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MONOGRAPHIES VI : Promotion Racines

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Collectif d'auteurs

lundi 15 juin 2009

MONOGRAPHIES VI : Promotion Racines

Voici trois travaux issus de la VIe promotion de superviseurs qui ont décidé de s’avancer sous le signifiant « racines ». L’enracinement en effet est patent dans cette démarche. Enracinement dans une clinique, celle de superviseur auprès d’équipes d’établissements sanitaires, sociaux ou médico-sociaux. Enracinement dans un donné à lire cette pratique singulière. Pour cela chacun a été chercher dans la formation ou dans sa pratique un point qui a fait suffisamment énigme pour se mettre au travail. Seules nos questions nous poussent en avant. Les racines ont ainsi alimenté le feuillage de la création. Cela fait de la pratique de superviseur une pratique poétique.

Joseph ROUZEL

Jean-Michel DESFEUX

*

QUESTION D’ASSISE

*

MONOGRAPHIE REDIGEE DANS LE CADRE DE

LA FORMATION A LA SUPERVISION D’EQUIPES DE TRAVAILLEURS SOCIAUX ET MEDICO SOCIAUX

(SIXIEME PROMOTION : 2008/2009)

INSTITUT EUROPEEN PSYCHANALYSE ET TRAVAIL SOCIAL, MONTPELLIER.

PROLEGOMENES

Moi je vivais demain comme le chantait Ferré (1 ), mais pas dans la rêverie du poète ; seulement dans l’anticipation, la préparation de ce dont l’institution (un petit I.M.E. à taille humaine) aurait besoin pour fonctionner. J’en avais pris la direction, alors que personne n’en voulait tant il était moribond, avec pour mission de le remettre en état.

Longtemps je m’étais attaché à croire naïvement qu’il me serait possible de parvenir à un point d’achèvement, un peu comme on fabrique un outil, (expression qui m’a pourtant souvent agacé par sa nébulosité) ; ce point d’achèvement atteint je n’aurais plus qu’à transmettre l’outil, avec la satisfaction de l’artisan ayant fait du bel ouvrage.

Mais il n’y a pas plus d’achèvement d’un I.M.E. (sauf à le fermer) qu’il n’y en a des sciences humaines. C’est perpétuellement en devenir ou bien ce n’est plus.

Or arrivait le jour où ma fonction s’achevant, elle, selon les critères conventionnels, il me faudrait transmettre ce qui définitivement ne peut être nommé outil mais plutôt lieu d’effervescence et de turbulences humaines, de pensées créatrices et surtout de paroles.

Ce point d’orgue on l’appelle communément « retraite », que l’on vous assure toujours « bien méritée ». Un avant goût du repos éternel : « Au delà de cette limite votre ticket n’est plus valable » écrivit Romain Gary (2) , jeune sexagénaire, quelques années avant de se suicider.

Il devenait urgent de cesser de penser l’avenir de cet Institut pour prendre soin de soi, sinon ce serait la relégation, le retrait, dans une sorte d’antichambre de la mort de la pensée : le golf tous les jeudis avec les congénères !

Mieux vaudrait songer à profiter de la rente tout en continuant à s’entretenir. Et avant tout déplacer son regard vers d’autres centres d’intérêt : manière d’éviter de contempler le néant (la retraite est souvent définie en creux, comme temps de non travail) dont il n’y a rien à attendre, sauf à croire aux vertus de la récollection.

- - - - - -

Mon intérêt pour les sciences humaines (j’avais exercé naguère comme psychologue) restait intact, comme s’il avait été mis en veille toutes ces années.

Une aventure de galeriste m’attirait également, en raison de l’intérêt que je porte à certaines productions artistiques. Mais, hormis l’avantage de passer des moments privilégiés parmi une collection d’œuvres choisies, et ignorant encore beaucoup des arcanes du métier, l’aventure risquait de devenir celle d’un galérien !

Une seule certitude : je ne voulais plus être un chef ; dirais-je que je voulais vivre ?

Dans l’exercice de ma fonction de directeur, j’ai toujours été mou dans le registre du pouvoir, redoutant l’illusion d’omnipotence qui s’y rattache fatalement. La place qui semblait m’être reconnue dans celui de l’autorité me convenait assez.

1. Léo Ferré : Et Basta ! « Moi je vivais demain, et ça fabriquait les malentendus ».

2. Romain Gary : « Au-delà de cette limite… », Gallimard Paris 1975.

Citant P. Noailles, le juriste Alain Suppiot rappelle : « En Droit romain la potestas est la faculté d’agir et l’auctoritas la faculté de fonder l’action d’une autre personne »(1).

Si la jouissance n’y trouve pas nécessairement son compte, le narcissisme peut se satisfaire de cette reconnaissance.

Malgré cette distinction, son statut ne permet pas au directeur de laisser croire, à ceux qu’il dirige, qu’il ne pourrait user d’aucun pouvoir sur eux. Référent de l’autorité, s’il y parvient, il ne peut être tout à fait en dehors de ce qui est en ébullition dans l’alambic institutionnel.

En conclusion provisoire de ces réflexions, il me plut de penser qu’une fois sorti de là (de ce statut statufiant), débarrassé des artifices du pouvoir, je pourrais chercher à tenir auprès d’équipes médico-sociales cette place hors champ, qu’elles réclament parfois confusément, et qui serait susceptible de leur permettre de se décoller de ce qui les affecte dans leurs pratiques.

Restait à approfondir cette conclusion et trouver sa pitance dans le bric à brac du marché de la formation.

Or, ce qui m’intéresse en l’humain c’est cette singularité qui fait qu’il parle et, comme l’écrit encore fort bien Alain Suppiot en référence cette fois à P. Legendre ( De la Société comme Texte) que « la texture de ce que nous appelons « société » est faite de liens de paroles, qui attachent les hommes les uns aux autres»(2).

Parce qu’elle porte une attention singulière à la parole et à la place d’où elle est émise, la formation à la supervision, soutenue par Joseph Rouzel (3) , m’apparut de nature à constituer l’espace de réflexion que je recherchais.

2. Alain Suppiot : op. cit. p. 9.

3. Joseph Rouzel : La supervision d’équipes en travail social, chap. 14, Dunod Paris 2007.

INTRODUCTION :
« un bon mot facile »

Contents disait-on de se retrouver, on était au premier jour de la deuxième semaine de formation à la supervision. Il y eut un bref tour de table, permettant à chacun et chacune de dire quelques mots.

Quelques-uns d’entre nous avaient pris des décisions dans leur champ professionnel ou personnel, dont ils tenaient à faire part, considérant sans doute qu’elles étaient conséquences de la première semaine passée ensemble.

Le ton était enjoué.

Quelqu’une annonça triomphalement qu’elle s’était enfin décidée à acheter un bureau (pas une pièce dans un immeuble, un établi pour travailler).

Je ne manquai pas de lancer un bon mot facile, en lui proposant de faire l’économie d’un fauteuil : puisque je devais être mis prochainement à la retraite, je lui céderais volontiers le mien…

Et puis le travail reprit son cours.

*

1. RECIT :

Réflexion sur un lit d’hôtel.

C’est lorsqu’on perd quelque chose que l’on mesure l’importance qu’elle avait pour soi.

Même s’il ne s’agissait que d’un simulacre et que personne n’avait pu la prendre au sérieux, la proposition que j’avais faite sur le mode humoristique de céder mon siège me revint à l’esprit un peu plus tard dans la soirée, étendu sur mon lit d’hôtel.

Curieusement, les volutes de cette pensée, progressivement, m’encombraient d’un léger malaise, d’un sentiment d’insatisfaction. Rien de bien sérieux, mais tout même assez envahissant pour troubler ce moment de repos.

Longtemps je m’étais contenté du siège acheté par ma prédécesseure. Un siège à l’image de ce qu’elle m’avait laissé d’elle et de son œuvre. Un fauteuil fonctionnel mais terne, inélégant, sans inspiration, sans âge, à l’assise marron beigeasse, et qui semblait ne jamais avoir été neuf.

Bon an, mal an, je m’en étais accommodé. Il y avait eu tant d’autres priorités à traiter que de l’esthétique de mon environnement au travail. D’autant que le fait de m’asseoir dessus m’évitait de le voir.

Il y avait tout de même la rencontre du matin ; cette couleur café au lait…

Et puis le piston qui aurait dû garantir la hauteur de l’assise était peu fiable : dans la journée, alors que j’avais préalablement effectué tous les réglages à ma mesure, je me sentais peu à peu descendre vers le sol (déchoir) ; alors d’un geste énervé, j’actionnais le vérin pour me remettre à niveau, ce qui ne manquait pas d’étonner les visiteurs, car cela pouvait se produire plusieurs fois pendant le même entretien.

Dernier lot du passé peu glorieux de l’établissement, ce siège me ramenait inexorablement à une position modeste.

Etrangement, il avait survécu à la vente du vieil orphelinat et à l’emménagement dans ces nouveaux locaux modernes où sa rusticité faisait tache.

Quinze années s’étaient encore écoulées.

Mon bureau n’hébergeait aucun objet, aucune image, qui me fut personnel.

- - - - - -

Je ne sais ce qui me permit de me débarrasser de cette chaise à roulettes, mais à cette époque j’étais exaspéré par la volonté de l’Association qui m’employait de développer « un Siège digne de ce nom » (entendons un « siège social ») avec DG, DRH, DF :

- Siège qu’on pouvait craindre de devoir alimenter de certains moyens financiers ou matériels, jusqu’ici alloués au fonctionnement de l’I.M.E.

- Siège qu’il faudrait ensuite nourrir de statistiques, de réponses à des questions qui ne s’embarrassent pas des sciences humaines.

Un soir après le travail je passai par hasard (mais cela m’arrivait parfois) chez un fournisseur de matériels et équipements de bureaux : « ID+ » (certaines enseignes ont le sens de l’incise).

Quelques propos sont échangés avec le patron :

« … et puis il faudrait que je change mon fauteuil de bureau, il a fait son temps et il se dégonfle à longueur de temps, c’est agaçant ! …mais c’est tellement cher ces choses là, surtout chez vous, …et la plupart du temps c’est vraiment moche ! ».

Le commerçant était flatteur, mais sincère je pense car il affichait toujours un sourire serein et confiant (après une journée de boulot il peut être agréable de penser que les flatteurs sont sincères).

Il tint à me présenter un modèle qu’il venait de recevoir et qui, dit il :

« pour ce que je connais de vous, irait bien avec votre style ».

Parmi toutes ces mochetés sombres et prétentieuses, celui ci découpait sa silhouette originale (enfin, tout est relatif). Contemporain, mais praticable ; je veux dire par- là qu’il présentait une facture moderne, sans que le confort en soit altéré.

« Un bel objet », c’est ainsi qu’il en parla, dans sa boutique où d’ordinaire on ne trouvait que « produits » et « concepts ».

Un minimum de cuir pour les fesses, et un dossier de toile noire, ajourée, lui donnaient une élégance et une originalité qui me plurent. Cette toile façon relax évoquait pour moi un trait d’ironie avec lequel je pouvais me sentir en harmonie.

En moins d’un petit quart d’heure l’affaire fut conclue.

- - - - - -

Ma vie au bureau n’en fut pas transformée. Mais, en y repensant maintenant, je dois dire que sa présence ne m’était pas indifférente : il n’était pas seulement un accessoire où poser son séant, il était un objet auquel je reconnaissais des qualités esthétiques.

Il serait abusif de dire que la présence de cet objet avait sur moi un effet apaisant, comme en ont quelques statues et tableaux qui agrémentent ma maison ; tout de même, l’entrée dans mon bureau m’était plus agréable, ce n’était plus seulement la cellule où le regard ne pouvait se détacher du travail.

Alors que j’avais toujours exclu d’y faire entrer le moindre objet personnel à des fins de décoration, là, l’objet pourtant lié au travail apportait quelque chose en plus (quelle idée !).

Il y avait entre lui et moi une sorte de lien singulier, presque intime. Je l’avais choisi en raison de son style sans doute et, allez donc savoir pourquoi, il me semble qu’il me représentait assez bien.

Et là je devrais m’en séparer pour qu’un ou une inconnue vienne y poser ses fesses ?

Eh bien non ! Ça ne se passerait pas comme cela !

« Je vais racheter mon fauteuil, pensais je ».

Là dessus je sortis dîner, tranquille.

L’idée de laisser après moi un vide derrière le bureau ne me déplaisait pas. Je n’avais certainement pas travaillé toutes ces années pour le confort d’un successeur, quel qu’il soit ; s’il voulait asseoir sa fonction, il devrait en trouver par lui-même la manière.

*

2. LE RECIT A L’EXAMEN DE L’INSTANCE CLINIQUE.

Voici achevé le récit.

Ce n’est qu’un récit : « Relation orale ou écrite d’événements vrais ou imaginaires » , ou « Solo vocal ou instrumental » , ou encore « exposé détaillé, fait par un personnage, d’un événement important pour le déroulement de l’action, et qui n’est pas représenté sur la scène »(1).

On pourrait s’en tenir là : c’est une anecdote, une historiette. Se dire que des histoires comme cela on en fait tous les jours et des meilleures ; que les éditeurs en versent des tonnes aux pilons et qui deviennent des packs à bières… Et puis on ne le connaît pas ce type ! Il a du mal à se séparer de son siège. Et alors ? Finalement il part avec… Voilà ! Si cela peut lui faire plaisir, tant mieux ! C’est un peu cocasse lorsqu’on pense à son successeur… Mais c’est bien tout.

Peut être

Mais ici , dans le cadre de cette monographie, on supposera que l’historiette s’expose à un auditoire particulier : celui qui peut être réuni dans le cadre d’une supervision, et plus particulièrement de l’instance clinique telle que l’entend Joseph Rouzel où « il s’agit d’écouter les énoncés, c’est à dire quels sont les mots qu’il (un sujet) a prononcés, mais aussi d’être attentif tout autant à l’énonciation, c’est à dire que ces mots là qui sont exprimés témoignent du vécu d’un sujet »(2).

En livrant ainsi ce récit dans l’espace de la supervision (même si en l’occurrence le contexte de la monographie n’en fait qu’une simulation), on suppose que le narrateur en attende un retour : quelque chose de plus que ce qu’il a dit. Sinon à quoi bon ce récit ?

Ce faisant, il s’assujettit au retour que lui en fera l’auditeur : auditeur, car il s’agit bien de s’y entendre.

« Je m’identifie dans le langage, mais seulement à m’y perdre comme un objet » , écrit Jacques Lacan. Il ajoute : « Ce qui se réalise dans mon histoire n’est pas le passé défini de ce qui fut puisqu’il n’est plus, ni le parfait de ce qui a été dans ce que je suis, mais le futur antérieur de ce que j’aurai été pour ce que je suis en train de devenir »(3).

Mais qu’est ce qui justifie que l’on s’attarde à y porter attention à ce récit ?

Même si l’événement rapporté n’a rien de particulièrement traumatisant, il est dit qu’il encombre « d’un léger malaise » ; « d’un sentiment d’insatisfaction » ; « assez envahissant pour troubler ce moment de repos » .

C’est bien l’évocation de ce « léger malaise » qui est de nature à retenir l’attention bienveillante du clinicien. Ce ne sont pas les qualités littéraires du récit.

Une difficulté apparaît alors , qui tient à la solitude de l’auteur de la monographie en

train de s’écrire, car les membres du groupe * auxquels le récit pourrait être adressé, ne sont

1. Paul Robert : Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, volume 5. Soc. Du Nouveau Littré, Paris 1962.

2. Joseph Rouzel : La supervision d’équipes en travail social. Dunod, Paris 2007, p. XXX

3. Jacques Lacan : Ecrits, p. 299. Collection le champ freudien, Le Seuil, Paris 1966.

* Groupe réuni dans le cadre de « l’instance clinique » proposée par Joseph Rouzel.

pas là, chacun de sa place de sujet, pour en faire retour. La dimension d’altérité fait défaut.

Ils sont absents ceux là qui, dans la diversité de leurs impressions pourraient extraire de l’écoute de ce récit les bribes d’un filigrane. Fragments que seul, au demeurant, l’auteur du récit lui-même aurait la faculté de lire ensuite, à condition qu’il y consente.

Il faudra donc s’en débrouiller tout seul : entendre soi-même la mise en récit qui précède, comme si c’était celle d’un autre, pour en saisir ce qui pourrait bien saillir de ce dont le narrateur ne serait pas conscient et, pourquoi pas, aurait constitué le foyer de ce léger malaise.

Voilà bien une difficulté majeure : si écouter l’autre n’est pas facile, s’écouter soi-même sans complaisance l’est encore moins. Le risque est grand de corriger, expliquer, justifier, remanier sans cesse le récit jusqu’à y faire entendre ce que l’on veut y dire et rien d’autre.

Comment s’y entendre sans se faire l’apprenti d’une « science » du décryptage ou, à l’inverse, le miroir de la compassion ?

Sur quoi fonder sa certitude quant à l’analyse, la pertinence des associations ?

Ne peut on s’appuyer sur une science de l’analyse, une psychanalyse ? En l’occurrence celle du « mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient »(1) ?

Les évidences sont parfois trompeuses , en s’imposant comme paramnésies pour boucher le trou laissé par ce qui ne peut émerger à la conscience, comme le rappelle W.R. Bion dans ses conférences de 1976. Lui même il doute : « et si toute la psychanalyse n’était après tout qu’une vaste élaboration paramnésique, quelque chose qui était censé combler la béance de notre effroyable ignorance ? »(2).

C’est donc conscient de ces difficultés qu’il faut poursuivre et, pour un temps, essayer d’oublier tout ce que l’on sait, comme le conseille dans ses Ecrits Jacques Lacan à l’analyste (3).

« Allons, voyons cela. » (4)

Il faut donc réécouter ce récit, que l’on attribuera à monsieur D., pour tenter de s’en détacher et de l’objectiver afin de n’en retenir que ses traits essentiels.

Attentif aux conseils qui précèdent, on se laissera donc guider par ce que disent les mots, en évitant autant que possible de les circonscrire par une recherche de cohérence qui serait étayée par le sens de ces mots réduits à des « étiquettes » (5) . On devra de même se garder de chercher à en tirer une satisfaction personnelle, en se souvenant là encore des

1. Sigmund Freud : le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, NRF Gallimard, Paris 1969.

2. Wilfred Ruprecht Bion : La preuve, et autres textes, p. 38 . Ithaque, Paris 2007.

3. Jacques Lacan : op. cit ; p. 345 : « ce que l’analyste doit savoir : oublier ce qu’il sait ».

4. Molière : Le Malade Imaginaire, fin de l’acte 3. Argan exprime ainsi sa curiosité de voir comment on va faire de lui un médecin.

5. « Dans son rapport au langage, l’homme est ainsi persuadé que les mots et les phrases qu’il emploie sont dans un rapport immédiat au monde qu’il a à nommer, qu’il leur fait dire ce que lui vise à désigner dans la réalité et rien d’autre que cela ; /…/ Les mots seraient en somme des étiquettes qu’il poserait sur des choses qui lui (et qui leur) préexisteraient ; ils leurs seraient transparents ». Jean-Claude Quentel : les fondements des sciences humaines, p. 180. Erès, Ramonville Saint Agne 2007.

propos de Jacques Lacan : « Vous ne devez pas chercher à dire des choses élégantes destinées à vous mettre en valeur et à augmenter l’estime qu’on peut déjà avoir pour vous. Vous êtes là pour vous ouvrir à des choses qui n’ont pas encore été vues par vous, et qui en principe sont inattendues »(1).

