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La psychanalyse à l’épreuve du non-identique

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Guillaume NEMER

vendredi 23 juin 2017

La psychanalyse à l’épreuve du non-identique

Par opposition au système de production sociale qui nourrit l’ambition d’empiéter totalement sur nos vies psychiques, question est posée de recourir à l’hystérie-curiosité qui caresserait à rebrousse poils la belle machinerie civilisationnelle. L’hypothèse défendue par Pierre Eyguesier 1  se donne pêle-mêle deux objectifs : 1/ déplacer l’analyse de la production névrotique du seul socle de la vie sexuelle vers une compréhension de la double causalité psychique et historique (ce qui m’arrive à moi n’est pas séparé de ce qui arrive au monde) ; et 2/ extraire la psychanalyse de cette production névrotique avec laquelle elle s’est identifiée historiquement. « Comment ne pas voir, exhorte Eyguesier, que ce sont précisément les impasses de la civilisation – une liberté certaine, immédiate, limitée c’est sûr mais n’abîmant pas la parole et ne laissant guère d’occasion au moi de se gonfler – qui font le lit de la névrose, d’un malaise qui ne tient donc pas seulement à la structure mais à l’histoire » (25).

La psychanalyse serait-elle tombée dans le panneau de l’assujettissement qu’elle entendait défaire en faisant reposer la doctrine de la libido sur la stricte Bewusstsein  (la conscience psychologique) au détriment de la Gewissen  (la conscience morale) ?

Double question donc pour une double ambition « critique critique » que seule une écriture aphoristique et délivrée de l’académisme jargonneux, pouvait entendre faire résonner en mêlant et entremêlant plusieurs médiations : la désincarcération du sujet de l’ egopsychologie que l’adaptation à la norme a le mérite de faire rougir ; la constitution de la psychanalyse en un outil de production critique qui transite forcément par une critique de la production ; la nécessité de penser la psychanalyse « contre elle-même » selon la formule d’Adorno, revenant à mettre en évidence ce qui, en elle et à travers elle, procède de la reconduction (répétition) de la domination.

Le mouvement d’ensemble suppose la construction d’un paradigme dialectique qui relie ces objets avec le secret espoir de les dynamiser.

Tel rôle est ainsi dévolu à la négation dont l’auteur malaxe la substance chez Adorno et qui lui permet notamment de dynamiter l’agnosticisme politique de Freud. Agnosticisme qui le fait passer, selon Eyguesier, à côté de la situation politique viennoise à la fin du XIXe siècle, à côté de la situation politique des juifs, à côté de la montée des nationalismes et de l’impact de l’industrialisation sur la laideur des villes. Tout se passe comme si les instincts du scientifique génial, mais isolé du monde, découvrant dans son laboratoire de nouvelles formules chimiques, lui faisaient ignorer la guerre civile qui se prépare devant sa porte. L’image n’est pas exacte car le Freud-politique est aussi celui de Malaise dans la civilisation  et de la Psychologie des masses et analyse du moi , textes qui ont inspiré toute une constellation d’articles et de livres sur la montée du fascisme et le phénomène de masse et dont Adorno écrivait qu’ils « mériteraient la plus large diffusion, justement en corrélation avec Auschwitz ». La synthèse du Freud-politique a-t-elle trouvé à se loger dans la théorie originelle de la sexualité infantile dans un monde qui se trouve beau à la surexposer pour en aliéner la substance à la matrice productiviste.

Travailler le matériau du négatif mène tout autant Eygesier à soumettre formellement le texte Lacanien à la question politique.

