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« Les enjeux de la supervision dans le travail social » conférence de Joseph Rouzel 20 février 2004, à Bruxelles.

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Joseph Rouzel

lundi 28 février 2005

Superviseur. C’est un mot embêtant : passer de la supervision, c’est-à-dire de la clinique du regard à une clinique de la parole, ça nécessite un déplacement. Je vais essayer de vous causer mais les mots c’est sans image. Lorsque Marie-Claude Lacroix m’a convié à cette journée et demandé d’intervenir sur la question de la supervision, - cela m’arrive de temps en temps, lorsque je lis, je pense ou élabore quelque chose, des références graphiques ou pictographiques ou des souvenirs étranges me traversent - est venu en sous-main, me frôler les paupières, un tableau de Dali qui ne m’a pas quitté et sur lequel je me suis cassé les dents. Je ne comprends pas pourquoi j’y pense, c’est un point de fixité qui doit bien avoir un lien avec la supervision. L’inconscient ça travaille tout seul ; par contre pour savoir ce que ça nous raconte, ça demande beaucoup de travail.

Ce tableau je vais le décrire et on verra ou cela nous mène.

Je le décris et chacun le construit. Ce tableau date de 1950.

A droite une petite fille de 6 ans tient sous son bras un ce ces gros coquillage où l’on souffle ou que l’on met à son oreille pour entendre le son de la mer. En arrière fond, un paysage très ouvert, avec une partie de ciel, 2./3 de ciel vide, quelques nuages sur la droite. La partie où se trouve cette petite fille est un désert. Au fond on devine quelques dunes, des rochers... Dans un dessin qui précède ce tableau et qui a permis à Dali de le construire il y avait logé un château, qui visiblement a disparu.

Que fait cette petite fille ? Elle tient dans sa main droite une peau, comme Dali la nomme. C’est une surface, la surface de la mer. La mer, ce liquide est réduit à un espèce de tissu et la petite fille soulève le voile de la mer. Dans la partie gauche, il y a des roches qui sont entamées. Le tableau ne prend pas l’ensemble de la figuration des rochers, il y a une espèce de coupure, de brisure à cet endroit-là et sous la peau de la mer (c’est dans le titre du tableau de Dali) ça forme une ombre et dans l’ombre, un chien dort, un chien avec un collier. Voilà la scène : une petite fille de six ans soulève la peau de la mer et sous la peau de la mer, il y a un chien qui dort. Je vous donne le titre de Dali parce que je crois qu’il contient quelques éléments de compréhension : « Moi-même à l’âge de 6 ans quand je croyais être une petite fille en train de soulever avec une extrême précaution la peau de la mer pour observer un chien dormant dans l’ombre de l’eau ». C’est étonnant comme titre.

On est dans une zone de confusion. C’est un travail de construction, de fiction. Dali se représente dans la confusion des sexes. C’est important cette image qui témoigne de la confusion des sexes. Cela veut dire quelque chose de très simple : quelque chose de la loi du signifiant, de la loi du langage est déverrouillé. C’est assez implacable comme loi : on n’a que deux catégories possibles pour ranger son corps, pour ranger son anatomie, une qui s’appelle homme, l’autre qui s’appelle femme.

C’est une des grandes questions des adolescents. Je pense à un jeune homme qui vient me trouver depuis quelques temps et il se pose la question, est-ce qu’il est homme ou est-ce qu’il est femme ? C’est pas une rigolade, et on ne peut pas répondre par la version anatomique de la chose. ça ne se range pas comme cela. La question de la sexuation c’est « où est-ce que j’appareille mon corps dans l’ordre du langage ? » Ce que fait sauter Dali à ce moment-là , ça permet d’explorer ce qui a à voir avec la supervision, à mon avis, c’est que dans cette confusion-là, quelque chose d’un voile se lève, vous entendez l’équivoque sur la peau de la mer(e), c’est quand même pas rien, et qu’est-ce qui dort sous la peau de la mer, un chien.

J’avoue que la question de la confusion est assez voyante et apparente. La question de la voix maternelle est présente dans la conque que porte l’enfant. La question de la peau de la mer, on peut l’ouvrir du côté de l’équivoque. Ce qui m’a retenu c’est la question de ce chien qui dort, sous la peau de la mer. Qu’est-ce qui fait que pris dans la confusion, cette confusion va produire peut-être un apaisement, peut-être un endormissement d’un animal présenté comme un animal domestique, « d’hommestique » ? Qu’en est-il de la « d’hommestication » de l’animal qui dort en nous ? C’est une véritable question. Vraisemblablement, mais je ne peux pas l’épuiser car, comme dans tout tableau il y a quelque chose qui se présente comme un point aveugle, je l’associe à quelque chose qui a à voir avec la jouissance et cela donne une espèce de tension comme cela, avec quelque chose qui possède le corps de l’homme, à savoir que c’est un corps qui veut jouir en permanence. Seul l’appareil langagier, c’est-à-dire le fait de se ranger sous des mots, sous des signifiants, constitue finalement le mode de traitement de cet jouissance.

Quel rapport avec la supervision ? Je ne sais pas... c’est le chien qui dort qui m’étonne. C’est un tableau qui n’est pas à voir, comme beaucoup de tableaux d’ailleurs, c’est un tableau qui donne à voir quelque chose qu’on ne peut pas voir justement. La jouissance c’est quelque chose qu’on ne peut pas voir. Je ne sais si cela va me permettre d’avancer mais cela m’a mis en tension entre quelque chose qui est de l’ordre du signifiant et quelque chose qui est de l’ordre de la jouissance. On pourrait appeler cela la vie, si ça ne vous dérange pas. On est en vie, ce n’est pas un scoop. Par contre lorsqu’on se demande un peu précisément ce que c’est que cette vie qui habite notre corps, on est devant quelque chose d’un peu étrange. Qu’est-ce que cette vie qui nous dérange, nous submerge, nous dépasse, n’arrête pas de nous faire bouger ? Je pense, au risque de vous choquer, que la vie chez les humains se présente comme un toxique. C’est à proprement parler ce que de façon paradoxale Freud nommait : pulsion de mort. Le chien qui dort, qui a l’air pacifié eh bien il ne faut pas s’y fier ! Un chien qui dort ça peut se réveiller assez rapidement et ça mord. Autrement dit le mode de traitement qu’il y a chez les humains de ce toxique vital, c’est un traitement par le signifiant, par le fait de parler.

Voilà alors ce que met en jeu la question de la supervision, c’est quelque chose de complexe, quelque chose qui a à voir avec une certaine confusion. Je vais essayer de développer la question en deux parties et cela permettra de faire un point de ponctuation en milieu de matinée.

(1) D’abord j’exposerai les fondements de ce que j’ai bricolé pour soutenir cette pratique-là. Je crois que chacun d’ailleurs est appelé à bricoler son propre bricolage.

(2) Dans une deuxième partie j’exposerai le dispositif que j’ai monté, pas de toutes pièces, mais comme les peintres surréalistes, comme Max Ernst, j’ai pris des bouts de pratique et j’ai créé quelque chose qui me va bien, qui va à ma main. Dans un texte sur la technique psychanalytique, des années 30, Freud explique qu’il a « bidouillé » le dispositif de la cure analytique à sa façon. Pendant un moment, il travaillait en face à face, et dans une lettre à Ferenczi, il explique que 10h par jour en face à face, ça le fatigue un peu et ça vient troubler le travail, à savoir que les patients guettent en permanence sur son visage une approbation, une réponse, un retour... et c’est comme cela qu’il invente le dispositif fauteuil-divan. On brise la « super vision » dès qu’on sort du règne du regard pour laisser place à quelque chose qui est de l’ordre de la parole. Dans ce texte des années 30, il dit que ceux qui suivront devront aussi se faire un outil à leur main. ça me paraît important pour pas tomber dans le fétichisme du dispositif. Ce n’est pas le dispositif en tant que tel qui est important, c’est le fait qu’on puisse y naviguer en toute confiance. Sans doute est-ce le type d’appareillage qui n’est jamais terminé, toujours à remettre en cause, en fonction de ce qui s’y passe.

Donc deux temps : un où je poserai les éléments fondamentaux, les miens et on pourra échanger là-dessus, et un temps où je présenterai le dispositif que j’ai appelé « instance clinique », pour sortir du terme « supervision » qui me paraît malheureux dans la mesure où il implique toute une série de références du côté de l’imaginaire qui ne me semblent pas intéressantes. Lacan en son temps avait proposé « superaudition ». ça ne me paraît pas beaucoup plus heureux. Le « super » serait peut-être à mettre à la poubelle, car le mot « super » indique tout de suite l’idée qu’il y a l’œil du maître qui va venir scruter des pratiques. On est appelé à inventer quelque chose de nouveau, une nomination inédite. Si vous avez des idées, n’hésitez pas.

Première partie.

Un point de méthode. Je suis un peu limité. Je parle à partir du discours et de la pratique de la psychanalyse. Il y a d’autres entrées possibles dans la question. J’ai choisi cette porte et j’ai déjà beaucoup à faire avec cela. Dans la discussion, on pourra témoigner qu’il y a des entrées dans des discours différents, qui sont fondées dans des logiques différentes. Ne prenez donc pas ce que je vais dire comme une position exclusive en tant que telle. Comme tout le monde n’est pas familiarisé avec les concepts de la psychanalyse, cela demande que je m’explique.

Pour construire l’affaire, je vais articuler, mettre en série trois concepts pour arriver à la pratique de la supervision. Pourquoi la supervision ? Parce qu’il y a le transfert. La question de la confusion dont je parlais tout à l’heure, elle naît du transfert, donc voici un concept clé, fondamental de la psychanalyse : le transfert.

Pourquoi le transfert ? Parce qu’il y a un objet, un objet un peu particulier en psychanalyse.

Et pourquoi il y a un objet ? Parce qu’il y a la pulsion.

Voilà un peu ce que j’aimerai articuler, remonter de la question de la supervision, pour la fonder en tout cas, remonter à la question du transfert, de l’objet et de la pulsion.