« C’est un siège ! ».

De toute évidence. Il en est question de façon réitérée tout au long du récit. Mais si évidence il y a, elle reste énigmatique.

De quoi ce siège peut il bien être le siège ? Car voilà bien un signifiant propice à la compilation de signifiés auxquels il renvoie.

Est il au propre:

- le meuble prévu pour s’asseoir ?

Ou bien au figuré :

- le derrière de l’être humain ?

- cette place, fonction, ou ce mandat auxquels on se porte candidat quand ils sont vacants ?

- le lieu ou réside une autorité (siège du parti, siège social) ?

- l’opération militaire menée pour investir une place forte ?

- le lieu de départ d’un phénomène ? (2)

A moins qu’il ne se révèle haut lieu du pouvoir et du gouvernement religieux ?

. . . . . .

Devenu l’auditeur, ce que j’entends, c’est d’abord le refus de la perte . Car c’est bien l’idée de la perte de ce siège qui amène cette gène et introduit la construction du récit.

C’est peut être ce qui est ressenti comme perte qui est le siège de tout cela.

Mais n’allons pas conclure trop vite. Le récit fait référence successivement à plusieurs sens du mot siège.

Le premier c’est celui de la prédécesseure , dont il est dit de façon peu élogieuse à son égard qu’il est à l’image de ce qu’elle a laissé.

Monsieur D. a beau s’ « asseoir dessus » comme l’on dit familièrement, ce siège qui lui rappelle un « passé peu glorieux », le ramène sans cesse à « une position modeste », qui semble insister sur sa propre déchéance .

Et « le piston » est « peu fiable » pour espérer rester à la hauteur. Or, qu’est ce qu’un piston sinon un appui extérieur ? Il n’y aurait donc rien à attendre d’un appui extérieur. Au contraire.

Ce siège renvoie alors à un autre siège : « un siège digne de ce nom », lieu où réside une autorité, selon une autre acception citée plus haut : un « siège social » , que monsieur D. suppose par nature peu enclin aux sciences humaines et très dévorant , demandant à être nourri (de statistiques), alimenté (de moyens financiers).

J’entends que ce Siège-lieu-de-pouvoir, métonymie de l’entreprise qui l’emploie, en se

1. Jacques Lacan : Le Séminaire, Livre 2 « Le moi, dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse" , p. 39. Le Seuil, Paris, 1978.

2. Définitions issues de l’Encyclopédia Universalis (VersionDVD n° 10).

mettant en place, relègue monsieur D. à une fonction nourricière qu’il n’accepte pas.

C’est là que le siège de la prédécesseure, celui que sans doute il n’aurait pas dû conserver si longtemps devient « chaise à roulettes » , dont on se débarrasse vite fait.

Cette chaise à roulettes évoque pour moi la chaise roulante, signe de l’incapacité à se mouvoir, liée à l’âge ou au handicap.

- - - - - -

Du siège dont il est question ensuite, monsieur D. ne parle pas dans les mêmes termes.

D’abord passe t’on par hasard, après le travail, chez un commerçant qui affiche vendre des « ID », et même « + » ?

« Mais cela m’arrivait parfois » ajoute-t’il dans une parenthèse qui paraît n’être là que pour atténuer cette notion de hasard… Pourquoi ? Qu’est cela qui lui arrive parfois ?

Je ne sais.

Mais le commerçant, lui, est présenté comme quelqu’un qui s’autorise d’une connaissance suffisante de monsieur D. ; non pas de son travail, mais de son « style », c’est à dire des traits qui seraient propres à sa manière personnelle.

J’entends qu’il s’autorise de ce qu’il « connaît » de monsieur D. pour lui présenter « un modèle » .

Notons ici, la facilité d’une systématique pseudo-lacanienne, qui pourrait conduire à « clouer » dans un gloussement jubilatoire :

- « Ah ! un mot d’elle ! ».

Ça pourrait en boucher un coin !

Précisément, laissons cela ouvert…

Style et modèle placent la présentation dans le domaine de l’esthétique , désignée dans son sens le plus général qui en fait « à la fois la faculté et l’acte de sentir (la sensation et la perception) » (1) . J’entends :

- « je connais votre style, je vais vous montrer un modèle qui irait bien avec ».

En effet, il n’est rien dit des qualités fonctionnelles de ce nouveau fauteuil de bureau, qui justifieraient que l’affaire soit conclue « en moins d’un petit quart d’heure » (expression qui ne dit rien non plus du temps réellement passé).

Le récit établit d’emblée un rapprochement entre monsieur D., son style, et un modèle.

Dès lors le siège est désigné comme « un objet » , « un bel objet » , « un objet personnel » ; alors que monsieur D. a précisé auparavant que, son bureau « n’hébergeait aucun objet » personnel.

Qu’est ce qu’un objet sinon quelque chose qui se présente aux sens ?

Entre monsieur D. et le fauteuil se noue un lien particulier dans lequel le siège devient modèle, objet ; un lien dans la constitution du quel le regard me semble jouer un rôle essentiel :

- c’est d’abord le regard que monsieur D. semble supposer que le commerçant porte sur lui ;

- c’est ensuite le regard de monsieur D. distinguant la « silhouette originale » du fauteuil parmi les autres.

1. Carole Talon-Hugon : « L’esthétique », p. 3. Que sais-je, PUF Paris 2e édition 2008.

Il est aussi question de « la présence de cet objet » et de sa fonction de représentation de monsieur D., qui reconnaît l’avoir choisi cet objet en fonction de son style ; mais le style qu’il attribue à cet objet, n’est qu’une représentation du style que, dans le récit, le commerçant disait connaître de lui (monsieur D.).

Alors, il se voit dans cet objet ?

Bon. C’est son affaire. Tout cela le regarde…

Enfin, l’objet apparaît comme la manière personnelle de monsieur D. une sorte de complément : ce nouveau siège lui permet-il de rompre enfin avec ce passé et de se soutenir par lui même.

Ne peut-on voir dans cette acquisition la volonté de monsieur D. d’afficher son style personnel face à l’avènement du Siège social ? Manière bien dérisoire alors ; sauf à ce qu’il s’inscrive dans le symbolique.

Quoi qu’il en soit la présence de cet objet produit des effets appréciés , en rendant désormais plus agréable à monsieur D. l’entrée dans ce qui était jusqu’alors « cellule » : celle du moine ou celle du prisonnier ?

Ce qui précède montre qu’en effet cet objet, malgré son lien au travail, apporte « quelque chose en plus » qui permet au regard de se détacher du travail, (ce qui n’était pas le cas avant, dit-il) et ce faisant, l’amène à se lier à cet objet.

- - - - - -

En raison du lien « singulier, presque intime » avec ce qui est désigné comme représentation de lui même, monsieur D. accepte mal l’idée de s’en séparer au profit d’un ou une inconnue qui viendrait « y poser ses fesses » . Ce que l’on peut entendre de plusieurs façons :

- asseoir sa fonction, comme il est dit à la fin du récit ;

- y déféquer (y poser ses fèces).

Quelle qu’en soit l’acception, il semble que monsieur D. supporte mal que l’on vienne asseoir ou déposer quoi que ce soit sur ce qui représente ici son style . Craint il que ce style s’en trouve terni ou sali ?

Si l’idée de la séparation, de la perte, crée une gène, le rachat de ce fauteuil s’impose à la fin comme source de soulagement : c’est le prix à payer ; mais pour quoi au juste ?

L’objet a rempli la fonction qui semble avoir été recherchée. Il ne comble pas (comment le pourrait-il ?), mais on y reconnaît des qualités qui vont bien au delà de celles d’un simple accessoire fonctionnel.

Monsieur D. doit quitter ses fonctions. Même si la mise à la retraite n’est plus directement évoquée dans le récit, c’est quand même ce proche départ qui est à l’origine de ce qui a été désigné comme « bon mot ».

Or, il a du mal à quitter son siège .

Chez le commerçant on entend : « c’est cher » et « c’est vraiment moche » , à propos des fauteuils de bureau. Ensuite il n’est plus question du prix ; seulement de l’objet (un objet qui n’a donc pas de prix), dont on entend qu’il satisfait et rend la vie de monsieur D. plus agréable au bureau.

Mais qui jusqu’ici a réglé la facture de cette thérapeutique personnelle ?

Alors peut être le rachat est il le prix à payer pour s’affranchir , n’être redevable à personne de cette thérapeutique personnelle.

Une chose est certaine, c’est que l’idée même de ce rachat aura permis à monsieur D. d’expulser (par le siège) ce qui « encombrait d’un léger malaise » et du coup, de retrouver l’appétit, la tranquillité et peut être plus…

N’éprouverait il pas un peu de jouissance à l’idée de laisser un vide derrière le bureau, signifiant la place vide ?

* * * * * *

Il appartient maintenant à monsieur D., et à lui seul, de construire quelque chose à partir de ces bribes : un savoir qui l’informe sur ce que son histoire signifie (1) .

* * * * * *

1. Jacques Lacan : « La question du sujet/…/ concerne son histoire en tant qu’il la méconnait, et c’est là ce qu’il exprime bien malgré lui à travers toute sa conduite, pour autant qu’il chercher obscurément à la reconnaître »Le séminaire, livre2, p. 58. Le Seuil Paris 1978.

4. SOLILOQUE

Dans le dispositif de supervision conçu par Joseph Rouzel le troisième temps est celui de la conversation dont il dit qu’il « permet de refaire surface, de faire retour au collectif, en épousant les contours d’une conversation « mondaine » où chacun verse au « pot commun » ses propres conceptions »(1). Il ajoute « Ce temps, selon ce qui a été dégagé au cours du travail sur la demande, peut prendre effet comme moment d’explication de certains concepts, lorsqu’ils peuvent venir éclairer des points de la situation" »(2).

Etant seul ici, le temps de « conversation » devient celui du « soliloque ».

De quoi puis je m’autoriser pour soutenir ce qui précède ?

Sur qui, ou sur quoi, puis je m’appuyer pour faire parler autrement un récit bien poli , en y cherchant des aspérités qui ne sont peut être produite que par pures projections de ma part ?

C’est toujours cette même question qui revient !

Pour tenter, sinon de répondre à cette question du moins de ne pas l’ignorer, je recherche des points d’assurance (au sens donné par les alpinistes). Points d’assurance que je pense trouver dans la connaissance.

Je m’efforce alors de prendre appui sur des concepts , liés entre eux dans une théorisation plus générale, qui a été mise à l’épreuve par d’autres avant moi et constitue un « corpus » dont on peut tirer enseignement, en l’occurrence celui de la psychanalyse.

. . . . . .

Une opportunité s’offre peut être, dans la mesure où je suis à la fois moi-auteur et moi-auditeur : une connaissance du moi, ne rendrait elle pas lucide ?

Freud laisse tout de même l’espoir de prendre appui sur ce concept lorsqu’il évoque le fait que l’on puisse se faire un allié du moi pour l’analyse , « pour peu qu’il ait conservé une certaine dose de cohérence, quelque compréhension des exigences de la réalité »(4) .

Je vois bien ici le risque qu’il y aurait à tenter de me soutenir de mon moi pour justifier l’analyse que je propose de mon propre récit ! Surtout si, comme l’affirme encore Lacan :

1. Joseph Rouzel : op. cit. p. 51

2. Joseph Rouzel : op. cit. p.166

3. Sigmund Freud : Abrégé de psychanalyse, p. 39. PUF, Paris 1970.

4. Sigmund Freud : Op. cit. p. 40

5. Jacques Lacan : Le séminaire, livre2, p. 56. Le Seuil Paris 1978.

6. Jacques Lacan : Op. cit. p. 58

« le moi est un objet - un objet particulier qui remplit une certaine fonction que nous appelons ici fonction imaginaire »(1).

Le moi qui, pour être celui de monsieur D., n’en est pas moins le mien ici.

Tenter de se soutenir de son propre moi, c’est risquer de se complaire !

. . . . . .

Le psychisme ne se limite donc pas à la conscience . D’ailleurs on n’a même pas conscience en permanence des faits dits conscients. Ils sont fugaces, disparaissent, réapparaissent à la conscience, et ainsi de suite…

Compte tenu de ce que lui apporte la somme de ses découvertes cliniques, Freud constate que l’étude du psychisme ne peut se réduire à celle de phénomènes conscients : « Les phénomènes étudiés par la psychologie sont en eux mêmes aussi inconnaissables que ceux des autres sciences/…/ mais il est possible d’établir des lois qui les régissent et d’en observer sur une grande échelle et sans lacune les relations réciproques et les interdépendances. C’est là ce que l’on appelle acquérir la « compréhension » de cette catégorie de phénomènes naturels,… »(2).

« Non la conscience ne constitue pas l’essence du psychisme, » peut on lire dans une note posthume de 1938, « elle n’en est qu’une qualité, et une qualité inconstante, bien plus souvent absente que présente. L’élément psychique en soi, quelle que soit, par ailleurs, sa nature, demeure inconscient et est probablement semblable à tous les autres phénomènes naturels que nous connaissons »(3).

Peu importe cette dernière remarque si je peux, comme le pense Freud, « acquérir la compréhension », par la connaissance des lois qui régissent les phénomènes (étudiés par la psychologie), supposés « en eux mêmes aussi inconnaissables » : c’est bien ce que je voudrais trouver dans la théorie psychanalytique afin de m’en servir de guide !

Voilà qui constitue un encouragement à approfondir la recherche dans cette direction :

S’il est vrai que « l’élément psychique en soi /…/ demeure inconscient », c’est alors du côté de la connaissance des processus inconscients qu’il faut chercher de l’aide.

L’inconscient, qui est la « seule qualité dominant à l’intérieur du ça »(4) , et à l’arrière plan duquel agissent des forces que Freud appelle pulsions, recèle des contenus qui ne peuvent émerger à la conscience que par constructions ; travail que Freud compare un moment à celui d’un archéologue (5).

Ces productions réputées inaccessibles à la conscience, y font pourtant irruption de manière incongrue, après avoir été travesties par un travail de transformation qui a pour effet de permettre ces décharges de l’Inconscient en produisant des énigmes qui peuplent les rêves et peuvent encombrer la conscience qui n’en perçoit pas d’emblée le contenu travesti.

Les processus qui produisent ces énigmes et, ce faisant, leur permettent d’émerger à la conscience, ce sont le déplacement, et la condensation ; processus que Freud découvre dans l’interprétation des rêves, mais dont il dit aussi qu’ils sont à l’œuvre dans les autres

formations de l’inconscient. Il écrit encore : « Un parallélisme aussi complet entre les

1. Jacques Lacan : op. cit. p . 60

2. Sigmund Freud : Abrégé de psychanalyse, p. 21. PUF, Paris 1970.

3. Sigmund Freud : Op. cit. note p. 20 et 21.

4. Sigmund Freud : Op. cit. p. 26

5. Sigmund Freud : Résultat, idées, problèmes, II, p. 271. PUF, Paris 2002.

processus de l’esprit et ceux de l’élaboration du rêve ne peut guère être fortuit », (1).

Souvent soulignés par Freud tout au long de son élaboration de la psychanalyse, ils sont définis de façon synthétique par Laplanche et Pontalis :

- Par déplacement on entend « le fait que l’accent, l’intérêt, l’intensité d’une représentation est susceptible de se détacher d’elle pour passer à d’autres représentations originellement peu intenses, reliées à la première par une chaîne associative »(2).

- La condensation est le processus selon lequel « une représentation unique représente à elle seule plusieurs chaînes associatives à l’intersection desquelles elle se trouve » . Les auteurs du « vocabulaire de la psychanalyse » ajoutent s’agissant du rêve où la condensation a été le mieux mise en évidence, « Elle s’y traduit par le fait que le récit manifeste, comparé au contenu latent, est laconique : il en constitue une traduction abrégée »(3).

A la suite de Freud, Lacan voit dans la condensation « la structure de surimposition des signifiants où prend son champ la métaphore », et dans le déplacement « ce virement de la signification que la métonymie démontre et qui, dès son apparition dans Freud, est présenté comme le moyen de l’inconscient le plus propre à déjouer la censure »(4) Ce qui le conforte à soutenir que « l’inconscient est structuré comme un langage »(5).

De cette connaissance je ne saurais donc me passer !

Et c’est bien en essayant de porter une attention particulière à ces processus de condensation et de déplacement que je m’autorise à proposer les associations possibles qui produisent ma restitution du récit qui précède.

Mais derrière cette volonté de s’appuyer sur ces processus, ne doit pas naître l’idée qu’un travail inverse de « dé-condensation » et de « replacement » pourrait être mis en œuvre, par une pure mécanique normative dans le but de rétablir un récit qui, lui, serait assurément plus authentique que le premier…

On voit en effet que les propositions d’associations produisent nombre de fragments que l’on peine à relier ensuite entre eux avec certitude !

Désunir ce qui est amalgamé par la condensation passe encore, mais comment parmi toutes les pièces obtenues trouver les bonnes, et quelle direction suivre pour construire quelque chose avec les fragments mis à jour ? Tout cela pour tenter de savoir de quoi ce siège peut bien être le siège et comment il semble devenu le siège d’un « léger malaise ». Les processus de condensation et de déplacement se jouent des contraires !

1. Sigmund Freud : Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, p.130, nrf Gallimard Paris 1969.

2. J. Laplanche et J. B. Pontalis : Vocabulaire de la psychanalyse, p.117,PUF Paris, 1967.

3. J. Laplanche et J. B. Pontalis : op. cit. p. 89

4. Jacques Lacan : Ecrits, p. 511, Le Seuil Paris 1966.

5. Jacques Lacan : Le Séminaire, Livre 11 « les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », p. 23, Le Seuil Paris 1973.

Note : Lacan précisera ensuite « mon dire que l’inconscient est structuré comme un langage n’est pas du champ de la linguistique » mais de ce qu’il appellera, pour se démarquer du champ d’étude du linguiste, « la linguisterie » (Jacques Lacan : Le Séminaire, livre 20 « Encore », p. 20, Le Seuil Paris 1975.

Je dois donc chercher d’autres signes qui me permettraient d’éclairer ce récit !

« L’angoisse est incontestablement en relation avec l’attente ; elle a pour caractères inhérents l’indétermination et l’absence d’objet ; dans l’usage correct de la langue, son

nom lui même change lorsqu’elle a trouvé un objet, et il est remplacé par celui de peur » écrit Freud (1).

Voilà sans doute une direction à suivre . Le léger malaise en question ici n’a pas l’intensité de l’angoisse, mais il pourrait présenter avec celle ci quelque analogie quant à son absence d’objet, comme si le siège venait en quelque sorte empêcher de voir.

Ce que l’on sait de l’histoire de monsieur D., par les prolégomènes, laisse penser que le léger malaise serait conséquence d’un malaise plus diffus, qui aurait trait à une idée de perte plus importante et qu’il faudrait ne pas regarder en face.

N’est ce pas cette appréhension de devoir « contempler le néant » qui l’a amené, préalablement au récit (cf prolégomènes), à chercher à « déplacer son regard vers d’autres centres d’intérêt » ?

