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La peinture sur soi

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Joseph Rouzel

dimanche 04 septembre 2005

1



« Ainsi les effets de la parole, supposés à juste titre être produits par la psychanalyse, ne relèvent pas du langage, mais de ce que Lacan appelle « le réel ». Il en est de même pour le corps, à condition de s’intéresser, non à son image - plane- mais à ses trous, lieux où la jouissance, à l’occasion, trouve une issue, mais dont l’être parlant ne peut rien dire ».

Jean-Jacques Gorog, « Liminaire », Revue de psychanalyse , 2004, n°1.



Qu’est-ce qu’un corps ?



Drôle de question. La réponse ne va pas de soi, ni de soie. Entre un corps d’armée, un cor aux pieds, des pieds au corps, un corpus (qu’et-ce qu’une puce vient faire ici ?), un corps de garde, un cor de chasse, et un corps humain… quel rapport ? Et encore, et encor, et en corps ? Si ce n’est d’en déduire que c’est affaire de mots. Première trouvaille : le corps humain est une production langagière. Mais qu’est ce que l’humain ? L’humain est issu de l’humus - marquons une pose d’humilité – ce qui fait parler Lacan d’ « humus humain ». Quelle est la condition pour qu’il y ait de l’humain ? Souvenons-nous ici d’emblée de cette affirmation à prendre au pied de la lettre (et du corps de la lettre) de Fernand Deligny qui, à 15 jours de sa mort, déclara à un journaliste de l’Humanité, étonné de le trouver en présence d’enfants autistes, près de Ganges, « nous fabriquons de l’humain, et c’est autrement plus difficile que d’organiser une expédition au pôle Nord avec des chiens de traîneaux ». Fabriquer de l’humain ça doit bien avoir à voir avec le fait qu’un humain doit disposer d’un corps. Deuxième trouvaille : l’humain doit disposer d’un corps pour être fabriqué, disons, non seulement hominisé, mais surtout humanisé. Un corps est confié en location à chaque humain. Sans corps c’est très difficile de survivre. Même si depuis belle lurette les inventions technoscientistes produisent des gadgets orthopédiques pour prolonger ce corps et tenter de s’en passer (toutes les formes télé : vision, conférence… ; les portables, Internet etc..) , même si au-delà de la mort certaines formes corporelles fantômes comme des voix ou des images restent rémanentes à l’état de traces dans des machines , mieux vaut disposer d’un corps pour vivre, humainement parlant. La question ici effleurée de la mort signe la fin d’un bail : un jour il faudra rendre le matériel. Quant à la location pour une durée limitée dans le temps, il faut bien considérer qu’elle exige une contre partie sonnante et plutôt trébuchante, à savoir un tribut à payer, un gage, un engagement. Le corps humain n’est habitable que pour un être parlant. Parler est le prix à payer pour habiter un corps humain. Qu’est-ce qu’un psychanalyste pourrait en dire du corps ? Alors qu’on prête à ce corps de métier de n’en faire point cas, du corps. « La psychanalyse, dit Lacan est une pratique de bavardage », précisons, de « bave hors d’âge », ça mettra l’accent sur la psychanalyse comme pratique corporelle et de son média, à savoir la parole, comme excrétion corporelle. Une pratique de traitement du corps et de ce qui en permanence l’excède.





Un corps qui parle.



Le corps dit humain n’est guère différent de l’organisme animal, à une nuance près : il parle. Les conditions de fabrication s’avèrent assez draconiennes. Un humain cela naît deux fois : un première fois biologiquement, comme tout animal et une seconde, comme humain, symboliquement. Ça produit un corps à double fond, biologique et symbolique. Disons, par souci de distinction. de la chair et du corps. Un apôtre du début de l’ère chrétienne, dans le préambule de son évangile, n’y va pas par quatre chemins, qui affirme: « Au début, il y a la parole et la parole a pris corps » . C’est Saint Jean l’Evangéliste qui écrit ça. Je traduis à ras du texte grec. Retenons : précédant la fabrique d’un corps humain il faut de la parole, c’est à dire d’autres corps qui parlent. La production du corps humain est conditionnée par l’incorporation de la parole.



