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La violence ordinaire

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Joseph Rouzel

dimanche 31 octobre 2004

1

« La nature humaine par ci, la nature humaine par là, la nature humaine demande avant tout qu’on lui fasse violence »
Paul Claudel, Tête d’or .


Tout d’abord un petit avertissement. Je ne suis pas chercheur au sens universitaire du terme. Plutôt trouveur. A la manière de Picasso qui déclarait : « Je ne cherche pas je trouve ». Ma recherche s’appuie sur deux terrains d’exercice : la cure analytique et la formation des travailleurs sociaux. Quant à l’aspect scientifique de mon approche elle est un peu problématique au sens où la psychanalyse se présente en marge de la science. Freud lorsqu’on lui demande une définition de la psychanalyse pour une encyclopédie, dans les années vingt, la formule au plus simple : « La psychanalyse c’est la science de l’inconscient ». Autrement dit la science de ce qui échappe à la science, de ce qui est refoulé , voire forclos par la science, à savoir qu’elle est produite par des sujets. On pourrait dire que la psychanalyse est une in-science ! Démarche rigoureuse cependant qui procède au cas par cas, remet sans cesse sur le métier la théorie à la lumière de la clinique, et ouvre parfois à des invariants qui prennent une forme de mythe : c’est ainsi par exemple que Freud définit la pulsion. Alors quelle est la place d’un psychanalyste dans un colloque scientifique tel que celui-ci ? C’est un peu le grain de sable qui empêche que la science ne se referme trop vite sur des certitudes, une certaine façon de produire du questionnement, de souligner que rien ne va jamais de soi. Le psychanalyste occupe la place de « l’intranquillité », pour reprendre une expression du poète portugais Fernando Pessoa.

On peut légitimement se demander pourquoi dans une assemblée telle que le colloque qui nous réunit, il n’y a pas de manifestations de violence, tout au plus peut-on constater quelques énervements, quelques passe d’armes polémiques. Rien que de très normal dans une assemblée d’honnêtes gens. Si l’on formule l’hypothèse, comme je vais la soutenir, que la nature de l’être humain est constituée par un fond de violence irréductible, on peut bien se demander ce qui dans de telles circonstances fait obstacle à son déferlement. Il doit bien y avoir dans une assemblée telle que la notre quelque chose qui nous tient, quelque chose qui nous contient ensemble, quelque chose qui nous lie et fait ensemble. La question symétrique à traiter serait alors : qu’est-ce qui fait que dans un groupe, par moment, ça ne tienne plus, ce lien, et qu’on passe alors à l’action directe de la violence ?

Mais essayons d’éclairer l’énigme de cette chose qui nous tient ensemble. Qu’est-ce que c’est ? On appelle ça le lien social. C’est juste un constat : que ça fait lien, ça nous lie, voire ça nous ligote, ça nous attache, ça nous ficelle. Mais le constat de l’effet ne dit pas la cause. Souvenons-nous ici du principe méthodologique que nous suggère Baruch de Spinoza en novembre 1677, dans l'axiome IV de l'Ethique, que "la connaissance de l'effet dépend de la connaissance de la cause et l'enveloppe". Avançons à petit pas. Un dicton issu d’un texte de droit du Moyen-Âge nous dit ceci « On attache les bœufs avec un joug, et les êtres humains on les lie avec de la parole. » Voici donc la clé de l’énigme, ce qui fait lien, c’est qu’on se parle. Il y a donc dans la structure même de la parole et de l’être parlant que nous sommes, quelque chose qui nous tient, nous soutient, nous contient. Notons au passage que ce n’est pas toujours pour le meilleur que cette liaison qui fonde le social se contracte. Freud dans Psychologie collective et analyse du moi , a étudié des types de nouages qui peuvent s’avérer problématiques, l’Armée et l’Eglise entre autres, où les sujets sont comme endormis dans un grand tout collectif. Ce mode de lien social qui attache tout un collectif autour d’un idéal absolu, d’un chef spirituel ou temporel, d’un gourou, peut très vite conduire à des manifestations de foule dommageables pour d’autres. En effet ce mode d’assemblage d’un collectif humain est construit sur l’amour de l’idéal partagé et la haine d’un ennemi « comme-un ». L’ennemi « comme-un » ouvre la voie à toute une série de rapports « duels », où dans une lutte à mort gouvernée en sous main par l’imaginaire, il s’agit pour un groupe que la haine soude, de faire front « comme un » contre l’ennemi. La haine offre ce paradoxe qu’elle apaise la violence interne au groupe en la projetant à l’extérieur. Il s’agit dans ce duel d’en sortir plus blanc que blanc. Si l’autre est haïssable, c’est bien en retour la preuve que nous sommes aimables. C’est ce qu’on a vu se déployer autant dans le nazisme qu’aujourd’hui dans la guerre d’Irak, mais aussi au cours de l’histoire lors de l’Inquisition ou des diverses guerres religieuses ou politiques. Remarquons que dans ce genre de collectif on a une parole unique qui soude l’ensemble, et non un partage citoyen de la parole, où tout un chacun vaut pour ce qu’il énonce. Le principe de la démocratie étant le contradictoire. Ce contradictoire qui vise à prendre en compte la parole émise par chaque sujet en tant que telle, un des principes de base de l’exercice de la justice, non seulement fonde le socle de la démocratie, mais nous l’allons voir, n’est pas sans lien avec un certain traitement social de la violence.

