée à 130 kms à l’heure, transpercer la joue d’une éducatrice d’un seul coup de poing, une de ses dents passant à travers sa joue, renverser toute la table du repas, exploser un mur à coup de poings et de pieds, casser 60 vitres en une journée de la maison-mère qui l’accueille… La liste était plus longue que je ne l’écris et j’ai pu par la suite vérifier que tout était vrai, même ce qu’il avait oublié de me dire !

Ce soir-là, je n’ai pas vu ma collègue, elle est restée « occupée » dans la cuisine jusqu’à 22 heures. Je n’ai même pas pu avoir le temps de prendre de ses nouvelles, ni lui dire dans quel embarras je me trouvais. Les 10 mètres qui séparaient le salon de la cuisine ressemblaient pour moi à un véritable parcours du combattant. Un espace qui m’apparaissait infranchissable, tellement j’étais sollicité dans le salon.

Pourtant point de repas n’a vu le jour, aucune autre consigne, les uns sortant en ville et les autres rentrant à leur gré.

Je n’avais ni la force ni la légitimité pour interdire quoique ce soit, en même temps, je ne savais pas ce qui était interdit. J’ai donc régulé l’humeur des uns et surtout celle de ceux qui restaient ou repassaient à l’appart avec d’autres jeunes, d’autres groupes à l’air pas tibulaires mais presque.

Je me sentais seul en milieu hostile. Il me fallait improviser.

Je suis intervenu sur quelques débuts de bagarres entre eux pour une manette de console de jeux. J’ai fait comme j’ai pu avec ce qui était de l’ordre de mon bagage personnel et c’était du genre attaché-case d’un petit représentant qui vendait du vide !

J’étais à l’agonie, mon savoir-faire et mon savoir-être étaient à leurs limites.

J’étais seul face à un monde que je ne connaissais pas et que je n’avais jamais même soupçonné d’exister. Autant dire que j’étais sur la planète Mars. J’étais un étranger, un intrus… j’étais à la fois, illégitime, atopique et atypique.

A un moment Salim s’est mis à allumer un feu sur le parquet de bois de la salle à manger, histoire d’après lui de mieux allumer sa cigarette.

A l’époque pas encore de loi Evin et si cela avait été le cas, j’aurais peut-être timidement écrit au ministre pour qu’il me dise comment faire pour appliquer sa loi !

Salim venait me défier et les autres rigolaient à plein poumons de ce qui allait se passer. La jouissance montait. Il me fallait atterrir au plus vite.

Ni une, ni deux, je saute à pieds joints sur le début du brasier pour l’éteindre. Là, c’est plus le danger d’un feu total de l’immeuble qui m’a fait réagir plutôt que l’éducateur que je n’étais pas encore.

Salim me prend donc a parti « t’es qui toi bouffon, qu’est-ce que tu veux fils de pute ? ». C’était chaud, très chaud les marrons.

En même temps, il me pousse en arrière avec sa main et je recule sans savoir quoi vraiment faire. Les autres jubilent, il va l’éclater cet éducateur de merde et je ne suis  pas loin de leur faire confiance, vu la tournure des événements.

Ma collègue qui doit entendre tout ce brouhaha reste enfermée dans la cuisine, je suis seul face à Salim et finalement face à tous.

Mon transport arrière à force de reculades se termine dans le canapé.

Terminus tout le monde descend enfin bref il n’y a que moi à cet arrêt au port de mes convictions.

Par la force de ses projections, je me suis retrouvé assis en me demandant ce que je devais faire.

Je venais à peine d’être embauché, c’était mon premier jour et me faire éclater par un gamin de 17 ans aurait sûrement signé la fin de mon contrat.

Si je me lève et je me défends dans ce qui ne manquera pas de ressembler à une bagarre, je me dis que la direction n’oubliera pas de faire valoir mon inaptitude à savoir gérer un conflit et se séparera de moi sans aucune difficulté.

 En même temps, je ne dis pas que lors de l’entretien, ils aient caché la difficulté de la mission mais ils n’avaient pas les mots pour le dire. Il y a le langage du front et celui de l’arrière !