Alors qui a fabriqué le premier corps ? La réponse reste muette, sauf à l’enrober du suc des mythes. Tentons de répondre plutôt au comment. Il y a en gros 2 ou 3 millions d’années- c’est très jeune par rapport à l’âge du système solaire : 5 milliards d’années ou de l’univers, 15 milliards - vivait un primate, d’une branche parallèle aux grands singes. Cet animal vivait peinard comme le sont tous les animaux, cueillant, chassant, se prélassant. Un jour il a été victime d’un accident gravissime dont il ne s’est jamais remis. 2 Son organisme biologique est entré de plein fouet dans un corps étranger, un OVNI, un objet vivant non identifié, qui n’existe pas dans la nature, ce qui pose la question de savoir d’où il vient. Cet animal s’est retrouvé incarcéré, ficelé, fagoté, orthopédié à cet objet extérieur que Freud dans un texte peu connu des analystes Contribution à l’étude des aphasies , nomme : le Spracheapparat , l’appareil-à- parler. Cet appareillage étrange du vivant biologique à une machine symbolique a donné naissance au corps humain. Ce corps soumis au marquage langagier s’est dressé sur ses pattes arrières. C’est le moment où le paléontologue Yves Coppens 3 saisit Lucy (in the sky with diamonds) cette jeune fille de 19 ans, qui mesure à peine 1 m et commence à se balader comme nous, les sapiens sapiens. Puis la machine symbolique a peu a peu produit cet OGM que nous connaissons, cet organisme génétiquement modifié par le langage, que nous sommes tous. Station debout et locomotion libre , dégagement des zones cervicales, développement des organes de préhension comme le pouce 4 … L’appareillage au langage a modifié et continue de modifier la nature dite humaine.



Mais une condition prévaut pour faire entrer un corps dans l’appareil-à-parler : le constituer comme homogène aux lois du langage. Le langage humain est en cela très différent du langage animal qui favorise la communication. Il n’est pas constitué de signaux émis au bout desquels un message univoque peut être capté, mais de signifiants et de signifiés 5 . Chaque signifiant dans la langue relevant d’un choix historique et culturel arbitraire. Chaque signifiant renvoyant à une pluralité, une explosion de signifiés, c’est pourquoi Saussure le dit équivoque. Mais surtout le langage humain n’est pas un outil de communication comme on le dit trop souvent, mais un espace de représentation, une scène, une chorégraphie, une peinture sur soi où un sujet absent du langage se donne à entendre par ses représentants. Entendons ici représentant au sens le plus terre à terre. Chaque signifiant dans son énonciation, représente le sujet pour un autre signifiant. Le signifiant comme représentant d’un sujet fonctionne comme un ambassadeur. Chaque sujet se faire naître à chaque instant où il parle, par toutes le fibres des on corps.



La condition pour faire entrer un petit d’homme dans cette appareillage consiste à lui faire un trou dans le corps. Il faut que le vivant qui affecte et ce corps là, « le jouit », subisse une perte fondamentale, une perte sèche, pour entrer en syntonisation avec le langage. Le petit d’homme naît pas fini. Le petit d’homme n’est pas fini. C’est ce qu’un biologiste du début du XX éme, Bolk nomme « néoténie ». 6 Certains analystes se souviennent sans doute que Lacan y fait largement allusion dans son stade du miroir. 7 Des études récentes sur le développement du cerveau des bébés font état d’une masse neuronique très peu connectée. 90 % des synapses ne sont pas branchées : la construction se poursuit en relation avec l’environnement humain, parents et famille. Autrement dit la fabrication corporelle du petit d’homme est entièrement déterminée par les relations humaines que tisse le langage intra-familial, lui-même relais de la langue dite maternelle (notre mère la langue !). 8