Mais pourquoi faut-il sans cesse remettre sur le métier cette chose dite parole qui nous tient ? Car on peut le constater, avec la parole, jusqu’à l’heure de notre mort, nous aurons à faire. La parole fait de l’homme un parlêtre, comme le nomme Lacan. Or l’étonnant dans cette approche c’est que la parole est un ratage, un ratage qui … réussit, qui fait de l’effet. Parole vient d’un mot grec : para-bolos , qui a donné parabole. Une parabole est une trajectoire, en balistique ou en géométrie, qui vise un objet, en fait le tour et revient bredouille. Plus on parle et plus on rate. Comme l’écrit si bien Samuel Beckett, c’est une sacrée « foirade ». En fait ce ratage qu’est la parole est une belle réussite de l’être humain dont la structure s’articule autour d’un vide, d’un manque, d’un ratage fondamentaux. On sait bien qu’en parlant, c’est jamais ça, mais ça nous tient, le disant. Si l’homme est fondamentalement violent, c’est justement à cause de ce manque qui le constitue. L’être humain, le parlêtre est en manque comme les pipes sont en bois. Construit autour d’un manque dont l’interdit de l’inceste constitue la pierre de touche, l’homme est habité par une nostalgie inextinguible de toute puissance, de toute jouissance. Ce qu’exige le corps humain, c’est de jouir. Le problème c’est que nous sommes bientôt quatre milliards sur terre à vouloir jouir. C’est ça qui nous rend violents, cette volonté de jouissance qui ne nous lâche pas. Comment faire ? L’entrée dans le langage, c'est-à-dire dans le social, voire dans le « soucial », tant ça nous fait souci, est conditionnée par un sacrifice : il faut en rabattre sur la jouissance pour vivre parmi les autres. Ce sacrifice est au fondement de toute éducation que Freud définit précisément dans ses conférences de 1917 comme « le sacrifice de la pulsion » ( Introduction à la psychanalyse , 1ere conférence). Le sacrifice de la jouissance nous attache à la langue et à la parole, qui en constitue pour chacun d’entre nous le point d’actualisation. La parole est donc bien, dans toutes ses dimensions, le seul mode de traitement dont chaque sujet dispose face à une jouissance toujours en excès. Cette attache, Pierre Legendre dans l’introduction de son ouvrage Le crime du caporal Lortie , nous précise qu’elle relie le corps vivant et l’appareil langagier. Et il emploie pour désigner ce drôle d’appareillage, le terme de « ligature » qu’il emprunte à la tradition juive. La ligature, que l’on continue à célébrer dans une fête annuelle (La Fête des Ligatures), fait allusion à un fait biblique. Dieu apparaît en rêve à Abraham et lui ordonne de sacrifier son fils Isaac. La mort dans l’âme, le père prend son fils et lui attache sur le dos un fagot de bois, puis il le conduit sur une montagne. A mi-chemin, dit un commentaire des rabbins, le fils se tourne vers son père et lui demande de le lier plus solidement, de serrer plus fort la ligature qui l’attache au fagot. Le père s’exécute, et le commentateur précise qu’à ce moment les larmes du père coulaient dans les yeux du fils. On connaît la suite. Au moment où Abraham va frapper de son couteau Isaac, un ange retient sa main et lui désigne comme objet du sacrifice un agneau qui s’est pris dans un buisson. On peut entendre ici toute la force de cette ligature symbolique qui impose à un père de se détacher de son enfant pour être père. « Nos enfants ne sont pas nos enfants » écrivait magnifiquement le poète libanais Khalil Gibran. Nos enfants ne sont pas nos objets, nos choses, nos biens : il nous faut sacrifier cette jouissance qui nous viendrait de leur possession, pour qu’ils se réalisent comme sujets de la parole et du langage. Là où la pire violence pourrait s’exercer dans un infanticide, il nous faut trouver dans le monde des objets de substitution. Le sacrifice concerne une pratique symbolique où l’on accepte la perte d’un objet, voire d’un animal, aimés, pour que le lien social soit renforcé. C’est donnant-donnant : un symbole pour une perte de jouissance. Sacrifier vient d’un verbe latin : sacer-facere , faire sacré. Je dirai même qu’il s’agit de faire quelque chose pour que ça crée. Peut-être, dans notre société post-moderne dite de consommation, avons-nous perdu le sens de ce qu’est l’essence du sacrifice, tel qu’on peut l’entrevoir dans la pratique du potlatch chez les indiens, par exemple. Dans le sacrifice nous n’entrevoyons plus que la perte, et non le gain qu’il produit dans le lien social, le symbole qui unit une communauté. Combien de parents n’entend-t-on pas se plaindre à leurs enfants sous la forme : « après tout ce qu’on a fait pour toi » ; « on s’est saigné aux quatre veines et pour quel résultat ? » etc. On a fait rentrer le sacrifice dans l’ordre de la marchandisation : il faut que ça rapporte. Alors que l’essence du sacrifice vise la production d’un manque et des ses représentations symboliques. Souvenons-nous ici que le symbole est issu de la culture de la Grèce ancienne. Deux familles par exemple scellaient une alliance à partir d’une tablette d’argile nommée tessera en latin et tessaragônos en grec( carré ). La tablette peut aussi dans d’autres circonstances être faite de métal ou d’ivoire et servir de billet d’entrée dans un théâtre, de bulletin de vote, de jeton dans un jeu de tirage au sort, de signe de ralliement… Cette tablette sur laquelle pouvait figurer divers scènes était brisée en deux et chaque famille en emportait un morceau. Il suffisait de recoller les morceaux brisés, de les jeter ensemble ( sun-ballein ) pour que la tablette ainsi reconstituée témoigne de l’engagement pris. Le symbole et donc bien ce qui sépare (perte) et ce qui unit (line social). La parole représentant le mode de fabrication privilégié des symboles. D’où le fait que Claude Lévi-Strauss et dans sa foulée Jacques Lacan, aient décidé de nommer « symbolique », le monde spécifique habité par l’humanité.