Il me faut réfléchir vite fait bien fait ! Les secondes me sont comptées. Je mords dans un bout de mon sandwich tordu et mou encore coincé dans la poche de ma veste comme dans un réflexe de survie. Je m’aperçois alors que je n’ai alors pas eu encore le temps de quitter ma veste. Je ne suis pas encore d’ici…

Et puis je ne sais pas d’où m’est venue cette idée, en une fraction de seconde car je sentais que j’allais prendre un pain qui n’avait rien à voir avec l’onctuosité fantasmée de mon sandwich.

« Arrêtes Salim, c’est quoi ce que tu as à l’œil, ce n’est pas une infection ce truc ? ». Salim a effectivement un petit début d’orgelet à l’œil gauche, il le sait et ce que je ne savais pas, c’est qu’il était aussi du genre hypocondriaque et quand on parle de sa santé tout de suite il passe dans un autre registre, le ton change, il redevient enfant et je dois ouvrir la boite à pharmacie d’après lui de toute urgence pour trouver le remède miracle avant qu’il ne meurt de son œil.

Par chance, je trouve un tube de pommade prévu à cet effet mais dont la date est un peu dépassée. Je ne lui dis pas sinon je sens bien que tout va repartir à zéro. J’espère qu’aucun contrôleur ne me lira mais je suis tranquille, ils ne jurent que par Excel ces gens-là.

Je lui mets donc délicatement de la pommade sur la paupière en évitant dans une tentative précise, son œil. Je lui dis de ne surtout pas bouger et en même temps je m’aperçois que je tremble et que j’essaie de le dissimuler. Salim en fin observateur me le fait remarquer. «O bouffon, t’arrêtes de trembler».

Il a peur pour son œil, normal car je tremble et que c’est à cause de lui et il sait comment il peut faire peur, il en a des tonnes à raconter à ce sujet.

Je fais pourtant très attention comme une mère suffisamment bonne mais sa confiance à des limites et il ne faut surtout pas parler de sa mère. Je lui explique donc que cette histoire ne m’a pas laissé insensible et que cela m’aurait embêté de me cogner avec un mec que je n’avais pas encore eu l’honneur de connaître. Il est étonné qu’en tant qu’éduc, je puisse lui dire cela. En même temps, il ne le sait pas, je ne suis pas éduc. C’est mon premier jour de taf !

D’habitude et d’après lui les zéducs se laissent faire, ils n’ont pas le droit de répondre sinon ils    prennent un avertissement. Il me cite les noms de deux ou trois dans ce cas-là sauf l’instit rajoute-t-il, lui ce n’est pas un éduc !

Il m’explique alors que c’était pour rigoler, histoire de faire connaissance.

Je tente de lui raconter qu’il y d’autres moyens mais bon il n’est pas plus réceptif que ça, à ce que je lui dis, je n’insiste pas. Il est dans une sorte de compulsion de répétition dont je ne maitrise pas encore la traduction. Sauver mon moi-peau n’est pas loin d’être à ce moment mon unique souci.

Le lendemain, je file à la pharmacie et avec mes propres deniers, j’achète un tube de pommade que je lui offre avant qu’il ne parte à l’école.

Salim sait que je ne suis pas de service, ce geste le touche et il me le dit.

Je ne sais pas encore si je vais reprendre le boulot ce midi.

Hier soir en rentrant chez moi, ma femme m’a demandé comment s’était passé cette première journée de travail comme cela se fait quand on embauche dans un nouveau boulot. Je ne savais pas quoi lui dire, j’étais sidéré, assis là encore dans un canapé. Les mots de la normalité ne pouvaient résumer ce que j’avais vécu. J’étais en manque de mots. Elle ne me comprenait pas quand je tentais de dire l’indicible. Les mots étaient manquants : impossible de symboliser le réel. Je bégayais, mélangeais, confusionnais, j’étais inaudible. J’avais les mots qui se mordaient la langue maternelle. Ma mère ne m’avait jamais appris ce langage ordurier et toute sa violence procurative.

