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MOMMY, l’IMPASSE.

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Joseph Rouzel

mercredi 23 décembre 2015

MOMMY, l’IMPASSE. [1]

 

    “Bref, L’enfant dans le rapport duel à la mère lui donne, immédiatement accessible,     ce qui manque au sujet masculin: l’objet même de son existence, apparaissant dans     le réel. Il est résulte qu’à mesure de ce qu’il présente de réel, il est offert à un plus     grand subornement dans le fantasme.” 

    Jacques Lacan, “Note sur l’enfant”, Autres Ecrits.

Toute la question de la transmission inter générationnelle repose sur les capacités d’une génération “sortante” à faire la passe des fondements de la condition humaine, dont le psychanalyste belge Jean-Pierre Lebrun, rappelle à juste titre, dans un ouvrage récent, qu’elle n’est pas sans conditions. [2]  L’hominisation d’abord et par conséquence l’humanisation de l’espèce et de chaque nouvel arrivant dans l’espèce, tient sur la fragilité de ces conditions.

L’homme n’entre dans l’espèce, qui ainsi se distingue radicalement des autres espèces animales, que par la voie de la parole et du langage dans lesquels, bien avant la naissance, il est baigné. Définir l’humain sous le chef d’un animal parlant, me parait une base élémentaire et indépassable. Un organisme d’origine animale se trouve ainsi appareillé à un spracheapparat (appareil-à-parler), comme le souligne Freud [3] . Un appareil symbolique greffé sur du vivant biologique. C’est cet appareillage - cet apparolage! -  qui donne à l’être dit “humain” un corps, un corps de chair tressé de langage.   Mais les conditions pour introduire le petit d’homme à cet ordre, dans tous ses prolongements, subjectifs, familiaux, sociaux, sont étroitement déterminées par un principe : celui d’un “non” radical imposé comme perte de jouissance. Un “non” qui est la condition d’un “oui”. C’est cette limite imposée à la “jouissance de la vie”  [4]  qui détermine un sujet comme être de désir.  Les déclinaisons de ce principe essaiment  sur le plan social comme loi(s), coutumes , manières de vivre,  sur le plan familial comme interdit de l’inceste, et dans sa facture subjective comme castration. Extraction de jouissance, soustraction de jouissance se présentent comme des opérations indépassables pour fabriquer de l’humain. Il s’agit bien, précise Jacques Lacan de “faire coiner la jouissance” [5]  pour se plier aux lois du vivre ensemble. Avec deux écueils à prévenir: soit la disparition du sujet noyé dans le collectif; soit l’éclatement du collectif sous le caprices  d’un sujet individué qui fait la loi.  [6]  Lorsque ces opérations, que les psychanalystes désignent sous le terme de castration, n’ont pas lieu, soit le sujet bascule dans le champ des psychoses, ce qui exige de lui d’opérer par lui-même des effets de séparation, alors qu’il ne dispose pas de l’outil pour le faire; soit il reste aux franges de l’humain, mettant en scène le ratage de la transmisison.

Ainsi en va-t-il récemment dans un film féroce, mais pourtant magnifique, de Xavier Dolan, Mommy. Le film sorti au Québec le 19 septembre 2014 a obtenu le Grand prix du jury au Festival de Cannes. Il a fait couler beaucoup d’encre dans les lois qui ont suivi. J’ai attendu que la vague d’affects se calme un peu pour écrire ce texte et en tirer quelques leçons utiles.  

L’auteur

Deux mots tout d’abord sur l’auteur, dont les critiques, et lui-même s’accordent sur la proximité entre l’oeuvre et l’homme. Xavier Dolan a 26 ans. C’est très tôt, selon l’appellation consacrée, un “décrocheur scolaire”.  Mais paradoxalement il se rattrappe ailleurs. Boulimique de culture, il fait aussi les 400 coups. Il dit de lui qu’il est hyperactif, comme le personnage du jeune Steve dans Mommy. Son père lui disait étant plus jeune: “Dans la vie on n’a pas le temps”. Son père, Manuel Tadros, dont il ne porte pas le nom, d’origine égytienne, est auteur-compositeur-interprète et comédien. Ce qui vaudra à Xavier Dolan, grâce aux réseaux paternels, de tourner dès l’âge de quatre ans dans des films publicitaires. Les parents divorcent, c’est la dure vie d’internat pour Xavier Dolan, le règne d’une violence brutale à fleur de peau, non médiatisée. A la même époque il fait la découverte de son homosexualité.