Pourquoi l’homme est-il fondamentalement violent ? Ecoutons Freud, qui ne mâche pas ses mots : « « ...l’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité... L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. » Voilà ce qu’affirme sans ambages le père de la psychanalyse en 1929 dans Malaise dans la civilisation . Si l’homme est violent c’est du fait de son mode de fabrication. L’homme est un animal dénaturé par le langage et ça lui fait violence. Du fait de l’appareillage entre le vivant de son corps et l’appareil -à-parler qui le propulse dans le social (que Freud nomme spracheapparat dans ses études sur les aphasies) il ne peut pas compter comme les animaux, sur son instinct, mais sur sa pulsion. L’homme du fait de cet appareillage, voire de cet apparolage, se trouve projeté dans une relation de médiation par rapport à son environnement, les autres humains et lui-même. Un rapport de médiation signifie que toute manifestation de ce corps dénaturé passe par le filtre du langage. Ce qui, entre nous, fait des manifestations de violence une expression non verbale, mais langagière cependant. La violence ça veut dire quelque chose, mais ça le dit avec des actes, et pas avec des mots. En effet la pulsion est constituée des affects du corps mêlés aux représentations qu’impose à ce corps son attachement au langage. La pulsion résulte, précise Freud, du travail imposé au corps humain par la culture. Une petite précision le terme allemand de Kultur qu’emploie Freud, recouvre un champ beaucoup plus ouvert que notre pauvre mot de culture emportant dans son sillage des effluves de Beaux-arts, fêtes de la musique et autres flonflons. La culture, Freud la définit d’une part comme ce qui nous éloigne de l’animalité et d’autre part comme ce qui nous permet de nous supporter les uns les autres. C’est pourquoi les traducteurs français ont proposé comme équivalent le terme de civilisation, ce qui permet à l’homme de se civiliser, de se « d’hommestiquer ». On entrevoit au passage comment en ce qui concerne la lutte contre la violence, la culture est poussée au premier plan. Les affects cherchent sans fin et violemment une issue pour jouir, mais, interdits, c'est-à-dire soumis au refoulement, la seule issue socialement acceptable est ce que Freud nomme sublimation. Un certain nombre d’expressions que l’on peut qualifier de violentes se déroulent sur fond de sublimation. Ainsi les insultes qui s’avère un gros problèmes chez les jeunes, et surtout pour les adultes. Freud disait avec l’humour qu’on lui connaît que le premier homme qui a laissé tomber sa lance avec laquelle il s’apprêtait à percer le corps de son ennemi, pour lui jeter à la face une insulte, ce premier homme a inventé la culture. Encore, pour que cela soit acceptable faudrait-il introduire à l’endroit de cette expression culturelle qu’est l’insulte, une certaine souplesse dans la réception, et pouvoir la dévier vers des formes de création socialement acceptables. J’ai ainsi proposé à un groupe d’éducateurs qui se disaient démunis face aux insultes incessantes des jeunes, d’inventer un atelier d’insultes, mais dont le cadre est réglé par des règles du jeu, un espace et un temps donnés. Ceux qui ont prêté quelque attention aux travaux de ce grand poète que fut Jean Tardieu ne seront pas déçus d’y découvrir des séries d’insultes tout à fait plaisantes. Les adeptes du Capitaine Haddock également. Autre forme de violence déviée par la sublimation : les spectacles sportifs. Un anthropologue de l’Université d’Aix, Christian Bromberger, a bien montré à quel point les matchs de foot étaient des substituts de la guerre, avec leurs factions, leurs mots d’ordre, leurs fanions, leurs emblèmes, leurs chants de guerre, leurs capitaines… Même s’il y a malheureusement de temps en temps des débordements dans ce genre de manifestation, cela fait nettement moins de dégâts, notamment en matière de morts, que la vraie guerre ? Bush, le boucher d’Irak, aurait été bien inspiré de s’en remettre à ce type de compétition. Souvenons-nous d’un grand match entre l’équipe d’Iran et celle des USA. Dans les jours qui suivaient, alors que tous liens étaient rompus depuis belle lurette, les relations diplomatiques, reprenaient. On recommençait à se parler.

