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La clinique actuelle

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Joseph Rouzel

lundi 04 avril 2011

La clinique actuelle

J'aimerai jeter un peu en vrac quelques considérations que le terme de « clinique actuelle » m'a inspiré. Tout d'abord pour signaler que le terme de « clinique » ne va pas de soi. Il faut préciser « clinique psychanalytique », car les cognitivo-comportementalistes se disent aussi « cliniciens ».

L'état du monde actuel nous pousse à repenser à nouveaux frais la clinique. Devenu la chose du marché et des appareillages des technosciences, le sujet contemporain s'en trouve modifié. Pensant consommer il se consume et s'épuise dans ce que Lacan nommait les « lathouses » ajoutant que "Le monde est de plus en plus peuplé de lathouses" . Ce sont "des menus objets petit a que vous allez rencontrer en sortant sur le pavé à tous les coins de rue, derrière toutes les vitrines, dans ce foisonnement de ces objets faits pour causer votre désir, pour autant que c'est la science qui nous gouverne".   Dans « lathouse » niche  léthé , l'oubli. Mais si la vérité affecte le sujet, a-léthéia (le non-oubli), si l'oubli est levé, si le caché réapparait, alors vient l'angoisse. L'angoisse est provoquée par le retour dans le réel de l'objet perdu. D’où l’affolement incessant qui nous saisit d’une voracité insatiable devant l’objet consommable, qui à peine capturé se fait monstrueux. Retour du réel escamoté. Lacan dès 1972 avance que le capitalisme forclot la castration ( Le savoir du psychanalyste ).

Pour sa part Marie-Jean Sauret fait le constat suivant: « De profondes mutations affectent la nature du lien social contemporain. Elles touchent aussi bien à sa structure (marché et société de consommation) qu’au type de savoir valorisé (la techno-science) ou disqualifié (ontologies) et aux idéologies qui en découlent (scientisme). Il est donc logique de supposer que puisque le lien social se transforme, il change aussi le fonctionnement psychologique des sujets qui lui sont liés par leur structure : quels stigmates subjectifs témoignent de l’impact des mutations du lien social, quels types de solutions les sujets mettent-ils en œuvre pour maintenir le lien social viable ? »  

Sur le plan sociologique, Pierre Bourdieu avait bien repéré que le néolibéralisme est une machine à casser les collectifs.

Quelles incidences ce qui acte dans cet « actuel » a-t-il sur la clinique analytique?

Je vais essayer de parcourir trois cercles:

E

P

I

C

Mais il y a d'abord un extérieur. L'Éthique . Éthique de la morale sociale et éthique du sujet, qui bien souvent sont en tension. Une réflexion sur la clinique actuelle de la psychanalyse ne peut que prendre son ancrage dans l'éthique, car « il n'est éthique que du bien dire... savoir que de non sens ». Autrement dit il y a lieu de remettre sur le métier, une fois encore, la dialectique entre ces quatre termes: éthique, savoir, bien dire et non-sens. L'éthique dans le Séminaire VII, répond à la question « Ai-je agi conformément à mon désir? » Mais la réponse ne va pas de soi, elle se mesure à l'aune de ce qui me revient dans mon dire, tristesse ou joie. Joie que Lacan, dans Télévision, sous tend du terme de « gay scavoir », qu'il emprunte à Rabelais. Et il précise que «  à l'opposé de la tristesse, il y a le gay sçavoir lequel est, lui, une vertu... » Vertu éthique, donc. C'est de ce point que nous repartirons pour penser à la fois la question du sujet et la question sociale. Il s'agit donc de penser les lignes de force qui traversent ces trois cercles, de l'éthique à la clinique; et de la clinique à l'éthique.

Politique , pas au sens politicien, mais au sens où ce qui se passe dans la cité (la polis des anciens grecs) nous, analystes, ça nous regarde. On assiste à une charge actuelle contre la psychanalyse. Je citerai le Livre noir, l'ouvrage d'Onfray et autres joyeusetés. Et l'amendement Accoyer qui vient d'aboutir au « Décret sur l'usage du titre de psychothérapeute » où, qu'on le veuille ou non, il s'agit bien de noyer la psychanalyse dans le marécage des psychothérapies. Il est temps de relire Freud et de s'inspirer de sa position dans La Laienanalyse , où montant au créneau pour défendre Reik accusé d'usage illégal de la médecine, il précise d'emblée que la psychanalyse n'entre pas dans le champ du médical. Quant à ce qu'il en est de vérifier ce qui se passe dans la cure: « La situation analytique n'admet pas de tiers... » Si l' « on veut avoir un aperçu de se qui s'y passe, il faut « … bon gré, mal gré, se contenter de nos dires, que nous rendrons le plus possible dignes de confiance. » Il me semble que sur ce point l'analyste ne saurait se dérober à soutenir dans l'espace social, « ses dires... le plus possible dignes de confiance ». Autrement dit de donner de la voix pour invoquer, en raison, un ailleurs. Car la psychanalyse est toujours ailleurs. A la fois ailleurs que là où on l'attend (au tournant!), mais aussi ailleurs que là où le néoliéralisme entend la loger, à savoir dans les cases des psychothérapies opérant pour mettre au pas des sujets récalcitrants.

