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Lettre ouverte au Président de la République française.

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Joseph Rouzel

samedi 29 novembre 2008

Montpellier le 30 novembre 2008

Monsieur Le Président de la République française,

il y a de cela quelques temps, vous étiez alors en charge du Ministère de l'Intérieur, je vous ai fait un courrier pour vous dire mon profond désaccord sur l'enferment des jeunes. Vous ne m'avez pas répondu, oubliant sans doute les devoirs d'un représentant du peuple vis à vis de ses concitoyens. Donc je réitère. D'autant plus que les dernières propositions concernant la justice des mineurs me semblent plus qu'alarmantes, puisqu'il s'agirait, entre autres, de jeter en geôle des enfants de 12 ans.

J’ai 60 ans. Je suis psychanalyste et formateur en travail social. Mais à 15 ans, pour un acte très grave : délit de vagabondage (sic), j’ai connu la prison, à Paris et en Belgique. Je crois que ça aurait pu mal tourner, si au-delà de buter sur des barreaux et des matons, je n’avais rencontré un homme, Procureur du Roi belge et retrouvé espoir dans le lien social. Aussi 45 ans plus tard je vous dis : ne jetez pas des enfants en prison. Ce qu’attendent les jeunes, tout jeune, c’est de rencontrer des adultes à qui parler. Certains commettent des actes répréhensibles, font peur aux braves gens ? Il ne s’agit pas d’excuser, mais au contraire de les rendre responsables : qu’ils puissent répondre de leurs actes. Qu’on les sanctionne, mais intelligemment. Qui aime bien, châtie bien : encore faut-il commencer par aimer ! L’appareil de la loi ne manque pas jusque là de ressources en matière de sanction et de réparation. Le raisonnement qui veut que d’abord on enferme et ensuite on éduque est aberrant et produit la plupart du temps une confirmation de la haine des jeunes pour la société. Ils se sentent humiliés et méprisés. Ils sont un peu plus poussés à passer à l'acte sur autrui ou sur eux-mêmes. Les tristes événements de l'EPM de Meyzieu qui ont conduit au suicide du jeune Julien, après moult tentatives d'appels désespérés aux adultes qui l'entouraient, ne font que nous confirmer dans l'impasse d'une voie qui ne laisserait pas toutes ses chances à la parole éducative. Combien de morts faudra-t-il, combien de suicides de jeunes enfermés, pour qu'on entende enfin ces jeunes qui frappent à nos portes, bien sûr d'une façon répréhensible, que je ne mets jamais en doute la nécessité de sanctionner. Mais au-delà de la sanction ils demandent qu'on les prenne en compte dans leur subjectivité, dans leur être en devenir, qu'on les écoute, pour les guider vers des voies d'expression socialement acceptables. Cela relève d'un savoir-faire que depuis des lustres les éducateurs, ces professionnels de l'ombre, ont exhaussé à la hauteur d'un art. Ecraser la grande avancée des Ordonnances de 1945 sur le répressif nous conduira au pire.

Je vous le dis : ne jetez pas des enfants en prison. Depuis tout temps toute société a eu peur de sa jeunesse. Allons nous continuer ainsi, versant dans la barbarie la plus rétrograde, là où les mœurs et la vie en société moderne exigent des inventions de civilisés ? Jugez-en plutôt : voici quelques citations parmi d’autres :

- Notre jeunesse est mal élevée, elle se moque de l’autorité et n’a aucune espèce de respect pour les anciens. Nos enfants d’aujourd’hui ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans une pièce, ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler. Ils sont tout simplement mauvais.

- Je n’ai plus aucun espoir pour l’avenir de notre pays, si la jeunesse d’aujourd’hui prend le commandement demain, parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible.

- Notre monde a atteint un stade critique. Les enfants n’écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut être loin.

- Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes gens sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d’autrefois. Ceux d’aujourd’hui ne seront pas capables de maintenir notre culture.

Propos d’actualité! Or la première citation est de Socrate (470-399 av. J.-C.) ; la seconde d’Hésiode (720 av. J.-C.) ; la troisième d’un prêtre égyptien (2000 ans avant J.-C.) ; la quatrième date de plus de 3000 ans, elle a été découverte sur une poterie d’argile dans les ruines de Babylone… Vous me direz : mais j’aime la jeunesse, je veux juste mettre à l’écart les fruits pourris. C’est ainsi sur un fond de haine, de stigmatisation et de ségrégation de la jeunesse que vous avancez. Faire des paquets entre les bons et les mauvais ne change rien à l’affaire. C'est notre regard qui doit changer. Car là où nous voyons des monstres, dans nos projections, là ils se reproduisent! Il est des mots qui tuent. Parler de «nettoyer au karcher les jeunes d'une cité » c'est les considérer comme des tâches, des bavures, des saletés à effacer. Allez vous étonner que certains ruent dans les brancards pour vous montrer qu'ils ne sont pas ce à quoi vous voulez les réduire.