Trois concepts de base. Cela force à repartir du point de départ, qui n’est pas le point de départ de Freud d’ailleurs. Le concept de pulsion n’apparaît qu’en 1905, dans les « Trois essais sur la théorie de la sexualité ». C’est pourtant un concept fondateur de la théorie analytique. On a parlé tout à l’heure du mythe fondateur de ceux qui empruntent des chemins de traverse. Avec la psychanalyse on a affaire à un discours un peu particulier, à savoir que lorsque Freud élabore ce concept de pulsion, il s’empresse de dire : « c’est notre mythologie ». Autrement dit « ne cherchez pas à construire des appareils », comme Reich a voulu le faire pour enregistrer les variations de la pulsion dans sa boite à orgone... On n’est pas dans le domaine de la biologie, ce qui est un peu compliqué parce qu’on a l’habitude de penser avec des modes de raisonnement qui sont ceux de l’observation et de la clinique médicale. Ici on a affaire à une tentative de mettre dans des mots quelque chose qui est sans mot : qu’est-ce qu’il en est de l’origine de l’homme ?

Freud emploie deux mots différents dans ses textes : instinkt et trieb . Une psychanalyste française, Marie Bonaparte, princesse de Grèce (un film, de Benoît Jacquot vient de sortir sur elle), qui était une analysante de Freud, a racheté sa vie aux allemands et a sauvé une partie de ses manuscrits. Malheureusement dans ses traductions de Freud, elle traduit ces deux mots par instinct... C’est ainsi qu’on trouve instinct de vie, instinct de mort, ce qui n’est pas ce que Freud raconte. Le terme d’instinct est à réserver aux animaux. Il y a dans le corps animal quelque chose qu’on pourrait appeler un savoir, un savoir particulier qui leur permet aux animaux, de se brancher sans médiation, sur leur environnement, pour survivre. Voilà un peu ce qui relève de l’instinct ( instinkt ) sans qu’on sache vraiment ce que c’est. Les animaux ont un rapport d’immédiateté à leur environnement.

Le terme de pulsion ( trieb ), Freud va le chercher dans la langue allemande, pour dire ce qu’il en est d’un organisme animal - voilà le chien qui dort auquel on va mettre un collier -, d’un organisme biologiquement animal qui est le nôtre, appareillé à l’ordre du langage. Lorsqu’il essaie de cerner la question de la pulsion, c’est de ce côté là qu’il va la trouver, à savoir comme il le dit dans la définition de ce texte de 1905 : « ce point limite entre le somatique et le psychique » ( Trois essais sur la sexualité ). C’est ce point d’articulation, de ligature comme le dit Pierre Legendre, entre la biologie de notre corps, le vivant, la vie qui est en nous et l’ordre auquel nous sommes soumis, à savoir que nous parlons et que ça obéit à des lois. C’est cela qui nous fait sujet, c’est à dire soumis à cet ordre de la parole et du langage. Voilà ce qu’il nomme pulsion. On voit que la pulsion est produite comme conséquence du travail - dit Freud un peu plus loin dans le texte - qu’exige de notre corps le fait de vivre en société, et dont la racine, l’origine est liée au fait que nous sommes des êtres parlants, des animaux parlants.

Quand je parlais de loi, c’est que le fait d’entrer dans cet appareil là, c’est-à-dire d’associer du biologique et du symbolique - c’est un terme que Freud n’utilise pas mais qui va être utilisé par le psychanalyste Jacques Lacan en s’appuyant sur les travaux de l’ethnologue Claude Lévi-Strauss – s’impose. Cet appareillage, un peu surréaliste entre du vivant et du symbolique obéit à certaines lois. Ce sont les lois qui ont donné naissance à l’humanité, il y a à peu près trois à quatre millions d’années, pour ce que l’on en sait et ce sont les lois qui président à la naissance à tout petit d’homme. Ces lois sont fondées sur un principe que nous rappelions tout à l’heure, c’est le principe même de ce petit jeu qui s’appelle le taquin, ou le pousse-pousse, à savoir que le dispositif symbolique, l’appareillage symbolique ne fonctionne qu’à partir d’un élément de vacuité, un élément qui est vide.

La pulsion fait de notre corps une énergie bouillonnante, vibrante, dérangeante, qui ne nous laisse pas tranquille, une énergie en excès - ça nous excède en permanence la vie, ça nous dérange. Cet excès de la pulsion, ce dérangement va se trouver traiter par ce que Freud appelle, dans sa Contribution à l’étude des aphasies , l’appareil à langage ( Spracheapparat ), l’appareil à parler. Mais la condition de cet appareillage obéit à une loi assez précise, une loi logique en tant que telle qui est de créer une représentation de la vacuité, une représentation du vide qui se présente d’emblée comme une perte, un manque.

A quoi sert une mère (mer sous la peau de laquelle dort un chien comme le dit Dali) ? Une mère ça sert à transmettre cette dimension manquante de l’être humain. Cette pratique a un nom, cela s’appelle l’interdit de l’inceste. A quoi sert l’interdit de l’inceste ? Ce n’est pas une question morale, c’est une question structurelle, à savoir que pour fabriquer les êtres humains, il faut leur faire un trou, il faut qu’il y quelque chose dans leur propre corps qui se présente comme un manque fondamental. Et c’est l’opération que mènent les mères, une opération extrêmement délicate, c’est pour cela qu’il ne faut pas les laisser toutes seules, elles ne vont pas s’en sortir toutes seules, il faut les aider dans une forme particulière, qui appelle une fonction, que l’on appelle fonction paternelle, et qui ne relève pas que des hommes. La transmission de cet appareil à parler concerne chacun d’entre nous.

Que font les mères ? Elles prêtent successivement leur propre corps et des morceaux de leur propre corps à cette perte. C’est à partir de cela que se produit ce qu’on appelle un objet en psychanalyse.

L’appareil symbolique, à parler, à ranger les corps humains fait que les oppositions : homme/femme, père/mère, adulte/ enfant, garçon/fille… sont des productions du langage.

Le mode de représentation de l’appareil symbolique, ce qui permet de le transmettre, ce que j’ai laissé vide dessous c’est une fonction qu’on peut appeler paternelle ou symbolique. Il y a peut-être un amalgame, surtout aujourd’hui où la place des pères dans la société est problématique, entre la fonction symbolique et la fonction paternelle. La question n’est pas que plus rien ne marche dans la société mais de repérer quels sont le relais pour assurer cette fonction. Cette fonction, elle sert d’abord aux mères. A quoi ça sert un père, au sens large ? Quel que soit celui qui occupe cette place, c’est un outil qui permet aux mères de produire justement une séparation et de faire chuter un objet ; ça produit un sujet d’un côté mais un sujet auquel il va manquer un morceau.

Dans un premier temps mère (M) et enfant (E) sont dans une zone de confusion. Ce n’est pas abstrait : l’allaitement est un moment où les mères prêtent un objet qui vient d’elles, que ce soit un morceau de leur anatomie, le sein ou que ce soit le biberon, - le choix est peut-être important pour les mères, mais je pense que le bébé n’en a cure - l’important c’est que le bébé prélève sur le corps de l’autre un objet qu’il s’approprie. On a pendant un certain temps entre mère et enfant, quelque chose qui fait « comme un ». L’allaitement permet de jouir du corps de l’autre, de jouir du corps maternel. D’ailleurs lorsque le corps maternel n’est pas présent, le bébé trouve des mode de substitutions, il suce son pouce, des bouts de tissu ... Notons au passage que la jouissance opère aussi du coté de la mère, il y a une certaine jouissance à être tétée. L’aboutissement de l’allaitement est le sevrage et le sevrage est un mode opératoire pour les mères pour produire un sujet manquant et un objet perdu. Je rappelle qu’elles ne peuvent le produire qu’à partir d’une référence au symbolique, c’est-à-dire à partir d’une représentation de l’absence et de la perte. C’est pour cela que petit à petit le corps maternel est interdit de jouissance. Et cela vaut pour l’enfant comme pour la mère. Il faut qu’il y en ait dans le monde, sur les 6 milliards d’êtres humains, une qui nous soit interdite en terme de jouissance. La condition de cet interdit - on pense souvent l’interdit de l’inceste du côté de la prohibition, la répression - mais c’est la condition même pour que ce qui transforme et socialise la pulsion , qu’on peut appeler le désir, - c’est la condition même pour que chez les humains il y ait du désir d’aller rencontrer les autres, de faire des choses, des supervisions du travail éducatif, psychanalyste ou chauffeur de camion.

On ne peut pas penser la question de l’interdit de l’inceste sans la traduire, la poser dans cette dynamique, à la fois une face qui dit : non tu ne toucheras pas à ce corps-là. C’est un non qui s’adresse aussi aux mères : non tu ne jouiras pas de l’enfant que tu as produit parce que ce n’est pas un objet, un bien de consommation, ce n’est pas ta chose. Comme le dit joliment Khalil Gibran : nos enfants ne sont pas nos enfants. C’est ce que rappelle l’interdit de l’inceste. Ce sont des sujets, assujettis à l’ordre du langage et de la parole. Nous sommes les enfants du signifiant, les enfants de la parole.

Le sevrage produit des lunes non pleines auxquelles il manque un morceau. Cela produit des êtres auxquels il manque un bout, des êtres troués. Autant du côté de l’enfant qui vient de naître, que de la mère. On a peu pensé d’ailleurs la question du sevrage du côté de la mère. Les mères - et à juste titre - pendant un certain temps jouissent de la vie qui est en elle, à savoir qu’elle se reproduit à travers elle, c’est pour cela qu’à un moment j’ai dit que la vie peut se présenter comme toxique. Il s’agit que de cette vie-là les mères comme les enfants, en soient castrés. C’est le mot qu’utilise la psychanalyse. Ce n’est pas un mot tendre, pas un mot facile à entendre. La castration, c’est pas la frustration , c’est pas la privation, c’est une perte fondamentale car le but de l’opération est à la fois de produire des être manquants, des sujets et à la fois de produire un objet, le seul qui existe en psychanalyse, à savoir cet objet, dessiné en pointillé, qui « s’il existait, ferait qu’on ne serait pas manquant ». Le but de l’éducation, au sens large, pour faire grandir les enfants, ça vise à produire cet objet que Lacan appellera une peu plus tard l’objet @. C’est de là qu’il le tire. Ce n’est pas un objet qu’on peut toucher. C’est cet objet vraisemblablement que masque le chien qui dort sous la mère. Pour moi, je l’entends comme cela.