Je ne savais pas si je pouvais y retourner le lendemain, je lui disais et je sentais bien chez elle à mon égard, une certaine défiance du genre, a-t-il vraiment envie de travailler ? Je concluais alors mon 3 ème   mois de chômage.

Le doute était partout et comme je l’ai écrit, je doutais de ma capacité à pouvoir y retourner.

L’épisode du feu, du canapé, de ma collègue présente-absente, de mon épouse en attente d’une rentrée d’argent venait me mettre dans une ébullition qui n’avait rien de bien rassurante.

Et puis il y avait ce Salim, ce grand costaud aux pieds d’argile qui m’avait fait peur et qui m’avait aussi touché autrement d’une certaine manière. Capable de passer d’une ultra violence à une forme de connivence sociale ou éducative pour peu qu’on puisse s’occuper de ses petits bobos.

J’avais su faire la part des choses et au-delà de ma colère, de ma peur m’occuper de lui comme d’un tout petit au final.

J’avais envie d’en savoir plus, d’abord égoïstement pour ma propre expérience et puis aussi de savoir oui ou non, ce qui aurait pu faire de moi un vrai éduc.

Je ne savais rien de ce boulot et personne ne m’avait rien dit à ce sujet.

On m’avait embauché, c’était tout et j’y suis donc retourné ! J’avais un vrai boulot…

Bon OK je me suis un peu forcé, oui quand même au final, pas mal ! J’avais pas mal à ma mère mais mal surtout à moi-même en y retournant.

Le deuxième jour et les jours suivants furent difficiles mais bien moins que mon baptême du feu. Je commençais à trouver mes repères dans l’hyperactivité du groupe de jeunes et le mal-être professionnel de mes collègues. Une quinzaine d’arrêt de travail en même temps parmi le personnel, c’est ce qui se racontait dans la boite…

J’avais décidé de ne rien lâcher avec Salim et je m’interposais pour qu’il ne fasse pas sa loi. Bon pour cela, j’ai mis les formes en m’occupant entre autres de sa petite santé dans son versant psychosomatique.

Par la suite plus en confiance dans notre relation équitable, je le faisais parfois se lever de son lit dès potrons minet sans ménagement et cela ne se passait finalement pas si mal. Salim refusait tous les matins de se lever et à vrai dire, je me demandais s’il n’avait pas raison mais ça je ne lui disais pas mais il devait le sentir.

Pour le lever avec lui tout le monde était en difficulté. Il  fallait si reprendre au moins à 10  fois

Je me souviens d’une anecdote, est-elle d’ailleurs à ranger au registre de l’anecdote ? Cette histoire est inscrite dans le marbre institutionnel et on me l’a racontée à plusieurs reprises.

Un matin, un collègue ne pouvant lever Salim, fatigué et exaspéré, était allé voir le chef de service à 9h. Ils s’étaient alors rendus ensemble sur place. Le chef de service avait l’idée de montrer au collègue, comment il fallait faire en bon professionnel.

Le chef s’était retrouvé au final avec un pistolet collé contre son cou en s’entendant dire « c’est pas l’heure ».

Le pistolet était factice mais l’effet lui non !

Et le gosse est resté couché, ce jour-là… Jusqu’à l’arrivée de la maréchaussée.

En même temps dans ma pratique au quotidien avec Salim, je tentais de rester juste quand ce n’était pas lui qui était à l’origine de l’embrouille, je le défendais.

Le fait que je puisse le défendre, lui le mauvais objet de toutes les projections groupales venait l’interpeller sans vécu de persécution. Je ne lui laissais pas la place de se poser en victime de l’institution. J’étais là pour lui quand cela semblait nécessaire et  j’étais moi aussi membre de cette institution  qu’il  détestait.

Je me comportais comme une espèce d’avocat qui dans une forme de symbolisation lui évitait un passage à l’acte et j’étais très souvent au prétoire éducatif pour tenter de délier le faux du vrai de ce qu’il mettait en image de lui si souvent à son insu. Les résultats étaient plus qu’aléatoires, Salim finissait toujours par en éclater au moins un, dans la journée.