La pulsion qui nous anime, qui nous meut et nous émeut, nous fait une violence fondamentale. La pulsion ça pulse, ça pulse, ça pulse. Et cette pression permanente doit trouver des points d’écoulement et d’évacuation. Là où il y a de la pression, la pulsion cherche son ex-pression. Dans le meilleur des cas, sur la voie de la sublimation. Et c’est tout le mérite de l’Ecole et des divers apprentissages qu’on y fait, que d’offrir une voie socialement acceptable de dérivation, de shuntage de l’énergie pulsionnelle. Ce qu’on peut faire de mieux avec sa pulsion c’est de l’inscrire dans un processus de création, de lien social, de culture. Mais que je sache nous ne sommes pas toujours dans cet état créatif. Or la pulsion continue sa percée. Et si elle ne trouve pas son chemin du coté de la sublimation, qu’on peut nommer aussi bien socialisation, elle s’en détourne - refoulement précise Freud - et va vers des chemins de traverse que Freud nomme : formations de l’inconscient. Il en est de drôles et d’autres d’un peu moins drôles, de ces formations. Lapsus, oublis de noms ou de choses à faire, actes manqués, passages à l’acte, rêves, fantasmes et symptômes sont autant de voies d’écoulement de la pulsion. Ce qu’on nomme violence est repérable dans ces manifestations. Le passage à l’acte comme violence projetée sur autrui ou le symptôme comme violence sur soi, principalement.