La perte de jouissance du sein maternel de chair ou de caoutchouc, lors du sevrage, réintroduit la mère à son propre manque, et l’enfant également et en même temps on voit se profiler à l’horizon un objet totalement mythologique. C’est cet objet-là qui nous fait courir les uns et les autres. A savoir que dans nos vie on n’arrête pas de courir derrière cet objet dont Freud a beau jeu de dire que s’il est perdu, en même temps, il n’a jamais existé. Dans une lettre Freud dit que nous devons apprendre en tant qu’être humain à nous contenter « d’ersatz » et il ajoute « qui valent bien l’objet originel... qui de toute façon n’a jamais existé ». Ce n’est pas qu’il n’a pas de pouvoir, le seul objet qui nous fasse bouger dans notre vie, l’objet cause du désir, comme disait Lacan, c’est que cet objet n’existe pas. Cela fait des êtres humains, des êtres un peu étranges, à savoir que nous courrons les uns et les autres derrière cet objet, qui peut prendre des figures particulières selon les zones corporelles, les zones érogènes disait Freud, les zones que nous investissons. Il y a quatre trous fondamentaux dans le corps. Ne l’oublions pas, la psychanalyse est un pratique corporelle, un traitement du corps, un corps particulier appareillé au langage. Dans sa préface à August Aïchhorn, Freud précise que la psychanalyse pour le patient se pratique « sur son propre corps ». Donc quatre type d’objets derrière lesquels on n’arrête pas de courir pour essayer de trouver son content, de se satisfaire, de se compléter, pour essayer de jouir de ces quatre orifices : la bouche, l’anus, l’oreille et les yeux. Il y deux objets que Freud a particulièrement développé. Le premier est l’objet de la pulsion orale. Toute l’éducation est un appareillage du corps aux lois du langage. La bouche par exemple est un organe particulier puisque de la bouche des choses sortent (parole, cri, chant) et des choses entrent (nourriture). La bouche est lieu de jouissance, où je cherche à atteindre l’objet de la jouissance, va être de part la fonction éducative, le théâtre d’une castration. On voit comment le sevrage produit ce mode de castration. Ce qui va empêcher qu’avec ma bouche j’essaie de continuer à jouir permet de développer des objets de substitution, un peu comme l’enfant lorsque le sein n’est plus là. Il trouve son pouce, un doudou ou suçote des bonbons, un peu plus tard, il peut fumer, embrasser.. autant de plaisirs de bouche.

Le second circuit pulsionnel que Freud a travaillé, c’est le circuit anal. Les nourritures absorbées ressortent transformées. C’est une loi anatomique que nous partageons avec les animaux. Mais cette zone est investie de façon particulière, car l’anus, les excréments, font l’objet de tractations entre les mères et les petits. Ceux qui ont des petits enfants en savent quelque chose. C’est à cet endroit là que naît l’acceptation de la perte, car les petits estiment à juste titre que c’est un morceau de leur corps qui s’en va. La pulsion anale permet de travailler la question du donnant-donnant. J’accepte de perdre un morceau de mon propre corps - qui va partir , où ? cela devient invisible - mais tu me donnes quelque chose : de l’amour, de la tendresse, un bon mot, une attention. La pulsion anale soutient tous les mécanismes des échanges sociaux, don-contre don, notre rapport à l’argent (c’est un substitut de la merde).

Lacan a développé deux autres objets à savoir cet objet qui cause notre désir du côté de l’oreille : la voix ; que va-t-on chercher dans la voix de l’autre, avec nos baladeurs sur les oreilles, à l’opéra... quelque chose d’une tentative de récupération de jouissance dans ces objets-là. Pulsion invocante dit Lacan.

Le quatrième objet que travaille surtout Lacan est l’objet regard. D’où ma boutade en démarrant sur la « supervision » : si on en reste au niveau de la vision, fut-elle « super », on n’avancera pas beaucoup. C’est le prélude à tout un tas de substitutions de jouissance, ersatz comme dit Freud, où l’on cherche son content, à la fois dans le regard qu’on peut porter sur le monde, sur l’autre, mais aussi à travers ce qui nous regarde du côté de l’autre. Pourquoi j’ai été attiré par cette toile de Dali dont je ne me rappelais plus, qui m’a poursuivi jusqu'à aujourd’hui ? Parce que quelque chose dans cette toile me regarde, je ne sais pas quoi. On voit bien que lorsque j’essaie de percer un peu plus loin, je tombe sur une zone qui est une zone d’obscurité, qui est une zone dans laquelle il n’y aurait même pas de mots pour le dire.

Alors les mots, cela sert à quoi ?

J’ai rappelé que l’être humain est soumis. Qu’on ne vienne pas me parler de liberté! Le terme de sujet a une étymologie : subjectum, jeté dessous, sous-mis, mis dessous. C’est tout sauf la liberté, le sujet humain. La seule liberté qu’on ait c’est de repérer à quoi on est assujetti, ce qui donne une certaine marge de manœuvre. Le but de la cure analytique a à voir avec cette question-là, d’apprendre comment nous sommes des exilés, des animaux dénaturés, des enchaînés. Nous sommes des esclaves du langage. On ne s’en sortira pas, sauf un beau jour, les pieds devant. On nous a pas demandé notre avis : on m’a collé la dedans en me disant débrouille-toi avec ça.

A quoi ça sert le langage ? Ce sont les formes substitutives de la jouissance. Avec nos mots, on essaie d’attraper les choses mais nous sommes des êtres qui avons été exilés du monde des choses. C’est pour cela que la question de l’interdit de l’inceste est fondamentale, parce que ce n’est qu’à partir de cette perte inscrite au cœur de l’homme qu’il peut apprendre à se contenter des mots pour dire cette perte. Tous les mots du monde nous servent à border, entourer, donner une forme à ce qui n’est pas là. C’est ce que font tous les bébés, les petits enfants pour rentrer dans l’ordre du langage. Cela fait du langage humain quelque chose de particulier et de très différent du langage animal. Les animaux ont des modes de relation tout à fait performant : ils communiquent. Pour nous, la communication ne fonctionne pas très bien. Si ce n’est pas fait pour communiquer, pourquoi parle-t-on ? On « cause » pour entourer, pour broder, pour border ce qui se présente comme un manque, comme un vide. Lacan parle du sujet divisé par la parole. Ce n’est pas quelque chose d’abstrait : à chaque fois que je parle, à la fois j’inscris dans les règles du langage un mode de représentation, je re-présente le sujet que je suis... et en même temps, il y a une part qui reste dans l’ombre. Le chien qui dort est là, sous la peau de la mer. C’est un système de représentation à prendre au sens le plus théâtral du terme. Notre parole est un mode de mise en scène qui sert fondamentalement à nous faire exister , un jour j’ai dit « nous faire naître ». C’est-à-dire que nous ne sommes sans doute pas finis , nous ne cessons pas de naître et aussi de n’être, au sens de la naissance et aussi au sens de cette séparation qui n’arrête pas de se produire du fait du langage. Du fait de parler, cela produit en même temps du manque à être. Plus on parle, plus on manque, plus on se sépare. Voilà à quoi sert le langage. A en dire un bout de ce désir qui n’arrête pas en même temps de nous agiter, de ce désir qui nous fait courir après un objet perdu. J’ai en tête le travail de Jacques Brel sur « Don Quichotte, l’homme de la Manche ». Les poètes, qui n’ont pas besoin de faire de psychanalyse pour la plupart, sont très près de ces questions. Lorsqu’il chante cette histoire du chevalier qui court et courra toute sa vie derrière l’inaccessible étoile, c’est une belle métaphore de ce qu’il en est de l’être humain. Notre parole est ce qui nous permet de courir derrière cette inaccessible étoile et en même temps de donner à entendre qu’on la loupe à chaque instant. Parler, c’est rater... C’est pas la peine de s’empoigner, cela ne marchera pas, on ne pourra jamais se comprendre, alors qu’on a créé les appareils les plus perfectionnés pour communiquer. Il y a dans la structure même de l’être humain quelque chose qui fait échec à la communication. Il vaut mieux le savoir et l’accepter assez tôt parce que cela évite d’en vouloir aux autres de ne pas être compris...

Parler sert à en dire un bout de ce qui nous anime, on ne sait pas quoi d’ailleurs. Les mots qui m’échappent actuellement, je ne peux pas en maîtriser toutes les conséquences. Cela peut vous choquer mais je pense que lorsqu’on parle, on ne sait pas ce qu’on dit, parce que si vous ouvrez un peu les mots, vous verrez que les mots n’ont pas un sens unique, ils sont une prolifération de sens. Je pense dire quelque chose quand je parle. Je n’ai aucune certitude que vous entendez la même chose... et je pense même que vous entendez tout autre chose.

Voilà ce qu’il en est de l’objet tiré de la pulsion. C’est une conséquence logique de la pulsion. Ce qui fait que nous rentrons en lien les uns avec les autres, justement à partir d’une illusion, tout à fait nécessaire, à savoir que dans le lien social, dans ce qui nous attire ou nous pousse les uns vers les autres, dans la relation humaine, on cherche tous, de façon un peu égoïste, dans l’autre, cet objet qui a été construit comme perdu. Les grandes notions d’harmonie universelles, « d’aimer vous les uns les autres » en prennent un petit coup au passage. J’aime en l’autre l’illusion que je lui attribue de posséder l’objet qui me manque. Sinon pourquoi entrer en lien avec qui que ce soit, avec toutes les complications qui en découlent. L’amour est extrêmement égoïste ... et en plus aveugle !

A partir de cela, Freud va construire la notion de transfert, au sens le plus matériel du terme. Je transfère, je transporte dans le corps d’autrui cet objet dont je me dis que si je pouvais un jour le posséder enfin ce serait le bien-être absolu, enfin ça endormirait le chien sous la mer, il me laisserait tranquille.