Petit à petit la confiance était de mise. Il n’y avait rien de certain mais il y avait moins d’incertitude entre nous-deux. On se parlait du regard et c’était aussi fort que des mots qu’il n’aurait pas forcément compris ou admis.

Salim, je l’avais dans les tripes et il l’avait compris.

Ce gamin, il m’habitait et pourtant nous n’avions absolument rien de commun. J’étais aux antipodes de ce qu’il donnait à voir de lui.

Quand j’ai eu enfin droit d’assister au groupe d’analyse de la pratique, j’ai mis au travail cette relation et cela n’a jamais été simple ni pour mes collègues institutionnels, ni pour moi-même. D’autant que lors de ces réunions, certains passaient leur temps à être dans la plainte contre la direction. Alors qu’un pré-stagiaire vienne à parler de sa relation avec un ado confié cela n’était pas à mettre à l’ordre du jour de leurs âmes en peine. Pourtant c’était une évidence, j’avais besoin de cet espace de parole pour tenter d’améliorer ma pratique. Je n’avais  aucune formation et je cherchais celle de mes collègues sans vraiment la recevoir.

Je me souviens d’un autre jour où j’avais convoqué une réunion avec l’équipe, le chef de service et un instituteur spécialisé qui se battait presque tous les jours avec Salim.

Ceci afin de trouver d’autres solutions et de faire reconnaitre à mon collègue de l’éducation nationale qu’il était complètement hors cadre et que ce n’était pas en lui cassant la gueule qu’on résoudrait le « problème Salim ». Cela même si la direction semblait fermer les yeux au regard de son investissement personnel dans le projet d’établissement et qui n’était naturellement pas rémunéré par son employeur. Cet instit, il donnait beaucoup de son temps personnel aux projets et aux sujets même si quelques fois, c’était dans la démesure.

Ce jour-là, l’instit qui est devenu aussi mon ami avec le temps avait fondu en larmes et j’étais mal, loin d’avoir prévu un tel scénario. Je ne voulais pas lui faire mal, c’était pour moi, juste une réunion de travail comme on en parlait dans la boite,  une réunion où l’on pouvait tout se dire, j’avais entendu qu’on pouvait tout se dire, alors ce jour-là, je faisais comme !

Mon pote Sylvain, l’instit disait qu’il avait un passé de violence lié à son père et qu’il se rendait compte que parfois il se laissait emporter avec Salim qui lui renvoyait des trucs… de l’ordre du transfert.

Cet instant public et impudique qui dans un deuxième temps s’est passé avec Salim a permis par la suite de réguler leur relation sans les violences habituelles.

Enfin ils se comprenaient ? Ils étaient peut-être les deux faces d’une même pièce ?

Salim ne connaissait son instit que par la violence de leur relation et là, il avait vu un homme en face de lui et comme lui pris par ses propres démons.

Se lever, le matin devint par la suite pour Salim, plus facile. Quel rapport ? Je n’en sais rien mais voilà, je l’écris.

Mon collègue instituteur m’a ensuite beaucoup remercié pour ce que j’avais pu dire lors de cette réunion, je n’avais pourtant pas été tendre en reflétant la réalité de ce qui se passait. Il m’a dit que cela l’avait touché au point de revoir son fonctionnement. Quant à moi en tant que pré-stagiaire je me demandais si j’avais été à ma place, aucun de mes collègues n’avaient eu, le courage de cette idée auparavant ! Je me disais  dans ce boulot qu’est-ce que mes mots vont faire de moi ?

Salim lui ne m’en a rien dit mais depuis ce jour-là, j’ai senti qu’il ne me regardait plus de la même façon, j’avais le droit à ce qui représentait pour lui une forme de respect « Jako c’est un sacré fils de pute mais c’est de la balle quand même ».