Sur le cercle institutionnel on ne peut que noter l'éclatement des écoles, associations et regroupement des psychanalystes. La débandade récente face à la loi sur les psychothérapies justement en est un bon analyseur: il n'y a pas de front commun. Nous sommes incapables d'envisager la psychanalyse comme un pays aux multiples facettes, aux régions contrastées, où l'on parle des dialectes divers, où l'on sert des coutumes complexes et variées, sans trahir l'esprit de la psychanalyse. Heureusement quelques tentatives récentes font ouverture. J'en citerai deux: l'ouvrage qui s'est vu décerner le prix Oedipe il y a 3 ans: Ce qui est opérant dans la cure , a réuni autour de leur pratique singulière de la cure, Lina Balestrière (Ecole Belge de psychanalyse), Jacqueline Godfrind (Société Belge de psychanalyse), Jean Pierre Lebrun (Association Lacanienne Internationale) et Pierre Malengraeau (Ecole de la cause freudienne ). C'est un bel exemple d'ouverture et de dialogue possible. Je citerai également le récent Manifeste pour la psychanalyse auquel ont participé Sophie Aouillé de la Lettre lacanienne, Pierre Bruno de l'APJL, Frank Chaumon, de l'association Pratiques de la folie; Guy Lerès membre de la Lettre lacanienne; Michel Plon, membre du comité de rédaction de la revue Essaim et Erik Porge de la lettre lacanienne. La volonté affirmée des auteurs est bien ce « créer un espace politique pour que l'impact insurrectionnel de la découverte freudienne et de sa refonte lacanienne ne soit pas perdu, mais au contraire revivifié à l'aune des impasses de nos civilisations... »

Ceci dit force est de constater que c'est chose rare. La plupart des associations pratiquent l'entre-soi: on fréquente les analystes de son groupe, on lit les articles et ouvrages des mêmes. J'ai même eu connaissance d'un pratique récente que m'a communiqué une collègue d'une association que je ne nommerai pas: elle est inondée de mails, d'articles etc plus de 15 par jours et certains fort volumineux, qu'elle n'a même pas le temps de tout lire. Je lui ai fait la remarque que cela visait à ce qu'elle ne pense pas à autre chose que ce martelage, quelle n'aille ni lire, ni discuter ailleurs.

Autrement dit nous ne sommes pas pour rien dans ce qui nous arrive. Comment dépasser l'éclatement qui produit une forme larvée de communautarisme? Comment maintenir vivant des collectifs sans écraser les interventions subjectives? etc Autant de questions à rouvrir à nouveaux frais. Il est temps de réagir. Certains s'y sont mis. Je pense notamment à la réflexion fort intéressante qui a accompagné la création de l'APJL sur ses fondements institutionnels.

Pour ma part avec quelques collègues j'ai créé PSF, Psychanalyse sans frontière, que d'aucuns ont aussi énoncé comme Psychanalyses sans fin ou Pas sans Freud... Il s'agit d'une association selon l'article 2 de la loi de 1901 qui autorise un regroupement à partir des bonnes volontés. Il n'y a donc pas de statuts, pas CA, pas d'adhésion etc Il s'agit juste que chacun y mette du sien. Nous entendons jouer l'ouverture vers les autres associations, mais aussi en direction d'autres disciplines telles la philosophie, les mathématiques, l'ethnologie, l'art... et surtout le travail social. La structure collective est réduite à sa portion congrue. Ceci nous permet de voyager léger et n'empêche en rien le travail. Nous avons organisé des journées sur la supervision; édité un ouvrage intitulé Psychanalyse sans frontière auquel ont participé une vingtaine d'analyste (ou pas) qui répondaient à la question: qu'as tu fait de ta cure? Un séminaire fonctionne depuis 6 ans sous le chapeau de PSF, il a pour particularité d'être fréquenté surtout par des travailleurs sociaux, éducateurs, assistants service social, psychologues, enseignants... sensibles à la question analytique.