Comment – c’est ainsi que je me formulais la question étant petit – comment les mots sont-ils rentrés dans le corps ? Pour suppléer à cet inachèvement d’origine, le petit d’homme ne peut survivre qu’en lien permanent avec l’autre parental lui-même animé par l’Autre langagier. Pour grandir, pas d’autre ressource que de s’accrocher aux branches, aux grappes de mots, qui sont tout à la fois chair intime, le grain de la voix que célébrait Roland Barthes, et effet de sens. C’est ainsi que le petit d’homme passe d’une première nature, d’où le langage humain va l’exiler, à une seconde nature, qu’on peut nommer culture. Le langage a fait de l’homme, dans son corps, un animal dénaturé. C’est une sorte de d’hommestication. Et ce à partir de l’introduction d’un manque qui vise à extraire la jouissance introduite par la vie dans ce corps de nature, pour en faire un corps de culture. C’est de cette perforation première du langage sur la matière du vivant que naît un sujet, comme upo-kaimenon disait Aristote, sub-jectus , jeté dessous, sous-mis aux lois du langage. Un sujet n’habite son corps que dans cet état de soumission. Du fait de cet appareillage, l’énergie corporelle humaine n’est plus alimentée par l’instinct pour survivre ou se reproduire, mais par ce que Freud nomme « Trieb », la pulsion. La pulsion naît de ce point limite entre chair et langage, là où ça prend corps. La pulsion, insiste Freud, résulte du travail imposé par la civilisation au corps humain. Si le langage chez les humains, l’appareil à faire des symboles, est conditionné par la structure même du symbole, à savoir la capacité de représenter l’absence, encore faut-il que le corps soit homogène à cette structure. Ce que Freud énonce ainsi, en définissant le but de toute forme d’éducation « L’éducation, c’est le sacrifice de la pulsion ». 9 Ce que Lacan à sa façon embraye pour signifier que « le mot, c’est le meurtre de la chose ». L’entrée dans le langage , autrement dit à chaque fois, qu’une parole lui sort par la bouche, produit chez un sujet une mortification de la chair. Ce que certains religieux un peu pervers, un peu naïfs et en tout cas guidés par l’imaginaire du corps, cherchèrent longtemps dans la mortification des chairs. Pour finir il ne reste de la jouissance du corps que ces ersatz imposés par les lois du langage, ces objets de substitution, ersatz dont Freud dans une lettre à Ferenczi, nous conseille de nous contenter - c’est déjà pas si mal - « ersatz, précise-t-il, qui valent bien l’objet original, qui de toute façon… n’a jamais existé ». Cette jouissance impossible, tendue vers un objet inexistant, médiatisée par un Autre transcendant, que le philosophe Dany-Robert Dufour nomme « grand d’hommesticateur » 10 , mais qui lui aussi n’existe que comme pure fiction, constitue bien la signature de notre humaine condition. Donc de cette jouissance dite phallique par Lacan, puisque appareillée aux lois dont le socle est un « non absolu à la jouissance » imposé au corps de l’homme par l’entrée dans la parole et le langage, continuons à en jouer. Phallique parce que prélevé sur le corps de l’homme, tel la fameuse côte biblique, ce symbole sert à distinguer dans le langage les êtres féminins et masculins, et parce qu’il représente le principe même de la castration imposé au régime de la jouissance corporelle, en fonctionnant comme soustraction, ce pourquoi Lacan l’inscrit comme - f.

Non à la jouissance du corps.