Les mesures que vous prônez nous les connaissons tous dans le champ du travail social. Vous avez la mémoire courte. Ce mode de traitement des jeunes délinquants, considérés comme « tordus » et qu’il faut « redresser » a un nom : les bagnes d’enfants, édulcorés au fils des ans en « maisons de redressement » ou « de correction » etc. Ils ont fait des milliers de morts en France et garni les rangs de la pire truanderie, à partir de 1850. D’autre part ces mesures ont une fonction : rassurer les nantis, les petits maîtres du jeu politique. Bref poudre aux yeux et barbarie. Enfermer des enfants est un aveu d’impuissance sur les capacités de notre société à envisager de façon démocratique les questions d’éducation.

Vous voulez réhabiliter les représentations sociales des agents du maintien de l’ordre. Fort bien ! Il était temps. Mais allez jusqu’au bout, faites-en autant pour les milliers de juges d’enfants, d’enseignants, d’animateurs, d’éducateurs qui ont accumulé un savoir-faire dont vous ne tirez pas profit. Ce que cherchent les jeunes, tous les jeunes, parfois en le manifestant de façon dérangeante ou dans le passage à l’acte, ce sont des adultes à qui parler, je le redis. Les éducateurs, que ce soit de la Protection Judiciaire de la Jeunesse ou de l’éducation spécialisée, travaillent depuis des dizaines d’années à des alternatives viables et vivantes de prise en charge des jeunes difficiles. Ils le font dans l’ombre, à bas bruit. Là où vous vous entourez à juste titre d’experts en tous genres sur l’insécurité, pourquoi ne pas écouter un peu ceux qui ont développé depuis des décennies un savoir-faire qui, s’il ne profite pas à la communauté, nous renverra tout droit à marcher dans l’histoire à reculons. Les seuls experts en la matière sont ceux qui se coltinent à longueur de journées l'accompagnement de ces jeunes en souffrance. Si la réforme des textes de 1945 s'avère nécessaire, si elle est à actualiser au regard du contexte social qui a changé, faites-le avec ceux que cela concerne au premier chef. Car quoiqu'on en dise les travailleurs sociaux ne sauraient être considérés uniquement comme des exécutants des politiques sociales. Du lieu de leur savoir-faire – mais qu'ils ont bien du mal à faire savoir, c'est vrai - ils peuvent apporter des idées, des hypothèses, des propositions utiles à la Nation. Dans la crise qui se dessine devant nous à l'horizon des années qui viennent, l'aspect économique ne constitue que la pointe émergée de l'iceberg, car ce sont toutes le grandes économies qui sont touchées, non seulement financière, mais aussi politique, psychique... Dans un tel contexte difficile nous aurons besoin de tous, de nous tenir les coudes, nous aurons besoin des inventions et de l'imagination des plus jeunes. A nous adultes, de les éduquer dignement. Car les jeunes d'aujourd'hui seront les adultes de demain.

Monsieur Le Président, soyez moderne et efficace, n’envoyez pas des enfants en prison, sauf à vouloir faire leur malheur et le nôtre et produire une classe de jeunes un peu plus dangereuse, un peu plus violente, qui aura un peu plus la haine. Les jeunes, parce qu’ils sont l’avenir de la Nation, doivent être traités comme des partenaires responsables : c’est la seule voie d’accès à la citoyenneté. Que certains taxés de « sauvageons » par un de nos malheureux Ministres de l'Intérieur soient mis au ban de la société ne peut représenter une issue pensable dans notre société. Ce n’est pas d’enfermement qu’ont besoin nos jeunes les plus durs, ni d’excuses, ni de pitié, mais d’une certaine fermeté bienveillante en face d’eux. L’autoritarisme n’est pas l’autorité ; la rigidité n’est pas la rigueur ; l’enfermement n’est pas la fermeté. Car tous n’auront pas la chance, comme j’ai pu l’avoir tout jeune, de trouver un adulte à qui parler vraiment. J’ai côtoyé trop de jeunes, au cours de ma carrière d’éducateur et aujourd'hui de psychanalyste, habités par le désespoir et jetés dans les voies de la haine la plus sombre, pour savoir que l’éducation est le seul chemin pour permettre à un enfant de grandir. Et s’il ne veut pas ? Et s’il rue dans les brancards ? A nous aussi adultes de faire preuve d’imagination, sans nous réfugier dans de vielles recettes dont l’histoire nous enseigne qu’elles conduisent toujours au pire.