Prenons un exemple qui a été largement exploité notamment au cinéma avec le célèbre Eléphant ou encore Bowling in Colombine . Pour ma part, je m’appuierai sur ce que j’ai pu en glaner dans la presse. Un article paru dans Le Monde le 22 avril 1999 décrit une tuerie dans une école du Colorado aux USA. Cinq jours de suite des articles fournissent des renseignements supplémentaires. Les faits sont les suivants : près de Denvers, à Littleton, trois jeunes du Lycée Colombine déclanchent une fusillade qui entraînera la mort de quinze personnes. Ce qui frappe les témoins c’est qu’ils rigolent en massacrant leurs camarades. Deux de ces jeunes, leur acte accompli, se donnent la mort. Dans les jours qui suivent, les explications, - c’est d’ailleurs le fond d’argumentation du film de Mickael Moore- tournent toutes, qu’elle émanent du Président Bill Clinton ou du Dr Elliot Sorrel, président de l’Association Mondiale de Psychiatrie, autour d’un discours unique : c’est la faute aux armes en vente libre. C’est un peu court, non ? Aucun des commentateurs ne s’est intéressé aux jeunes gens qui ont commis ce crime. C’est un type de discours qui produit même une déresponsabilisation de ces jeunes insupportable. Qu’aurait-on appris si on l’avait fait ? Que depuis un an ces jeunes réunissaient un véritable arsenal. Qu’ils se pointaient au lycée, habillés en longs manteaux, baragouinant l’allemand et arborant des insignes et le salut nazis. Quoi d’autre. Ils avaient créé deux sites Internet sur lesquels ils expliquent qu’ils ont adopté la culture gothic : ils s’habillent en noir, se peignent les ongles en noir et le visage en blanc. Ils se disent membres de la French Coat Mafia , encensent la mort, la violence, la fin du monde et se donnent comme maître à penser, Hitler. Que peut-on lire sur leurs sites ? Des phrases comme celles-ci : « Nés dans la douleur, nous tentons d’étouffer ce dont nous avons besoin, cet appétit vorace qui nous ronge. Mais la pression s’accumule et bientôt explosera, avec toute la force de notre fureur ». (N’y cherchez pas un jeu de mot qui ne fonctionne qu’en français !) Et encore « Nous rentrerons dans l’immortalité et l’obscurité… Nous souffrons dans le pèlerinage de la vie… Nous devons faire face à trop de chemins… C’est trop dur, trop dur… Notre douleur est insoutenable… Nous savons une seule chose, il faut mettre fin à cette misère… » Et ils désignent comme objet de leur haine : les minorités ethniques (blacks et chicanos) et les sportifs. C’est le jour anniversaire de la naissance d’Hitler qu’ils passent à l’acte. Les deux tueurs Eric Harris et Dylan Klebold, ainsi que le troisième dont je n’ai pas le nom, ont mis fin à leur misère. Une misère intimement liée à la violence provoquée par « la poussée constante » (l’expression est signée Freud) de la pulsion dans leur corps d’adolescents.

On assiste là à un déferlement de la jouissance. Les expressions de ces jeunes en témoignent : « cet appétit vorace qui nous ronge… », « la pression s’accumule… », « c’est trop dur, trop dur… ». On peut constater que ces méandres discursives emportent de l’insensé, mais aussi du sens. Il y a là une logique implacable liée au signifiant. Même si cette logique nous la réprouvons, elle existe. Cet acte et sa construction sont articulés à des bribes de culture, notamment gothiques et nazies, même si nous les refusons, c’est à entendre. Mais surtout je retiens de cette tragédie terrible qu’aucun adulte, ni au lycée où ils se présentaient ainsi férocement grimés, ni dans l’espace familial où ils fourbissaient leurs armes, aucun adulte ne s’est constitué comme répondant face à ces jeunes. On a oublié ici tout le sens du mot « provocation » que l’origine latine « pro-vocatio » ( pro-vocare , lancer la voix au dehors, en avant, en appeler à) inscrit comme appel à la voix de l’autre. Une voix qui viendrait leur dire : «il y a des limites ». Une voix qui aurait pu les pousser à trouver un autre chemin d’accomplissement pour leur violence. Il y a une démission visible des adultes. Mobilisons également l’origine étymologique du mot agressivité, souvent mal digéré. A(d)-gressere en latin, c’est marcher vers l’autre, ce qui constitue bien de fait un reconnaissance de l’autre comme répondant et une forme d’appel. Et des jeunes livrés à eux-mêmes ne trouvent pas les voies socialement vivables d’expression de leur violence. Ce que les jeunes cherchent chez les adultes c’est du répondant. Pourquoi fuir ou botter en touche ? La pulsion qui n’est pas arrimée à l’ordre de la culture passe à l’acte. On peut entendre ici la violence comme un échec de la symbolisation.