Il tourne son premier film, J’ai tué ma mère,  à 19 ans. “ C’était comme une session chez le psy”, dira-t-il.  Dès ce coup d’essai qui fut aussi un coup de maître, se dessinent les reliefs de ses autres films à venir: l’urgence à dire, la rage de vivre, nimbées d’une jouissance débridée. Heureusement pourrait-on dire, en tant qu’auteur il trouve là, dans la création,  une voie de métabolisation, de métaphorisation, bref d’humanistaion de sa propre brutalité pulsionnelle. Ce qui lui permet de pousser à bout, de chauffer à blanc chez ses personnages cette dimension d’excès et de débordement.

Le film

 

C’est un trio qui est mis en scène.

Diane que l’on appelle familièrement “Die” (mourir en anglais!) ou que son fils réduit à l’état de Mommy (momie!). Elle élève seule son fils de 15 ans. Le père, inventeur de gadgets qui ont fait leur fortune, mais dont ils tout dilapidé,  est mort.  

Steve le fils a mis le feu à l’hôpital qui l’acceuille. Il est renvoyé avec un traitement médicamenteux  et retourne vivre chez sa mère. 

Kyla, la voisine d’en face, a perdu un enfant et nage en pleine dépression.

Les protagonistes parlent le “joual”, mixte d’anglais, de vieux français et d’argot. Le débit de paroles est très rapide, les échanges intenses, le volume sonore élevé. De plus tout au long du film la musique envahit l’espace. Les injures, toujours à fleur de lèvres, fusent. Le moulin à paroles logorrhéique tourne à gros bouillons. Les ordres, dérivant dans le caprice, au gré de l’humeur de la mère, sortent contradictoires. L’insulte qui, quoiqu’il en soit, vise un traitement symbolique de la jouissance, est omniprésente, mais ne partvient jamais à une véritable parole d’échange qui fasse lien social. Tendresse et explosions de violence alternant sans raison.

Préalable

 

Le contexte qui va orienter la dimension sociétale et politique du film prend effet d’une fiction. Une loi canadienne entrerait en vigueur en 2015 qui donne la possibilité aux parents d’enfants “invivables” dans l’espace familial, de les abandoner à une institution de soins. Ici le diagnostic de TDAH (Trouble de l’attention avec hyperactivité) va fournir le prétexte du placement.

Action

Chaque personnage évolue dans son monde.

Steve est obsédé par une compilation de musiques que son père lui a laissé à sa mort. Il l’écoute en boucle, lancé à vive allure sur son skate. Une chanson de Céline Dion notamment semble le plonger dans une certaine excitation. Cette chanson fournira la toile de fond   d’une des rares scènes joyeuses du film où l’on voit la mère, le fils et la voisine danser ensemble.

“ Le père crève; le fils m’achève”, crie Die (Diane), coincée entre l’abandon de son mari dans la mort et la relation fermée qu’elle vit avec son fils. Elle défie la société: “les sceptiques seront confondus” lance-t-elle. Elle n’est à aucun moment entamée par la jouissance débordante de son fils. Dans cette mère-version Steve se trouve tout à la fois fétichisé comme enfant-roi; mais aussi à d’autes moments, qui peuvent basculer brusquement, ravalé au rang d’objet dérageant, à exclure. On trouve bien ici l’indication que Jacques Lacan envoie à Jenny Aubry d’un enfant objet de jouissance maternelle pour qui le traitement s’avère d’autant plus délicat et semé d’embûches. [7]  Cet aspect “morternel” ne permet guère à un plus jeune de s’élever dans la “domestication de ses passions”, pour reprendre un terme de Platon. Nous sommes là devant une situation, si ce n’est incestueuse, tout au moins incestuelle, où la coupure imposée par la géneration qui précède, s’estompe. Pas totalement cependant. Steve n’a rien d’un psychotique. Il s’agit d’un jeune comme on en voit tant, qui se débat tant bien que mal avec les affres d’une jouissance sans entrave, sans limite. Sans que le caprice maternel s’efface devant la Loi d’humanisation. Il cherche à qui parler, en mettant en scène la jouissance qui l’agit.