Dans la communication de 1948, « L’agressivité en psychanalyse », Lacan « fait de celui qui adresse sa ‘plainte’ à un analyste non pas seulement un parlêtre, un sujet de la parole, ni même un moi, un agrégat d’identifications narcissiques que la cure aurait à charge de décomposer, de dissoudre, pour atteindre, révéler un noyau de l’être, un Ich  authentique (celui du Soll Ich werden  que Lacan traduit par ‘ je  dois advenir’), mais une victime de la Machine (de guerre, de production), de la guerre des sexes, bref, d’un monde barbare qui appauvrit l’expérience –résonance de ce texte de Lacan avec ‘Expérience et pauvreté’ de Walter Benjamin » (43). Pas de cure analytique qui n’adjoigne la décomposition du moi à celle du monde et de la misère qui m’environne. Trouvera-t-on jamais faute plus morale  que celle qui voudrait extraire le sujet de la position dépressive en ignorant la dépression du monde dans lequel il vit ? « Tant qu’il y aura encore un mendiant, il y aura du mythe », énonce Benjamin. Pas de Théorie critique ni de psychanalyse qui puisse faire l’économie de la souffrance du corps, cette blessure immémoriale, que l’on retrouve à l’origine de la pensée comme du symptôme comme si les deux, pensée et symptôme, surgissaient ensemble. Retour, en moi, aux énoncés d’Anne-Lise Stern sur l’impact d’Auschwitz sur nos consciences quotidiennes.

L’auteur de la Psychanalyse négative  n’en reste pas là (las ?) de ce premier mouvement. Il ajoute : la psychanalyse ne doit-elle pas se libérer, elle qui s’en repaît sans trop le dire, du lacanisme victime d’ontologisme ?

Rappelons que pour Heidegger seules l’angoisse et l’anticipation de la mort permettent au Dasein de se soustraire de l’aliénation de l’être. Quel que soit l’angle sous lequel on regarde l’affaire, l’être est pour-la-mort et le temps de l’être est dans la mort. La mort comme ultime et définitive possibilité de l’herméneutique. Le tout est d’établir si le temps est dans la mort comme le dit Heidegger ou si la mort est dans le temps comme le présupposaient Jankélévitch et Levinas. Dans la deuxième perspective, on comprend que si la mort est dans le temps, la temporalité ne meurt pas avec la mort, elle résiste, elle subsiste, il y a un monde malgré la mort, un monde qui prend sens sans référence à la mort. Eyguesier se prend à rêver d’une balade en voiture où Adorno aurait montré à Lacan comment se méfier du décor (le verbiage de l’authentique) qui défile (comme dans la scène du train de Freud) mais aussi de l’ontologie de Heidegger qui auront mené « à l’embourgeoisement des psychanalystes » et à la « réclusion des analysants dans leur cure » (45).

La contrainte va plus loin encore. Car même le désêtre dont on comprend qu’il signifie une tentative de désaliénation de l’être, doit sa désincarcération à l’être qui surplombe en ultime référence, qui « rive » comme dit Levinas, qui assujettit le sujet au devoir-être et à l’autoconservation dont Freud identifie le moteur dans la pulsion de mort.

Il n’y a pas de mouvement négatif qui ne cherche à porter atteinte au statut ontologique de l’être « en tant qu’être » d’Aristote, qui rebondit sur le sujet kantien, ricoche sur la conscience de soi hégélienne et finit absorbé par le Dasein heideggérien. Le négatif, c’est l’être retourné comme un gant. Pour laisser advenir l’autre (avec une minuscule pour marquer sa présence), sa parole, cet autre étrangement proche (Freud), cet autre dont le visage induit l’infinitude du sens (Levinas) et l’impossibilité du désir de rentrer dans l’image.

Un second mouvement est consécutif du premier tant la critique, en cela logique et même rieuse, s’affaire à penser contre elle-même (l’exercice de la dialectique confine au jeu, dit Adorno dans la Dialectique négative ). Qu’est-ce donc qu’une psychanalyse qui penserait contre elle-même ?

Poser la question en ces termes suppose de mettre à l’écart une sociologie critique de la psychanalyse qui ne manque pourtant pas d’amateurs. Eyguesier se concentre sur Mikkel Borch-Jacobsen, on pourrait ajouter Onfray. Découvrant la psychanalyse américaine, Adorno a lui aussi fait partie de la liste. Jamais loin de Schopenhauer ou de Nietzsche, Horkheimer qui fut analysé par Karl Landauer, s’est toujours montré beaucoup plus conciliant avec Freud.