C’est pourquoi l’humanité s’est organisée au cours des âges pour produire un corps tel qu’il doit subir une opération d’extraction de la vie pour s’humaniser. L’humain est produit par un non radical imposé à la jouissance de la vie du corps. Le non absolu à la jouissance que j’évoque n’a rien d’un statut moral, il est de structure. On peut l’invoquer comme « non » et « nom », c’est à dire point d’arrêt et dans le langage et dans la reproduction génétique. Du fait de parler, cet absolu est posé comme noyau anthropologique dur, si j’ose dire, qui détermine les conditions même de l’espèce humaine. Ce noyau dur , « l’humus humain » pour reprendre cette belle expression de Lacan, constitue de fait le socle de toute humanisation. D’où ce qui en découle. A savoir le relais pris par les sociétés humaine et dans ces sociétés, les familles, comme espaces de transmission de ce « non » accolé à un « nom » qui produit un point d’ancrage dans une lignée symbolique, au-delà de la pure reproduction biologique. Les conditions de transmission de ce « non », ce que Dolto nommait « castration symboligène », qui fonde pour un sujet la possibilité d’un « oui », à savoir son désir, me semblent problématiques aujourd’hui. Il s’agit d’un constat. A savoir que s’il revient aux plus âgés, à la génération précédente, de transmettre les modalités de la castration – ça ne tombe pas du ciel- vers la génération montante, elle ne peut le faire qu’en prenant appui sur les représentations validées dans le champ social qui en soutiennent le statut d’autorité. Bien sur qu’il s’agit , comme pour toute position éducative, d’une position de pouvoir - comment en serait-il autrement ? - mais encore faut-il, de ce pouvoir, faire l’usage qui convient. La loi dans l’espace social, l’interdit de l’inceste dans l’espace familial sont les déclinaisons de ce « non absolu à la jouissance », qui produisent un sujet castré que pour cela Lacan inscrit comme « barré » (et parfois mal barré) ce qui évidemment n’abolit pas la puissance inhérente à la jouissance (que Freud nomme pour sa part pulsion de mort) mais la détourne de son but, qui pour ne pas exister, n’en cause pas moins le désir du sujet. Le corps humain est affecté d’une recherche incessante d’objets perdus, tous ruines métonymiques du corps maternel interdit. On peut dire qu’il s’agit d’un corps agité en permanence d’un désir incestueux, c’est à dire non seulement interdit, mais impossible. Un corps qui s’anime de représentations refoulées par l’interdit, un corps fantasmatique, un corps de rêve ou de symptôme, qui inscrit dans ses textures, ses nervures, la célébration de la perte d’origine à partir de productions toutes dérivées du langage. Un corps qui dans une peinture sur soi en permanente évolution se donne à voir comme inachevé et pourtant sans cesse tendu vers des fictions qui tendent à l’achever. Le sujet se fait naître sans cesse dans un corps qui est le théâtre d’une mise en scène où il envoie ses représentants langagiers donner le change : théâtre d’ombres par excellence. Corps scarifié d’emblèmes, ombré de blasons et formules, criblé de lettres, corps écrit, corps peinturluré, bariolé. L’espace corporel donne à voir l’invisible, l’insu, l’inouï. Espace de projection, il accueille ces « baves hors d’âge » d’un sujet peintre sur soi. De la célèbre assertion de Lacan « L’inconscient est structuré comme un langage » on peut inférer que le corps est structuré comme un langage et le symptôme, ce que tente tout sujet de bricoler pour supporter l’écart entre le réel de la chair et l’appareil-à-parler qui l’a infiltré, également. Ce qui ne signifie pas qu’on en déduise trop hâtivement, comme le fit Dolto, que « tout est langage ». L’impossible présent dans le corps comme réel nous amène à des représentations d’un corps troué. Ce trou ne parle pas. C’est pourquoi dans sa préface à l’ouvrage de l’éducateur August Aïchorn, Jeunes en souffrance , Freud nomme ce trou là, l’Enfant ( Das Kind ), in-fans , ce qui ne parle pas. Du fait de l’appareillage au langage il est un lieu dans le corps de l’homme qui se présente comme un trou, un vide, un manque, une perte, un increvable enfant de jouissance … et c’est bien ce qui le fait causer ! La parole dans tous ses prolongements, car nous parlons tout le temps, même ne rêvant, vient ourler, border et broder ce trou-là. Tout le travail éducatif visant à traiter la jouissance de cet enfant-là, qui perdure, précise Freud, tout au long de la vie et fait de brèves apparitions dans les rêves, les symptômes et la création artistique. Or je dis que les conditions de cette transmission sont aujourd’hui en question. A savoir que ceux qui ont pour devoir la transmission du « non » sont désavoués dans les constructions sociales que j’associe au néolibéralisme et qu’on peut définir comme comble du manque à être par l’avoir. Ce trou, de structure, notre société avancée produit en permanence les objets dont elle prétend (car cela ne va pas sans une certaine idéologie, de facture scientiste) qu’ils peuvent le combler. Ainsi le serions nous, comblés. La course au bonheur par la possession des objets n’est pas sans incidences dans la fabrique actuelle des corps. Des corps dont le sujets qui les habitent supportent de plus en plus mal les limites à leur jouissance. Si l’on accepte ces hypothèses, il faut bien en tirer les conséquences. Soit certains sujets sont conduits à une jouissance débridée. Tout dans nos fiction sociales actuelles fait appel à cette jouissance sans entrave : publicité, marketing, conversion de tout vivant en marchandise, y compris le corps humain en tant que tel. Soit pour d’autres cela les mène à s’imposer par eux-même ce non qui fait limite.


  1. HUMAIN
  1. Non à la jouissance
  1. Langage
  1. SOCIAL
  1. Lois et règles
  1. Langue
  1. FAMILIAL
  1. Interdit de l’inceste
  1. Discours
  1. SUBJECTIF
  1. Castration
  1. Parole

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