Passons à la clinique , car on ne saurait penser le cadre de la clinique sans ses englobements politiques et institutionnels et au-delà éthiques.

Il me semble que le monde dans lequel nous vivons nous pousse à repenser le dispositif de la cure. Par exemple la question du paiement , si l'on ne veut pas transformer l'analyse en un gadget pour bourgeois, exige une adaptation au cas par cas. Plus de la moitié de mes patients touchent soit le RSA, soit l'AAH et il est évident que je dois travailler avec eux la façon dont ils peuvent marquer leur désir d'analyse en fonction de leur possibilité. Je viens de recevoir un jeune auquel un analyste qu'il venait de voir avait demandé 80 €. Ce jeune est au chômage... Ce n'est pas sérieux et j'avance même que ce n'est pas l'esprit du travail analytique. Que ceux qui ont plus d'argent paient plus. Les paiements que je reçois s'étalent entre 8 € pour un jeune homme psychotique qui ne dispose que de cette somme et 75 € pour une personne qui par ailleurs a un cabinet de psychologue. Mais je pense que ce jeune homme en proportion paie plus que la psychologue! La psychanalyse participerait ainsi de la justice distributive! Je sais qu'il y en a certains que cela fait grincer des dents, mais, il me semble en agissant ainsi être dans le droit fil de la leçon freudienne, notamment avec la création de La Polyclinique de Berlin, où Karl Abraham, Max Eitingon et quelques autres, à la demande de Freud, réservaient une séance sur 10 non-payée pour leurs patients les plus pauvres.

La question de la parole est aussi à reconsidérer. J'ai souvent l'impression qu'un certains nombre de patients, saturés vraisemblablement par la consommation des objets ou des images, ne savent plus ce que parler veut dire. Là il n'est pas question de jouer les Sphinx, comme me l'a dit récemment un patient. Il faut l'aller chercher la parole, la susciter, la provoquer. Je pense ici à un jeune toxicomane, assez emblématique de ce mouvement de désaffection de la parole, qui remonte ses manches en entrant dans le cabinet et lance juste un « je suis toxicomane », puis plus rien. Juste ce signifiant sous lequel il s'aliène puis une monstration: des trous dans les bras. J'ai pu faire l'ouverture en lui renvoyant un « Et qui est-ce qui vous l'a dit? ». A suivi un moment de vacillation, voire d'effroi, pour ce jeune homme. Quelque chose du sujet s'est réouvert répondant logiquement à mon invitation à repenser sa position subjective. On peut dire que ce sujet tout au long des 4 années où je l'ai accompagné, a déplié en tous sens la question: mais si je ne suis pas toxicomane, alors qui suis-je? L'énigme s'est ainsi remise à circuler. Cette question il a bien fallu aller la chercher et l'étayer tout au long de la cure.

Autre point la question du cadre . Il me semble que le cadre serait à repenser pour être mis au service du patient et non le contraire. Trop d'analystes pratiquent un cadre qui fonctionne comme les lits de Procuste.  

« Dans la Grèce classique, les aèdes contaient qu’un odieux personnage du nom de Procuste attirait les voyageurs dans sa demeure où se trouvaient un grand lit et un petit lit. Il obligeait les petits visiteurs à se coucher dans le grand lit, et les grands à se coucher dans le petit lit ; puis il les étirait, ou leur coupait les membres, afin de les mettre à la dimension de leur couche. Nul n’en réchappait jamais. L’ayant vaincu, Thésée le fit mourir en le soumettant au même supplice. » 

La Gazette du Palais, 30 mars 2002.

Nos maîtres, et au premier chef Freud et Lacan, nous ont enseigné une certaine souplesse dans le maniement du cadre. Par exemple Freud accueille Gustav Mahler le 26 août 1910, à Leyde aux Pays Bas, alors qu'il y passe ses vacances, et il lui propose une promenade dans les rues de la vile. Cette promenade de 4 heure constitue une séance unique dont Freud rend compte dans une lettre à Marie Bonaparte.

Lacan pour sa part ne reculait pas pour inviter certains patients pour une séance dans sa maison de campagne, « La Prévauté », à Guitrancourt. François Weyergans en témoigne. Lacan l'envoyait chercher à la gare par son chauffeur. Weyergans était content: il se disait que Lacan prenait bien soin de sa santé puisqu'il lui faisait prendre l'air, faute de quoi il ne serait pas sorti des miasmes parisiens. Un jour il arrive chez Lacan il lui confie que sur le chemin il a vu des marronniers en fleur.