L’anecdote du siège est bien anodine, mais elle vient opportunément donner un objet tangible à cette crainte : un objet sur lequel le regard s’est porté préalablement, comme s’il accomplissait alors « un acte esthétique » dont Saint Giron dit qu’il « va vers les choses, rôde autour d’elles, s’introduit en elles. Il ne les crée pas ex nihilo, mais les dote d’une nouvelle puissance »(2). Un acte et non une expérience a-t’elle précisé auparavant : « L’expérience s’accumule, l’acte se fait. Elle se revendique, l’acte se pose. Elle renvoie au moi, l’acte engendre le sujet. Enfin, elle se déploie sans terme, alors que l’acte réalise une fin »(3).

La relation à cet objet , élevé à la puissance supérieure (en tant qu’il « apportait quelque chose en plus » à monsieur D. et le « représentait bien »), avait bien atteint son but alors , en apportant une satisfaction.

Acte, objet, but : on peut relier ce que désignent ces trois termes et la manière dont ils constituent une chaîne, à ce que Freud écrit sur la pulsion (en tant qu’énergie poussant vers une direction déterminée), son but et son objet, pour de nouvelles conférences jamais prononcées : « la source c’est l’état d’excitation corporelle » dit il (ici « le léger malaise ») « et le but, l’apaisement de cette excitation » ; « en général, lit on plus loin il y a intercalation d’un objet sur lequel l’instinct peut atteindre son but extérieur » (4).

Je perçois ici quelle assise peut me donner la connaissance de concepts psychanalytiques et de processus psychiques : déplacement, condensation, pulsion…

En même temps je constate que, cherchant toujours à me garantir contre une élucubration personnelle, je viens d’opérer un rapprochement entre le récit de monsieur D. et ce que je sais de son histoire par les prolégomènes (définis comme « préface contenant les notions préliminaires à l’intelligence d’un livre »(5) ; comme pour y trouver ancrage.

1. Sigmund Freud : Inhibition Symptôme et Angoisse, p. 94, PUF Paris 1975.

2. Baldine Saint Giron : l’acte esthétique, p.26, Klincksieck Paris 2008.

3. Op. cit. p. 25.

4. Sigmund Freud : Nouvelles conférences sur la psychanalyse, p. 127. Nrf Gallimard Paris 1971.

5. Paul Robert : op. cit. Vol. 5, p. 633.

Il me faut encore tenir compte de ma propre position subjective , et notamment du fait que la parole de l’autre me touche, en tant que sujet au delà du sens intelligible de ce qu’elle dit. Et à cette parole qui me touche il est possible que je résiste. Cette question de la subjectivité est d’importance dans les sciences humaines en général : comment étudier un objet dans lequel on est pris ?

Objectiver l’humain pour l’étudier se heurte à l’irréductible question de la circularité de

l’observation (expression qui désigne le fait que l’observateur soit pris lui même dans la relation qu’il observe) comme le rappelle Jean-Claude Quentel : « la position qu’éprouve le spécialiste des sciences humaines ne serait elle pas analogue à celle du jeune enfant de quinze mois tentant désespérément de soulever le plateau sur lequel il est installé ? Quel point d’appui ce spécialiste est il capable de se donner lorsqu’il traite de lui même ? »(1)

Freud, déjà, s’interrogeait sur la garantie de ne pas soutenir des constructions inexactes.

D’abord rassurant, en référence à son expérience, il écrit que « celle ci nous enseigne en effet que nous ne provoquons pas de dommage si nous nous sommes trompés une fois et avons présenté au patient une construction inexacte comme étant la vérité historique probable »(2).

Quant aux certitudes que l’on chercherait à fonder à partir de l’approbation ou du refus par l’auteur du récit , lui même, réagissant aux éléments de construction proposés, elles seraient également sujettes à caution. On notera qu’aux réactions d’approbation ou de désapprobation, qui ne prouvent rien quant à l’exactitude des constructions proposées, Freud préfère prendre comme repère la réaction de surprise telle que : « Je n’ai (ou n’aurais) jamais pensé cela (ou à cela). Sans hésiter » dit il « on peut traduire cette expression par : Oui, dans ce cas vous avez touché juste l’inconscient » (3).

. . . . . .

En conséquence, le retour fragmentaire que je fais du récit à son auteur ne peut être ni critique ni conseil, et encore moins vérité . Il est seulement une proposition référée à ce que l’examen du récit a produit en moi, non pas comme empathie, compassion ou encore effet de jugement, mais comme effet de surprise (4) . Ce retour, effectué depuis la position subjective de l’auditeur, s’adresse à l’auteur en tant qu’il y est inscrit comme sujet.

Il s’agit bien, de bribes d’un savoir, à construire par celui qui en a été l’auteur-sans-le-savoir ; savoir qui n’a de valeur qu’à être reconnu par lui et intégré à son histoire.

C’est dire combien il est nécessaire de veiller à ce que soit préservée la place de l’auteur dans le travail de construction.

« Renvoyer une interprétation donne au patient l’occasion de corriger les malentendus », écrit Winnicott (5) . Plutôt qu’interprétation je préfère le terme construction,

1. Jean-Claude Quentel : op. cit., p. 68.

2. Sigmund Freud : Constructions dans l’analyse. In « Résultats, idées, problèmes », p. 273. PUF Paris 1985.

3. Sigmund Freud : op. cit. p. 275.

4. Lacan parle ainsi de la surprise dont il est question ici : « Dans une phrase prononcée, écrite, quelque chose vient à trébucher ». « La surprise – ce par quoi le sujet se sent dépassé, par quoi il en trouve plus et moins qu’il n’en attendait… ». Jacques Lacan : Le Séminaire Livre 11, p. 27 , Le Seuil Paris 1973.

5. D.W. Winnicott : « La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques », p. 78. nrf Gallimard Paris, 2000.

précédemment utilisé, dans la mesure où il ne s’agit ici que de propositions subjectives invitant, celui qu’on appelle ici l’auteur, à se mettre au travail. Il me semble davantage de nature à éviter les propositions préfabriquées, comme l’interprétation a priori de symboles ; écueil contre lequel le même Winnicott met en garde (1) .

- - - - - -

Références théoriques, prise en compte de sa propre subjectivité pour relativiser les propositions interprétatives, tout cela est sans doute nécessaire, mais ne suffit pas à lever le doute sur la pertinence du retour qui est fait à monsieur D. de son récit.

Une difficulté supplémentaire tient ici (dans le cadre de cette monographie) à ce qu’il faille se faire retour à soi même.

Comment se soutenir soi même ?

Ce qui est dit du moi et de la conscience, prive du recours à l’autocritique lorsqu’il est question de ce qui affecte.

Il y a ici, dans le cadre de cette monographie, confusion des places : pour qu’il y ait retour, il faut que quelqu’un occupe la place d’où s’effectue le renvoi , ce qui suppose initialement une position d’extériorité à l’énoncé et à l’énonciation.

Gageons pourtant que ce cas de figure particulier n’est que l’illustration de ce qui peut advenir lorsque ce quelqu’un, qui occupe la place, l’emplit de son savoir, se faisant gourou, maître à penser, tyran…

Alors qu’est ce qui peut m’assurer que je ne me trompe pas ?

Rien…

Mais ce rien ne vide pas la place pour autant, en tant qu’elle est désignée par l’autre, qui y adresse son malaise. Et c’est ce malaise qui donne légitimité au fait que l’on se rende disponible pour l’entendre, de la place où cet autre nous met, sans le pouvoir qu’il nous prête.

Et si cela ne satisfait pas, il reste à transférer cette insatisfaction à quelqu’un à qui l’on suppose davantage de connaissances sur la question… Même si l’on peut penser a priori que cette question de la certitude se pose à lui également… Et qu’il pourra faire de même si cela l’embarrasse…

* * * * * *

Merci à la promotion « Racines » et à Joseph Rouzel pour leur bienveillance et leur soutien.

JMD.

1. D.W. Winnicott : « A titre d’exemple on pourrait prendre une interprétation comme : « les deux objets blancs du rêve sont les seins », etc. Dès que l’analyste s’est embarqué dans ce type d’interprétation, il a quitté la terre ferme pour se trouver maintenant dans un domaine dangereux où il utilise ses idées personnelles, et elles peuvent être inexactes du point de vue du patient à cet instant là » op. cit. p. 77.

BIBLIOGRAPHIE

OUVRAGES CITES :

Wilfred Ruprecht Bion : « La preuve, et autres textes ». Ithaque, Paris 2007.

Léo Ferré : « Et Basta ! » Disque Barclay 1973.

Sigmund Freud : « Abrégé de psychanalyse ». PUF, Paris 1970.

Sigmund Freud : « Nouvelles conférences sur la psychanalyse ». Nrf Gallimard, Paris 1971.

Sigmund Freud : « Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient ». Nrf Gallimard Paris 1969

Sigmund Freud : « Inhibition Symptôme et Angoisse ». PUF, Paris 1975.

Sigmund Freud : « Résultats, idées, problèmes » II, (1921-1938), PUF, Paris 2002.

Romain Gary : « Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable ». Gallimard Paris 1975.

Jacques Lacan : « Ecrits ». Collection le champ freudien, Le Seuil, Paris 1966.

Jacques Lacan : « Le séminaire, livre2 ». Le Seuil Paris 1978.

Jacques Lacan : « Le Séminaire, Livre 11 ». Le Seuil Paris 1973.

Jacques Lacan : « Le Séminaire, livre 20 ». Le Seuil 1975.

J. Laplanche et J. B. Pontalis : « Vocabulaire de la psychanalyse ». PUF Paris, 1967.

Molière : « Le Malade Imaginaire ». Classiques Larousse, Paris.

Jean-Claude Quentel : « Les fondements des sciences humaines ». Erès, Ramonville Saint Agne 2007.

Joseph Rouzel : « La supervision d’équipes en travail social ». Dunod, Paris 2007.

Baldine Saint Giron : « L’acte esthétique ». Klincksieck, Paris 2008.

Carole Talon-Hugon : « L’esthétique ». Que sais-je, PUF, Paris 2e édition 2008.

D. W. Winnicott : « La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques ». nrf Gallimard Paris, 2000.

Dictionnaires et encyclopédies :

ê Encyclopédia Universalis (VersionDVD n° 10).

ê Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (Paul Robert) . Société Du Nouveau Littré, Paris 1962.

AUTRES OUVRAGES CONSULTES

Wilfred Ruprecht Bion :

ê « Séminaires cliniques ». Ithaque, Paris 2008.

ê « Recherche sur les petits groupes ». PUF, Paris 2e édition corrigée 1972.

Sigmund Freud :

ê « Sur le rêve ». Folio essais, Gallimard, Paris 2007.

ê « La technique psychanalytique », PUF, Paris 1967.

Florence Guignard et Thierry Bokanowski (sous la direction de) :

ê « Actualité de la pensée de Bion », collection de la SEPEA, Editions In Press, Paris 2007.

Roman Jakobson :

ê « Essai de linguistique générale ». Points, Editions de minuit Paris 1970.

Formation à la supervision d’équipes de travailleurs sociaux

Institut Européen Psychanalyse et Travail social

Montpellier

6ème promotion 2008/2009

Groupe « RACINES »

Solange JARRY

Une malle pleine d’incipit

Je remercie tout particulièrement Joseph ROUZEL de m’avoir permis d’écrire ce texte mais aussi Martine, Abdelatif, Philippe, Fabienne, Jean-Michel, Lysiane, Colette, Odile, Pascale, Valérie, Thérèse, Catherine, avec qui l’aventure vécue durant 4 semaines, laissera à jamais sa trace.

Des histoires ? J’en ai plein ma musette (P. 23)

La « musenroute »

De la transmission

De la supervision

De la pensée en mouvement

D’un métier impossible à l’autre (P.29)

De quelques motifs

Diriger : un métier, une fonction

Trop petite pour être directrice

Les enfants reviennent

Le vol

Affaire classée sans suite

A l’heure de conclure (p.45)

Des histoires ? J’en ai plein ma musette,

« J’’ai composé, tout en me promenant, bien des phrases parfaites dont je ne me rappelle pas un mot, une fois rentré chez moi. La poésie ineffable de ces phrases tient-elle à ce qu’elles ont été, ou bien, au contraire, au fait même qu’elles n’ont jamais été » ( 1 ) Fernando PESSOA

des incipit à ne plus que savoir en faire. Surgis au gré de mes déambulations dans Montpellier, dans l’immobilité de l’endormissement ou du réveil, dans le train qui m’amène ou me ramène chez moi. Des incipit, en forme de promesses, qui flattent mon esprit de son à propos, se laissent admirer dans le secret d’une répétition silencieuse, jusqu’à ce que, couchés sur le papier, ils perdent leur puissance et ne deviennent qu’une banale suite de mots incapables d’augurer une histoire à venir.

Et c’est là que les ennuis commencent,

car pour l’écrire l’histoire, il va pourtant falloir en choisir un, Un Seul, aussi imparfait soit-il. Lâcher les autres, les oublier si possible, en garder la nostalgie avec l’idée folle mais tenace qu’un autre peut-être, mieux choisi, aurait permis de dérouler une histoire plus accomplie, plus parfaite. Difficile renoncement, condition même de l’écriture, condition du texte à venir. A l’image de ce qui nous fait sujet de notre histoire.

La musenroute

Quand j’étais petite, ma mère avait fort à faire pour élever ses huit enfants tout en s’occupant de la ferme familiale. Quelquefois, elle partait durant plusieurs heures pour une utilité, des courses, des démarches, lorsqu’elle revenait elle n’était plus tout à fait pareille. Elle s’empressait de reprendre ses habits de tous les jours en soupirant comme quelqu’un qui vient de perdre son temps, mais aussitôt annonçait non sans un certain plaisir : « Il faudra que j’y retourne, je n’ai pas pu tout faire, j’ai trouvé de la musenroute »

La musenroute est longtemps restée un mystère. Quelle était donc cette chose invisible que ma mère avait trouvé, qui n’était pas ce qu’elle était partie chercher initialement mais qui pourtant semblait la ravir ? Quel était ce lieu où elle allait par obligation disait-elle, d’où elle revenait joyeuse et pleine d’entrain et où il faudrait qu’elle retourne ? Le soir au dîner, elle racontait les rencontres, les voisin(e)s, les ami(e)s, les inconnu(e)s aussi, avec qui elle avait parlé, les nouvelles apprises, les promesses échangées, les considérations sur le monde. Elle racontait avec moult détails pour être sûre que nous comprenions.

Peine perdue,

la musenroute s’est obstinée tout le temps de l’enfance jusqu’à ce qu’elle soit reléguée en l’état, dans la zone obscure que clôture l’oubli, constituant avec d’autres, un petit trésor pour l’avenir. « On ne sait jamais, ça peut toujours servir » disait aussi ma mère, en nous invitant à ne pas gaspiller.

C’est lors de la dernière heure de la troisième semaine de formation (semaine consacrée au transfert et à son maniement, semaine où bizarrement, j’ai additionné les actes manqués, les retards, les bourdes en tout genre !) au moment même où Joseph ROUZEL rappelait « Ecrivez une histoire ! », au moment même où je me disais « C’est bien beau, mais laquelle choisir ? », qu’à mon insu s’est formulé en moi un énième incipit

« Des histoires ? J’en ai plein ma musette…»

De la musette à la musenroute , il aura encore fallu quelques heures, quelques hésitations, quelques renoncements.

Mais si c’était ça,

si ces trois dernières semaines avaient permis que des énigmes deviennent des histoires ? Passent de l’interne à la musette qui, comme nous le dit le dictionnaire « quand elle n’est pas une cornemuse, une musique d’un certain genre que jouent des orchestres dans des bals populaires, est un petit sac en toile que l’on porte en bandoulière » (cf. Petit Robert) à l’extérieur de soi.

LACAN a inventé le concept de la lalangue pour dire ces formulations énigmatiques, survivances d’un temps où le langage ne pouvait s’écrire faute de coupures, de scansions, d’où naît le sens, et qui reviennent sans prévenir au risque de ne jamais se faire reconnaître. Le dispositif spécifique de formation à la supervision des travailleurs sociaux, tel que conçu et mené par Joseph ROUZEL et d’autres intervenants, permet entr’autre cette reconnaissance pourvu qu’on s’y arrête.

Venue à Montpellier avec le souci de ramener quelques méthodes, voire techniques de supervision, j’ai trouvé de « la muse en route ». Des petits riens, des bagatelles, des imprévus, qui m’ont fait signe tout au long du chemin, m’ont menée d’étonnement en étonnement, jusqu’à accepter de « perdre mon temps », jusqu’à laisser une page blanche en plein milieu d’un cahier rempli de notes. Je ne repars pas bredouille.

De la transmission

L’inscription à la formation, différée depuis deux années déjà, s’est faite dans un contexte de morosité professionnelle. Onze années de direction d’un service d’éducation et de soins spécialisés à domicile (SESSD) ont en partie eu raison de l’enthousiasme du début. Et si par le passé, à plusieurs reprises, lorsque je sentais s’émousser mes motivations pour le travail en cours, j’avais pu repartir vers de nouveaux lieux, il n’en est pas de même aujourd’hui.

Deux, trois années maximum, me séparent de ce temps que l’on appelle retraite. Difficile dans ces conditions de repenser un projet professionnel, difficile de mobiliser l’énergie nécessaire pour un nouveau départ. Mais en même temps, comment se séparer d’un milieu professionnel choisi, qui durant plus de trente ans, a été le lieu de rencontres multiples et source de connaissances en tout genre ? Comment concilier l’envie de ne plus aller au travail chaque jour, (conséquence d’une lassitude liée à l’âge ? à l’amoindrissement des capacités ? à l’adaptation que demande le changement des repères ?) et le désir toujours présent de rester en lien avec le monde professionnel ?

Comment passer la main aux jeunes générations de soignants, d’accompagnateurs, d’éducateurs, tous ceux qui ont fait le choix de se mettre à l’écoute de l’autre ? Car comme il existe un devoir de mémoire, j’oserais dire qu’il existe un devoir de transmission. Non pas au nom de la vérité ou du savoir, mais au nom de ce que Emmanuel LEVINAS appelle, la responsabilité pour autrui, responsabilité ou dire antérieur à l’être et à l’étant, ne se disant pas dans des catégories ontologiques, 2 un dire comme la trace de quelque chose qui dépasse l’histoire et le temps (de même que toute inscription dans le langage préexiste à chacun) et donne sens à l’ensemble du champ humain. Et si nous poursuivons la pensée de LEVINAS C’est malgré moi qu’Autrui me concerne 3 la responsabilité ou transmission ne serait pas affaire de choix.

La formation d’éducateurs spécialisés, des interventions dans le cadre de la formation permanente, l’animation d’ateliers d’écriture avec des AMP, autant d’occasions de transmettre et de partager des expériences, font déjà partie de mon activité. Mais à considérer ce qui a été sans doute le plus opérant dans ma pratique professionnelle, à savoir ces lieux et temps de supervision - supervision collective ou individuelle, dans l’institution ou en dehors, prise en charge dans le cadre de la formation ou payée personnellement - progressivement, m’est venu le désir d’occuper à mon tour cette place singulière de superviseur.

Je dis supervision sans faire les distinctions sémantiques en usage dans les différents lieux où j’ai exercé, les différentes formes suggérées par le superviseur et/ou adoptées par le groupe. Ce qui toujours a été constant, ce sont les références à la psychanalyse et la formation psychanalytique du superviseur.