Salim continuait pourtant à terroriser tout ce qui se trouvait sur son passage, éducateurs techniques, stagiaires, veilleurs de nuits, femmes de ménage…

J’avais remarqué qu’avant de passer à l’acte, il augmentait petit à petit le son de sa voix qui quand elle en était à son maximum de décibels, l’entrainait vers un inévitable passage à l’acte.

Il fallait qu’il conclue et sa voix devenait voie vers une violence incontrôlable.

Un jour, étant spectateur de ce qui se produisait comme d’habitude, j’ai tenté un truc, un bricolage improvisé afin d’éviter un nouveau passage à l’acte. Je crois que j’ai fait cela sans conviction, juste histoire d’essayer encore un improbable nouveau stratagème éducatif…

Salim montait en watt après un veilleur de nuit qui n’était pas non plus lui aussi, blanc de tous soupçons. Ce veilleur faisait régulièrement savoir à qui voulait bien l’entendre et avec un éclat, loin de toute forme de discrétion qu’il ne supportait plus tous ces arabes qui nous faisaient chier et que d’ailleurs les zéducs étaient des cons de gauche car ils les protégeaient… D’après lui, on leur trouvait toujours toutes les excuses et qu’ils allaient finir par nous bouffer et que cela le ferait bien rigoler ! Rien à voir évidemment avec les discours d’aujourd’hui, c’est certain. Ce veilleur de nuit était un précurseur, pas un visionnaire, le pire c’est pour bientôt.

Ce jour-là, je sentais bien que Salim allait lui régler son compte, il en parlait déjà depuis un moment. Alors quand il a commencé à augmenter le volume, prémices d’un futur passage à l’acte genre «  qu’est-ce qu’il y a ? » qu’il répétait de plus en plus fort jusqu’à son éclatement. Je me suis mis alors derrière Salim en faisant mine et en lui expliquant que je touchais un bouton dans son dos pour baisser le son à cause de la fragilité de mes oreilles.

Cela l’a fait se marrer. Salim était étonné qu’à ce moment précis où il se mettait hors de lui que je pense à ma petite santé auditive et par jeu il jouait avec moi.

A mon grand étonnement, cela marchait, quand je tournais le bouton fictif, Salim baissait le son de sa voix jusqu’à être inaudible !

J’essayais l’expérience inverse en lui disant que j’augmentais le son et cela marchait aussi !

Salim, les autres et moi, étions sidérés. Sauf le veilleur de nuit qui lui continuait dans son délire de facho.

Pour Salim, j’avais alors appuyé sur off et il était déjà passé à autre chose !

Un autre jour quand Salim semblait repartir en mode crise, je tentai une expérience à distance. L’expérience du bouton dans le dos je l’avais déjà mainte fois expérimentée avec succès.

Salim me donnait plusieurs fois par jour, l’occasion de m’entrainer. Quand cela ne semblait pas marcher, je simulais un éventuel bug informatique et Salim jubilait d’un sourire éclatant de me voir en galère dans mes réglages de fortune. Je bricolais dans son dos comme un psychanalyste hors les murs.

Il me laissait faire dans une complicité pleine d’humour ou  l’absurde avait sa juste part.

Pour en revenir à cet autre jour, où il partait en mode crise, j’étais environ à une dizaine de mètres de lui et il montait dans les watts après un éduc. Je savais que je ne pouvais pas me précipiter vers lui, on avait nos codes. Me précipiter vers lui pour l’empêcher n’était pas encore de l’ordre du réalisable. Nous avions nos limites tacites.

J’ai alors mimé avoir une télécommande dans ma main en la lui faisant bien voir, je baissais le son où je le remontais à gré quand il disait quelque chose de plus cohérent. Quand il partait en vrille, je tentais toujours de trouver au moins un mot pour augmenter le son et le ramener à une certaine forme d’humanité.

Et cela marchait et je n’en croyais pas mes yeux ! Je jubilais de l’intérieur pour ne pas fâcher les uns et les autres de cette réussite improbable et toute personnelle.

Je n’ai jamais poursuivi plus loin cette expérience avec Salim. J’avais cette télécommande pour l’empêcher de passer à l’acte, je l’utilisais et je ne voulais surtout pas qu’il soit la souris de mon laboratoire d’inexpérience.