Voilà comment se combinent nos histoires de relations humaines, que ce soit sous le versant de l’amour ou de la haine... Ce n’est peut-être pas la même chose, mais c’est fait de la même étoffe. Ce sont les deux côtés de la même médaille finalement. Dans nos relations, cela peut basculer, sans crier gare, de l’un à l’autre... Dans les histoires de couples, c’est larron en foire la veille et le petit déjeuner du lendemain matin, démarre très mal. Qu’est-ce qui s’est passé ? Cela bascule. Cela pose une difficulté dans les relations humaines car on en veut beaucoup aux autres de ne pas nous donner ce qui nous manque... Comment la relation peut-elle continuer à perdurer, comment le désir peut-il rester vivant alors que le pot aux roses a été dévoilé à savoir que l’autre n’a pas ce qui me manque ? L’essence même du transfert - le transfert n’est pas spécifique à la psychanalyse, la psychanalyse en fait juste un usage particulier - signe tout mode de relation humaine. Le transfert est une opération qui se joue à trois, et pas à deux contrairement à ce qu’on croit. Il n’y a pas de relations humaines à deux. Très longtemps d’ailleurs, on a embêté les travailleurs sociaux sur les risques de la relation duelle. On peut comprendre qu’il n’y a pas de risques de ce côté-là : ça n’existe pas la relation duelle. Les êtres humains sont toujours liés au nom d’un tiers, notamment ce tiers de base qui s’appelle le langage. Il y a un beau poème d’un poète breton, Eugène Guillevic, écrivant, à la fin de sa vie, à la manière des haïkus japonais, tentant de capter en deux ou trois mots l’essence de ce qu’il voulait dire : « Entre toi et moi, il y a tous les mots du monde ». Cela vaut tous les traités de philosophie ou de psychanalyse. Là où on se rejoint, c’est dans cet espace tiers. Mais c’est là aussi que nous sommes séparés et divisés.

Le transfert, maintenant. 2 A aime B parce qu’il lui suppose un savoir sur l’objet qui lui manque. Cette supposition de savoir est appelé par Lacan « le sujet supposé savoir ». C’est une « embrouille », nos histoires de relation humaine... J’aime l’autre, pas tellement pour lui, mais pour ce qu’il représente à mes yeux qui pourrait combler mon propre manque. On peut comprendre que cela ne marche pas très bien quand même. Fiction : je peux aimer une femme parce que je capte dans son propre corps par exemple un grain de voix particulier qui m’émeut jusqu’aux tripes... Je la rencontre dans une soirée, ce qui m’intéresse c’est pas du tout ce qu’elle dit, c’est ce petit grain de voix qui me touche au plus profond... J’aime donc cet objet que Lacan fait relever de la pulsion invocante, cette voix qui sort de ce corps-là qui m’émeut... Mais qu’est-ce que cette voix-là si ce n’est l’écho lointain d’une voix brisée, perdue, qui est la voix de la mère... Si je remonte cette chaîne associative, je vais tomber quelque part sur cette voix maternelle. J’ai créé un mode de représentation, un objet de substitution pour suppléer l’absence du corps maternel. Vous comprenez qu’une histoire pareille entre un homme et une femme va avoir des difficultés... Cette femme peut me dire « mon grain de voix, c’est sympathique mais autour il y a une femme... » C’est ce qui fait le fond de commerce de toutes nos scènes de ménage. Comment le désir peut-il rester vivant alors que l’objet se présente justement comme perdu ? Pourquoi a-t-on une telle haine, même sous une forme « soft » encore aujourd’hui, vis-à-vis des femmes ? Sans doute parce qu’elles représentent dans l’espace social, par leur anatomie, elles incarnent, réalisent ce manque-là. Cela va un peu mieux car longtemps, on les a brûlées, persécutées ; maintenant on leur met des morceaux de serpillières sur la tête... On n’en aura jamais fini avec cette question-là. Je crois qu’au fond les femmes savent qu’elles représentent ce savoir sur l’objet perdu. Dans nos relations amoureuses, on fait comme on peut, pas tout à fait comme on veut.

Qu’en fait-on lorsque cette accroche se crée dans un espace professionnel, infirmier, éducateur, travailleur social, professeur, instituteur... ? En même temps on sait que s’il n’y a pas ce mode d’accrochage, « affectif » comme on dit, on est démuni, et on est renvoyé à des gestes très techniques qui ne produisent pas grand chose et en même temps lorsqu’il y a cet accrochage appelé le transfert, on en est très embêté.

Dans le schéma, on voit que cette illusion appelé sujet supposé savoir (SSS) est équidistante des deux personnages, des deux sujets (A et B).

       
     
 

A

 

Il y a une relation parce que la question de l’objet vient toucher l’un et l’autre ; la difficulté liée au transfert est que cet objet-là se présente comme un point aveugle, y compris pour celui qui supporte le transfert. Les enfants sont d’une subtilité remarquable dans les relations : ils savent rentrer exactement là où il y a une porte ouverte. Comment il a deviné ? il a deviné que c’était un point de non-maîtrise, la porte était ouverte.

Cela pose des questions techniques très compliquées. Le transfert, on ne peut pas manipuler, ....Cela pose une question clé aux professionnels soumis au transfert : comment je vais m’en débrouiller, comment je vais produire une opération de séparation qui n’est que la reproduction de la castration originelle ; une opération de séparation entre l’illusion que l’autre m’attribue, à savoir que j’aurais, je pourrais, que je saurais, ...- une position de toute puissance en fait - et la fonction que j’ai à tenir. Si je suis éducateur dans une institution, un gamin accroche, je ne suis pas payé pour me faire aimer ou haïr, ce n’est pas le but du travail éducatif, c’est le moyen. Comment vais-je me débrouiller pour soutenir cette position-là ? comment vais-je me débrouiller pour produire, pas de façon intellectuelle - ce que je raconte, intellectuellement tout le monde le sait - cette séparation et la réaliser , c’est-à-dire la produire dans le réel. Comment je vais faire pour que je ne me prenne pas pour celui qui a l’objet qui manque à l’autre ? alors que l’autre est venu me trouver justement à l’endroit où mon manque est convoqué... On peut réaliser une image de cela à partir du tore (chambre à air) : c’est du vide entouré par du vide. Le sujet est du vide entouré par du vide, le vide central est appelé âme par les topologues. Imaginez deux chambres à air emmanchées l’une dans l’autre, le vide de l’un épousant le vide de l’autre ; voilà une image assez précise e ce qu’est le transfert et la confusion qu’engendre le transfert ; c’est pour cela que Dali se prenait pour une petite fille.

Seconde partie

Dans cette seconde partie, je vais parler de l’outil mis en place pour dé-fusionner cette zone de confusion, en sachant que ce n’est pas par une opération intellectuelle qu’on peut y arriver ? C’est là que se logent l’utilité et la nécessité de la supervision.

Que faire en situation professionnelle dans cette situation transférentielle, sachant que l’accrochage entre deux êtres humains se fait dans un point aveugle ? On ne peut le maîtriser intellectuellement. Que faire pour produire cette séparation entre l’illusion de complétude que l’autre nous attribue, le sujet supposé savoir, - la question de la toute-puissance dont on parle dans les écoles sociales relève de la même chose -. S’il existait dans le monde un sujet de cette nature-là, nous ne serions pas castrés, nous serions tout. On cherche chez les autres quelque chose qui ferait qu’on ne serait pas manquant ; c’est toujours cette question de la toute puissance ou de la toute jouissance du sujet qui est posée en tant que tel. Evidemment, dans le transfert, cela va bien « s’emmancher » ; c’est un peu trivial mais au bout du transfert, se profile la question du rapport sexuel. On croit que l’emmanchement ne fonctionne pas : il est construit sur l’illusion qu’à deux, on pourrait faire du un, on va faire du tout. Lacan dit « il n’y a pas de rapport sexuel », c’est-à-dire on a beau essayer, cela n’épuise pas la division.

Dans le transfert plane l’illusion qu’on pourrait abolir cette distance ; la question de l’amour est toujours présente dans le transfert ; il n’y pas l’amour dans la vie privée et des sentiments éthérés dans la vie professionnelle ; le transfert c’est de l’amour et c’est de « l’amour qui s’adresse au savoir » (Lacan), que l’autre est supposé avoir.

Comment maintenir la distance, faire le travail de séparation, de coupure ? quel est l’instrument nécessaire pour couper. A un moment, Freud a désigné l’acte analytique en employant la métaphore du chirurgien : dans la psychanalyse on travaille au bistouri, intervenant sur le corps psychique, intervention aussi délicate et dangereuse que la chirurgie, c’est pour cela qu’il faut un dispositif et des conditions.

Comment permettre à tous ces professionnels soumis au transfert (enseignants, soignants, travailleurs sociaux,...) de faire cette coupure entre ce sujet supposé savoir (SSS) que l’autre leur attribue et la fonction qu’ils ont à assumer ?

       
   

SSS

 
   

Nous allons nous intéresser à la partie droite du dessin : cette aile ouvre à la nécessité d’un outil pour venir produire cette séparation, pour venir trancher entre fonction et SSS. Ce qui peut produire la séparation est de l’ordre du langage : la parole et toutes les modalités de la parole (écritures mais aussi représentations ; Dali est dans des opérations de paroles avec un outil particulier appelé peinture). La supervision est un outil indispensable à cet endroit là. Qu’est-ce qui va permettre à un professionnel pris dans le transfert, c’est-à-dire emmêlé embarrassé, c’est-à-dire qui n’a pas la capacité de soi à soi de se démêler, si ce n’est un outil de cette nature-là ? C’est pour cela que je suis passée par ce long détour, par ce Chemins de traverse pour montrer qu’il y une nécessité logique. La supervision n’est pas réductible à un lieu sympa, un lieu pour parler de ses difficultés ; du point de vue de la psychanalyse, elle est une nécessité logique pour effectuer cette séparation.

D’autres discours peuvent également être des portes d’entrées à la supervision ; ils doivent de toutes les façons être fondés en raison.

Ma façon de la fonder est de dire que parler de ce qui nous arrive dans le transfert, déplace le transfert et renvoie les positions de chacun : le travailleur social va ailleurs en ce qui concerne ses propres objets de désir et dégage l’espace pour que la personne au service de laquelle on est puisse avoir la place.

Je présente une description brève du dispositif de supervision. Les travaux qui fondent ce dispositif sont, notamment ceux de Ferenczi, un des premiers à poser la question du contrôle et psychanalyse, puis Michael Balint. Chef de service à Londres, il s’aperçoit que les infirmières qui accompagnaient les mourants sont épuisées, malades, démunies ; il crée des groupes dans lesquelles, dans la parole on peut supporter, y compris le fait que deux à trois personnes par jour vont mourir dans nos bras... C’est comme cela qu’il crée ce que l’on appelle les « groupes Balint » ; je me réfère également aux travaux sur les petits groupes de Wilfred Bion, un psychanalyste anglais, - qui a pris des chemins de traverse, analyste de Samuel Beckett, qui a pu ainsi dire autrement qu’avec son corps ce qu’il avait à dire-. Psychiatre de formation, il a du s’occuper des hommes rentrant de la seconde guerre mondiale ; il a inventé un petit dispositif : il a proposé des groupes de travail sans leader avec juste un opérateur et une consigne de travail : « débrouillez-vous pour faire quelque chose ensemble ». Pour faire quelque chose ensemble, il faut parler de ce qu’on va faire ensemble ; c’est le travail de la parole lui-même qui va réassurer chacun dans ses propres positions subjectives, que cela aboutisse à un objectif formalisé ou non ; ce sont les échanges eux-mêmes qui sont soignant en tant que tel. Cela va beaucoup intéresser Lacan qui rencontrera Bion - il existe un article peu connu de >Lacan sur la psychiatrie anglaise - et il bricolera les cartels ; ce sont des groupes qui se réunissent , analystes ou pas, qui se réunissent sur un voire deux ans et dans lesquels l’élaboration de chacun est soutenue en tant que telle ; on peut travailler sur un thème, un texte.