De la supervision

J’ai pu ainsi expérimenter dans mon travail d’éducatrice spécialisée, pendant mes études de psychologue, et enfin dans mon métier de directrice, ce que la mise en récit du vécu, adressé à un autre supposé savoir peut avoir de réconfortant, voire de jubilatoire. C’est le sens qui vient aux mots, les mots qui transcendent l’âpre réalité quotidienne, le savoir qui nous surprend en flagrant délit d’ignorance. C’est le changement de point de vue, la place retrouvée et la légitimité qui va avec, la formidable liberté de penser, d’imaginer, de créer. C’est le renforcement de l’identité professionnelle, du sentiment d’appartenance à une équipe.

Je crois qu’exprimer une chose, c’est lui conserver sa force et lui ôter l’épouvante. 4 L’effet pacificateur du langage n’a pas échappé à Fernando PESSOA, le « dessaisissement » qu’il opère pour celui qui se plie à ses lois. L’autre dont s’occupe le travailleur social, au sein des institutions, le confronte d’emblée aux régions inhospitalières des symptômes, des comportements asociaux, des détresses en tous genres… Ces régions ne sont pas l’apanage de « l’usager ». Celui-ci peut en avoir le pressentiment, le travailleur social aussi. La relation qui se noue alors est empreinte de cette connaissance (re-connaissance ?) intuitive réciproque, qui va s’actualiser dans l’effet miroir de l’institution 5 créant un climat d’insécurité propice à la mise en danger des uns et des autres. La réponse est alors un fonctionnement institutionnel de plus en plus rigide où le passage à l’acte est bien souvent le seul moyen de se sortir d’une impasse.

En lui permettant de nommer ses peurs, son intolérance, sa violence… la supervision arrime le travailleur social au langage, donc au sens. Elle le protège de l’errance, lui redonne la sécurité nécessaire à l’entreprise de toute relation, entreprise qui n’est pas sans risque et qui nécessite d’être soutenue. Je reprendrai volontiers à Claude ALLIONE le concept de holding du holding 6 tel qu’il le développe à partir de Winnicott dans le livre déjà cité, à savoir le portage par le superviseur de celui dont le métier est de porter l’autre, qu’il s’appelle usager, patient, client… Avec en prime, pour le travailleur social qui a consenti à la mise en mot et renoncé à la jouissance (terme pris dans son acception lacanienne) le plaisir de penser.

A y regarder de plus près, il me semble que se retrouve là, le fondement de ma pratique professionnelle, que ce soit en tant qu’éducatrice ou en tant que directrice. Quelque chose qui a à voir avec le souci de l’autre, souci pris dans sa signification la plus large. L’autre me fait souci, il me gène quelque part, il m’empêche en quelque sorte, mais je me fais du souci pour lui, il me préoccupe, suscite ma sollicitude. Quand j’étais éducatrice, l’autre avait le visage de tous ces enfants vivant à la lisière du monde, leurs parents, leurs frères et sœurs. Dans mon travail de direction, ils sont là aussi avec, en plus, une équipe à soutenir. Exercer en tant que superviseur ne serait donc que le prolongement de ce qui a fondé mon idéal professionnel, une autre manière de le mettre en jeu.

De la pensée en mouvement

Remettre de la pensée en mouvement, redonner le goût de la réflexion, ranimer la flamme du désir, ainsi se justifient l’acte éducatif ou la fonction de direction. Quant à la supervision, en désengluant le travailleur social de son trop plein d’émotions, elle lui assure également sa part d’intelligence.

Là se rejoignent des fonctions, incarnées par des hommes ou des femmes, qui tous vont devoir tenir une position bien particulière, la position d’extériorité, celle du moins un , constitutive de l’accès à la pensée, de l’accès au symbolique. Fonction de la Loi, celle qui rend libre, comme nous le dit Emmanuel LEVINAS.

Ces fonctions ne s’actualisent pas exactement de la même manière, ne se jouent pas aux mêmes postes, mais elles visent les mêmes buts, produisent les mêmes effets, suscitent les mêmes phénomènes de transfert. Avec toutefois une précision pour ce qui concerne la fonction de direction. Je parle à partir de la conception que j’en ai, une conception qui n’est pas forcément dans l’air du temps, rétrograde diront certains, qui a fait ses preuves diront d’autres. Je parle bien sûr d’une mise en œuvre visant un idéal, par définition jamais atteint, mais qui guide malgré tout ma pratique.

Ainsi, au fur et à mesure de l’avancée de la formation, il m’est apparu que mes questions concernaient essentiellement cette fonction actuelle. Ou plus exactement (comme je l’ai déjà dit plus haut) croyant être là pour apprendre le métier de superviseur, c’est celui de directeur que je revisitais, ma façon de l’exercer. A un moment bien particulier puisque depuis deux ans, je ne suis plus en supervision.

Moment particulier du fait des idéologies actuelles qui s’écrivent en terme de rentabilité, efficacité, performance, broyant les idéaux les plus nobles et dans notre secteur, réduisant la clinique à une vaste pantomime et la pensée en une sorte de gadget.

Enfin, la gestion et le management dénaturent et étouffent les sciences sociales analytiques et compréhensives ; une pensée binaire frustre et allégée en exigences théoriques envahit toute l’action collective pendant que s’impose aux chercheurs et aux enseignants de devenir les mercenaires du nouveau dogme, tout spécialement dans la déferlante normative de l’évaluation, au degré zéro de la liberté problématique. 8

Moment particulier enfin vu la retraite de mes proches et la mienne qui se profile.

Alors, se mettre en stand by, attendre le départ définitif, s’investir un minima.

Pourtant, je suis venue en formation à Montpellier. J’y ai redécouvert le plaisir de déambuler seule dans la ville, loin de mon lieu de travail et d’habitation, le plaisir de me confronter à la théorie, de prendre le temps de la lecture et de la réflexion. Et jour après jour, durant les semaines de formation mais aussi dans l’entre deux, se sont précisés le réinvestissement de ma fonction actuelle, l’envie de l’écrire, pour en retrouver le sens, en quelque sorte la réenchanter et ainsi peut-être, mieux réussir la sortie de scène.

D’un métier impossible à l’autre,

« J’ai fait mien très tôt le bon mot qui veut qu’il y ait trois métiers impossibles – éduquer, soigner, gouverner » 9 S. FREUD

ma vie professionnelle va son train. Educatrice pendant 20 ans, directrice depuis 11 ans. Métiers impossibles d’après Freud avec un troisième « soigner » car tous les trois s’appuient sur la relation à l’autre et sont portés par des illusions, nécessaires, indispensables, mais par essence inatteignables. D’où des résultats toujours en deçà de l’attendu, un sentiment permanent de ne pas être à la hauteur quelque soit la manière dont on s’y prenne. Je cite Joseph ROUZEL : Il y a quelque chose chez l’être humain d’inéducable, d’inguérissable et d’ingouvernable, quelque chose que la civilisation ne peut « d’hommestiquer ». Ce quelque chose qui résiste alors que de toutes parts on veut son bien nous pouvons le nommer « le sujet ». 10

Ce serait donc lui, ce mystérieux et insaisissable « sujet » qui serait à l’origine de l’inépuisable désir. « Cherchez le sujet et soulignez-le en rouge » demandait autrefois l’institutrice pendant les leçons d’analyse grammaticale. L’exercice réussi valait une bonne note mais si par malchance, le sujet se cachait et que malgré tous mes efforts je le ratais, alors c’était le bonnet d’âne !

De quelques motifs

Endosser des habits de directeur suppose bien des motifs, explicites ou non, certains ne se dévoilant que dans l’après coup de la prise de fonction. Si je cherche autour et en moi des raisons susceptibles de m’éclairer sur mon dernier choix, je trouve une certaine lassitude par rapport à mon métier initial, une curiosité intellectuelle toujours en éveil, l’envie de mettre en œuvre autrement les connaissances acquises par l’expérience et par des études de psychologie sociale et clinique.

Je trouve une figure de directrice très admirée avec qui j’ai travaillé durant mes cinq dernières années en tant qu’éducatrice et qui a été déterminante. C’est elle qui, ayant toujours facilité pour chaque membre de son équipe la possibilité de suivre des formations, de se repositionner et d’évoluer dans son environnement professionnel, m’a encouragée à postuler pour un poste de direction et a proposé ma candidature au directeur général de l’association quand une opportunité s’est présentée. Aujourd’hui encore, cette femme qui ne travaille plus depuis plusieurs années mais avec qui je suis restée en contact, reste pour moi un modèle.

Je trouve une forme d’ambition, l’idée d’une promotion sociale dans l’accès à un statut de directeur, qui sans doute a à voir avec le dépassement d’un milieu d’origine modeste, avec l’image et ce que les psychologues appellent l’estime de soi. Mais à dépassement s’associent aussi pour moi, transgression, révolte, et leur cohorte de sentiments contradictoires.

Je trouve un « certain goût » pour le pouvoir. Pas celui qui consiste en une force, une maîtrise sur l’autre, mais celui qui se définit comme la possibilité d’agir en interaction avec d’autres, à partir d’une place singulière.

Je trouve et je défends la conviction que « la position d’exception » reste la condition de l’avènement d’un sujet, d’un collectif, la condition de la liberté, de la pensée. Position difficile à tenir car de plus en plus discréditée par une société qui ne veut/ ne peut plus la reconnaître. Témoin, l’évolution du vocabulaire. Disparition du terme directeur remplacé par « cadre dirigeant », arrivée du signifiant « gouvernance », qui suggère la dilution de l’autorité dans un ensemble de relations horizontales, consensuelles, la disparition du débat au profit du marchandage, la décision négociée.

Etre directeur aujourd’hui, à condition de ne pas être assujetti à l’idéologie dominante, serait donc une manière de « ramer à contre-courant », une façon de subvertir le discours postmoderne du management dans la revendication affirmée de la « position d’exception » référée à ce que FREUD et LACAN après lui, ont pu nous appendre sur la fonction paternelle. Place singulière, convoitée autant que crainte, qui met celui qui l’occupe sous le feu croisé d’imaginaires puissants et d’incessants transferts.

Le directeur n’est jamais comme il faudrait qu’il soit - trop quelque chose ou pas assez, tout puissant ou insuffisant, autoritaire ou laxiste - n’est jamais là ou il faudrait qu’il soit - toujours absent ou beaucoup trop présent, enfermé dans son bureau où passant son temps dans les couloirs. Chargé de tous les maux/mots de l’institution mais aussi de ses attentes, ses espoirs, le nom d’oxymoron lui va bien.

Il m’arrive d’en rire, il m’arrive d’en pleurer. Il m’arrive de chanter avec Brassens que le directeur (trice), moi en l’occurrence, ne mérite « ni cet excès d’honneur, ni cette indignité ». Il m’arrive de me dire que si diriger suppose des actes posés, des décisions fermes, des limites imposées, tout ce qui relève de l’autorité, c’est aussi pouvoir se mettre en retrait, en disponibilité, vide de toute attente, pour se laisser surprendre par ceux que l’on est sensé conduire.

Dans un petit livre d’entretiens avec Pierre SOULAGES , Charles JULIET écrit : Je crois que c’est la grande affaire de la vie : se vider de ce que l’on désire, afin d’être à même d’accueillir le non-connu. Il faut parcourir un long chemin pour arriver à cette totale ignorance, cette transparence, cette innocence, qui vous donnera un regard neuf.

Réponse du peintre : Si l’on sait qu’on ne sait pas, si l’on est attentif à ce qu’on ne connaît pas, si l’on guette ce qui apparaît comme inconnu, c’est alors qu’une découverte est possible. 11

Alors, diriger, un travail d’artiste? La proposition est osée car trop loin de toutes les représentations attacher à ce verbe. Et pourtant, il y a bien dans l’acte de diriger quelque chose qui force le lâchage des présupposés, pour laisser s’inventer, au fur et à mesure, une œuvre en perpétuel devenir. (Pour rappel : hiérarchie nous vient de sacré… ça crée !)

Diriger : un métier, une fonction

Le SESSD, service d’éducation et de soins spécialisés à domicile, que je dirige, reçoit et accompagne 40 enfants et adolescents « déficients moteurs avec ou sans troubles associés » comme il est écrit dans les textes. (Annexe XXIV bis). Là travaille une équipe pluridisciplinaire d’une vingtaine de personnes, hommes et femmes : médecin de rééducation fonctionnelle, psychologue, rééducateurs (kinésithérapeutes, orthophonistes, psychomotriciens, ergothérapeutes) éducateurs spécialisés, institutrice, assistante sociale, personnel administratif, femme de ménage. Je suis le seul cadre hiérarchique.

Sur mon contrat de travail et ma fiche de poste initiale, il est dit que ma responsabilité est engagée dans la prise en charge des enfants et de leur famille, dans la gestion financière et administrative du service en lien avec l’association gestionnaire, dans la gestion et l’animation de l’équipe pluridisciplinaire.

A cette fiche de poste s’ajoutent régulièrement des « avenants » qui viennent, non pas modifier mais préciser, en termes convenus et en donnant des priorités, mon champ de compétences. Exemples : application des dernières lois et des réformes budgétaires, planification pluriannuelle d’objectifs et moyens, construction de partenariats divers et travail en réseau, mise en place des démarches qualité et d’évaluation avec plan d’amélioration, rédaction et respect de procédures référées à des guides de bonnes pratiques, élaboration et mise en œuvre de projets individualisés pour les usagers, vérification de leur satisfaction, entretiens annuels d’évaluation/évolution des salariés … etc…etc…. etc…*

*Notons que les enfants et leur famille sont devenus des usagers, qu’ils ne sont plus à la première place, que la gestion et l’animation de l’équipe se résument en incontournables entretiens annuels d’évaluation/évolution, (qualificatifs variables selon les auteurs) menés à partir de grilles préétablies.

L’inventaire n’est pas exhaustif. Mais il confirme (si on en doutait) que diriger, même dans le médico-social, est bien un métier, c'est-à-dire, d’après le dictionnaire « un genre d’occupation manuelle, mécanique ou intellectuelle, qui exige un apprentissage, une habileté technique, qui est utile à la société économique et dont on peut tirer ses moyens d’existence. » (cf : Le Petit Robert) Diriger consiste effectivement en une succession de tâches apprises, plus ou moins techniques, exécutées dans le but de produire du soin, de l’accompagnement, du lien social, autant d’éléments « humanisants » dont notre société moderne ( postmoderne pour certains philosophes) ne peut se passer.

Ces tâches ont, non seulement leur utilité, mais aussi leur intérêt dans un travail de direction. A travers elles, s’expriment des choix, se prennent des décisions, liés à la conception que le directeur a, des besoins, des demandes, de son institution, de la population qu’il a en charge, des professionnels qui y travaillent. Je pense notamment aux choix budgétaires, (défendre à la DDASS un budget pour une supervision avec un psychanalyste) aux choix de formation, (refuser le paiement de la démarche qualité sur le plan de formation) aux choix de mise en œuvre de certains outils de la loi 2002-2 (participation des enfants dans la fabrication du livret d’accueil sous la forme d’une BD, avec un vrai auteur/dessinateur) et bien d’autres exemples encore.

Mais la technicisation du métier de directeur a aussi ses revers. Elle fait appel à la performance, demande une actualisation permanente des connaissances, une maîtrise et un savoir-faire toujours insuffisants par rapport à la complexité d’un milieu en pleine effervescence, et de ce fait génère des sentiments d’incompétence, d’inquiétude, d’insécurité. Elle pervertit la notion de temps, s’opposant par là même à l’approche clinique, éducative, sociale. Elle se prend pour ce qu’elle n’est pas car diriger ne peut être réduit à l’application, même réussie, d’un ensemble de compétences techniques.

Diriger, une fonction. Le mot sous-entend l’idée d’un rôle donné, qui se joue à une place attitrée, dans un contexte particulier, en relation permanente avec d’autres acteurs. Rôle, place, relation, trois termes déterminants de la fonction en général, de la fonction de direction en particulier, celle qui m’occupe et me préoccupe aujourd’hui. Celle qui fait l’objet de cet écrit, dans le cadre de la formation de superviseur. Les deux, fonction du directeur et fonction du superviseur, comme je l’ai déjà écrit, ne se jouent pas aux mêmes places, mais les deux ont en commun un fondement théorique, des mots pour les dire, produisent des effets de transferts.

Métier, fonction, ne s’opposent pas mais, au contraire, s’enrichissent l’un de l’autre. Il y a de la noblesse dans le métier et soutenir que diriger est une fonction ne veut pas dire que certaines compétences ne soient pas requises. L’interprétation d’un rôle demande un savoir-faire qui s’apprend par un long travail de répétitions que les acteurs connaissent bien. Mais ce qui confère leur style inimitable aux plus grands, c’est leur savoir-être, ce savoir-être qui va aussi donner un style particulier à chaque directeur, et qui fait appel à des talents relationnels, à la capacité « d’empathie », à la confiance accordée aux autres acteurs. Comme au théâtre. Le texte de la pièce reste le même mais l’interprétation lui donne son ampleur, lui ajoute une plus value, pour le plus grand plaisir des spectateurs. Ainsi en est-il dans les institutions, théâtre sans fin d’un jeu dans lequel sont impliqués nombre de protagonistes en lien les uns avec les autres, chacun occupant une place définie et jouant son rôle avec ce qu’il sait, ce qu’il est.

Et pour illustrer sur cette scène, ma place singulière, dans une institution qui ne l’est pas moins, je reviens sur mes premiers pas de directrice (que j’écris au présent car ils le sont encore), un évènement survenu au bout de trois années qui a été une sorte de passage « initiatique », une affaire plus récente « classée sans suite ». Mise en fiction d’une histoire vécue, reconstruite dans le double décalage du temps et de l’espace jusqu’à l’écriture du texte, et passée à la moulinette de ma subjectivité.

Trop petite pour être directrice

11 mars 1997, 9 heures du matin. Pour la première fois, j’entre dans un appartement, au premier étage d’une HLM, dans une cité de la grande banlieue parisienne. Cette cité, je la connais. La violence qui y règne est largement médiatisée. Vols, agressions, policiers mis à mal, font régulièrement la une des journaux. Pour arriver dans l’appartement, j’ai dû traverser un hall loin d’être accueillant, emprunter un escalier sombre empuanti par les poubelles et décorés de tags et graphitis d’un goût douteux.

L’appartement dans lequel j’arrive est propre, clair. Il me semble y voir une foule de gens. Seul m’est connu le directeur régional de l’association qui vient me présenter à l’équipe puis s’en va. Me voilà dans l’institution que je vais diriger, un SESSAD.

Le mot « service » désigne l’institution à la fois en tant que lieu « je vais au service », deux appartements, type F4, celui que je viens d’évoquer et un autre au rez de chaussée du même bâtiment, et en tant que groupe identitaire « nous sommes un service », l’équipe précédemment décrite.

Première réunion, première présentation ; je retiens au passage qu’une partie du personnel est là depuis la création, en 1976, les autres ont tous plusieurs années d’ancienneté.