J’avais déjà conscience à l’époque qu’il ne fallait pas me mettre « hors sujet».

Je vais tout de même illico déposer le brevet de cette télécommande éducative. Il y sans doute un bizness à se faire ! « Ce n’est pas du bidon, ce n’est pas du bidule et cela stimule les globules » disait mon oncle bonimenteur et marchand forain !

«Un simple portable même HS peut suffire, point besoin de 3G. Un regard, de la confiance et de l’humour. Le prix du stock = zéro euro, validé sans garantie par n’importe quel CAFERUIS».

Comme panneau publicitaire, j’utiliserai comme slogan, une phrase de Jean Oury sur fond bleu «  être proche, ce n’est pas toucher. La plus grande proximité, c’est d’assumer le lointain de l’autre  ».

Je plaisante et comme Salim quand il plaisante, nous l’avons vu plus en avant, je peux parfois paraitre, un peu brutal.

Je n’ai jamais recommencé cette expérience avec un autre enfant, c’était un truc entre nous, entre Salim et moi.

Pour moi ce n’est pas scientifique la clinique, elle a sa propre logique qui tient parfois de l’art brut. Tu vois un bricolage de professionnel non professionnel où l’on s’autorise à faire une connerie à peine réfléchie et à la répéter pour se soigner, soigner l’institution et l’autre. Mais attention, répéter la même chose en espérant un changement, tient parfois de la folie disait  Albert Einstein !

C’était un bricolage singulier non modélisable mais qui laisse entendre que tout reste à inventer, tout est inventable et que rien n’est impossible dans ce métier de l’impossible qui tente de fabriquer de l’humain loin des normes ISO et du DSM.

Il faut ouvrir nos boites à outils et bricoler le quotidien de nos relations en faisant confiance à  nos propres imaginations créatrices. Il faut savoir ne pas savoir, être dans le doute et faire plus confiance en l’intelligence d’une certaine forme apprivoisée de naïveté. Il faut être naïf pour tenter d’éduquer disait sous une autre forme Oncle Sigmund ou être fou pour croire qu’à lui seul, un éduc puisse éduquer un enfant répondait en écho Fernand Deligny !

La normopathie ambiante asphyxie nos printemps cliniques et réfléchir sur nos pratiques va  bientôt se résumer à cocher une case dans un référentiel prémâché par des technocrates ignorant tout, des singularités de nos réalités de terrain.

En période d’état d’urgence clinique, il est urgent de mettre en place une clinique éducative de combat. Il faut résister au dictat du risque zéro.

Je n’ai pas encore cette télécommande ! Et l’important ce n’est pas de la trouver, l’important c’est de chercher. Il nous faut chercher encore et toujours.

Quand on cherche, on réfléchit et c’est bien la moindre des choses que l’on doit aux sujets qui nous sont confiés.

Cela met au boulot dans un boulot qui commande à une recherche de sens.

Chercher ce n’est qu’un prétexte qui ne doit pas laisser tranquille, on n’est pas là pour ça. On n’est pas payé pour être tranquille. « Sort de ce corps Marc Ledoux !!! »

Ne rien faire serait nier le sujet de ce qui au final devrait nous réunir dans ce que l’on pourrait appeler une singularité collective.

J’adore les néologismes, les oxymorons et là je pèse mes mots car je m’en balance pas mal, ce soir à Paris, à la terrasse d’un café avec mon pote Sliman en sirotant une bière de derrière les fagots. Des fagots laissés par une ceinture d’explosifs déposée par d’ignobles lâches mal éduqués...

Si éduquer est impossible comme le suggère entre autres provocations entre ces «lignes » Sigmund, tentons autres choses, tentons l’impensable comme Marc Twain nous y invitait !  «  Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l‘ont fait  ».

Nous sommes Paris, nous sommes Charlie et nous ne sommes pas.

Nous sommes ce que nous ferons de nous.

Indignons-nous !

Soyons clinique…

Eric Jacquot, le  17 décembre 2015

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