J’aimerai souligner un autre point, mais je ne ferai que l’esquisser, car il relève surtout des compétences des sociologues, bien représentés dans ce colloque, le professionnel qui se penche sur la violence psychique pour en assurer le traitement, à savoir le psychanalyste, apparaissant ici en minorité, ce qui est bien dommage quand il s’agit d’ouvrir un débat contradictoire. Face à la violence pulsionnelle toute société pour vivre et survivre a développé une violence opposée, une violence socialement imposée et plus ou moins bien acceptée. La seule violence légitime est une violence d’Etat, régulée par le droit et la législation. C’est une des raisons qui fonde l’interdit de faire justice soi-même. Il faut cependant se demander dans quelle mesure la violence légitime de l’Etat n’est pas excessive et éventuellement la corriger, d’où la nécessité des processus de régulation que l’on nomme contre-pouvoirs démocratiques. Prenons un exemple : il serait bon d’interroger sérieusement les procédés d’évaluation mis en œuvre à l’Ecole, qu’a pour tache d’orchestrer le Haut Conseil de l’évaluation de l’Ecole créé en 2000, non seulement sur les capacités intellectuelles, mais récemment sur la santé psychique des élèves. L’évaluation s’apparente ici à un message évangélique auquel tout un chacun doit se convertir sous peine d’hérésie. Où sont les contre-pouvoirs, les contre-propositions face à ce ras de marée constitué en un véritable culte (voir : L’évaluation du système éducatif de Claude Thélot) ? Ces procédures, cet « ordre dur » comme le désigne Lacan, férocement marquées du sceau du scientisme, sont facteurs, quoiqu’on en dise, de ségrégation des plus faibles et donc d’une violence inacceptable. Plus globalement la prolifération des « bio-pouvoirs » et des déferlantes technologiques et sécuritaires dénoncées en son temps par Michel Foucault, a gagné du terrain sans qu’on y prenne garde. Elle vise certaines formes d’homéostasie sociale pour assurer « la sécurité de l’ensemble par rapport à ses dangers internes. » Nous assistons ainsi à un retour des classes dangereuses, à la stigmatisation d’ensemble de populations. La fracture sociale n’en est pas la cause, elle en est l’effet. Effet d’une industrialisation galopante du lien social. (M. Foucault, Il faut défendre la société , Cours au Collège de France). Autrement dit face à la violence fondamen,tale qui agite le sujet dans la pulsion, seule la culture, la civilisation, l’éducation, l’école, mais aussi tous les appareillages sociaux font barrage, à condition que les contre-pouvoirs fonctionnent dans l’espace social. Au bout du compte tout cela constitue une société bien loin de l’idéal, une société jamais achevée, toujours en conflit et en tension, sans cesse en but à l’injustice, l’excès, l’ ubris dont parlaient les anciens grecs. C’est là précisément que Freud situe le Malaise dans la culture . Le titre originel de l’ouvrage parle même de « malheur ». Les humains sont affligés d’un malheur constitutif et indépassable. La culture se pose comme détournement de la violence de base qui fait qu’un être humain est vivant. Mais la culture n’opère pas sans violence. Cette violence nécessaire que constitue la culture, elle ne tombe pas du ciel, elle demande à être transmise, notamment par des agents qui représentent l’autorité : parents, professeurs, policiers, juges, politiciens… Cette transmission vers les plus jeunes opère dans une relation, une rencontre, ce qu’en psychanalyse on nomme un transfert. La difficulté dans laquelle nous sommes aujourd’hui, réside dans le fait que ces agents de l’autorité que chacun d’entre nous, à son niveau, à un moment ou un autre a en charge d’incarner, sont en déclin. L’autorité qu’en bout de course on peut situer dans ce qui fait loi chez l’être humain, à savoir qu’il est assujetti à l’ordre du langage, l’autorité existe bien, sans quoi ni vous, ni moi ne serions là à nous parler. Mais ses relais, ceux qui ont a assumer l’exercice du pouvoir - et j’insiste, chacun d’entre nous, d’une façon ou d’une autre est convoqué à cette place, - les relais de la fonction symbolique qui fait autorité, sont défaillants. Du coup nous sommes dans un moment de l’histoire où les flambées de violence se font plus fortes, non seulement dans le microcosme social d’un lycée comme le votre, mais à l’échelle de la planète. Les antagonismes s’accentuent, la ségrégation de groupes entiers s’accélère, les espaces de médiation sont balayés, la parole donnée est bafouée… Là où la religion et la science ont failli comme transcendance pour fonder une référence à l’autorité, ce qui se déploie sur la planète, avec la domination du système capitaliste et libéral, qui entraîne la marchandisation et la mise en spectacle de ses habitants, c’est le commerce des plus forts. La croyance quasi magique dans le pouvoir de l’argent, ce qui nous aveugle dans les lois prétendues d’airain de l’économie, traduit bien ce niveau de bassesse que nous avons atteint. Là où en d’autres temps, d’autres lieux et d’autres mœurs, les anciens grecs prônaient la vertu et, il n’y a pas si longtemps, notre siècle de Lumières, la raison de l’honnête homme.