Deux heures plus tard, dans la cuisine : « Où habites-tu ? Es-tu mariée ? As-tu des enfants ? » Le verre d’eau que je suis en train de boire me reste dans la gorge me dispensant d’une réponse. Puis je suis entraînée au rez de chaussée, dans le bureau de la psychologue où ont lieu les réunions concernant les enfants. Là, c’est le rôle du directeur qui m’est décrit à coup d’allusions plus ou moins explicites. Je devrai faire respecter les horaires de réunion, m’occuper de la programmation des RV médicaux et autres, gérer convenablement le budget, augmenter les tickets restaurant, et bien d‘autres choses encore qui toutes ont à voir avec une organisation matérielle et administrative de l’institution.

A la fin de la journée, quand tous sont partis, je prends enfin le temps de regarder autour de moi.

L’appartement du 1er est bien aménagé mais par endroits, s’entassent des piles de revues, de publications diverses, qui n’ont jamais été ouvertes. Des placards sont vides, d’autres débordent de partout. En bas, l’appartement semble abandonné. Les pièces sont sales, le mobilier dégradé, certaines armoires métalliques sont fermées par des cadenas. Il faut beaucoup d’imagination pour voir des enfants, des familles, dans un tel lieu, pour les sentir, les entendre, les penser. Rien ne les évoque, ils ont déserté.

La spécificité d’un SESSAD qui est que le travail se fasse au domicile des enfants où sur leurs lieux de vie, ne peut pas expliquer le vide et la tristesse de ces deux appartements, l’absence des enfants. Les locaux du service sont l’espace où se fait et se matérialise l’institution. Le personnel s’y retrouve pour des temps formalisés ou informels, durant lesquels s’élaborent et se rassemblent des pratiques professionnelles très éparpillées, donnant ainsi une cohérence à la prise en charge des enfants. Aussi, le non investissement des locaux semble traduire un désinvestissement de l’ensemble du travail, un désintérêt pour la pensée, une absence de sens ou non sens, comme ces deux appartements où tout est sans dessus dessous.

Avant de prendre le poste, j’avais entendu parler de cette institution. Réputée difficile, plusieurs personnes m’avaient mise en garde me prédisant un premier poste de direction impossible. Lors du recrutement, les responsables de l’association ne m’avaient pas caché la complexité de la tâche résumée en « une équipe difficile », la meilleure preuve en étant, ces dernières années, la valse des directeurs.

Le premier, à l’origine du service est resté 10 ans. Son souvenir est encore très présent. Nostalgie d’un homme et d’un temps béni où tout était possible, où tous s’entendaient bien, où les conflits n’étaient pas de mise. Création d’une nouvelle structure, jeunes professionnels en début de carrière, contexte politique autorisant n’importe quelle initiative, rien ne pouvait leur résister, les contraindre, les limiter. Aussi, le départ de ce directeur, copain de tous, mari de l’une, amant de quelques autres, a été vécu comme un véritable abandon, voire trahison. Pour évoquer le suivant, les mots sont durs, agressifs, violents, ou au contraire railleurs, méprisants. Les notes de service de cette époque sont des injonctions, des ordres, repris quelques mois plus tard avec des aménagements. S’y ressentent la lutte, la confrontation permanente. Le troisième est resté moins de trois ans. Il est décrit comme un homme gentil, peu autoritaire, de passage. Entre chaque direction de longues périodes de vacance où l’intérim est assuré par un membre du personnel.

Au soir de ce premier jour, arrive madame C., la femme de ménage. Comme elle a appris l’arrivée du nouveau directeur, elle se précipite dans le bureau dévolu à la fonction en me passant à côté sans me voir et en demandant, avec un accent extraordinaire, (origine portugaise) quelque chose où j’entends « y a personne ? » ou « la patronne ? ». J’ai beau lui dire que si, il y a moi, que je suis la patronne, elle ne m’entend pas, ne me voit pas, jusqu’au moment où, enfin, elle semble réaliser, fait trois pas en arrière et s’exclame, toujours avec son bel accent « Vous, toi, mais vous beaucoup trop petite » en faisant le geste de pouvoir me contenir dans ses deux mains. Cette fois-ci, malgré son accent, j’ai bien compris, je suis trop petite.

Aujourd’hui encore, évoquer le « trop petite » de la femme de ménage*, qui semblait résumer ce que certains avaient tenté de me dire durant cette première journée, à savoir « tu n’as pas la stature », me sert dans bien des circonstances. Mais au-delà de la taille, c’est ma place et ma légitimité, me semble-t-il, qu’elle a interrogées.

Un directeur ne peut s’autoriser de lui-même. Une autorité autre, en l’occurrence un conseil d’administration, doit le nommer pour qu’il puisse être reconnu et exercer son rôle. Mais cela ne suffit pas. Place et légitimité ne sont pas données une fois pour toute, elles sont à conquérir sans cesse.

Et cette conquête, parce qu’elle entre en résonance avec l’histoire personnelle, suppose de retrouver en soi les motifs qui nous ont amenés là, de les travailler pour qu’ils deviennent des atouts et non des empêchements. Je pense notamment à la culpabilité liée à la transgression, au conflit de loyauté par rapport aux parents mais aussi par rapport à des aînés.

Il m’en a fallu du temps et de l’aide (supervision individuelle) pour admettre que la place n’était pas usurpée, pour m’autoriser à diriger. Et il m’arrive encore souvent d’être habitée par le doute.

* Je précise que madame C. ne devait pas mesurer plus d’1m50. Durant les huit années de notre collaboration, elle a été une excellente femme de ménage, respectueuse de tous, aux « petits soins » pour moi. L’application qu’elle mettait à « faire » mon bureau, avec un kit spécial à ne pas mélanger aux produits courants, m’a toujours amusée. Quand elle est partie en retraite, elle m’a encore redit sa surprise de notre 1ère rencontre mais sa surprise aussi, mêlée d’une pointe d’admiration, de me voir toujours en poste. Mes deux prédécesseurs, d’après elle, étaient pourtant des « hommes costauds ! », ils n’avaient pas tenu le coup. Ses certitudes se trouvaient sérieusement ébranlées. Et je la remercie encore aujourd’hui de m’avoir évité de me prendre pour « une directrice ».

Les enfants reviennent

Ce qui m’a été dit lors de ma première journée, me sera répété de nombreuses fois par la suite. « Premier poste de direction, tu n’y connais rien. Nous allons t’apprendre mais ne sors pas du rôle que nous t’assignons, sois la directrice que nous voulons et tout ira bien. » De nombreuses critiques sont faites à mes deux prédécesseurs qui tentent de me faire comprendre pourquoi, cette équipe pourtant formidable, n’a pas pu s’entendre avec eux.

A leur définition de la fonction, je vais opposer la mienne et essayer d’être, non pas la directrice qu’ils attendent mais celle qui répond à ma définition de la fonction. Ainsi, à l’un d’eux qui m’interpellent sur mes projets, je réponds que « mon but, ce sont les enfants, leur famille. Ils doivent trouver ici un lieu d’accueil, d’écoute. Mais pour cela, le personnel aussi doit se sentir accueilli, écouté, doit pouvoir s’engager dans les échanges en toute sécurité. » Ce qui ne semble pas être le cas.

Très peu de jours suffisent pour repérer un fonctionnement institutionnel éclaté. Chacun s’active dans son coin, ignorant parfois le collègue qui travaille auprès du même enfant, dans la même famille. Quelques personnes ne s’adressent jamais la parole, les mêmes qui ont été amies autrefois, d’après les rumeurs. Les différentes pratiques se superposent les unes aux autres sans réels liens entr’elles. Le nouage ne peut passer que par la parole. Or, ici, la parole est menaçante, suspecte, fausse et trompeuse, comme le directeur, soupçonné à priori de faire sa loi.

Dès les premières réunions, je constate que seuls quelques-uns parlent, ceux qui manient le langage technique de la rééducation ou de la psychologie. Je constate également la croyance en l’équipe, entité palpable qui peut aller bien ou mal. Sa bonne santé se vérifie par une entente entre tous, un accord parfait, sa mauvaise santé par des disputes, des conflits, des opinions divergentes. La main mise sur la parole, la contrainte au silence, la croyance en l’équipe, ne permettent ni les échanges, ni la présence des enfants absents.

Redonner la parole à tous, redonner du sens à cette parole, reconnaître et faire valoir des savoirs différents. Démontrer qu’il est possible de se tromper, de faire cohabiter des points de vue différents, qu’il est possible de discuter, d’être en désaccord, de négocier, qu’il est possible d’avoir du plaisir à penser ensemble. Démontrer que l’équipe n’a aucune réalité, qu’elle est une fiction qui nous sert à dire cet ensemble de liens tissés entre nous où chacun a une place différente à occuper, une fonction à remplir, un rôle à jouer. Faire revenir les enfants.

Vaste chantier pour une directrice débutante mais qui, très vite, emporte l’adhésion du plus grand nombre. Ça marche !

Il est plus compliqué de toucher à ce que certains considèrent comme des avantages acquis. Dans cette institution un peu ancienne, on a pris des largesses avec le code du travail, la convention collective, les directives données par l’association gestionnaire. En fonction des contextes politiques ou institutionnels, on s’est arrangé, instituant des usages qui veulent se faire passer pour la loi. A chaque tentative de dénonciation de ces usages, chaque tentative de retour aux textes, m’est opposé « En qui avoir confiance si chaque directeur qui passe fait sa loi ? »

Le vol

Trois années plus tard… Constat sur quelques semaines de toute une série de vols. Ces vols, sans effraction, concernent des objets ou des valeurs, caméra, appareil photo, tickets restaurant, caisse, qui se trouvent dans les placards du secrétariat. Au début, je refuse d’y attacher de l’importance, refuse d’entendre ce qui se dit : « On était tranquille, ça recommence. » Mais rapidement, l’ampleur des disparitions m’oblige à intervenir.

Ma première réaction m’apparaît d’une naïveté incroyable, dictée à la fois par la colère, l’incrédulité, l’incompréhension. Je m’entends demander à l’ensemble du personnel réuni : « Que celui ou celle qui a pris ramène les objets dérobés. » A mon insu, s’est imposé ce modèle tout droit sorti de l’enfance « Faute avouée est à moitié pardonnée. » Peut-être même suis-je étonnée que ça ne marche pas.

La réaction est immédiate. Ainsi, je les traite de voleurs. Est-ce que je ne sais pas que cet incident est banal ? Qu’il s’est souvent produit par le passé. Pas la peine d’en faire un pataquès. Et d’ailleurs, compte tenu de l’environnement, quoi d’étonnant ? « Des salariés ont quitté l’institution en mauvais termes. Ils ont dû garder les clés et venir se venger. Le laveur de carreaux qui habite dans l’immeuble et dont les enfants traînent dans la cité n’y est sans doute pas pour rien. D’ailleurs on sait que dans cette cité des gens s’introduisent par n’importe quels moyens dans les appartements ». Tous tentent de me démontrer que ces vols sont le fait d’un extérieur hostile.

Mon dépôt de plainte au commissariat de la ville et la venue de deux policiers dans l’institution sont accueillis différemment. Certains sont rassurés, d’autres me le reprochent. En quoi cette histoire regarde-t-elle la police ? Pourquoi porter tout ceci à l’extérieur ? Ne sommes-nous pas assez grands pour y faire face, seuls ? Il suffit d’en parler en supervision. Et d’ailleurs, cette histoire est la leur, je n’ai pas à m’en mêler.

Progressivement, je vois se reconstituer « l’équipe », celle du début, celle qui parle d’une seule voix si elle va bien, se tait si elle va mal. Après une réunion difficile, enfermée dans mon bureau, à l’autre bout du couloir, loin de la salle de réunion, se formule en moi, cette phrase complètement absurde « Ils ont piqué l’apostrophe » et le mot s’impose « léquipe » tout d’un coup, d’un bloc, sans alternative, m’entraînant loin des dictionnaires. « Léquipe a entendu que, léquipe pense que, léquipe te dit que », « l équipe » figure informe, dont tous les membres sont ligotés entr’eux, qui confond emprise et solidarité, qui interdit tout dialogue, force hostile, toute puissante.

Je pense, en volant l’apostrophe, ils ont volé l’espace entre eux et moi, le signe dans cet espace, signe qui sépare et qui relie, qui met en relation et donne le sens. Je pense au premier directeur qui, en partant, n’a pas laissé la possibilité d’une absence introduisant par là même une faille dans la fonction symbolique, confirmée dans le statut de la parole, dans le passage à l’acte possible, dans la représentation toujours vivante du bon directeur comme étant celui qui part. Je pense au secret de famille, ce secret que l’on cache à l’extérieur, que l’on tait et autour duquel s’organise une famille pour protéger l’un de ses membres. Je suis renvoyée à la fondation incestueuse de cette institution/famille, qui dès le départ a voulu m’admettre en son sein, sans distance, sans différence, en me tutoyant et en m’interrogeant non pas sur mes compétences professionnelles mais sur ma vie personnelle.

Je pense aussi et surtout « Je n’ai pas su empêcher ça, pas su empêcher que ça recommence. Je suis incompétente, impuissante, trop petite. La femme de ménage avait raison. Je m’en vais. »

Pourtant, je suis restée, j’y suis toujours. Mais à partir de cet évènement et non sans une certaine frayeur, j’ai pris toute la mesure du poste, les enjeux pour l’institution. En effet, au constat des effets de ces vols, à savoir le discrédit jeté sur la parole, le retour d’un climat d’insécurité, de méfiance, interdisant les échanges, ambolisant la pensée, avec pour conséquences le départ des enfants, c’est bien l’institution qui était directement visée (institution au sens de ce qui institue, c'est-à-dire le langage) et par ricochet, la fonction de direction.

Fonction et personne ne se confondent pas, c’est une affaire entendue. La réalité est plus compliquée. Une fonction n’a de sens que si elle est incarnée. Et que serait un directeur qui ne se laisserait jamais affecté par des attaques répétées à celle-ci ? Car enfin, pour la tenir, il faut bien quelque part, y tenir.

L’institution d’aujourd’hui n’est plus tout à fait la même que celle d’hier. Tout en restant extrêmement modeste, j’ose dire que mon travail, mon positionnement, y sont aussi pour quelque chose. Les vols ne se sont jamais reproduits. Au cours des dernières années la moitié du personnel a changé du fait des départs en retraite, il reste peu de personnes de l’équipe fondatrice. Les nouveaux salariés, les gens qui passent, (emplois en CDD, stagiaires, formateurs, intervenants divers) soulignent l’accueil, la facilité et la qualité des échanges, le respect des familles, des enfants. Ma place et ma légitimité sont reconnues, respectées. Néanmoins, se rejouent régulièrement des évènements qui viennent les questionner, voire les remettre en cause, qui fragilisent le statut de la parole, comme si le texte initial devait s’écrire sans cesse à l’insu de tous.

L’histoire de cette institution l’inscrit dans un rapport particulier à la loi. Elle reste toujours pour les personnages qui l’habitent, un lieu possible de réactualisation de leur propre rapport à la loi. Que l’un ou l’autre de ces personnages apparaissent comme capables de la défier, la déjouer, de mettre en échec le directeur, le réduire, l’annuler, c’est à la fois l’horreur et la fascination pour les autres. Horreur et fascination d’être sous cet emprise, conscients jusqu’à un certain point de la privation de leur liberté, mais jouissant toujours de l’impuissance de l’autre.

Pour le directeur c’est la déroute, l’incompréhension, c’est le doute qui s’installe, c’est la remise en cause fondamentale de son propre rapport à la loi. Remise en cause qui dépasse largement le métier car pourquoi alors, ces personnages avanceraient-ils, masquer ou non, jusqu’au plus intime, au plus secret de nous-même, jusqu’au milieu de nos rêves ?

Affaire classée sans suite

Deuxième semaine de formation, semaine consacrée à l’institution. Parler de celle-ci revient immanquablement à parler de son directeur (trice), le plus souvent d’ailleurs en termes peu sympathiques : une potiche, un alcoolique, un pervers, un parano, un absent, un mou, un maltraitant… (cf. notes personnelles) bref, une engeance infréquentable. De temps en temps, émerge une figure un peu plus acceptable. Mon malaise va s’amplifiant né d’une sorte de confusion. Je m’isole pour ne pas avoir à me justifier. Et c’est dans ce contexte que l’incroyable se produit.

Jeudi, fin de matinée. Instance clinique, dispositif mis en place par Joseph ROUZEL ; 1er temps, quelqu’un raconte ; 2ème temps, les autres apportent leurs commentaires, posent des questions, la personne qui a raconté se tait ; 3ème temps, celui de la conversation où tous sont autorisés à parler. Le superviseur garantit le cadre. Abdel sera le superviseur :

« Qui veut prendre la parole ? »

Sans l’avoir voulu, sans l’avoir préparé, sans même l’avoir pensé, à ma plus grande surprise, je m’entends raconter.

Non. Ce n’est pas comme ça qu’il faut présenter, ils ne pourront pas comprendre. Ils sont tous en train de prendre des notes. Recommence.

« Une secrétaire. Je l’ai embauchée au moment de mon arrivée. Les premières années, pas de problème. Puis, grosses perturbations dans sa vie personnelle, éléments déclencheurs peut-être…»

Ça repart dans tous les sens, ça parle tout seul. Je ne veux pas qu’ils voient mon émotion, qu’ils voient que ça transpire de partout. Du calme, contrôle !

Tu n’es pas à ton avantage. Dis mieux que ça, fait un effort, sinon ça va mal finir, je le sens.

« Là, elle va très mal. Je fais comme d’habitude mais elle n’entend plus ce que je lui dis. Je me fâche, elle démissionne. Peu de temps après, je suis convoquée au commissariat de police, elle m’accuse de harcèlement… »

Stop, je m’arrête.

Deuxième étape, les commentaires :

C’était gagné d’avance, ils n’ont rien compris. C’est de ma faute, j’ai mal raconté l’histoire. Il faudrait pouvoir revenir en arrière, ne pas laisser les mots faire leur cirque. Trouver une logique au récit. Je les écoute sans les entendre.

Troisième temps, celui de la conversation :

J’essaie de dire mieux, j’écoute les réponses, je prends des bouts de notes qui se révèleront inutilisables.

Fin de séance.

Dans une première version de ce texte, j’avais écrit « Je reprends l’histoire de A. en la reformulant ». J’aurais exposé quelques généralités sur le harcèlement en prenant le rôle de la bonne directrice contre la méchante secrétaire. J’ai renoncé. Car c’est moins l’histoire qui m’importe que les prolongements d’une affaire que je disais « classée sans suite », tout en sachant au fond qu’il n’en était rien, son retour inattendu dans le contexte particulier de la formation, avec l’état émotionnel identique à celui d’il y a trois ans. Et c’est Barthleby qui me vient en tête.

Dans une Nouvelle publiée en 1856, MELVILLE met en scène Barthleby, le scribe, qui, en réponse à toutes les propositions, injonctions, flatteries, de l’avoué qui l’emploie pour faire des écritures dans son étude, oppose toujours la même formule « J’aimerais mieux ne pas 12 ». Au début on rit, mais bientôt l’obstination du scribe prend un caractère inquiétant. Les trois autres copistes, Pincettes, Dindonneau, Gingembre, tous les trois bien à leur place dès le début même si un peu caricaturaux, vont dans un premier temps s’énerver contre Barthleby, puis contre l’avoué, et enfin adopter eux-mêmes, d’abord comme un jeu, puis plus sérieusement, la fameuse formule. Une phrase en forme d’affirmation/négation, une sorte de perversion du langage, qui désamorce les actes de parole et met en péril toute l’organisation de l’étude et ceux qui y travaillent. Au fur et à mesure de l’avancée du récit, l’avoué oscille de la bienveillance Pauvre garçon ! […] il n’a pas l’intention de mal faire, il en a vu de dure et mérite l’indulgence, 13 à l’exaspération pour la première fois dans l’histoire de mes exaspérantes relations avec lui, je me mis bel et bien en colère, 14 en passant par la fuite. Au bout de quelques jours, plus personne ne veut faire de copies.