Selon l’épistémologie d’une philosophie négative, la vraie critique de la psychanalyse viendrait de la psychanalyse elle-même, de sa capacité à penser contre elle-même. C’est-à-dire : traquer ce qui en elle participe de la domination sociale inconsciente et qui l’empêche de considérer sa propre mort au point de la livrer aux petits appétits bourgeois de l’autoconservation. Le transfert doit-il être considéré comme une énième forme d’assujettissement ?

La théorie de la sexualité dans laquelle s’origine le grand tout de chacun et donc le non-vrai (« le tout est le non-vrai » dit Adorno contre Hegel) ne constitue-t-elle pas le début de la névrose psychanalytique qui renforcerait ainsi la névrose civilisationnelle à coups de pulsions transférentielles inexplicables ? La question est à double tranchant. Et d’une certaine manière, Adorno, dans une discussion houleuse avec Marcuse y avait déjà répondu en deux temps : s’il est vrai que la machinerie civilisationnelle utilise le sexuel comme modélisation de la contrainte sociale intégrée privant tout un chacun de sa propre marge sensible, il n’en demeure pas moins que la liberté sexuelle ne signifie pas la liberté politique. La « solution » sexuelle dans laquelle on entend résonner quelque chose de la solution finale, est fausse. Toute solution intègre dans sa réalisation le moment de la catastrophe. Adorno et Blanchot sont d’accord sur ce point. Mais les arguments sont insuffisants à supprimer la référence à la théorie sexuelle.

Adorno le savait et il a toujours adopté une double posture à l’égard de la critique de la doctrine libidinale. D’un côté il piège la psychanalyse en montrant que faisant de la libido l’organon de tout, la psychanalyse ne peut éviter de renforcer les comportements fallacieux calqués sur des ersatz de satisfaction standardisés ; de l’autre, il reconnaît le génie de Freud quand il montre que la psychologie de masse du fascisme s’enracine dans le lien libidinal au maître. Qu’est-ce que ces hésitations et ces retournements indiquent ? Que la question du clivage s’enregistre dans le refus refoulé de l’identique, ce qui se nomme aussi désir.

Retour à Eyguesier via  Adorno. La psychanalyse participe de la domination sociale par le culte bourgeois de l’autoconservation. « Voilà ma thèse accidentelle  : Si cette communauté seconde (la psychanalyse) se montre réfractaire à tout engagement, si son dur désir de durer, si son souci de l’avenir, de reconnaissance par les pouvoirs publics [quelle pudeur de gazelle empêche Eyguesier d’appeler les pouvoir publics l’Etat ?] prennent le pas sur l’effervescence créatrice, bref, si les associations de psychanalystes se conforment amoureusement au monde de l’utile, de l’économie restreinte, alors il va falloir tenter une manœuvre de diversion du côté du négatif ! Alors il va falloir se plonger dans les ténèbres du mal, de la profanation, et à la fin redétraquer la machine. Partir en guerre avec tous ceux qui sont partis, comme Bataille, en guerre contre la logique des biens, de l’autoconservation » (96-97). Si la psychanalyse ne reconnaît pas la possibilité de sa mort (son dur désir de durer, sa jouissance brandie contre la mort) par le biais de son autocritique, alors c’est qu’elle est déjà morte. Cette psychanalyse qui lutte illusoirement contre sa mort au nom du principe de conservation, participe de la domination de la nature intérieure réservée à la sphère privée dont la nouvelle musique de Berg à Schönberg, avait exposé la disharmonie.

Le mouvement autocritique (ou de réflexivité que Bourdieu découvrira 60 ans après Horkheimer sans le dire), ce qui dans la Théorie critique se nomme « la réflexivité du penser par rapport à la praxis », procède de ce renversement face à l’ontologie séculaire qui voudrait soumettre le temps à la mort au nom de la possibilité du langage et du sens. Le mouvement autocritique annule la perspective ontologique en ouvrant la question du désir (ici désir d’émancipation) dans la dialectique de l’étant et du non-étant.