Voici donc mes références pour le dispositif d’instance clinique. On peut le décrire en trois manches.

Ce sont des groupes de 12 à 13 personnes. Ce dispositif ne tient que s’il est continué, que s’il permet des retrouvailles toutes les 3 semaines, tous les mois ; la répétition est importante.

Temps 1. Je demande à quelqu’un d’exposer quelque chose qui s’est passé, de « raconter une histoire », quelque chose qui s’est passé dans votre boulot, de bizarre, d’énigmatique. Généralement ce qu’on raconte c’est ce qui vous est resté en travers de la gorge, ou ailleurs... en tout cas quelque chose qui fait énigme.

Quelqu’un expose à sa façon, avec ses mots, sans consigne de mise en forme particulière, il s’agit de se laisser aller là où les mots nous emmènent ; ça me fait penser à une phrase de Beckett, dans « L’innommable », il dit « j’ai peur de ce que les mots vont faire de moi ». Si on si a peur de parler par moment c’est parce que l’on sait que la parole va nous entraîner dans quelque chose qui ne relève pas de notre maîtrise, la parole va nous faire dire des choses qu’on n’avait pas prévues. L’idée est donc de se laisser tirer par la parole elle-même.

Pendant ce premier temps, les autres personnes du groupe ne peuvent pas intervenir ; c’est difficile. Le collègue parle et on se dit « qu’est-ce qu’il nous raconte ? ». Le fait de mettre en suspens la parole est fondamental car cela oblige à avoir une écoute active de l’autre parlant ; ça ne parle pas comme moi ; c’est le signe de l’altérité, le signe qu’il y a de l’autre, c’est que ça ne parle pas comme moi. Dans nos conversations courantes, - et heureusement car sinon on en souffrirait trop - ce qu’on essaye de faire, c’est de ramener sans arrêt à du « comme moi » ; « tu me dis cela et cela me fait penser que »... sans doute parce que c’est dérangeant de rencontrer l’autre dans sa propre parole.

Ecouter l’autre n’est pas facile ; cela repose sur deux points, à savoir que la parole est composée de signifiants, il est important d’écouter la matière même du langage qu’un sujet profère, non pas la traduction ou l’interprétation qu’on peut en donner mais le mot, la phrase, la construction.... cela demande beaucoup d’attention. Il s’agit d’écouter les énoncés, c’est-à-dire quels sont les mots qu’il a prononcé et d’être attentif tout autant à l’énonciation, c’est-à-dire que ces mots-là qui sont prononcés témoignent du vécu d’un sujet. On a à faire à un professionnel noué dans le transfert qui à partir de cet exercice de la parole va se dégager, petit à petit du transfert. Le seul événement auquel on a à faire, ce n’est pas l’événement que raconte le professionnel, c’est le professionnel en train de parler. C’est un point important car souvent on se coince du côté de l’histoire et alors on rentre dans les conseils « si j’étais à ta place, j’aurais fait comme ceci ou comme cela » ; la question n’est pas là. La nécessité de la supervision c’est permettre et accompagner un sujet dans ce travail de défusion qu’opère la parole. L’objet du travail n’est pas d’intervenir, directement en tout cas, sur une situation de travail, éducative mais d’intervenir sur le professionnel lui-même ; le traitement de la jouissance, le traitement de la confusion, la supervision sert à cela.

Temps 2. Je demande à chacun dans le groupe présent, chaque-un, un par un, d’y aller de sa propre parole, de dire, de faire retour au collègue qui a exposé et qui s’est exposé, de ce que ça lui a fait. J’insiste là-dessus car c’est tellement dérangeant d’écouter l’autre parler que très rapidement on est dans des processus d’analyse, de structuration, de compréhension, on essaye d’araser le relief de subjectivité que produit justement la parole, alors que la parole emporte dans son cheminement l’objet manquant ; c’est-à-dire que lorsque quelqu’un se met à parler, pas à papoter - il y a des façons de parler qui visent à ne rien dire - on est très dérouté car on voit se profiler quelque chose qui est inconsistant, qui n’est pas tenable, qui n’est pas soutenable des fois, quelque chose qui est sans mot, innommable.

Donc chacun, un par un y va de ce ça lui a fait. Pendant ce temps-là, celui qui a exposé, ouvre ses oreilles et ne peut pas rétorquer et c’est difficile.

C’est là où on voit combien notre prétention à communiquer est totalement en échec. « Mais comment ils ont pu comprendre de cette façon là ! il faut que je leur explique... » On serait tous tenté. Celui qui a exposé va entendre ce qu’à produit chez les autres, sa propre parole ; il va entendre ce qu’il ne savait pas qu’il était en train de dire.

Troisième temps. temps de conversation ouverte, où on peut parler de tout et de rien.

Ces deux premiers temps se trouvent dans les groupes Balint ; ce troisième temps de conversation est ce que j’ai ajouté ; il est important car l’exercice mène très rapidement un sujet aux confins de la parole, à un point de buté où on ne sait plus comment dire les choses. On ne peut pas laisser un sujet dans cet état de dénuement. C’est important d’en faire l’épreuve et en même temps il faut retrouver le quotidien, la personne sociale, le masque (sens du latin « persona » masque de théâtre qui permet d’incarner un personnage et d’amplifier la voix « per-sona », le son passe à travers) ; on ne peut pas être aux confins de la vacuité en permanence, ce serait insupportable. On n’a pas la rigueur du dispositif analytique pour le supporter à cet endroit-là.

Les personnes qui exposent et s’exposent témoignent que ce troisième temps leur permet de comprendre un certain nombre de choses.

Pour résumer : un temps où l’un expose et les autres écoutent ; deuxième temps, chacun parle à l’exposé et l’exposant écoute ; troisième temps, on parle et on essaie d’écouter.

Mais que fait l’animateur, le superviseur ? Pourquoi ne pourrait-on pas dans un groupe construire ce dispositif, de soi à soi, dans l’institution ?

En terme de règle du jeu, le superviseur énonce les règles du jeu et n’intervient pas pendant les deux premiers temps, sauf pour rappeler les règles du jeu. Il n’intervient qua dans le troisième temps. C’est une nécessité logique dans la mesure où je pense que la place, extérieure à l’institution occupée par le superviseur, est une place de diviseur ; il est opérateur de division, au sens où il permet que la parole de chacun ne soit pas amalgamée à celle de l’autre, que le petit garçon qu’était Dali ne se prenne pas pour une petite fille alors que le transfert nous a amené à cela.

Il est opérateur de division tout à fait logique ; une histoire indienne l’illustre.

Il était une fois un père de famille qui avait trois fils et 17 chameaux. Il meurt en laissant un testament sur lequel il demande que son fils aîné reçoive la moitié des chameaux, que le deuxième reçoive un tiers et le dernier un neuvième.

L’oncle paternel consulté leur donne un chameau. L’opération devient faisable : 9 pour l’aîné, 6 pour le second et 2 pour le dernier ; et l’oncle récupère son chameau.

Le superviseur n’est qu’un opérateur de division : il s’introduit pour rendre la division possible puis se retire ; c’est pour cela qu’il ne peut faire partie de l’institution. Cela implique qu’il soit élément vide pendant le temps deux et se retire discrètement de la conversation au troisième temps.

Le sujet est divisé par l’ordre de la parole et sans arrêt essaie de reconstituer cette unité ; le superviseur est un empêcheur de tourner en rond. Quant à ce que doit permettre cette position, c’est de permettre à des professionnels de se « désempêguer » 3 du transfert, de se décoller, désembourber....de se séparer de l'illusion que l’autre lui attribue pour ouvrir la place au travail que l’on a à faire. Le moyen pour le faire est un travail de groupe. Que permet ce dispositif où la parole de chacun est saisie dans ses arêtes les plus vives ? c’est un dispositif que j’ai décrit proche de la création artistique ; on s’y met à plusieurs à créer quelque chose qui n’est pas là ; c’est la parole de chacun, -non pas qui va produire une addition de parole qui permettrait de faire une synthèse-, qui va permettre de faire advenir du nouveau.

Une histoire, indienne encore, l’illustre. Trois aveugles sont dans le désert ; ils tâtonnent. Ils tombent sur quelque chose. Le premier dit « c’est un gros serpent, je le sens gigoter sous mes mains » ; le deuxième dit « pas du tout, c’est un baobab, un gros arbre et sous mes mains, je sens l’écorce de l’arbre » ; le troisième dit « vous êtes dans l’erreur tous les deux, il s’agit d’un énorme rocher que je sens partout sous mes mains ». Quelle est cette seule et même chose ? ce n’est pas l’addition des trois premiers éléments : un serpent à côté d’une baobab et d’un rocher. Il s’agit d’une quatrième chose construite avec ces trois paroles singulières. Il s’agit d’un éléphant.

A quelle condition les aveugles peuvent-ils construire ce quatrième élément, cette chose qui est commune mais qui est séparée au départ ? A deux conditions : qu’aucun ne lâche sur sa propre parole et qu’aucun ne lâche en même temps sur la parole de l’autre alors qu’elle se présente comme non conciliable. L’espace de supervision est de cette nature, d’où la nécessité que la parole soit mise en suspens, qu’on ne puisse pas rétorquer parce qu’en rétorquant, on va essayer d’abraser ce qui est un peu trop vif. Comment fabriquer, construire, produire une forme collective à partir de position subjective qui ne sont pas réductrice l’une à l’autre ? de temps en temps l’éléphant apparaît. Si chacun reste fixer sur sa position et n’est pas dans l’écoute de l’autre, on ne peut pas construire ce nouvel élément. C’est le paradoxe : c’est un exercice à la fois collectif mais qui ne se produit que du lieu de la division, à savoir qu’il n’y en a pas deux pareils.

