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La plume de l'apache...

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Laurence LUTTON

samedi 17 décembre 2011

La plume de l'apache...

Ecrire… c’est ne pas mourir tout à fait. Une survivance de la pensée à travers des mots qui se dessinent et qui, comme la parole, ratent la cible de ce qui est du côté du désir. Mais écrire… Raconter des histoires, se raconter des histoires…

Oui mais écrire l’impossible est-ce possible ?

Oui tout comme Joseph Rouzel, Michel Lemay et Maurice Capul, je témoigne de cet exercice de l’écrit auquel l’éducateur prête sa plume… sauf qu’elle n’a rien de l’apache cette plume, quand elle ne déclare aucune guerre aux technocrates de la pensée figée, elle n’est que la retranscription d’une écriture administrative bien souvent, témoin de la mission accomplie. Rares sont ceux qui déterrent la plume de guerre pour conquérir les territoires que d’autres occupent au nom de la loi du chiffre et de la rentabilité économique, sur fond de démocratie participative  1 (sic) !

J'en veux pour exemple, une expérience récente vécue par une de mes collègues, formatrice. Jury au CAFERUIS, elle a du lire les mémoires de candidats. Ennuyée par la construction du travail de ces mêmes candidats, il lui a fallu faire l'amer constat que l'ensemble des mémoires ne témoignaient d'aucune analyse mais surtout empruntaient la même édification édifiante d'un modèle uniquement fonctionnel et nullement critique! Pourquoi? Parce que la personne en charge de la formation en a imposé du côté, on ne déroge pas aux modèles (pré) pensés, du côté cognitiviste, cause=conséquence!

Or l'imposition du modèle n'est-il justement pas à critiquer? Comment ces mêmes candidats, de formation « éducateur spécialisé » (entre autre...), ne se sont-ils pas emparés des possibles du côté de leurs identités professionnelles à faire connaître? Est-il fatalement obligé de se fondre dans un moule qui vous interdit le « dire »? Nos collègues éducateurs en poste vont-ils devoir travailler sous la responsabilité d'automates désarticulés du côté de la pensée? Vont-ils devoir se soumettre à la litanie de discours désincarnés?

Je réponds à ma collègues, «  tu es ennuyée par le fait que tu ne peux donner la moyenne à aucun des mémoires que tu as lu... assume. Il s'agit de ne pas laisser passer ce genre d'idéologie, tous pareils!  ».

Elle me rejoint sur l'argument mais oppose le fait que «  nous allons dire que ce sont encore les ES, les méchants...  ». Méchants ES qui déclarent la guerre à l'immuabilité d'un système où l'humain disparait. Alors d'emblée je vous le dit ici, j'assume mon côté apache pour conquérir des territoires que je ne saurais laisser à demeure des seuls usuriers de la novlangue... Surenchère linguistique pour marteler les esprits du côté d'un monde sans âmes.

Alors que dire? Qu'écrire?... je sors de mon carcan ma plume belliciste et lui rend sa liberté...

La novlangue certes, mais aussi toujours les mêmes discours teintées de belles intentions, «  l'enfer est pavé de bonnes intentions  » nous rappelait Sartre dans  Huis clos , et ceci s'illustre tous les jours à travers tout ce que je peux entendre autour de moi.

Pas plus tard qu'hier soir, j'ai participé à un débat public, au sein du quartier populaire qui fût mon quotidien professionnel durant plusieurs années. Débat autour de la question de la discrimination à partir de l'histoire du clown Chocolat 2  et en présence de Gérard Noiriel, grand historien de l'immigration et du racisme, de représentants d'associations du quartier, d'universitaires et d'habitants du quartier.

Assis en cercle dans une grande salle, nous avons écouté avec attention l'exposé des travaux de Gérard Noiriel puis le débat s'est ouvert pour deux heures d'échanges.

Seulement voilà, les propos furent ceux qui s'autorisent la parole (moi, la première...) et jamais nous n'avons entendu ceux dont j'entendais parler à travers des propos habillés de condescendance: les disqualifés, les précaires, les stigmatisés... une litanie sous forme de violence symbolique à l'encontre de ceux qui se pensaient dominés par la parole des experts que nous étions, à essayer de saisir ce que l'on pouvait entendre à travers le vocable, discrimination. Finalement en discutant de discrimination nous discriminions... mise en scène impudique de nos pensées intellectuelles!