« J’aimerais mieux ne pas » déstabilise l’ensemble parce que rend caduques les présupposés du langage qui veulent qu’un patron commande et soit obéit. Barthleby qui a inventé la formule est peut-être un peu « fou ». Mais pour le dire, il faudrait l’isoler, ne pas tenir compte de l’avoué qui dès le début, et de plus en plus par la suite, se conduit bizarrement et va aller jusqu’à abandonner le scribe dans son étude, assez absurdement ne sachant quelle menace brandir pour muer son immobilité en obéissance 15 , incapable de le ramener à la raison.

Ne pas être responsable mais y être pour quelque chose, voilà ce que je pourrais écrire en conclusion de Barthleby et de mon histoire avec la secrétaire. L’exercice du pouvoir comporte des risques, le risque de se laisser abuser par ses propres représentations et présupposés, le risque de la relation. N’a-t-il pouvoir sur vous qui ne soit que de vous ? 16 interroge LA BOETIE dans « Le discours de la servitude volontaire » . Peut-être le malaise s’enracine-t-il dans ce ressenti, inexplicable, inexprimable, d’y être pourtant pour quelque chose, sans possibilité de s‘échapper? Et peut-être aussi, l’assertion largement utilisée « la solitude du coureur de fond » pour dire la position du directeur, trouve-t-elle là son origine ?

A l’heure de conclure

Et donc les choses n’existent vraiment que lorsqu’elles sont saisies dans des mots.

Et les mots doivent avoir un rythme […] C’est seulement quand ils sont poésie qu’ils projettent réellement la lumière. Dans la lumière changeante des mots, les mêmes choses peuvent avoir des apparences très différentes. 17

mon crayon se rebiffe. Tout n’a pas été écrit sur le chemin qui m’a amenée de Montpellier à mon institution et dans celle-ci, à la fonction que j’y exerce, et ce qui l’a été est trop imparfait. Pourtant, entre impatience et regrets, il faut bien qu’arrive le point final pour la lisibilité du texte.

Lors d‘un entretien radiophonique, à l’animateur qui lui demande pourquoi il écrit encore, Patrick MODIANO (que je cite de mémoire) a cette réponse : « Je commence un livre plein d’espoir. Dès qu’il est fini, je sais que ce n’est pas celui-là que je voulais écrire, je recommence. » Heureuse et contraignante illusion de la perfection, de la complétude, qui, articulée au manque, rend possible toutes créations, la vie pouvant être considérée comme la plus grande.

La formation à la supervision n’aura été que le pré texte à celui qui reste à écrire. Sans présupposer encore de ce qu’il sera, les rencontres, le plaisir pris à Montpellier, le savoir gagné à coup de pertes, l’enrichira.

La logique de la liberté réside, non pas dans la transgression comme on a tendance à le penser, mais dans la capacité de commencer, nous apprennent les philosophes. C’est bien dans cette logique que s’est inscrite ma demande de formation, que s’est inscrite aussi l’écriture de ce texte. Et vu son titre « Une malle pleine d’incipit » je sais que ma liberté à un bel avenir.

Bibliographie

ALLIONE Claude, La part du rêve dans les institutions, La Versanne, Encre Marine, 2005

CHAUVIERE Michel, Trop de gestion tue le social, Alternatives Sociales, La Découverte, 2007

JULIET Charles, Entretien avec Pierre SOULAGES, L’échoppe, 1990

LA BOETIE, Discours de la servitude volontaire, Mille et une nuits, 1995

LEVINAS Emmanuel, Humanisme de l’autre homme, Fata Morgana, 1972

MELVILLE Hermann, Bartleby, Les îles enchantées, GF Flammarion, 1989

MERCIER Pascal, Train de nuit pour Lisbonne, 10/18, 2007

ROUZEL Joseph, Le transfert dans la relation éducative , Dunod, 2002

PESSOA Fernando, Le livre de l’intranquilité, Christian Bourgois Editeur, 1999

Racines : 6ème promotion de la formation à la supervision d’équipe de travailleurs sociaux 2008/2009

Seule… tu es dangereuse…

Ou

se prendre pour Antigone au risque de se faire enfermer dans la grotte.

Par : Thérèse Schneerberger

Institut Européen Psychanalyse et Travail Social, Montpellier

« Au seuil du tombeau où elle est emmenée, l’éclat d’Antigone illumine. Mais il laisse dans une ombre dérobée au regard la solitude de l’enfermement où elle va se pendre. » 18

Remerciements

Aux lecteurs pour m’avoir accompagné, à leur corps défendant, pour m’avoir servi de tiers, de « moins-un », afin que ce que j’avais à dire, ai pu s’écrire.

A Joseph Rouzel et à Psychasoc.

A toute l’équipe : Racines

I. Vous avez dit Antigone ? ……………………………..

II. Mais qu’est-ce qui m’arrive ? …………..…………..

1. Je plante le décor ……………………….…………….

2. Et si nous parlions du cadre ……………………..…..

3. Raconte moi une histoire …………………………….

III. Qu’est-ce qui fait énigme ? ……………………..…..

1. Réponses ou questions ? ……………………………...

2. Mais l’histoire n’est pas finie ………………..……..

3. Où il est question de transfert ………………………

4. Premier entracte ……………………………..………

5. Pourquoi parler ? ………………………….…………

6. Deuxième entracte ……………………………………

IV. Et maintenant… ………………………………..……

1. « Et maintenant que vais-je faire,

De tout ce temps que sera ma vie… » ….……..……

2. « Et un jour une femme… » ….…………………......


I. Vous avez dit Antigone ?

« Sa dévotion aux yeux crevés d’Œdipe resplendit sur des millions d’aveugles ; sa passion pour son frère putréfié réchauffe hors du temps des myriades de morts. On ne tue pas la lumière ; on ne peut que la suffoquer : on met sous le boisseau l’agonie d’Antigone. Créon la rejette à l’égout, aux catacombes. Elle retourne au pays des sources, des trésors, des germes. » Marguerite Yourcenar 19

Oui, pourquoi Antigone ? Pour en comprendre un petit quelque chose, lisons ensemble ce qu’en disent Louise Grenier et Suzanne Tremblay lors de la présentation de leur livre 20 :

« Née de la relation incestueuse d'Œdipe et de sa mère Jocaste, Antigone veut donner une sépulture à son frère Polynice malgré l'interdiction du roi Créon. Il faut enterrer le cadavre, accomplir les rites funéraires, symboliser cette mort livrée au désert, clame-t-elle. Quitte à en mourir. Jamais, elle ne renonce à son projet. Aucune objurgation, aucun raisonnement, rien ! Rien ne la détourne de ce qu’elle considère comme un devoir sacré. Ainsi, elle va vers la mort et entraîne dans le même désastre la famille de son ennemi.

Est-elle folle ? Est-elle monstrueuse ? Est-elle sublime ? La « pure » Antigone appelle le martyre comme d'autres l'extase amoureuse ! Elle choisit d'être enterrée vive après avoir clamé son appartenance au monde des morts. Le lecteur de Sophocle est fasciné par l'absolu – par la violence ?- de la position morale de la fille d'Œdipe pour qui le désir coïncide avec une loi suicidaire ? N’est-elle que le porte-parole d’une loi divine qui s'oppose à la loi humaine représentée par Créon ? N'est-elle que le défenseur du droit du frère – ou du père – à obtenir d'être reconnu dans son humanité – inhumé – au-delà de la mort ? N'est-elle que le regard d'un père en exil, aboli ? N'est-elle que l'héritière des passions incestueuses de ses parents et de la malédiction de sa lignée ? Depuis l’espace antique, Antigone continue de nous faire signe, d’ébranler nos certitudes, de renverser nos valeurs, de représenter l’irreprésentable.

La question d'Antigone, telle que posée par le génie de Sophocle, n’est-elle pas sans cesse relancée. Qu'est-ce à dire ? Sinon qu’elle personnifie l'inédit de notre rapport à la mort, la nôtre tout aussi bien que celle de ceux qui nous ont précédés et dont nous ne savons rien. Antigone est inhumaine comme seul le surmoi archaïque peut l’être. C’est une voix qui désigne le néant comme étant son objet. Jouis, dit-il, meurt ! N'est-ce pas encore l’envers du désir pur, incestueux qui traverse la culture et dont nous ne voulons rien savoir ?

L’éclat d’Antigone rayonne dans la littérature, le théâtre, la philosophie, la sociologie, l'anthropologie et la psychanalyse. Dans un croisement incessant de fils discursifs, son « destin funeste » donne à penser le féminin contre le masculin, l’amour contre la haine, la rébellion contre la soumission, la vie contre la mort. À la psychanalyse, elle ouvre des questions importantes qui sont celles du désir de l'analyste, de la symbolisation de ce qu’il y a de plus obscur dans l’expérience subjective, de la fin de l'analyse et enfin, de l'éthique dans la clinique. Toute relation, incluant le transfert, porterait-elle en elle l'image de sa fin en même temps qu'un désir d'éternité dans une sorte de rappel incestueux qui résisterait à la castration ?

Mais laissons parler Antigone :

« ANTIGONE : Femme, moi, j'ai obéi à une loi, de ces lois que personne n'a écrites, qui existent on ne sait depuis quand et qui sont éternelles. Ces lois dictent aux êtres humains de traiter leurs semblables avec humanité et de ne pas bafouer leurs dépouilles mortelles. Te croyais-tu assez puissant pour que venant de toi une décision au sujet de mes frères puisse les effacer? »

« ANTIGONE: Alors ne traîne pas. La lumière m'aveugle. J'ai fait ce que j'avais à faire. J'ai enterré mon frère. Je l'ai pleuré. J'ai mis son corps à l'abri des attaques des chiens et des vautours. Maintenant je vais aller trouver l'obscurité que Créon m'a promise. J'y rejoindrai les miens. Je ne suis pas née pour haïr mais pour aimer. » 21

Ce prologue me permet d’introduire mon écrit. Maintenant, il est temps de rentrer dans le « vif du sujet » comme me l’a si bien dit Joseph Rouzel. Lecteurs, vous vous apercevrez que j’ai eu besoin de vous tout au long de cette mise à l’écrit, que vous avez fait « tiers » entre moi et la page blanche, entre mes pensées et mes dires, pour ne plus être seule….

Je vous emmène donc parcourir avec moi le chemin de cette formation à la manière de Joseph Rouzel :

« Il s’agissait ici dans la forme même du texte, dans sa chair, d’imprimer les mouvements mouvants – et émouvants ! – qui parcourent le travail spécifique de supervision. Pas de vision linéaire, donc ; pas de vision « super », ni supérieure ; pas de manuel scolaire et sclérosant ; pas de recette de cuisine. Mais une échappée, une échappée belle, un cheminement, une randonnée hasardeuse par monts et par vaux, un patchwork versicolore, comme l’est la vie, comme l’est la parole, comme l’est le travail social. »

Alors si vous le voulez bien, chaussez de bonnes chaussures de randonnée et allons-y.

« Je sais combien nous sommes sujets à nous méprendre en ce qui nous touche, et combien aussi les jugements de nos amis nous doivent être suspects lorsqu’ils sont en notre faveur. Mais je serai bien aise de faire voir en ce discours quels sont les chemins que j’ai suivis, et d’y représenter ma vie comme en un tableau, afin que chacun puisse en juger, et qu’apprenant de bruit commun les opinions qu’on en aura, ce soit un moyen de m’instruire que j’ajouterai à ceux dont j’ai coutume de me servir. » Descartes 22

II. Mais qu’est-ce qui m’arrive ?

  1. Je plante le décor

Pour vous raconter, ce que j’ai à nous raconter, à vous qui lisez et à moi qui me laisse emporter par l’écriture, il faut que je plante le décor.

Montpellier, pour moi qui viens du Nord, c’est déjà un peu magique. Mes collègues me souhaitent même « bonnes vacances », et oui, le Sud, c’est le soleil, la mer… mais moi, je ne vois rien de tout ça. Je ressens le dépaysement, une escapade, une parenthèse dans le quotidien. Ici, le téléphone peut sonner, comme je suis loin, je ne peux rien faire, j’oublie même souvent de le mettre en marche. Ici, je veux profiter de la formation à la supervision d’équipes de travailleurs sociaux, organisée par Joseph Rouzel. Ici, je viens me mettre à l’écoute et je suis étonnée d’y arriver si facilement. J’imagine que le cadre posé par Joseph Rouzel le permet, surtout pendant les instances cliniques.

Imaginez avec moi… Une petite rue, en plein centre de Montpellier, une grande porte qui donne envie d’aller voir ce qui se passe derrière, une voix venue d’ailleurs annonce que la porte est ouverte et vous entrez. Là, devant vous, une cour carrée avec des plantes vertes dans des pots géants et derrière… apercevez-vous ce magnifique escalier avec une rampe en fer forgé ? Vous sentez cette impression de solidité, d’immuabilité, d’éternité…

Vous montez l’escalier et, au premier étage, vous vous retrouvez devant une porte que vous poussez : vous êtes à Psychasoc. Le café est prêt. Une immense bibliothèque s’allonge tout le long du mur et vous tend ses bras. Sans vraiment vous en rendre compte, vous lisez les titres, vous en reconnaissez certains, vous vous étonnez d’autres, vous en prenez un…. Ca y est, vous y êtes ?

Alors continuons. Le café c’est sympa, mais l’heure, c’est l’heure. Alors tous dans la salle de « cours ». Pour l’instant, je ne vous parlerai pas des films, des intervenants, des apports théoriques, etc. Mais je vais vous raconter ce qui c’est passé, pour moi, pendant l’instance clinique. C’est dans cette instance qu’enfin… j’arrive à me taire… enfin presque… presque trop même à une certaine séance. Mais là je vais trop vite, je risque de vous perdre et moi avec.

Je vais d’abord vous expliquer les règles de cette instance car je suis persuadée que se sont ces règles, ce cadre, qui ont permis à ce qui va suivre d’advenir.

Ce cadre est celui proposé par Joseph Rouzel qui en parle ainsi :

« (…) j’ai développé des outils spécifiques, à partir des inventions de mes prédécesseurs : Freud, Balint, Bion, Anzieu, Lacan… et notamment un outil nommé « instance clinique » qui peut se décliner sur plusieurs niveaux : supervision, régulation d’équipe, analyse institutionnelle… » 23 Et encore : « Je crois que chacun est appelé à bricoler son propre bricolage. (…) j’exposerai le dispositif que j’ai monté – pas de toute pièces – mais comme les peintres surréalistes, comme Max Ernst, j’ai pris des bouts de pratique et j’ai créé quelque chose qui me va bien, qui va à ma main. Dans un texte des années trente sur la technique psychanalytique, Freud explique qu’il a « bidouillé » le dispositif de la cure analytique à sa façon. (…) (Freud) dit que ceux qui suivront devront ainsi se faire un outil à leur main. Ca me parait important pour ne pas tomber dans le fétichisme du dispositif. Ce n’est pas le dispositif en tant que tel qui est important, c’est le fait qu’on puisse y naviguer en toute confiance . » 24 J’ai souligné la dernière phrase car elle a son importance pour ce qui va suivre.

  1. Et si nous parlions du cadre

L’instance clinique se déroule en trois temps :

- Pendant le premier temps quelqu’un raconte une histoire, quelque chose qui le touche ou qui le dérange ou qu’il a envie de faire partager… pendant tout le temps du récit personne ne peut intervenir, les autres écoutent. Le fait que la règle soit posée m’a aidé, je pense, à n’être que dans l’écoute, sans envie de m’exprimer pendant le récit. Et, au moment de réciter, j’ai pu aller jusqu’au bout, à mon rythme. Jusqu’à extinction, dirais-je, puisqu’il n’y a pas de relance.

- Lors du deuxième temps, chacun fait un retour de ce qu’il a entendu. Ce retour n’est pas une sorte de conseil, ni de « tu aurais du… » ; « moi, à ta place… ». Il importe de s’y impliquer. C’est ce que chacun a entendu - et non pas compris - entendu en lui, ce qui fait résonnance, une image, un mot, une intonation…

- Le troisième temps est consacré à la discussion. Un animateur (superviseur) est garant du respect de ces règles. C’est étonnant, mais en écrivant ces règles, je me rappelle qu’après la première semaine de formation, je cherchais, par différents moyens, à comprendre « les trois temps logiques » de Lacan.

  1. Raconte-moi une histoire

Maintenant vous devez « sentir » comment se déroule les instances cliniques. Ainsi balisé, nous pouvons reprendre le chemin qui mène vers l’histoire. « Mais une que c’est pour de vrai » disent les enfants.

La première semaine il y a eu plusieurs instances cliniques. Je pensais déjà à ce que j’allais dire. Je me remémorais des temps de travail avec une équipe de CHRS. En effet, c’est surtout par rapport à leur demande première : mettre en place un temps de supervision avec eux, que j’étais là. C’était un de mes premiers postes comme psychologue. C’est donc à des moments de travail avec eux auxquels je pensais. Non pas un travail de supervision, car j’avais refusé ce mot pour y mettre à la place : un temps, un espace, un lieu que je nommais « le deuxième temps ». Je me disais donc que je devrais parler de la façon dont tout à commencé ou alors de ce refus de nommer cette instance du terme de supervision. Ou encore, des moments forts qui me revenaient, etc. Logique… Et pourtant…

Petit retour en arrière. Lors de cette première semaine, un des collègues a raconté ce qui lui était arrivé lorsqu’il était éducateur avec des adolescents accueillis dans un foyer de la région parisienne. Et, c’est là, suite à son récit, que je me suis retrouvée dans l’incapacité de lui faire un retour de ce que j’avais entendu. Il y a quand même une différence entre se taire pour écouter l’autre et être dans l’incapacité de parler. Qu’est-ce qu’il m’arrivait ? En fait, il m’avait ramenée quelques années en arrière, lorsque j’étais moi-même éducatrice dans le même type de foyer.

La semaine s’est terminée. J’avais hâte d’être à la prochaine. Je pensais toujours à ce que j’allais dire pendant l’instance clinique. Pourquoi tel choix, est-ce que c’était pertinent, etc. Je rêvais la monographie. Des métaphores, des poésies s’imposaient à moi et se transformaient ou s’effaçaient presque aussitôt. A la place, insidieusement, me revenait sous différentes formes, un événement qui s’est passé dans ce foyer, il y a pourtant plusieurs années de cela. Je me suis même surprise à en reparler à un ami qui m’avait apporté son aide à ce moment là.