Kyla, la voisine a perdu un enfant dont elle n’a pu faire le deuil. Cette perte non symbolisée marque profondément sa parole dans un begaiement quasi permanent et une forme de dépression qui la plonge dans un retrait de ses semblables, y compris de sa propre famille, de son mari et de sa fille. Il y a  dans son discours des blancs, des failles, des abîmes entre chaque mot, voire même chaque son. Cependant elle cherche à redonner vie à sa parole. A Die dont la fréquentation la ramène à un certain goût de vivre, elle lance, lucide, avec la plus grande assurance que “ce n’est pas parce qu’on aime quelqu’un que l’on peut le sauver”. Diane ne capte rien de ce qui aurait pu la mettre sur la piste d’une issue possible dans sa relation à Steve. Kyla s’entrepose entre Mommy et Steve. Elle tente de faire tiers On peut même dire qu’elle y parvient dans un premier temps puisque Steve, sous sa bienveillance, accepte d’entamer des rudiments d’aprentissages scolaires. Il fait même le projet de s’inscrire dans une grande école d’art aux Etats-Unis. Kyla se fait passeur de culture ouvrant ainsi la voie d’une possible insertion sociale. Mais l’impossible deuil qui la hante lui serre le cou sous la forme d’un collier qu’elle porte sur elle. Le jour où Steve, dans un jeu  méchant, le lui arrache, elle se révèle d’une violence extrême en le plaquant au sol et en lui lançant, sans aucune pointe de bégaiement: “ Est-ce que je te fais chier moi avec ton père qui est mort?” Steve se recroqueville en position foetale et urine sur le pantalon de Kyla, comme un petit enfant. Mais Kyla débordée révèle ainsi  qu’elle ne peut tenir la position d’un tiers, elle ne peut agir en lieu et place d’une fonction paternelle discriminante, remettant chacun à sa place.

Les deux colliers

 

Etrangement dans ce film, il y a deux colliers qui agissent en  veritables emblèmes. Celui de Kyla, mère castrée, mais restée collée à la mort non symbolisée de son enfant. Mort qui lui colle à la langue. Ce collier se présente comme le signe d’un deuil non opéré, non  metabolisé. Une marque du réel qui l’étouffe et la prend au cou.

Le collier de Mommy  qui porte son nom, ou plutôt son surnom, son petit nom de mère, la réduit à l’état de sa jouissance “morternelle”. Elle jouit de son fils comme bouchon au manque laissé béant par la disparition de son mari. Les hommes qu’elle peut fréquenter, uniquement animée par la volonté de faire échapper son fils à la Justice, ne la divisent pas entre mère et femme. Elle ne se laisse pas prendre. “Tout à moué”, dit-elle à l’endroit de Steve. L’enfant ferme la porte que son désir de femme ouvre. Elle se diffame en se maternalisant.

Steve croise dans la renconre de Kyla le principe même de la castration. Mais celle-ci est trop envahie elle-même par la jouissance insondable de la perte pour soutenir une position de passeur. Steve répond sur le mode infantile: il urine. Il laisse … pisser. Objet dans le fantasme maternel il est quand même introduit à un manque humanisant. C’est peu après cette scène  qu’il demande à sa mère s’il se pourrait, quand elle est en colère, qu’elle ne l’aime plus. Donc sa mère aussi pourrait être manquante, pas toute pour lui. Elle lui répond qu’en grandissant, comme tous les enfants, il l’aimera moins. Mais ces paroles frappées du coin du bon sens ne font pas chemin d’ouverture pour Steve. Sans doute les entend-il aussi sur le mode du caprice. Un peu plus tard, en plein supermarché, Steve se tranche les veines. Veut-il verifier et mettre à l’épreuve le dire de la mère?