C'est là que l'apache a sorti la plume du carcan (disons plus justement de son cartable) pour commencer à noter ce que j'entendais et ce que j'observais dans le cercle... une parole qui circulait en demi cercle. Alors après ce silence observé et le gribouillage de mes notes, j'ai repris la parole pour raconter ce que moi j'avais vécu en tant qu'éducatrice spécialisée auprès de ces personnes qui m'ont tant appris de mon métier. J'ai dit leurs initiatives, j'ai raconté leurs rencontres entre elles. J'ai pensé très fort à mon ami Youssef, éducateur de rue à Casablanca, j'ai pensé à cette nécessaire capacité de voir en l'autre ce qu'il sait faire à partir de ses empêchements. Et, le débat s'est alors ouvert sur, que pouvons-nous imaginer à partir de la parole des habitants? Et, là une dame a parlé. Elle a parlé de la difficulté d'être noire, de trouver un emploi, d'habiter une adresse située en ZEP. Mais elle a parlé aussi de la vie dans le quartier, des échanges de savoirs entre les différentes cultures ethniques, des rencontres entre les mamans... Cette parole prise a réconforté la résistante que je suis quant aux propos politiquement corrects qui me révoltent, parce que parlés par ceux qui pensent « bien » mais ne vivent rien de ce que les habitants vivent... et je me permets ce propos parce que je vis dans un quartier populaire. Je me suis toujours refusé d'aller ailleurs parce que ailleurs, je ne sais pas ce que c'est! J'aime bien ces mômes à casquettes qui font peur et qui m'ouvrent la porte du bâtiment quand je rentre de mes courses chargée comme une mule... j'aime ces mômes quand ils me tirent par la manche pour les aider à monter un projet au Sénégal avec leurs éducateurs de prévention, qui me disent « vous », « merci m'dame »... qui me taxent une clope quand je sors du tabac et me disent « bonne journée » et pourtant ils sont chiants avec leurs scooters qui pétaradent sous mon balcon! Alors j'étais contente hier de retrouver un autre quartier populaire qui fût mon adresse professionnelle, longtemps. J'y revenais pour parler et écouter... je n'ai pas beaucoup entendu ceux qui y vivent le quotidien.

Cette initiative du débat, belle initiative cependant, était celle de la directrice du centre socio culturel du quartier, suite à un article de presse paru en juin dernier après la « fête de quartier », la fête a attiré énormément de monde et fût comme toujours bon enfant et amicale. Sauf que cette année des voitures ont brûlé à proximité du quartier, n'attirant d'ailleurs pas l'attention des convives de la fête. Mais le lendemain la presse régionale tîtrait en première page, à peu près en ces termes,« la fête de quartier finit en voitures brûlées »... Colère des habitants portée par le CSC qui à de multiples reprises a essayé d'obtenir un droit de réponse auprès de ce dit journal, qui a fait la sourde oreille!!!!

A vrai dire, face à ces propos infamants, j'aurai moi, pris la plume... ne pas se laisser écrire par les autres! J'aurais saisi un autre média de la presse écrite ou bien d'autres médias (télévision, radio,...) parce que comme le rappelait Mohamed, hier soir, nous savons fort bien les utiliser pour notre bonne fortune, alors pourquoi pas pour le contraire. Pourquoi baisser les bras et se réfugier sans cesse dans la névrose de la plainte?

Non, résistance et occupation de l'espace public pour écrire ce qui est intenable, insupportable, alors quoi... allons-nous sans cesse prêter l'échine à ceux qui domineraient toujours les débats?

Alors moi, j'écris jour et nuit parce que les cris durent... Ils n'ont de cesse que de s'égosiller au fond des gorges qui ravalent trop souvent leurs propos indignés! Et après... après c'est l'épuisement et la résignation!

Ecrire est la survie de la pensée et de la résistance, c'est inscrire à l'encre indélébile sa propre identité humaine. Oui, écrire c'est raté, voilà pourquoi l'apache que je suis, toujours en guerre pour ne rien lâcher, demeure humaine...

Laurence Lutton, cadre pédagogique et éducatrice spécialisée

1 « Le discours de la « participation », avec ses mots clefs comme « consultation citoyenne », « débat public », « dialogue », est régulièrement mobilisé par la Commission européenne depuis les années 2000 et la réforme de la gouvernance européenne. Erigée en nouveau « principe » communautaire, qui consacre le citoyen et la « société civile », la démocratie participative européenne ne parvient toutefois pas à s’extraire du flou qui encadre la notion et ses pratiques. Quelle que soit leur forme, les expériences participatives sont souvent accusées de relever davantage d’une ingénierie de l’acceptation du consensus social que d’une véritable prise en compte de la « parole des citoyens » dans le processus public de décision. », Stéphane Carrara, « Participation, séduction, démocratie » in Savoir/Agir, Un peuple européen sur mesure, n°7, Mars 2009

2 De son vrai nom Rafaël Padilla ou De Leios (les avis divergent s'agissant de son vrai patronyme), Chocolat né en 1864 à Cuba et fils d'esclave, est vendu à un portugais qui le conduit jusqu'en Espagne qu'il fuit... Il occupera par la suite divers métiers, mineur, docker, groom, chanteur de rue... avant d'être repéré par un anglais qui l'emmène jusqu'à Paris. Ville où il connait la notoriété, durant une quinzaine d'années, avec son personnage de Chocolat en duo avec un clown blanc, Footit. C'est lui qui inventera la figure de l'Auguste. Il meurt en 1910, dans la pauvreté, son corps abandonné à la fosse commune.

Commentaires

la plume de l'apache

Rester maître de nos destins passe aussi par l'écriture de ce qu'on vit, je suis entièrement d'accord avec votre propos. La resistance prend parfois les chemins de l'écriture. Il ne faut jamais laisser aux autres le soin de nous raconter qu'ils soient experts ou autres... Au plaisir de vous relire.
Eric Jacquot
Permanent responsable d'un lieu de vie

 

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