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Lorsque la parole défaille.

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Joseph Rouzel

jeudi 14 août 2003

« J’ai été incestuée ». C’est ainsi que se présente Marguerite il y a quelques mois à mon cabinet. Elle a 27 ans. Lorsqu’elle avait 4 ans sa mère a quitté son père et s’est remariée avec un homme. Et c’est là que tout à commencé : les attouchements, les viols et les violences, les maltraitances. Il rentrait saoul et il fallait assouvir ses appétits de bête. La mère fermait les yeux. Ça a duré jusqu’à l’âge de 12 ans.%a% Ensuite la pension, l’école et un goût prononcé pour les apprentissages scolaires l’ont éloignée de l’enfer. A 16 ans, elle avait tout oublié. C’était une élève brillante, passionnée par les mathématiques et les langues. Elle s’est prise d’affection pour un garçon. Malheureusement sa mère s’en est mêlée : elle s’est mise en travers de cet amour naissant. Alors tout a dérapé. Marguerite est partie sur les routes, en errance. Elle s’est droguée « à mort » comme elle dit ; puis prostituée pour payer sa drogue. Après cette longue dérive elle finit par se dire qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez elle. Elle décide d’engager une psychothérapie chez un psychiatre. Malheureusement celui-ci dérape à son tour, la séduit, et l’utilise comme objet sexuel. Malgré tout pendant ce travail psychique foireux de la part du psychiatre, mais qu’elle prend, elle, au sérieux, les souvenirs remontent et elle retrouve les bribes de cette enfance « bousillée » comme elle dit. Devant l’horreur dont elle découvre les traces dans sa mémoire au fur à mesure qu’elle en parle, devant la perspectives d’une vie qu’elle juge n’avoir plus aucun sens, elle monte sur une tour au sommet d’une église et se jette dans le vide. Lorsqu’elle se réveille, les jambes en miettes, la poitrine explosée, un gentil infirmier lui susurre : « vous avez eu de la chance ! » Pas du tout pense-t-elle. Elle voulait mourir. Toute cette horreur ne finira donc jamais ? Elle est là devant moi, elle crie, elle hurle cette histoire. « Il faut que je dégueule tout ça dit-elle. Après je verrai s’il en sort quelque chose ». Je lui dis que ce n’est peut-être pas la peine de crier « Mais si, explose-t-elle, on ne m’a jamais écouté. Tous ces psy de merde, ces éducs, ces AS, que j’ai rencontré ne pensaient qu’à abuser de moi, soit pour me mater, soit pour m’exploiter ». Quelle équivoque au passage sur le terme « mater » qui signifie à la fois « regarder » en argot et « dresser ».

Le chemin ne sera facile ni pour cette femme, ni pour l’analyste que je suis. Ce n’est pas sans un certain courage qu’elle fait l’épreuve de transformer dans ses mots tout ce malheur. La seule question que je lui ai posée la première fois pour tenter de faire appel à une construction de symptôme est celle-ci « Comment ça se fait que c’est toujours la même histoire qui se répète ? Y compris avec ceux qui devraient vous venir en aide ? Que faites vous dans cette histoire ? ». Faire appel au sujet, l’inviter à occuper une place d’acteur dans sa propre histoire, même si cette histoire se présente comme ayant été subie, est en effet la seule voie d’ouverture à un travail analytique. Le symptôme ne recouvre pas le traumatisme; il témoigne et fait signe d’un sujet, notamment dans la répétition. Il insiste, frappe à la porte : quelque chose exige dans le symptôme d’être entendu. Le traumatisme, quelle que soit sa violence, n’est pas ce qui provoque le symptôme. Du coup le symptôme n’est pas à entendre à travers le traumatisme fait à une personne, il est à construire comme ce qui arrive singulièrement à un sujet. Trop souvent on veut faire raconter au sujet les événements, alors que la souffrance n’est pas dans les événements mais dans son vécu. Mais ce vécu subjectif, cette parole au-delà des faits relatés, surtout dans les services sociaux ou judiciaires, on ne veut pas l’entendre : d’où une nouvelle violence. On veut entendre des faits, produire de l’objectivité, là où le sujet est « englué » (comme dit souvent Marguerite) dans sa subjectivité. Finalement ce n’est pas tellement d’avoir à répéter les faits à diverses reprises qui est traumatisant dans les séries de témoignages recueillis par la justice et les services sociaux dans les affaires de maltraitrance, c’est de n’être jamais entendu comme sujet. Comment le sujet a-t-il inscrit, ou gommé, dans sa propre histoire l’événement traumatique ? C’est cela qu’il faut mettre à ciel ouvert, en invitant le sujet non pas à parler de l’événement traumatique, mais tout simplement à parler. C’est d’ailleurs le sens de la règle fondamentale posée par Freud dès l’invention de la psychanalyse : « dites tout ce qui vous vient à l’esprit. » Lorsqu’on travaille avec des personnes qui ont été gravement maltraitées, il y a toujours un risque de rabattre la parole du sujet sur le témoignage de la violence. Marguerite le dit bien à sa façon « Ils m’ont dégoûté avec leur pitié. J’ai été engluée autant par ceux qui m’ont maltraité que par ceux qui me veulent du bien ».

« De notre position de sujet nous sommes toujours responsables » affirme Jacques Lacan dans une conférence intitulée « La science et la vérité ». Le travail analytique vise cette responsabilité du sujet au sens où, quel que soit ce qui est arrivé, c’est à lui que c’est arrivé. Ceci évidemment n’empêche pas les poursuites pénales pour ce qui relève de l’atteinte aux droits de la personne. Mais la démarche judiciaire relève d’un autre espace et ne saurait déposséder le sujet de ce qui lui revient : son vécu, s parole. Marguerite est une jeune femme courageuse. Elle veut aujourd’hui faire l’épreuve de sa propre histoire, apprendre à en lire les traces là où elle s’ est inscrite à même son corps, accepter de se confronter au fait qu’elle n’y est pas pour rien, non pas au sens où elle serait coupable de quoi que ce soit, mais plutôt que c’est son histoire et que si elle ne peut la changer, ce qu’elle peut modifier c’est le rapport qu’elle entretient avec cette histoire, pour qu’elle devienne la sienne, et non plus une histoire qu’elle a subi. C’est sur cette voie qu’elle s’est engagée en venant consulter, je dirai, en désespoir de cause, un analyste. « Qu’est-ce que je peux faire de tout ça ? » m’a-t-elle demandé récemment. Elle va faire ce qu’elle est en train d’en faire. Une histoire pleine de bruit et de fureur, mais dont elle tente d’extraire le plomb de la fatalité pour en produire l’or de son destin. « Nous sommes nés pour épouser notre destin » écrivait le poète carcassonnais Jöe Bousquet. C’est ce que fait Marguerite, elle épouse les contours de son destin, même là où il se présente sous son jour le plus féroce. Ce faisant elle sort de la répétition et produit un sujet nouveau, avec un rapport au monde, aux autres et à elle-même, nouveau.

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