Participant : C’est donc « le tout est plus que la somme des parties » ?

JR. Oui car vous n’aurez jamais un éléphant en additionnant un tronc d’arbre, un serpent et un rocher. Ce n’est que dans le va et vient du subjectif et du collectif que quelque chose apparaît. Le produit final est d’une autre nature. Le fondement de la supervision est de faire apparaître justement par rapport à une situation, par rapport à la façon dont un professionnel est engagé, cette forme particulière. Par exemple, dans un travail récent, il y a quinze jours à Montpellier, une aide-soignante explique qu’elle est au bout du rouleau avec un usager ; elle dit qu’ « elle tourne en rond ». Dans sa façon d’exposer les choses on entend, en vrac, que cet homme qui a une trentaine d’année, psychotique, se déplace en tournant sur lui-même, comme une toupie, que cet homme est né alors que fœtus il était asphyxié par le cordon autour du cou (d’où césarienne), que lors des repas, il embête tout le monde alors on l’a mis dans un coin sur une table ronde et il devient hors de lui. L’éléphant apparaît avec tous les mots concernant la circularité. A partir de cela, cette professionnelle a dit « en en parlant et avec les retours que fait le groupe, je ne le vois plus pareil ; je vois un sujet qui s’exprime dans des formes particulières, aux limites du langage. C’est le travail de l’exposé et du retour des autres qui a fait apparaître cette forma particulière qui a à voir avec une création collective. Elle a conclu en disant « ça me donne des ouvertures ». On a séparation dans le transfert et ouverture au travail à faire, à savoir accompagner journellement une personne pour que ce soit plus facile de vivre avec les autres, tout simplement. Cette production collective évoque le travail d’un psychanalyste, Dumézil, qui a écrit un traité « Le trait du cas » : comment faire apparaître quelque chose qui est le fil conducteur, il est là tellement ténu qu’il faut l’entendre dans les mots. Cela évoque également ce que Joyce appelait ses « épiphanies » (la lumière est au-dessus), des moments très étranges, où il est dans un état second ; il était psychotique et cela n’empêche pas la création - il ne faut pas assimiler psychose et débilité, la psychose est un des modes de construction de l’être humain -.Joyce parle de ces moments où il n’est plus là et où apparaît quelque chose qui donne une forme nouvelle, qu’on n’avait jamais vu, qui vient s’inscrire )- c’est le génie de l’écrivain - dans la matière elle-même des mots. Si bien que si vous lisez son dernier ouvrage, vous voyez qu’il mène les mots à la dure afin d’inscrire dans ces mots là quelque chose qu’on n’avait jamais perçu.

Epiphanie dit que la lumière est au-dessus 4 , mais aussi que cela ne relève pas du sujet, que cela nous apparaît, un peu comme l’étoile du berger a amené les mages. Pendant les douze jours du solstice - se tient, stationnaire - le soleil ne bouge pas, puis la lumière va réapparaître.

Dans le travail de supervision, j’espère que, de temps en temps, des formes de création apparaissent...

Ouverture de la discussion.

Participant : Vous employez le mot « de temps en temps » mais quand le travail du superviseur aboutit à plus de confusion, on jette le superviseur ?

JR. Pouvez-vous expliquer votre question, prendre un exemple car c’est très abstrait ce que vous dites ?

Participant : Une mise en mot qui aboutit à dire à une équipe « mais je vois pas où on voit aujourd’hui, ça tourne en rond, on ne voit pas clair, c’est encore plus confus qu’avant ».

JR. Quand je parle d’un travail sur la confusion, la dé-fusion c’était du côté du professionnel. Qu’on n’y voit pas clair, n’empêche pas forcément... comment ce travail-là va permettre à un professionnel « de respirer, de mettre un peu d’espace » ; je ne suis pas sur que cela relève d’un travail de compréhension, parce que ce je raconte sur la situation qui a trait au « circulaire », c’est au bout d’un moment que quelque chose a émergé... mais en quoi cela aide à comprendre....

Le tableau de Dali que j’ai décrit il n’est pas compréhensible en tant que tel. Votre question est importante car il me semble qu’on aurait tort, de mon point de vue, de céder à une pente facile, à savoir, instrumentaliser la supervision pour produire des hypothèses, des compréhensions, etc.. alors que le but de l’opération à ce moment-là est d’être devant l’inconnu, c’est-à-dire de faire émerger quelque chose du sujet. C’est quoi un sujet ? Une énigme. Actuellement je suis en train de parler, je vous envoie mes représentants ; vous les entendez mes représentants, les mots que j’utilise, mais qui je suis et qui vous êtes pour moi, nous ne le savons ni l’in ni l’autre ; nos représentants laissent dans l’ombre ce point d’opacité, de subjectivité et c’est ce qu’il y a de plus précieux chez chacun d’entre nous. C’est tellement embêtant que ça nous échappe qu’on aimerait bien le cerner, le colmater, arriver à tout comprendre. Mais le jour où l’on prononce quelque chose comme cela, c’est que le sujet, on l’a tué, on n’entend plus que c’est un énigme vivante ; le collègue en train de parler fait signe de cette étrangeté qui l’habite. Il faut se méfier de ne pas comprendre trop vite. Bien sûr, il faut produire des hypothèses, faire des projets, mais c’est peut-être ailleurs, dans un autre temps. Si on a ouvert l’espace, cela laisse de la fluidité pour rencontrer les usagers, pour créer ensemble des dispositifs d’accompagnement, mais de mon point de vue cette création n’est pas le lieu de la supervision.

La question de la confusion dont j’ai parlé porte sur le nouage du transfert, ce qui ne veut pas dire que le dénouage procure une compréhension supplémentaire. C’est cela qui est dérangeant ; on aimerait bien comprendre mais je ne suis pas sur que ce soit le lieu pour comprendre.

Participant : Ce que vous dites me fait me poser la question du travers des supervisions dans l’enseignement. Dans les écoles de formation, il y a des superviseurs, ce que je fais en partie d’ailleurs, donc des gens qui sont payés pour superviser des gens qui ont le titre de participants et qui sont éventuellement côtés. Cela m’apparaît comme un problème. Je m’aperçois que dans les équipes extérieures que je supervise je travaille autrement. Là (dans les écoles) je suis coincée ; j’ai trouvé la solution de dire « on met les mêmes points à tout le monde, c’est-à-dire on ne cote pas. Je voulais le soulever car on est, quand on devient travailleur social, déformé par ces supervisions qu’on a eu dans sa formation. Je voulais pointé la spécificité de ces supervisions (dans l’école et où il n’y a pas d’extériorité) et vous remercier pour l’exposé qui m’a paru très intéressant.

JR. Ce que vous soulevez est important et pose la question des préalables.

Les personnes qui vous emploient vous font une demande de quelle nature ? que vous demandent-ils ? distribuer des points aux élèves ? je ne dis pas que c’est bien ou pas mais ce n’est pas une place de superviseur. La place est exclue d’emblée. La nécessité logique de cette place est on l’a vue la division. On mélange (dans ce que vous exposez) deux places différentes : la place de celui qui a à attribuer des points, à juger un travail et une autre place, celle du superviseur ; on n’a aucun intérêt à mélanger ces places là. Cette place n’est pas tenable.

Participant (suite) :Dans le temps, il existait des personnes extérieures. Qu’on propose à des personnes en formation d’être supervisées, c’est bien mais avec un dispositif qui sépare lieu d’enseignement et supervision.

Participant : Je supervise aussi des étudiants en formation d’assistants sociaux et on est coincé dans ce système-là ; on n’a pas le choix, la communauté française exige que nous mettons des cotes. On les aide et à la fin on les sanctionne, on a un autre regard ; on est très mal.

JR. Je pense que c’est vrai que vous êtes très mal, mais quand vous dites que vous n’avez pas le choix, nous avons toujours le choix. Vous avez le choix de faire savoir que ce n’est pas supportable une place pareille. Cela relève aussi de vous ; le dispositif est là et vous coince ; vous pouvez dire que l’on vous demande quelque chose d’impossible ; il y a la nécessité d’une construction logique de la place du superviseur. Vous avez le choix de renvoyer à l’institution que cette place est impossible.

Ch. Lejeune. L’intervention de Madame m’évoque le contexte dans lequel les supervisions et les attentes vis à vis des supervisions se développent en Belgique. Je pense que les éléments contextuels effectivement sont déterminants puisque ce sont eux qui cadre le moment de l’analyse de la demande et il y a en effet à être très attentifs à ne pas se retrouver à n’importe quelle place ou en tout cas à pouvoir, lorsqu’on s’y trouve, en parler, l’évoquer et garantir à ceux qui sont censés être les bénéficiaires de ce travail, de ne pas se retrouver les victimes elles-mêmes d’un cadrage qui concerne le superviseur lui-même et qui ne serait pas supportable.

Participant : Comment travaillez-vous la demande ? Il y a le problème des sens qui sont différents. Moi, superviseur cela me fait penser aussi à superviseur d’entreprise, ce n’est tellement celui qui crée , qui aide à faire émerger un nouveau tout. Donc il y a faire un travail de clarification : qu’est-ce que cela veut dire, comment on se positionne, comment on intervient, qui est demandeur, qu’est-ce qu’attendent les gens ? il y a un gros travail à ce niveau-là. Je vois bien quel est le processus que vous mettez en place ; mais comment faites-vous pour travailler la demande.

JR. Je vais préciser un peu les choses : je travaille la demande avec celui qui demande, le directeur, un groupe d’éducateur....

un directeur, une équipe, ... on s’est aperçu qu’ils mettaient des choses différentes les uns des autres ; les uns (plutôt les femmes) mettaient en avant la nécessité de travailler ce qui les affectaient dans la rencontre de jeunes délinquants en difficultés, un travail clinique de relation ; les autres (plutôt les hommes) étaient sur le versant institutionnel : il se passe des trucs entre nous, il y a des tensions, il faudrait parler de cela. Pour moi, cela relève de deux dispositifs différents : je ne fais pas la même chose avec le même outil ; le dispositif d’analyse clinique sert d’abord à permettre à un professionnel de travailler sur le transfert. Dans le second dispositif, il y a aussi des transferts au sein de l’équipe ; comment maintenir en état de marche l’équipe éducative ? cela s’appelle pour moi régulation d’équipe. La question de la demande c’est repérer ce qui est demandé et pratiquement d’emblée produire une place dans laquelle, de toutes façons, il y aura du manque et du vide. Si c’est un dispositif d’analyse des pratiques, d’instance clinique, si c’est un travail sur le transfert, à ce moment-là les instances de direction ne seront pas présentes. Donc cela produira une vacuité au sein de l’institution, cela produira un point d’opacité. Si c’est un travail de régulation d’équipe, tous les membres de l’équipe, y compris la femme de ménage, le conducteur du bus seront là parce que la fabrique de l’institutionnel, elle est à ce pris là. L’outil à mettre en place n’est pas de même nature.