Comment lutter alors ? Peut-être pas contre la violence , comme on l’entend dire partout, mais avec la violence ? Si je reprends le début de mon propos, je pense qu’il faut retrouver confiance dans la parole, sous toutes ses formes. Un beau texte de Martin Heidegger, Acheminement vers la parole , nous dit que nous parlons sans cesse, même en rêvant. L’être humain que Jacques Lacan nomme « parlêtre » est véritablement un être façonné par la parole. Mais l’introduction de la loi de la parole dans le corps humain produit un trou, un manque, un vide, et cela nous fait violence, nous n’en voulons pas : nous voulons être comblés ! La parole est la condition du vivre ensemble, la condition de médiatisation et de dérivation de notre violence intrinsèque. C’est tout ce qui nous reste quand tout s’écroule : redonner force à la puissance de la parole et se soumettre à son autorité. La plupart du temps lorsqu’ils se produit un événement violent, il y a toujours une bonne âme pour proposer une commission, un réunion, un colloque, avec pour thème, comme aujourd’hui : la violence, parlons-en ! Je vous proposerai une petite dérive de cette formulation : la violence : parlons-nous ! Autrement dit il existe bien un traitement de la violence, un et un seul, où la violence du sujet et la violence sociale trouvent un certain apaisement dans un espace de médiation, c’est quand on se parle. « Au début, écrit Saint Jean dans le prologue de son évangile, il y a la parole. Et la parole a pris corps ». Voila la question à se poser dans tout regroupement humain : quels sont les lieux où l’on se parle ?

mars 2004


Biographie sommaire
Après avoir exercé de nombreuses années comme éducateur spécialisé, Joseph ROUZEL est aujourd'hui psychanalyste en cabinet et formateur. Diplôme en ethnologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, DEA d’études philosophiques et psychanalytiques. Il est bien connu dans le secteur social et médico-social pour ses ouvrages et ses articles dans la presse spécialisée. Ses prises de position questionnent une éthique de l'acte dans les professions sociales et visent le développement d'une clinique du sujet éclairée par la psychanalyse. Il intervient en formation permanente, à la demande d’institutions, sur des thématiques, en supervision ou régulation d’équipes. Il intervient dans des colloques et anime des journées de réflexion, en France et à l’étranger. Il a créé et anime l’Institut Européen «Psychanalyse et travail social » (PSYCHASOC) dont les formateurs dispensent des formations permanentes en travail social et interviennent à la demande dans les institutions sociales et médico-sociales.


1 Intervention au Colloque Violences scolaires et culture(s) , au Lycée de Carpentras le 9 avril 2004. Il s’agit du deuxième colloque organisé dans le cadre d’une activité pédagogique associant élèves du lycée Victor Hugo de Carpentras, universitaires et chercheurs en sciences sociales.

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