Se maintient ainsi une pensée de l’utopie (le non-étant = le non-identique = le clivé) contre la barbarie du Réel impossible à dire et impossible à voir (Lacan, Lanzemann). Le double renversement de la négation (négation et négation de la négation) mène-t-il à considérer conjointement au non  un peut-être  (Derrida) qui serait animé par la volonté de « considérer toutes les choses telles qu’elles se présenteraient du point de vue de la rédemption » 2 . Il y a un messianisme chez Adorno qui prend la forme de la rédemption dont il dénonce l’absence dans la psychanalyse. Dans « La psychanalyse révisée », énonce sa thèse du moment : « La dernière grande théorie de l’autocritique bourgeoise est devenue le moyen d’exacerber l’auto-aliénation bourgeoise en son stade ultime et de vider de son sens le dernier grand pressentiment de la blessure immémoriale, où réside l’espérance d’un monde meilleur ». Antithèse : en faisant de l’espérance d’un monde meilleur une source de névrose qu’alimente abondamment le malaise de la civilisation, il se pourrait que Freud ait cultivé le négatif de manière plus insistante encore qu’Adorno. Eyguesier a ouvert le chemin en faisant peser sur la psychanalyse le poids de la négation mais il faudra bien, à rebours, interroger la dialectique négative par les moyens de la psychanalyse. (Garder l’idée pour plus tard).

Dernier point. Le recours à Adorno dans la psychanalyse fait-elle pour autant l’économie de la question adornienne au moment où l’injection létale d’une dose de marxisme-historique, comme le dit Eyguesier, voudrait remettre à l’endroit ce qui a été renversé ?

La référence à Adorno suppose de prendre quelques risques. La question adornienne ne saurait se réduire à une forme de sociologie critique enfoncée à coups de marteau dans le matériau psychique. Adorno n’est pas Lukacs et il se pourrait que le recours à la terminologie marxiste rate quelque chose du second mouvement.

Effectivement, Adorno n’a cessé de dresser le sujet (le verbe dresser est à prendre dans tous sens du terme) contre le social mais aussi contre lui-même ou pour le dire autrement, contre l’idéalisme qui faisait faire l’économie du social. Trois implications à cela. 1/ La critique du sujet est une critique dialectique qui vise la désaturation du sujet. 2/ La critique ne saurait se limiter à une critique de l’exploitation de type : bureaucratie (monde administré)-productivisme-consumérisme qui ne sont que des images du refoulement (la faute aux autres). 3/ C’est bien du côté de la critique de la domination que s’enregistre le mouvement dialectique.

Or cette critique de la domination ne se réduit pas à la critique de l’Autre-Kapital ou du Capital tout court, ou pour le dire autrement, de la critique de la raison économique comme ultime praxis. D’où l’ironie sauvage lancée par Adorno à tous ceux qui s’en remettent à papa-Marx pour affuter leurs joujoux théoriques en voulant se faire passer pour des individus critiques : la XIe thèse de Marx sur Feuerbach, « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe, c’est de le transformer », est un véritable « pétard mouillé » selon Adorno « qui autorise n’importe quel agent de l’exécutif, n’importe quel ignare à traiter la philosophie (j’ajoute la psychanalyse) en ‘chien crevé’, et qui a permis, en outre, à tous les bureaucrates de l’Est et de l’Ouest de mettre les intellectuels au pas, ou de leur faire exécuter les pires contorsions, au nom de la primauté de la praxis » 3 .

La double causalité (psychique et historique) à laquelle a recours Eyguesier dont la liberté de ton nous oblige, rappelle que la pensée adulte demeure radicalement spéculative (c’est-à-dire dans le monde et ne lien avec la chose politique) à défaut de répondre aux attentes d’une nouvelle économie politique, en mal d’obéissance, qui aimerait bien reprendre le contrôle des échanges.

Guillaume NEMER

1-  Pierre Eyguesier,  Psychanalyse négative , Paris, La Lenteur, 2015. Les indications entre parenthèses font référence à cette édition.

2- Theodor W. Adorno, Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée , Paris, Payot, 1991, p. 230.

3-  Miguel Abensour, « La théorie critique : une pensée de l’exile » postface à Martin Jay, L’Imagination dialectique. L’Ecole de Francfort 1923-1950 , Paris, Payot, Critique de la politique, 1977, pp. 424-425. 

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