Quelques mois ont passé et c’est le retour à Montpellier, la joie des retrouvailles, les nouvelles des uns, des autres. Tout va bien. Je suis contente d’être là. Nous reprenons, entre autres, les instances cliniques. Bizarre, je me sens de moins en moins bien, léger malaise pas très agréable. Alors, tout d’un coup, ça devient comme une évidence. Il faut que je parle de ce qui s’est passé pour moi dans ce foyer. J’ai l’impression de ne pas avoir le choix. C’est là, trop présent, je dois en faire quelque chose. Alors, dès que j’en ai l’occasion, je me propose comme « racontante ». Je ne vais pas, ici, essayer de me rappeler de ce que j’ai dit, ce ne serait pas possible de toute façon. De plus, une grande partie de ce que j’ai dit n’a plus, aujourd’hui, la même importance. Par contre, je vais vous raconter ce qu’il en reste.

« Un jour, lors d’une réunion, alors que je ne m’y attendais pas, était mis à l’ordre du jour : le cas « Thérèse ». En clair et synthétiquement, les éducateurs du groupe, après avoir dit qu’une des jeunes accueillies me prenait pour un os et qu’elle n’allait plus le lâcher, ont exprimé le fait qu’il était dangereux de travailler avec moi. »

Lorsque j’étais en train de raconter, au moment où j’ai dit qu’il était dangereux de travailler avec moi, j’ai commencé à me balancer, à pleurer. Sans bouger de ma place, pourtant bien à l’abri entourée de mes collègues de formation, j’étais téléportée, ailleurs, dans le bureau où se tenaient les réunions d’équipe. Je revivais ce moment, que je croyais réglé, comme si j’y étais, comme si le temps n’avait pas eu de prise. J’étais, de nouveau, accroupie dans un coin répétant comme une litanie « je suis seule ».

Je venais de m’effondrer. Pour Winnicott, le « Breakdown, c’est la panne d’auto : quelque chose s’est cassé, ou il n’y a plus d’essence. C’est aussi la personne qui s’arrête tout d’un coup de parler et fond en larme, celle qui s’écroule d’épuisement ou de maladie ; c’est aussi la raison qui sombre . » 25 Après un arrêt de travail de plus de trois mois pour dépression, j’ai repris la FAC de psycho et mon métier d’éducatrice avec une autre équipe. Joseph Rouzel a écrit : « Le lieu de la lettre, le lieu où la texture se transforme en texte et fait corps. Ce point limite est un point d’énigme. » 26

III . Qu’est-ce qui fait énigme ?

Bien, ceci étant dit, ou plutôt écrit, ce qui est différent, vous en conviendrez, puisque vous devez « écouter » ce que vous lisez, (pas si simple mais je m’y « colle » aussi, pas trop car je n’oublie pas que je n’ai pas les épines du hérisson qui me permettraient de garder la bonne distance…) il était nécessaire de faire une pause. J’ai donc laissé passer un peu de temps pour me relire et essayer, maintenant, de faire quelque chose de ce que je « réécoute ». J’ai décidé de continuer mes recherches, cet écrit, avec vous, simplement, car : « Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément » , nous dit Nicolas Boileau 27 . Bien sûr des apports théoriques seront abordés car ils aident à comprendre. Mais, sans faire de « copier coller ». Si vous êtes intéressé par une théorie, un concept, vous ferez comme moi, vous irez à la source et ferez vos propres recherches.

Il y a, bien évidemment, plusieurs liens qui se font presque automatiquement.

Premièrement, si je vous/nous ai emmené sur des chemins de traverse, ce n’est pas pour un simple effet de style. L’éloignement de mon environnement familial et professionnel, le choix de cette formation, le cadre posé dans les instances cliniques m’ont permis d’arriver jusque là. Jusqu'à pouvoir énoncer puis, du coup, être capable de penser qu’effectivement, à ce moment là, je pouvais être dangereuse, et que je me sentais seule. Pourquoi ? C’est peut-être parce que j’étais seule que je pouvais être dangereuse pour les autres et pour moi… mais ne brûlons pas les étapes.

  1. Réponses ou questions ?

D’abord quelques questions doivent quand même trouver des réponses :

A quoi sert l’éloignement ? Pierre Brousse, qui est intervenu pendant la semaine de formation consacrée à « l’institution, le groupe, l’équipe », en parlait en ces termes : « Partir en formation c’est déjà un peu se « barrer », laisser la place libre. Nous ne sommes pas indispensables, il est important de se laisser alle r, de s’abandonner, de lâcher prise… Nous voyons mieux notre place quand nous la quittons. » En fait : « (…) la seule façon d’être là n’a lieu qu’à se mettre entre parenthèses » Lacan 28 . Je pense que là, effectivement, j’y étais. C’est aussi l’occasion de se recentrer sur l’éternel « qu’est-ce que je fous là ?» qui amène cette autre question :

Pourquoi le choix de cette formation ? Là, au moment où j’écris, je n’ai pas la réponse et ne l’aurai peut-être jamais complètement mais je tourne autour de quelque chose. Je tourne autour de ce qui pourrait me donner des réponses tout en sachant que je n’aurai pas « la » réponse. Pas simple tout ça. Et, tout d’abord, quelle est la question ? Encore moins simple. Quelque chose qui a à voir avec l’éternel « qui suis-je ? ». La dépression, pour moi, posait cette question. Tiraillée entre ce que je pensais être, ce que je voulais être, ce que les autres voulaient que je sois et ce que je suis où plutôt j’étais. Ne sommes-nous pas en construction permanente ? (Je m’aperçois que je parle beaucoup de l’éternel, que vient donc faire Dieu ici ?) Pourtant d’autres formations de « superviseur » existent et bien plus près de chez moi. Alors pourquoi celle-ci ?

C’est Joseph Rouzel, entre autres, qui m’a donné la réponse (ne lui en déplaise) lors de la discussion après le film : « Tous les matins du monde » 29 tiré du roman de Pascal Quignard. En effet, il nous explique que pour qu’il y ait une accroche, il faut qu’il y ait quelque chose avant la rencontre qui permette la rencontre. Or, premièrement, j’ai « rencontré » Joseph Rouzel au travers de ses écrits pendant ma formation de monitrice éducatrice et d’éducatrice spécialisée. Il était là aussi, pendant mes trois mois d’arrêt, puisque je lisais, à ce moment là, un de ses livres qui venait de sortir : « Psychanalyse pour le temps présent. Amour obscur, noir désir » 30 . Deuxièmement, après une analyse « avortée » (le terme n’est pas très bien choisi mais c’est lui qui me vient alors je le laisse…) le groupe de collègues psychologues, qui s’est constitué pendant nos années à la FAC dont les membres sont tous en analyse, à part moi, m’y incite plus ou moins fortement. Ils ont d’ailleurs tous souri lorsque je leur ais parlé de cette formation qui relie la psychanalyse et le travail social. Et oui, ce n’est pas une coïncidence …

  1. Mais l’histoire n’est pas finie.

J’ai besoin de vous en dire un peu plus. Et vous ? Avez-vous envie d’en entendre plus ? Oui ! Alors allons-y. Tout d’abord, parlons un peu de cette jeune fille de seize ans. Je l’ai nommée Karine le jour où j’ai exposé ce récit. Un jour, Karine est « tombée enceinte ». Pour les membres de l’équipe, il fallait qu’elle se fasse avorter. Ils ne voyaient pas d’autre solution. Moi, je pensais qu’il fallait l’accompagner dans sa décision quelle qu’elle soit. J’ai été « chargée » par le chef de service de faire cet accompagnement. Ce que j’ai fait. Karine a vu un psychologue du planning familial et a décidé de faire une IVG. Je l’ai accompagnée pour tous ses rendez-vous Et, le jour prévu, j’étais avec elle à la maternité. Alors que nous n’étions pas spécialement proches, elle m’a tenu la main et s’est serrée contre moi juste avant l’intervention. Elle souhaitait que je reste avec elle. Elle avait peur. C’est quelques temps après que nos rapports se sont compliqués. Karine me « cherchait », m’agressait verbalement et moi je refusais la confrontation. J’étais dans l’incapacité de répondre, d’être là, vivante. Parfois, les mythes parle pour nous : « Antigone est aussi la tragédie d’un impossible enfantement. » 32

J’ai très longtemps, même pendant l’instance clinique, refusé de voir un quelconque rapport entre cet accompagnement et mon « effondrement ». Si je peux en parler aujourd’hui c’est parce que des mots ont été mis autour de ce récit par les autres membres de l’instance clinique. Que disent-ils ? Ecoutons-les :

« Je pense qu’il peut y avoir un lien entre l’avortement et l’agression »

« Quels sont les liens entre toi et Karine ?»

« Lorsque tu « craques » tu te mets en position fœtal, ça peut être une régression fœtal traumatique, identification possible »

« Tu parles d’étouffement, de pressions/dépression, ça me fait penser au déplacement d’un corps sur un autre »

« J’entends une confusion dans le « je », dans ton histoire personnelle et ce qui se passe avec Karine et avec tes collègues ; qu’est-ce que ça représente l’IVG, le mot, pour toi ? »

« Tu parles de tenir, tu es dans une position dure. Mais tenir quel défi ? Personnel ou professionnel ? »

« Tu me fais penser à Antigone, à la violence de la fusion »

« Tout est imbriqué, pas de lieu de différenciation, où est l’institution ? »

« J’ai l’impression que tu es l’enfant terrible de l’institution, de ta famille. Tu as peut-être un contrat avec toi-même ? »

Comment n’ai-je pas pu entendre, sur le moment, ce qu’ils me disaient ? Pourquoi n’ai-je pas pu comprendre ce qui se « jouait » avec Karine, ainsi que la difficulté de ma position dans l’institution ? Même si je ne voulais rien en savoir, un avortement ce n’est pas « rien », ni pour elle, ni pour moi. Je me rappelle qu’adolescente, j’avais sur la porte de ma chambre un « poème » qui ressemblait à celui-là :

1er mai - Mes parents, aujourd'hui, m'ont appelé à la vie.
15 mai - Mes premières artères apparaissent et mon corps se forme très rapidement.
19 mai - J'ai déjà une bouche.
21 mai - Mon cœur commence à battre.

28 mai - Mes bras et mes jambes commencent à croître. Je m'étends et je m'étire.
8 juin - À mes mains, poussent des petits doigts.
16 juin - C'est seulement aujourd'hui que maman a appris que j'étais là.
20 juin - Maintenant c'est sûr, je suis une fille.
24 juin - Tous mes organes se dessinent. Je peux sentir la douleur.
6 juillet - J'ai des cheveux et des sourcils.
8 juillet - Mes yeux sont formés, même si mes paupières sont encore fermées.
19 juillet - Mon cœur bat magnifiquement. Je me sens protégée.
20 juillet - Aujourd'hui, maman m'a tué….

Même si j’ai rejeté, en grande partie, les principes inculqués par mes parents, qui étaient Témoins de Jéhovah (et moi avec jusqu’à mes seize ans), ces principes sont encore là, cachés, loin dans un coin de ma conscience, mais capables de se montrer dans des mots, des intonations, inconsciemment. Ici, avec Karine, il est question d’une relation transférentielle.

  1. Où il est question de transfert

Le transfert est un phénomène découvert par Sigmund Freud au cours de son travail sur l’hystérie avec Joseph Breuer. C’est lorsque Anna O, patiente de J. Breuer, dit à celui-ci qu’elle est enceinte de lui, qu’il arrête le traitement et prend la fuite. Freud reprendra la cure d’Anna O. C’est ce « ratage » qui a amené S. Freud à découvrir et à prendre en compte le transfert. Le transfert c’est un déplacement.

Le grand Dictionnaire de la psychologie en donne une définition : « Liens s’instaurant de façon automatique et actuelle du patient à l’analyste, réactualisant les signifiants qui ont supporté ses demandes d’amour dans l’enfance, et témoignant de ce que l’organisation subjective du sujet est commandée par un objet, appelé par J. Lacan objet a. » Et dans le texte explicatif : « En dehors du cadre de l’analyse, le phénomène de transfert est constant, omniprésent dans les relations, que ce soient des relations professionnelles, hiérarchiques, amoureuses, etc. Dans ce cas, la différence avec ce qui ce passe dans le cadre d’une analyse consiste en ce que les deux partenaires sont en proie chacun de son côté à leur propre transfert (soulignée par mes soins), ce dont ils n’ont le plus souvent pas conscience ; et de ce fait n’est pas ménagée la place d’un interprète, tel que l’incarne l’analyste dans le cadre de la cure analytique. » 33

Joseph Rouzel nous a parlé du transfert par l’intermédiaire de la déclaration d’amour qu’Alcibiade à faite à Socrate dans Le banquet. 34 Mais aussi avec Saint Colombe et Marin Marais en présentant toutes les dimensions de la transmission que l’ont retrouvent dans le film Tous les matins du monde 35 . Dans ces deux exemples il s’agit d’accueillir le transfert, de le porter, de le supporter pour ensuite le déplacer, le transférer sur un autre objet (le corps d’un autre, la musique, les activités culturelles ou sportives, …). Il ne s’agit pas de le nier ou de l’ignorer mais de l’accompagner afin de permettre au désir de rester en mouvement. Pour cela faut-il encore reconnaitre le transfert. « En effet l’amour est aveuglant et touche l’analyste en un point aveugle, trou noir, qu’il ne peut éclairer que dans l’après-coup. Sur le coup, il y est pris. » 36

J’étais prise dans cette relation. Les membres du groupe de formation, pendant le deuxième temps, semblent ne me parler que de ça : « les liens entre toi et Karine » ; « identification possible » ; « déplacement d’un corps sur un autre» ; « confusion dans le je » ; « Tout est imbriqué, » ; « pas de lieu de différenciation » ; « violence de la fusion » ; « Antigone » …

Joseph Rouzel écrit : « La clinique sociale opère dans une rencontre singulière où le travailleur social est touché, affecté, travaillé par ce qui se joue et se noue en lui de cette rencontre. La question du transfert, accrochage affectif et affecté, travail au corps le travailleur social » 37 En effet pour le coup, là, ça m’a travaillé au corps. Contrairement au philosophe Wittgenstein qui disait, cette phrase célèbre : Ce qu’on ne peut dire, il faut le taire , je pense, avec Françoise Davoine et Jean-Max Gaudillière, que : Ce qu’on ne peut pas dire, on ne peut pas le taire. 38 Je n’ai pas pu dire, mais mon corps n’a pas pu le taire.

De plus, je ne supportais plus la violence institutionnelle, je ne voulais pas de ces armes là mais je n’en trouvais pas d’autre. Je ne trouvais rien d’autres.

Embauchée après mon diplôme de Monitrice Educatrice, cela faisait à peu près un an que j’avais terminé ma formation d’Educatrice spécialisée. Or, je n’avais plus le soutien du centre de formation. Il faut vous dire que j’ai fait mes formations (ME et ES) au CFPES CEMEA d’Aubervilliers. C’était un vrai lieu de formation avec des instances cliniques, des espaces de paroles, de petites promo, (nous étions quinze en ME, ça fait rêver…), etc. Je pensais pouvoir amener un peu de cet esprit dans l’établissement. Les formateurs me disaient de partir de cet endroit, que j’allais m’épuiser. L’un d’eux est le premier à m’avoir parlé d’Antigone en me disant « si tu te prends pour Antigone, tu vas tomber dans le trou. » Ils avaient raison. Et, la formation fini, dans ce lieu là, j’étais effectivement seule. « Parfois la solitude décrite par Frieda Fromm-Reichmann dans son ultime article atteint un tel degré qu’on ne peut même plus en faire état, ni même se le dire. L’exil du sujet est alors plus radical encore. La fuite étant impossible, même en se parlant à soi-même, puisque les mots ne veulent plus rien dire, il ne reste plus qu’à montrer » 39 Le plus difficile c’est que je voyais, j’entendais, mais je ne savais plus quoi faire.

S’il était important de se balader sur le chemin du transfert, puisqu’il nous montre la suite de la randonnée, je ne vais pas vous parler plus avant de la notion de transfert. Je vous avais prévenu. La question, ma question pour cette monographie n’est pas vraiment celle-là. Si je peux écrire, ici, avec vous, c’est parce qu’il y a un cadre, comme dans l’instance clinique. Ce n’est pas un mémoire, ni une thèse. Joseph Rouzel nous donne l’exemple d’un texte de Freud. C’est une monographie botanique. C’est un rêve autour d’une fleur. Mono = un seul. Donc il s’agit d’écrire sur une seule chose, une seule question.

  1. Premier entracte

Je nous invite à une petite pose poétique avec ce texte donné par un homme qui se disait "voyageur de passage" (mais ne le sommes nous pas tous de passage voire en errance?) et qui distribuait des textes qu'il écrivait. Effectivement il n'est pas resté, je ne l'ai pas revu mais il a laissé une trace de son passage avec ses textes.

Lisons ensemble mon préféré.

"Il suffit de le redire

Je ne crois pas qu’il nie ;

Le cœur ne doit être mort.

Se réinvente donc un sort

Qui laisse ce qui se renie.

J’ouis de tout ; n’écoutant pas ; j’entends tant

Le fœtus attrapa la vie ;

L’entendement symptomatique,

Il entend ce qu’on lui dit ;

N’assimilant, il ne panique.

J’ouis de tout ; n’écoutant pas ; j’entends tant

L’aillant ouit làs malgré lui

L’entendement lui est posé,

Ainsi, il préféra s’en reposer

Car de son écoute il reluit

J’ouis de tout ; n’écoutant pas ; j’entends tant

L’oui imposerait toujours tous ses sons :

Aigus ou graves comme çà ils nous charmeront

L’écoute serait, par ton attention,

L’ambiguïté, L’assimilation !

J’ouis de tout ; n’écoutant pas ; j’entends tant

L’entente réclame compréhension ;

Etant souvent traité de raison,

Ne sera imposable que l’arbre,

Nous en entendons donc les palabres…

Celui qui écoute prend parti

Pour tout ceux qu’il aura ouit.

Entendons donc l’information ;

Conservons l’écoute des passions.

J’ouis de tout ; n’écoutant pas ; j’entends tant

L’oui : folie ou soucie…

L’écoute : naïve et subjective…

L’entente : patience patientant

En une vie ; nombre d’oublies pour l’incompris."

Tout le monde a repris sa respiration ? Bien, alors, et cette question ? Rappelez-vous de cette phrase « assassine » et pourtant concevable de mes anciens collègues : C’est dangereux de travailler avec toi. Et cette phrase que je répétais comme une litanie (complainte) : Je suis seule.

« Antigone est prise par la mort au moment ou fixant le sens de ce qu’elle est, elle s’identifie au sens qu’elle se donne. Il n’y a plus alors de place pour aucun autre, ni aucune parole, mais seulement pour un acte par lequel Créon, lui aussi, cesserait d’être ce qu’il croit être. Il n’y a pas d’issue. » 40

Et oui, je m’étais isolée et j’étais dangereuse pour moi et pour les autres. Pourquoi ? Là est la question.

Mais elle en amène d’autres : Comment faire pour ne pas être seul ? Où se travaille la question du transfert ? Qu’est-ce qui nous fait « tenir » ? Comment rester disponible pour la rencontre ? Pourquoi cette impossibilité de parler ?

Je suppose que vous voyez où je veux en venir, n’est-ce pas ? C’est la supervision qui permet de répondre à ces questions qui découlent de la question première : pourquoi c’est arrivé ? Puisque le pourquoi est posé, essayons maintenant de comprendre comment.