Joseph ROUZEL, psychanalyste, éducateur, formateur en travail social, écrivain, directeur de l’Institut Européen Psychanalyse et Travail Social.

11, Grand rue Jean Moulin

34000 Montpellier

Commentaires

et pas de réponse ....?

Je ne crois qu'en ces révolutions qui viennent du bas. J'en fais l'expérience chaque jour, croire en l'éducabilité permet à l'autre d'expérimenter de nouvelles expériences...

justice

malheureusement il n'y a pas que les enfants qui goutes la prison a 64
ans je me suis retrouver15h06mn en GAV,insulte de ppsychorigide,epistolaire d'une diarrhee de lettres1 mois de prison avec sursis 6114 euros TTC,tout ça pour,avoir prononcer,le mot bol de r riz,dans un super marche ,ou le vigile qui a teter les plombs incroyable, mais vrai,c'est moi le client de 15 ans ,qui ai payer l'addition pour plus amples renseignements,je reste a votre disposition,preuves a l'appui? tres amicalement CC

LE DESESPOIR DE LA JEUNESSE D'AUJOURD'HUI

C'est l'absence de tout repère moral ou religieux qui est la cause de ce désespoir qui frole l'inconscience. La société n'est plus qu'un ensemble d'éléments indépendants les uns des autres, évoluant dans un chaos permanent.Elle n'a plus rien d'humain et ses fondements basés sur la solidarité sociale n'existent plus.Le rêve a depuis longtemps disparu de la tête de nos bambins et l'espoir n'est plus pour eux qu'une chimère.Ils ne vivent plus qu'au jour au jour,sans avoir la moindre capacité de penser au lendemain.Tous les jeunes ne sont plus que des nauvragés à la dérive, entiérement désorientés...Qui devra leur jeter la bouée et les ramener au bon port ? Tout simplement la Société elle même. Bien sûr quand cette société est responsable et parfaitement organisée.

Quel futur pour les jeunes délinquants ?

Le gouvernement prépare une réforme de la justice des mineurs. Nous sommes un groupe pluridisciplinaire qui voulons témoigner de la complexité de ces questions et peser, avec vous, dans le débat qui va s’ouvrir :

http://quelfuturpourlesjeunesdelinquants.fr

Se voiler la face...

Je viens d'un pays où la justice des mineurs est dans une optique purement répressive. J'ai pu constater par mon expérience professionnelle les résultats négatifs sur la jeunesse brésilienne et sur la croissance (et banalisation) de la violence chez les jeunes enfants et adolescents.

Alors, je ne peux qu'être entièrement d'accord avec vous! Le problème en France, sur la violence des jeunes, ne vient pas de l'ordonnance de 1945, mais plutôt des moyens qui sont donnés aux acteurs sociaux pour mettre en oeuvre ses préconisations en matière de protection de l'enfance. Le gouvernement se voile la face par son angle d'approche répressif de la reforme de l'ordonnance de 1945 et ne prend pas en compte l'expérience des pays comme les EUA ou le Brésil, qui n'ont pas de tout réussi à baisser les taux des violences par une politique répressive.

merci

merci pour cette lettre envoyé a Mr Sarkozy qui aurait effectivement besoin de plus de conseils de professionnels. Il est important que nous finissions par réagir pour éviter un retour en arriére !!!

merci

merci de vous engager.
a quand une représentation nationale collective des Educateurs spécialisés? Au vu des différentes attaques du travail social qui sont d'ores et déjà programmées, le défi est de taille et nous oblige.

Reponse

Jolie lettre merci de votre engagement

Jérémy

Non à la criminalisation de la jeunesse

Merci pour vos propos si censés. Puisse la réflexion l'emporter sur le populisme ambiant.

http://montivilliers.unblog.fr/

Merci

Je vais également publier un lien sur mon blog (http://educateur-specialise.blogspot.com/) parce qu'à l'heure où l'ordre devient la névrose de la société, ça fait du bien de lire ce genre de choses.

MERCI

Nous ne sommes pas seuls à percevoir le manque d'amour pour notre avenir, notre jeunesse.
Nous ne sommes pas seuls à sentir le lien avec le désespoir des adultes, et le danger imminent.
Nous sommes coupables d'abandon si nous nous taisons.
ALORS MERCI.
Je vais faire mettre un lien sur mon site associatif des jazzmen qui pensent: http://www.vocaljazzconnect.com

enfants en prison, non!

merci!
je mets le lien sur mon blog
http://schlomoh.blog.lemonde.fr

votre lettre

belle lettre en effet, et lien de mon blog [ www.pumpernickel.fr ] vers votre site.
antoine michon

a 12 ans en prison

Bravo!Belle lettre!!

 

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