Dans la demande, la position du superviseur est producteur d’une interrogation, d’une incertitude, d’une énigme. Le directeur de cette institution m’a envoyé une longue lettre ; ils se posent plein de questions, il y a des hypothèses... cela n’aboutira peut-être jamais à un dispositif de supervision ; cela n’a pas d’importance, ils sont au travail. L’analyse de demande est à la fois dedans et dehors ; elle est déjà à la fois dans un opérateur de division, c’est cela qui est important ; à savoir que dans une demande, c’est cela qui est important, il y a deux éléments : les signifiants de la demandes, on demande avec des mots, il ne faut pas oublier que ce ne sont pas des choses qu’on demande, ce sont des mots qu’on adresse à l’autre, on demande avec des mots, on demande quelque chose qu’on essaie de cerner et on demande quelque chose à un autre. Toute la dimension de la demande elle est là. L’analyse de la demande produit un véritable travail même si elle n’aboutit pas à la supervision en tant que tel ; cette équipe mettra peut-être un an ou deux à construire la nécessité logique de la supervision.

Cette question de l’analyse de la demande est très compliquée ; on est tous pareil, on se coince sur la chose, le référent auquel renvoie le signifiant. Vous me demandez une supervision ? cela tombe bien, je suis superviseur... j’ai ce qu’il vous faut.... mais non, nous n’avons pas ce qu’il faut à l’autre ; la question c’est de mettre en jeu cet objet que nous n’avons pas, c’est à dire un lieu vide, un lieu d’élaboration dans lequel on ne sait pas, on va tâtonner... L’analyse de la demande est de ce côté là ; souvent on en fait un point pragmatique : « c’est de la supervision parce qu’ils demandent ceci ou cela.... » la question n’est pas là... il s’agit davantage de mettre les gens au travail et de proposer des dispositifs dans lesquels on va entretenir ce feu, cette flamme, le désir... qu’est ce qui nous pousse à penser, à aller toujours plus loin ? le désir. C’est cela qu’il s’agit de mobiliser dans la demande... c’est à dire à la fois d’entendre l’objet de la demande sans refermer le sujet sur cet objet-là ; maintenir l’objet ouvert à l’endroit où le sujet est venu demandé. C’est un exercice difficile. Le travail sur la demande est de maintenir le sujet ouvert à l’endroit de son désir. Il n’aura pas tout ; comment incarner dans les objets de la demande, ce « pas-tout » 5 ; c’est quand il se réveille le chien qu’on s’aperçoit qu’on n’a pas tout. Comment produire du pas-tout à l’endroit de la demande ? comment pas refermer les mots sur les objets qu’ils désignent ? une des stratégies qui s’est dessiné avec cette équipe dont je parle, c’est la question du choix.

Participant : Pourquoi, il faut faire un choix ? pourquoi ne pas travailler les deux pôles en parallèles ? parce que si je me sens très bien dans l’institution, je pourrais être productive d’une parole qui va avoir écho chez l’autre... et du coup je serai vraiment bien dans mon travail et on pourrait avancer et créer peut-être ce vide mais ce vide producteur d’autre chose. Pourquoi faire une incision entre les deux et dire je peux pas avancer dans l’autre et dans l’institution si je règle pas déjà la problème que j’ai avec mes collègues... enfin je me demande, pourquoi il faut faire un choix ?

JR. On peut imaginer, ce serait déjà dans l’idéal qu’il y ait à disposition des équipes ces deux espace d’élaboration, mais je ne peux pas être dans les deux en même temps ; c’est cela que j’essaie d’indiquer. Le choix, vous n’aurez jamais tout. Quelque soit l’espace dans lequel je me trouve, l’important c’est qu’il y ait cet espace de vacuité.

Participant :(suite) Mais moi je trouve qu’avoir le choix c’est un luxe et nous travailleurs sociaux, on n’a pas souvent le choix, donc il faut avancer...

JR. Mais si, je l’ai dit à Madame tout à l’heure, vous l’avez toujours, toujours ; ce serait pratique de se dire j’ai pas le choix, je suis pas responsable ; vous avez toujours le choix, notamment de parler pour dire que vous n’êtes pas d’accord.

Participant : Mon idée n’est pas de démissionner, mais on travaille dans l’urgence et à un moment donné, c’est comme un soldat, il faut avancer, il ne fait pas reculer et traiter les deux choses en même temps ; et on ne peut pas dire j’ai le luxe de laisser ce problème-là pour demain, une fois que j’aurais réglé celui là ; voilà.

Ch. Lejeune Cette question là m’évoque aussi ceci ; comme superviseur, je me rends compte que dans énormément de situations - et je n’y suis pas pour rien non plus - le travail clinique renvoie à des questions institutionnelles. Alors je suis d’accord avec JR, c’est qu’on ne peut pas travailler les deux choses, en même temps, au même endroit ; là on engendre de la confusion supplémentaire et on ne permet aucune division ; néanmoins, je pense par ailleurs que - et c’est cela la difficulté d’être superviseur aujourd’hui - il faut pouvoir entendre aussi la résonance institutionnelle et qu’il faut pouvoir en faire quelque chose ; cela ne veut pas dire que le même superviseur doit faire tout mais qu’en tout cas la question de l’institutionnel, du contexte, de la régulation de l’équipe qui vient rendre difficile ou caduque l’interrogation de travail clinique ou méthodologique doit être prise en compte. Quelque chose doit être nommé, proposé à cet égard, sans quoi je pense que le travail « clinique » touche aussi à des limites de principes ; on peut créer un espace avec cet idée du vide mais où cet espace s’organise dans un cadre institutionnel réel dont il faut pouvoir tenir compte. C’est une difficulté récurrente et de plus en plus fréquente dans les enjeux actuels de la supervision.

MCL. Peut-être une autre façon de formuler la question : c’est difficile de scinder les éléments qui sont du côté de la clinique et ceux du coté de la régulation d’équipe ; j’entends les réponses données par mes deux collègues. Je pense important de rassurer les participants sur le fait que travailler les questions cliniques, cela ne sera pas sans questionner la régulation d’équipe et l’institution. Avec ce superviseur là, on va surtout rentrer par la porte clinique et puis vont peut-être émerger d’autres questions ayant à voir avec la régulation d’équipe, qui seront travaillées dans un autre endroit ou avec une autre personne.

Participant. Vous présentez une démarche de la supervision qui s’inspire de la psychanalyse et qui est donc très particulière, une offre très particulière qui est celle que j’ai envie de soutenir dans l’institution où je travaille. Il n’empêche que quand les intervenants sociaux demande de la supervision, ce n’est pas nécessairement cela qu’il demande d’une part et d’autre part quand moi je demande des budgets à l’institution, ce n’est pas évident que ce soit cela qu’elle veuille soutenir. La question que j’en arrive à vous poser est la suivante : nous avons réussi à obtenir un moment de démarche, qui s’est trouvé en intermédiaire et qui a peut-être viré à de la régulation d’équipe, mais n’y a-t-il pas antinomie entre une demande institutionnelle et une démarche qui est beaucoup plus personnelle beaucoup plus subjective ? c’est d’ailleurs un question : est-ce que l’institution qui paye la supervision ou est-ce chaque intervenant social qui va faire sa propre supervision sur son propre compte ? j’ai envie de soutenir dans l’institution que ce soit un mode de fonctionnement de l’institution mais c’est peut-être antinomique ? et d’ailleurs je n’y arrive pas depuis 10 ans !

JR. Vous avez raison de dire que - et ce n’est peut-être pas le mot antinomique que j’utiliserai - c’est paradoxal ; c’est-à-dire comment une collectivité peut soutenir des positions subjectives ? en même temps, c’est la condition de survie d’une collectivité. Autrement dit, c’est un point qui se présente, le dispositif institutionnel, l’administration, la direction a à payer pour quelque chose qui lui échappe, parce que c’est la condition pour qu’on continue à penser, je dirai même à sauver sa peau dans ces métiers-là. C’est très difficile pour les directions. Donc la question de l’analyse de la demande, c’est bien à cet endroit-là qu’on va introduire le « coin ». Quand je dis à un directeur, il y aura analyse, supervision ou instance clinique mais vous ne serez pas présent, cela commence à travailler sacrément ; la question du manque, c’est à ce prix-là que l’équipe va pouvoir travailler. Si la direction est là on pourra pas dire un certain nombre de choses. Et c’est dans cette tension, dans quelque chose qui échappe à la direction que le travail se soutient. De la même façon, je renverse la question : les travailleurs sociaux, les éducateurs n’ont pas à tout savoir de ce qui se passe au niveau de la direction. Pour moi, c’est ces points d’opacité, d’étrangeté, d’inquiétude des fois qui font qu’on va se mettre à travailler, y compris dans le fantasme. Alors dès l’instant où la demande est posée, comment introduire ce fer de lance ; c’est toute la question de la dynamique de la supervision. C’est ce qu’évoquait les collègues : si on laisse se refermer à cet endroit-là, le travail n’est plus possible. Comment faire pour qu’il y ait des enclaves - je ne sais comment dire cela, en psychanalyse on parle de manque, de vacuité, etc...- pour qu’on ne soit pas dans les processus totalitaristes. Il n’y a pas de totalité chez l’être humain ; on voudrait qu’il y en ait une mais on ne peut se maintenir vivant que si on fait effraction dans cette totalité.

Participant : Pour répondre peut-être à Madame, au fond, on a ces solutions, un peu bricolées aussi de créer des groupes de supervision avec des gens qui ne travaillent pas ensemble donc de réunir des personnes différentes, travaillant dans des lieux différents ; pour le dire autrement, ne pas faire de supervision avec ses collègues ou des supervisions individuelles payées par l’institution ou en partie.

