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Les enfants de don Quichotte et les moulins à vent

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Joseph Rouzel

dimanche 18 février 2007

J’ai bien peur qu’on assiste dans cette mise en scène médiatique à une véritable instrumentalisation des personnes vivant dans la rue. Il s’agissait de faire monter le pathos dans les chaumières et de nourrir la politique-spectacle. La scène se joue par télés interposées. Ce qui est court-circuité dans l’affaire c’est le temps de l’élaboration : qu’est-ce qu’on leur veut à ces gens-là ? Que veulent-ils ? Qu’en pensent les professionnels de l’aide sociale et les associations qui se battent sur ce terrain - et dans l’ombre - depuis des lustres ? Ce qui est ainsi annihilé c’est bien le temps de la citoyenneté et du débat politique où chacun est concerné. La mise en spectacle télévisuel a d’abord pour objet de capter le désir des téléspectateurs pour les brancher sur la consommation des produits du marché. L’audience est bien le fer de lance du marché. Patrick Le Lay, directeur de TF1 a été clair : la télé sert à produire des tranches de cerveau disponibles pour la pub. La pub visant à induire une compulsion d’achat. Qu’est-ce qui est visé comme produit à vendre ici ? Au spectacle choquant des tentes répond le spectacle tout aussi choquant du chiffrage du Ministère. Ça se réduit à une bagarre de chiffres : combien de SDF ? Combien de places ? Qui dit plus ? Allez je vous le fait à 27000, bon poids. C’est une supercherie, mais tout le monde marche dans la combine. Les 27000 places étaient déjà promises depuis belle lurette. Ça ne mange pas de pain. Au contraire ça devrait déboucher sur une commande ferme pour de gros constructeurs ou promoteurs. L’argument de vente en fait vise aussi une autre spécificité : j’ai entendu dire qu’il y avait des élections cette année ! La bagarre des chiffres, comme à la Bourse, fait monter la tension fomentée par la télévision pulsionnelle 1 puis lui propose une décharge apaisante dans la figure emblématique d’un (ou d’une) candidat. L’affaire est dans le sac ! Je me souviens de François Tosquelles intervenant dans un congrès où des directeurs se gobergeaient à grand renfort de chiffres de leur excellente gestion d’établissement : on commence par tout chiffrer, puis les chiffres on les marque sur les corps, et on sait comment ça finit : à l’abattoir ! (Silence dans la salle). Poussons le cynisme jusqu’au bout. On pourrait imaginer Bouygues, premier constructeur du monde (et proprio de TF1) à la base d’une telle entreprise. On embauche quelques comédiens pour faire monter la mayonnaise affective, on pousse l’audimat et ça débouche sur des marchés soutenus au passage par des serviteurs de la République qui jureront leurs grands dieux qu’il n’y a aucune collusion entre finance et politique. Alors que tout le monde sait…

Je ne remets pas en cause les bonnes intentions des Enfants de don Quichotte. Malheureusement, à l’analyse du contexte de l’action, on s’aperçoit vite que l’enfer en est pavé. À Lyon par exemple, on installe des tentes alors qu’il y a plus de 100 places disponibles dans les foyers. Ils veulent pas y aller, disent certains ? Certes. Alors demandons leur (et nous) pourquoi. Je pense à ces deux clodos (vocable que je préfère à 3 lettres stigmatisantes) rencontrés à Toulouse. On mange trop, me dit l’un. Et comme je m’en étonne, ils me décrivent leur journée à courir de CCCAS en petites sœurs des pauvres en passant par Coluche, la banque alimentaire etc. Au bas mot, 6 ou 7 repas par jour. Alors, quel est le problème, m’enquis-je ? Ils nous donnent à bouffer, mais personne nous parle ! L’être humain n’est pas qu’une personne avec des droits et des devoirs, mais aussi un sujet qui peut parfois résister jusqu’à la déchéance, jusqu’à se laisser mourir pour faire valoir sa dignité.

Je pense aussi à ces collègues éducateurs qui ne font pas de bruit et qui une nuit par semaine vont accompagner des personnes qui dorment sous un pont à Paris. Chapeau. De ceux-là, nul ne parlera.

Joseph ROUZEL, directeur de Psychasoc, rouzel@psychasoc.com

1 Sur ce point voir l’excellente analyse du philosophe Bernard Stiegler, La télécratie contre la démocratie , Flammarion, 2006.

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