« En fleur, en fleur » reprend Lacan et il lui dit : « à la semaine prochaine ».

Évidemment ces aménagements du cadre sont extrêmes, et correspondent à des situations particulières. Il ne saurait être question de les singer. Mais il nous poussent à penser le cadre et la technique de la cure de la cure dans toute sa rigueur et sa souplesse, ce qui ne signifie ni rigidité, ni fétichisme. Se souvenir ici que la « teknè clinikè » des premiers médecins grecs, implique un tour de main dans l'art de s'incliner (même étymologie) pour rencontrer le malade là où il souffre, là où la maladie l'a cloué au lit (klinè). Autrement dit: dans le transfert.

Là encore Freud nous est d'une aide précieuse qui déclare d'emblée dans La Technique psychanalytique : « C'est à une longue pratique que je dois les règles techniques exposée ici... J'espère qu'en s'y confrontant les praticiens éviteront bien des efforts inutiles ainsi que certaines omissions, mais je n'hésite pas à ajouter que cette technique est la seule qui me convienne personnellement. Peut-être un autre médecin, d'un tempérament tout à fait différent du mien, peut-il être amené à adopter, à l'égard du malade et de la tache à réaliser, une attitude différente. Ce que je n'oserais contester. »

Enfin, dernier point et c'est ce à quoi nous nous sommes attachés avec PSF, à travers la formation et la supervision d'équipe: comment envisager l'extension de la psychanalyse dans le champ social? Notamment pour notre part, avec Psychasoc (L'institut européen psychanalyse et travail social), qui est un centre de formation continue en direction des travailleurs sociaux, où œuvrent une trentaine de formateurs, analystes ou non, en tout cas référés à la psychanalyse, sans exclusive d'une école ou d'une autre. Là encore je prendrai appui sur la leçon freudienne, notamment dans la préface qu'il écrivit en 1925 à l'ouvrage d'un éducateur, August Aichhorn.

Je résume la position de Freud.

Psychanalyse et travail social, quoi qu'intervenant dans deux champs bien différenciés, visent pourtant le même but, à savoir le traitement de la jouissance, ce que Freud nomme l'Enfant, qui dure tout au long de la vie, et se manifeste dans le rêve, le symptôme et la création artistique. L'éducateur formé (et plus largement le travailleurs social) à la psychanalyse « à même son corps », car ça ne s'apprend ni dans les livres, ni dans les formations, et qui a eu ainsi à ce que Freud nomme l'énigme de l'Enfant, peut s'appuyer sur ce savoir pour exercer son art. L'en empêcher relèverait de la mesquinerie.

Ce qui fait de la formation comme de la supervision, un mode de traitement de la jouissance , dans ses déplacements transférentiels.

Lacan précise que : "Toute formation humaine, affirme Jacques Lacan, a pour fonction, par essence et non par accident, de refréner la jouissance" ( «  Discours de clôture aux Journées sur l’enfance aliénée », in Autres écrits )

Joseph Rouzel, Montpellier le 5 avril 2011

Texte issu des mon intervention à la journée du samedi 2 avril consacrée à « La clinique actuelle » qui s'est tenue à Nîmes à l'initiative de Sylvie Bassot-Svetoslavsky, et où sont intervenus Isabelle Morin, Jean-Pierre Lebrun, Jean-Pierre Thomasset.

Jacques Lacan , L'envers de la psychanalyse, Séminaire XVII , Seuil, 1969

Marie-Jean Sauret, Malaise dans le capitalisme, PUM, 2009

Je ne développe pas plus. Je renvoie à mon texte paru sur le site de Psychasoc: http://www.psychasoc.com/Textes/L-ethique-dans-les-pratiques-sociales.

Sigmund Freud, « Psychanalyse et médecine », in Ma vie et la psychanalyse , Idées Gallimard, 1975.

Psychanalyse sans frontière (Sous le dir. J. Rouzel, Edition numérique), Champ Social, 2010

Sigmund Freud, « Conseils aux médecins sur le traitement analytique » in La technique psychanalytique , PUF, 1985.

Jacques Lacan, Les écrits techniques de Freud, Séminaire I , Seuil, 1975, p.91.

August Aichhorn, Jeunes en souffrance , Champ Social éditions, 2000. Préface de S. Freud.

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