Participant : je ne suis pas superviseur mais je suis dans une institution qui couvre l’ensemble de la communauté française par ses travailleurs, travailleurs médico-sociaux dans les consultations de nourrissons. Je suis entrée dans cette institution, il y a 25 ans et forte de mon diplôme parce que j’ai travaillé dans le domaine de la psychologie , j’ai mis en place des supervisions ; il n’y a avait pas d’argent pour cela dans nos institutions ; votre question de paiement pour cela me pose pour le moment fortement question au bout de 20 ans de supervision à l’ONE. A l’époque, on avait un directeur général à l’époque qui connaissait bien quelqu’un au ministère de la santé publique et on a travaillé sur la convention qui instaure les services de santé mentale et qui ont pour mission, notamment, de pouvoir superviser les travailleurs médico-sociaux. On a fait un règlement de travail et les travailleurs savent qu’ils ont droit à tant de jours par mois, à telles conditions et on fait des évaluations tous les trois-quatre ans car on a une petite équipe et cela demande du temps de rencontrer l’ensemble des services de santé mentale qui le font, de rencontrer peut-être l’ensemble des travailleurs médico-sociaux pour savoir ce qu’ils en retirent, pour répondre aux questions des superviseurs, parce que l’objectif est de faire du travail clinique car le travailleur médico-social de l’ONE est seul dans son travail, même s’il y a un médecin en consultation, il est seul dans la famille, à voir des choses, à entendre des choses au domicile des gens, mais en même temps les travailleurs arrivent avec tous les problèmes institutionnels qui sont pas cadeau dans les structures relevant de la communauté française à l’heure actuelle, et donc pour les superviseurs, c’est toujours faire la part entre le travail clinique et le travail par rapport à l’institution, alors qu’ils n’ont pas réponde à tout et que l’institution est en grand changement. je le fais - cette organisation de supervision - gratuitement puisqu’on profite de l’arrêté des services de santé mentale qui eux sont de moins en moins d’accord de travailler comme cela puisqu’ils ont aussi besoin de leur argent, pour soutenir les familles car les familles font de plus en plus appel aux services de santé mentale, et puis l’argent du budget du service formation sert davantage à faire les accompagnements par rapport aux problèmes institutionnels, les réformes, le travail et la gestion en équipe ; tout ce travail est fait là avec les deniers ; le message de mes chefs est de continuer à maintenir ces supervisions gratuites car il n’y a pas de budget pour cela tandis que les centres de santé mentale disent qu’ils ont de plus en plus besoin de leur budget pour autre chose... comment vais-je arriver à maintenir quelque chose qui commence à être reconnu dans l’institution car l’analyse institutionnelle, menée à l’ONE depuis 2 ans, a démontré l’intérêt de ces supervisions puisqu’on a enfin entendu les travailleurs médico-sociaux ; j’ai de moins en moins, voire plus du tout dans certaines régions,- de superviseurs pour assurer ces supervisions. Qui paie quoi ? si je demande aux travailleurs médico-sociaux d’intervenir dans le coût de la supervision, je ne suis pas sure qu’ils iraient encore car l’institution reste « la bonne mère » qui doit apporter à ses travailleurs tous les outils pour pouvoir bien faire le travail, puisque de toutes les façons cela leur demande une énergie folle et qu’ils gagnent vraiment mal leur vie ; je suis coincée dans cela et je n’ai pas issue ; je grappille des années supplémentaires pour maintenir ce système de supervision car il est important pour les travailleurs d’avoir des lieux où prendre du recul et faire tout ce que vous avez dit mais je pense que l’institution ne se rend pas compte à quel point c’est indispensable pour ses travailleurs. Chaque nouveau chef est venu dire « je veux savoir ce qu’il s’y passe, qu’est-ce qu’il disent ?, je veux faire l’évaluation avec toi, on se substitue à mon travail de chef... », il y a donc cette incompréhension des responsables par rapport à cet apport que sont les supervisions.

Participant : Par rapport aux régulations institutionnelles, est-ce que l’outil que vous avez expliqué varie, est différent, à part les participants bien sûr, ; est-ce que cela se travaille différemment ou est-ce le même dispositif échange libre, retour et conversation ?

Joseph Rouzel. Cela varie en fonction du travail que j’ai pu faire sur la demande. Il y a des instances de régulations dans laquelle j’utilise la même méthode et dans d’autres non parce que l’objet de travail n’est pas le même. Dans la régulation, l’objet de travail est la place de chacun, et comment mettre un peu de fluidité dans la place de chacun au sein de l’équipe ; c’est la question des places institutionnelles que je travaille. J’ai plus de marge de manoeuvre dans l’espace de régulation.

Je voulais dire à Madame tout à l’heure que ma grand-mère disait toujours « on en a toujours pour ses sous ». Je ne crois pas à la gratuité ; cela pose la question de la façon dont ces superviseurs gratuits vont se faire payer. C’est une véritable difficulté clinique. Pourquoi croyez-vous que les psychanalystes, quelque soit la difficulté financière d’une personne, de participer financièrement ? justement pour soutenir cette place là. Je pense à un jeune psychotique qui me paye une somme ridicule mais qui est importante pour lui. Cette somme ridicule, au sens social du terme, témoigne de l’engagement du sujet. Il y a une véritable question, y compris clinique. On se fait toujours payer ; je crois que je préfère être payé en argent que en bon sentiment, affect, etc.... de toutes les façons on se paye sur le dos des autres à ce moment-là. C’est toute la question du bénévolat, qui est très compliquée. Il vaut mieux poser les choses clairement : cela a un prix, le fait de soutenir les travailleurs sociaux dans leur exercice et il faut y mettre l’argent correspondant à ce prix, sinon, on ne peut pas s’en sortir.

Participant : Il y a un autre volet ; il y a la nature de la démarche et la demande ; moi c’est clair que si j’avais tout de suite accepté d’organiser de la supervision avec une méthode systémique ou autre, j’aurais eu les moyens ; j’ai eu le malheur de parler de psychanalyse au départ et donc l’offre de la démarche telle que vous l’avez décrite, elle ne correspond pas à la demande nécessairement.

Joseph Rouzel. Non, c’est bien cela le travail sur la demande : c’est que vous n’avez pas l’objet qui correspond à la demande ; c’est cela qui est à mettre en œuvre. Si le mot psychanalyse fait si peur c’est par qu’on sait, les uns et les autres qu’au bout de la psychanalyse se profile quelque chose de cet ordre là. De toute façon on n’aura pas notre contant !

Participant : oui mais alors le choix des intervenants ? Vous par exemple, on sait que vous êtes psychanalyste.

Joseph Rouzel. Je ne le cache pas, j’annonce la couleur ; c’est à prendre ou à laisser…

Participant : Mais cela restreint votre demande.

Joseph Rouzel Oui, il y a des demandes auxquelles je ne réponds pas car c’est ma limite à moi, je ne saurai pas faire dans ce cadre-là ; il y a des demandes qui sont « fagotées » de telles façon que de toutes façons, je n’aurais pas la place pour travailler. C’est vrai dans les demandes d’analyse aussi ; il y a des demandes auxquelles on ne peut pas répondre.

Ch. Lejeune. A contrario, mais je suis un acteur particulier par rapport aux questions ce que cette participante pose, il m’a semblé, après coup que dans votre institution, où la demande de la direction générale était tout autre que celle que vous avez finalement réussi à négocier cahin-caha, vous avez accompagné un exemple de compromis viable, qui a pris sens pour les travailleurs d’un travail de supervision, d’accompagnement de réflexion ; ce travail n’a pas été soumis à ce que vous supposiez l’idéologie de l’institution, à savoir une demande de formation où on bouche bien les trous. Je pense que dans beaucoup d’institution, effectivement, les choses ne sont pas en noir et blanc et au bout de l’analyse de la demande, on n’a pas forcément toujours convaincu les directions que ce dont il s’agit est proche du schéma, de la ligne de conduite et de l’hypothèse formulée ce matin ; j’ai quand même le sentiment que si au bout de l’analyse de la demande on n’a pas les garanties que cet espace de parole libre puisse être garanti aux travailleurs, je pense que ça ne s’appelle plus supervision ; il faut pouvoir conclure en disant ce n’est pas une demande supervision mais d’autre chose et là d’autres offres sont peut-être tout à fait légitime.

Joseph Rouzel. La question de la supervision vise à faire un trou dans l’institution, dans le tout institutionnel. Donc à partir du moment où a introduit cette question-là, elle peut se déployer du côté de la supervision s’il y a les conditions requises ; elle peut aussi trouver d’autres moyens d’expression ; je ne suis pas vendeur de supervision à tout prix, il y a d’autres espaces possibles. Cela me rappelle l’histoire d’un type qui va voir un jésuite et lui dit « vous les jésuites vous êtes très fort, vous avez construit, élaboré, vous avez des réponses à tout ... il n’y a qu’un problème avec vous, à chaque fois qu’on vous pose une question, vous répondez toujours par une question ». Le jésuite le regarde et dit « qu’est-ce qui vous fait dire cela ? ». Le « coin » dans l’institution est là : maintenir la question ouverte.

Ch. Lejeune

On va se quitter sur cette question ouverte ; merci d’avoir permis cette fin. Je vous remercie toutes et tous d’avoir participé à cette demi-journée de travail ; merci surtout à Joseph Rouzel. On a enregistré les débats, quelque chose vous en sera rendu, d’une manière qui doit encore être précisée car nous devons mobiliser nos forces de travail

1 Cette transcription a été réalisée par l’Association Chemins de Traverses de Bruxelles. Je remercie Marie-Claude Lacroix et Charles Lejeune de m’avoir invité dans ce cadre.

2 Pour de plus amples développements sur le transfert voir mon ouvrage paru chez Dunod en 2002, Le transfert dans la relation éducative .

3 Terme qui vient de la vendange. Lorsqu’on coupe le raisin, au bout d’une heure ou deux, cela commence à « péguer », à coller... Etre empégué, c’est être collé !

4 de la super-vision à l’épi-vision ? Ou à pas de vision du tout, circulez, y’ a rien à voir !. Pourquoi pas « le colloque » comme ont dit en Suisse, ressuscitant ainsi l’origine latine « colloquere » : parler ensemble.

5 Patou, nom d’un chien de berger pyrénéen ; ce chien qui dort sous la mer(e)....

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