  • Toi est moi, on s’aime encore? murmure-t-il aux oreilles de  sa mere, penchée sur lui, alors que son sang s’écoule.
  • Nous deux , repend la mère, c’est ce qu’on fait de mieux , mon homme.

Ce qui s’était entrouvert d’une certaine régulation de jouissance, à savoir qu’entre mère et enfant, en grandissant s’installe une distance sépratrice, se referme alors brutalement. La tentative de Steve de percer un trou dans le réel d’un corps livré à une jouissance sans loi, s’effondre. Acting out répondant à une immossible transmission du symbolique. Il y a bien de structure un trou à opérer dans le corps qui jouit, mais pas dans la chair, dans les mots.   Il s’agissait d’indiquer la nécessité de faire du manque, du vide, tel dans le jeu de pousse-pousse (ou taquin), afin de mettre en mouvement l’appareil-à-parler. Mais la position de perversion de la mère (mère-version!) obture toute réalisation des possibles. Ce que Steve cherche à trouer dans son corps, il y aurait lieu de l’apprivoiser dans la parole. La parole, jaillissement du corps, tournant, comme dans une parabole (même origine), autour d’un objet manquant, ne trouve à se déployer qu’à partir du moment où ce qui est transmis d’une génération à l’autre c’est … le manque lui-même. Le “nous deux… mon homme” vient abolir le trenchant de cette transmission. C’est une malé-diction.  

Pensons à cette définition de l’amour chez Lacan, tout à fait pertinente: “L’amour, c‘est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”.  Impossible, et pour Mommy et pour Kyla. La transmission n’opère pas. Que Steve n’en veuille pas, c’est certain, mais ni Diane, ni Kyla ne peuvent transmettre leur propre castration. Objet du fantasme de la mère; objet de substitution de l’enfant mort pour la voisine, il ne lui reste que la voie du passage à l’acte pour affirmer, haut et fort, qu’il est malgré tout sujet.

Mais il y a bien un point d’arrêt. Tragique, brutal. Fort de la loi (fictive, mais si proche d’une certain réalité de certaines prises en charge actuelles) Mommy et Kyla montent un gros mensonge. Elles  font croire à Steve qu’il est admis dans l’école d’art qu’il convoitait, mais en réalité l’accompagnent jusqu’à un hôpital où la mère l’abandonne.

Dans la dernière scène du film, les soignants discutent de leurs petites affaires et n’ont aucune attention pour les malades. L’un deux machinalement, sans s’occuper de lui, libére Steve de la camisole de force qui l’enserre - substitut de la camisole maternelle. Steve se précipite vers la grande porte vitrée de l’hôpital. Fin. Il va sûrement traverser de l’autre coté du miroir et passer sa vie enfermé. A moins que…

Joseph Rouzel  

 

[1]  Texte paru, légèrement remanié, dans Le Journal des Psychologues.

[2]  Jean-Pierre Lebrun, La condition humaine n’est passans conditions, Denoël, 2012.

[3]  Sigmund Freud, Contribution  à la conception des aphasies, PUF, 2009.

[4]  Expression de Jacques Lacan dans “La troisième”, Lettre de l’Ecole freudienne, n°16, 1975.

[5]  Jacques Lacan, Encore, Séminaire XX, Seuil, 1975.

[6]  Voir Marie-Jean Sauret, L’effet révolutionnaire du symptôme, érès, 200; Roland Gori,L’individu ingouvernable, Les Liens qui Libèrent, 2015.

[7]  Jacques Lacan, “Note sur l’enfant”, Autres écrits, Seuil, 2001.

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