Le comment, je l’ai vécu pendant l’instance clinique qui ouvre cet écrit. Et, j’espère vous avoir emmené avec moi sur ce chemin là. J’ai parlé. J’ai pu parler. Au moment du troisième temps Joseph Rouzel a demandé pourquoi j’avais gardé cela si longtemps. Parce que je n’avais pas trouvé de lieu pour le dire. J’étais en souffrance, comme la lettre qui n’a pas de destinataire, je n’avais pas d’adresse. Ce n’est pas la théorie qui m’a permis de dire. C’est ma présence dans ce lieu là. C’est cette expérience là. J’ai essayé de vous la faire partager un peu, pas totalement car il faut la vivre, il faut y être, il n’y a pas d’autre moyen.

  1. Pourquoi parler ?

« Délié d’Antigone, face à la question de ce qu’il nomme sa « folie », Créon, au-delà de son malheur, peut ouvrir une autre voie : celle qui, ne faisant plus de la « folie » un absolu ni de sa solitude le dernier rempart de son orgueil, laissera se dire comment il en est arrivé là. » 41

La première semaine de formation était consacrée à la parole, « ce que parler veut dire ». Et, une des premières phrases de Joseph Rouzel que j’ai retenue disait : « Parler peut être le nom d’un personnage « ce que monsieur Parler veut dire ». Ca parle d’abord en nous. Dans la supervision se dépose des recueils de dires anciens, des souvenirs, des non dits... » La supervision permet de se dégager car c’est un espace d’élaboration. Lorsqu’on a parlé d’un type de relation ça coupe, ça décolle. De plus, ça permet de produire un type de savoir sur l’inconscient. Quand c’est mis en mots, ce n’est plus en moi.

Ici, il faut que je vous en dise plus sur l’établissement dans lequel j’ai travaillé pendant plus de sept ans. Vous vous doutez bien qu’il n’y avait pas d’espace de parole. Je dis bien que je travaillais dans un établissement et non dans une institution. Jacques Cabassut nous a expliqué la différence lors de son intervention : Etablissement = établi de l’artisan, surface plane, stabilité, ensemble de bâtiment, procédures, etc. Institution = essayer de fonder la parole, donc la rencontre. C’est invisible. Le signifiant pour être vu : c’est la parole.

Pour vous expliquer l’ambiance de cet établissement sans y mettre mon ressentit, je vais me permettre de vous recopier ; mot pour mot, ce qu’à écrit suite à sa visite de stage, l’un de mes formateurs. Comme c’est dans le livret de formation, je pense pouvoir vous en faire part. J’ai hésité à transcrire cet écrit, je ne sais pas très bien pourquoi, l’impression de trahir quelque chose. Mais, Joseph Rouzel, reprenant une correspondance de Freud avec le Pasteur Pfister, 1909-1939, écrit :

« La discrétion est incompatible avec un bon exposé d’analyse. Il faut être sans scrupule, s’exposer, se livrer en pâture, se trahir, se conduire comme un artiste qui achète des couleurs avec l’argent du ménage ou brûle les meubles pour chauffer le modèle. Sans quelqu’une de ces actions, criminelles, on ne peut rien accomplir correctement ». 42

Je l’appellerai : chronique d’une mort annoncée.

« La visite de stage a eu lieu vendredi 7 juillet au matin, dans le pavillon où travaille la stagiaire ( j’ai fait ma formation d’ES en cours d’emploi ), en présence de son chef de service référent de stage.

Ancien hôpital dévolu à l’accueil d’urgence de mineurs, de 0 à 18 ans, placés dans le cadre d’AEMO administratives et judiciaires, les Mollières est un établissement dont le charme s’arrête au nom (les Mollières sont des bancs de sables sur lesquels viennent se poser les mouettes) : de vieux bâtiments dans le style des constructions cubiques de l’après-guerre, plantés sans souci d’harmonie avec le parc environnant, offrent au visiteur un spectacle navrant…

L’établissement absorbe pour les recracher au plus vite la plupart des « incasables » du département. Il n’est pas parvenu, à de rares tentatives près qui ont toutes tourné court, à mettre en place les quelques dispositifs (activités, résidences en ville…) qui auraient fait en sorte que le séjour des adolescents ne soit pas une parenthèse pénible dans l’attente d’une orientation. Pourtant, certains des jeunes accueillis « en urgence » séjournent au Mollières pour des durées qui dépassent de loin celles d’un simple accueil d’urgence. Quand aucune solution ne se profile à l’horizon, ils passent alors de la structure « accueil » à la structure « hébergement » éloquemment nommée le « pavillon des punis ».

On comprend dès lors que la stagiaire (éducatrice sur ce pavillon) ait eu pour projet, à l’orée de son stage à responsabilité éducative, d’engager un travail visant à faire du temps de séjour un temps plein, actif, modulé selon les spécificités de chacun, et favorisant au bout du compte une sortie qui ne se résume pas à un « prière d’aller vous faire voir ailleurs ». Trois dispositifs avaient été envisagés, dont le premier concernait la protection des enfants difficiles rejetés par les IME, le second la prise en charge périscolaire des adolescents scolarisés, et le troisième la remise en confiance des autres.

Ces dispositifs, auxquels son chef de service avait apporté son soutient inconditionnel, n’ont cependant pas pu voir le jour. La résistance à toute initiative éducative visant à créer une dynamique d’établissement, et le manque de moyens, ont contraint T. Schneerberger de suspendre leur réalisation.

Mais n’ont pas entamé sa détermination.

Très appréciée de son chef de service (en poste depuis plus de trente ans et analyste avisé des forces qui entravent le changement) qui regrette de n’avoir pas d’avantage d’éducateurs « de la trempe de Thérèse », et souligne ses qualités de courage, ses capacités d’initiative, ainsi que le tact dont elle fait preuve avec les adolescents dans un climat d’inutile sévérité. T. Schneerberger ne montre pas de signe de découragement, dans un contexte où cela pourrait se comprendre. « Elle fonce, elle attaque, en oubliant peut-être parfois de respirer », et par sa seule présence, sa constance et son souci de tenir bon là où les adolescents ont besoin de rencontrer des éducateurs dignes de ce nom, elle est assurément un exemple pour la profession. »

En relisant ce texte, je me rappelle à quel point le chef de service, proche de la retraite, disposant de peu de pouvoir, avait depuis longtemps perdu une partie de ses illusions. Il ne pouvait plus se battre. Je lui ai permis de rêver, un temps, puis l’établissement à repris ses droits…

Je ne sais pas pour vous, mais moi je vois bien ce qu’il manque pour « tenir », pour « respirer »… En mettant de côté les « louanges » habituelles émises par les formateur pour ce genre d’exercice, il y a quand même bien quelque chose qui me permettait d’y croire, de faire mon travail, d’y trouver mon compte, d’être dans le désir. Je pense, comme je vous l’ai déjà dit, que c’était la formation, lieu où je pouvais parler de ce qui me travaillait dans les relations éducatives avec les jeunes mais aussi des relations avec l’équipe ou l’établissement. Mais ce n’était pas suffisant car même si je travaillais quelque chose, ici encore j’étais seule. L’équipe, l’établissement ne faisait pas ce travail avec moi. Or, nous avons tous besoin du regard de l’autre. Pierre Brousse, nous l’a bien expliqué lors de son intervention :

« La supervision c’est parler de soi, mais c’est aussi donner la permission à l’autre de dire quelque chose de nous, de ce qu’il voit, ressent de notre relation à l’autre. Qu’elles représentations avons-nous des personnes avec qui nous travaillons ? Quelles représentations jouons-nous ? »

Il est certainement aussi question d’usure. Ce qui s’est joué pour moi me fait penser à Itard. Claude Allione nous l’explique fort bien :

« Itard s’est usé, comme d’autres le font encore aujourd’hui, à vouloir remplir le sauvage de l’Aveyron de civilisation, nourriture pour laquelle cet enfant a vite montré une espèce d’anorexie définitive. (…)Qu’est-ce qui aurait pu prévenir ou traiter l’usure du désir chez le Docteur Itard et qui n’obéisse pas à ce qui chez lui s’est effondré (la volonté de guérir, le désir de reconnaissance) ? Il s’agit maintenant de poser le problème en termes de pertes et de gains. » 43

Même si je n’ai pas tout compris, je vais quand même essayer de vous expliquer ce que j’en ai retenu. Il existe deux usures. L’une est bonne, elle s’alimente du désir d’Itard d’éduquer Victor : il lui fait faire une action, l’enfant répond, fait l’action et ce faisant il répond à ce désir, désir qui naturellement s’use, alors l’enfant en redemande, ce qui alimente le désir d’Itard. Usure positive donc. L’autre usure est mauvaise. Lorsque la capacité du sujet s’épuise, il ne prend plus de plaisir et n’agit plus face à la demande. Cette non-demande, ce rien, use le désir d’Itard qui n’est plus alimenté. C’est l’usure du désir qui signe l’échec de l’action, et de fait, l’arrêt du processus.

Pour mieux comprendre, je vais reprendre ce qui a pu se passer avec Karine. Comme je vous l’ai déjà dit nous n’étions pas spécialement proches. Elle n’était pas en demande éducative. Elle semblait assez forte, sûre d’elle, ne faisait pas trop parler d’elle mais n’en faisait qu’à sa tête, comme on dit. Elle a été fragilisée par le fait d’être enceinte. Là, elle ne sait pas comment faire et elle demande de l’aide. Et…et… Zorro arrive sur son grand cheval noir. Elle répond à mon désir et donc l’alimente. Lorsque la crise est passée, elle est de nouveau dans une non-demande que je n’ai pas vue, pas comprise. Elle reçoit mon désir de l’aider, et ici, de l’accompagner (où ?), comme une violence. Alors, elle se défend. Pendant mon arrêt, le chef de service, qui essaie de comprendre ce qui s’est passé, lui a demandé pourquoi elle réagissait comme cela avec moi mais elle n’a pas su répondre, elle ne comprenait pas, et pour cause…

La supervision m’aurait, d’une part aidé à en comprendre quelque chose et à pouvoir faire avec, et d’autre part aurait alimenté mon désir sans passer par celui de Karine. Il est question ici du holding du holding. Pour porter, il faut être porté soi-même et non se porter sur celui qu’on porte. Vous imaginez bien que dans ce cas, tout le monde se « casse la gueule ».

Lisons comment Claude Allione explique ce qui aurait pu aider Itard, et donc moi par la même occasion :

6. Deuxième entracte

J’espère que ça va, que vous suivez toujours. Nous sommes bien d’accord que tout ne peut pas être dit et il faut bien arrêter un jour. Et maintenant me direz-vous ? D’abord quelques poèmes que j’ai écrits sur Le forum de Psychasoc. Ils ont parfois été une réponse à d’autres poèmes et j’ai eu des échanges qui les ont aidés à naître. Mais ils ont à voir avec le temps de cet écrit, le temps de ma formation. De ce fait ils ont leur place ici. Lisons-les ensembles si vous voulez bien.

1

L’oiseau se nourrit d’un mot ici, d’un autre là

Pas d’indigestion, toujours aussi léger

Pour voler, selon son envie, d’un texte à l’autre

Et ainsi déposer le pollen, de ce texte ci, de ce texte là

Celui du matin, celui de midi, celui du soir, de l’un à l’autre

Zig zag

Mais l’épervier et le petit furet

Ne lui laisserons pas le choix de la composition

Pour jouer, peut-être bien, peut-être pas

Qu’importe, au printemps nous verrons l’éclosion

Dans ce champ, de nouveaux mots, de nouveaux textes

Un peu du tien, un peu du sien, un peu du mien

2
Cet oiseau là, rêvait d'un nouveau champ

Un champ multicolore, multi senteur

Des sensations en zig et en zag

Pas un champ de tout mais un champ de plein

Un peu de douceur et un peu d'aigreur

Un peu de beauté et un peu de laideur

Un peu d’humour et un peu de tristesse

Un peu de cris et un peu de silence

Un peu de tout mais pas tout

Un peu de rien mais pas rien

Pour cela, l’oiseau a butiné

Un peu de mots là, un peu de mots ici

Et de l’insecte posé sur la feuille

Il fera peut-être…

La ponctuation

3

Jeu de mots n'est pas un jeu

Quels en sont tous les enjeux ?

Les espaces mettent du jeu

Dans lesquels se crée du je

Sans risque dans la rêverie

Prise de risque dans l'écrit

Qui prouve qu'on est en vie

S’en se méprendre sur l'envie

4

Les mots n’en font qu’à leur tête

Echappant à nos pensées, à notre tête

De l’un à l’autre nous entêtent

Alors, la muse s’amuse

Sous les couvertures

En voilà des ouvertures !

Vêtue d’un voile dévoilant

De fil en fil, ne dément

Les liens qui, au fil du temps

Se construisent lentement

5

Je ne trouve plus le lien

Parfois rien ne vient

Pourquoi tout s'éteint?

Pourtant, yeux ouverts

Je fais des découvertes

Étonnantes, j'erre

Quelle joie ce vagabondage des pensées

Quel plaisir tout ces mots tissés

Par ceux qui osent se rassembler

6

Quel drôle de colibri

Qui n’aime pas les mouches

Les orties blanches préférant

Et les coquelicots des champs

Quel drôle de colibri

Qui, lorsque ça fait mouche

Ouvre son bec tout grand

Mais plus de son, plus de chant

Ce drôle de colibri

Ne se reconnaît pas

De cette espèce là

Finira seul dans son lit

D’amour ne mourra pas

Pas non plus d’ennui

Ne sachant se nourrir

Peut être ou peut-être pas
D’oublier l’essentiel dans la sublimation

7
De lamentation, il n'y a point

Juste un petit signe qui fait lien

Car l'oiseau vagabonde sur les chemins

D'un champ à l'autre sans faire le point

Picorant les mots comme du bon pain

Par ci, par là, fait son levain

De sa récolte, il faudra bien

Qu'un jour ou l'autre, peut-être demain

Il se pose et commence enfin

A partager, en déposant son butin

Sur un parchemin

Parchemin que vous avez en main…

VI. Et maintenant …

1. « Et maintenant que vais-je faire

De tout ce temps que sera ma vie… » 45

« Le tragique se définit dans les limites de l’identité. La tragédie d’Antigone est aussi celle des limites infranchissables de son identité : de ses raisons de vivre et donc de mourir ; des rives d’inconnu au-delà desquelles elle ne sait plus qui elle est ni pour elle-même ni pour d’autres. Cependant, l’identité – le jeu et les registres des identifications – ne renvoie pas un sujet à lui-même. Elle implique la question de l’Autre : l’Autre de l’identité comme de ces identités-là ; la question des réseaux multiples qui identifient Antigone et qui devraient aussi s’altérer pour que son identité à elle ne devienne pas son tombeau.

Antigone ne peut, seule et pas elle-même, franchir les limites de ce qui la définit. Aussi renvoie-t-elle la question à l’Autre : au lieu pluriel des altérités solidaires de son identité. Quiconque occupe cette place pourra redoubler l’enfermement d’Antigone ou, par un déplacement qui implique une parole, changer l’Autre de cette identité. De telles modifications de l’Autre, au sens large d’une configuration symbolique, sont possibles. » 46

Maintenant, Je pense qu’il est temps de conclure. Conclure ? Ca ne vous rappelle rien ? Et oui, c’est ça : « Le temps logique et l'assertion de certitude anticipé. Un nouveau sophisme » de Jacques Lacan 47 C’est un texte qui m’a aidée à penser. Ca commence par une énigme, mais « allez y voir vous-même »… Bon d’accord, je vous livre quand même ce que j’ai compris de l’énigme :

- Un temps pour voir : mais sans avoir toutes les pièces, toutes les connaissances, tous les angles nécessaire…

- Un temps pour comprendre : ce sont les hypothèses possibles selon les outils disponibles…

- Un temps pour conclure : décider que, dans l’instant T, c’est cette hypothèse qu’on choisit et pour laquelle on agit en conséquence.

Ici, pour moi, le temps pour voir a été le temps de la formation, le temps pour comprendre, le temps de l’écrit et le temps pour conclure, celui de prendre acte et de commencer une supervision. En effet, il s’agit maintenant de ne pas faire les mêmes erreurs. Faire une supervision c’est me permettre d’être soutenue, de garder les pieds sur terre afin de soutenir les membres des équipes, qui eux-mêmes doivent soutenir les « usagers ». C’est le holding, du holding du holding, etc. car c’est sans fin. C’est aussi la fonction - α de la fonction - α 48 de Bion.

2. « Et un jour une femme… »

D'avoir passé les nuits blanches à rêver
Ce que les contes de fées
Vous laissent imaginer
D'avoir perdu son enfance dans la rue
Des illusions déçues
Passer inaperçu


D'être tombé plus bas que la poussière
Et à la terre entière
En vouloir puis se taire
D'avoir laissé jusqu'à sa dignité
Sans plus rien demander
Qu'on vienne vous achever

Et un jour une femme
Dont le regard vous frôle
Vous porte sur ses épaules
Comme elle porte le monde
Et jusqu'à bout de force
Recouvre de son écorce
Vos plaies les plus profondes

Vos plaies les plus profondes 49

La randonnée se termine et me donne envie de chanter. Mais nous ne sommes pas encore arrivées à destination. Il nous faut encore passer par le chemin du Holding et de la fonction α. Commençons par cette dernière.

Pour rappel, Bion parle d’éléments α (alpha) et d’éléments β (bêta). Lorsque le bébé vient de naître, il reçoit du lait et des émotions. Pour le lait, il a un estomac prêt à fonctionner dès la naissance mais pour les émotions, son appareillage psychique n’est pas encore assez développé. Quelqu’un d’autre doit se servir de son propre appareillage psychique à sa place. Ca m’a toujours fait penser aux oiseaux qui digèrent la nourriture à la place du moineau jusqu’à ce que celui-ci soit en capacité de digérer lui-même. Pour Bion, c’est la rêverie maternelle qui fait grandir le bébé. C’est la fonction alpha : bébé reçoit des éléments bêta qu’il n’est pas en mesure de digérer. Ces éléments c’est la mère qui va les absorber, (pare excitation) si elle ne le fait pas, le bébé va fabriquer une barrière à éléments bêta qui va l’empêcher de penser. Soigner quelqu’un, c’est reprendre avec lui ce qu’il n’a pas intégré. Donc, recréer la fonction alpha, donc être capable de rêver, d’être dans une certaines rêverie à son égard. C'est-à-dire l’imaginer autrement.

C’est en partant de cette idée, entre autres, que Claude Allione nous explique l’importance du rêve dans son livre « La part du rêve dans les institutions ».

.

La vierge à l’enfant avec Sainte-Anne 50

Dans ce même livre et lors de son intervention, Claude Allione nous a expliqué le holding, du holding du holding. Il prend pour exemple un tableau de Leonard de Vinci « La vierge à l’enfant avec Sainte-Anne ». C’est une peinture qui représente l’enfant Jésus dans les bras maternels, elle-même étant sur les genoux de sa mère. Nous pouvons remarquer les regards réciproques de la mère et de l’enfant qui s’accrochent mutuellement. Derrière Marie, se tient Sainte-Anne, sa mère. Son regard n’est pas dirigé vers le bébé mais vers la mère. Le regard de Sainte-Anne porte le regard de Marie qui porte le regard de Jésus. Léonard de Vinci a peint le holding du holding.

Pour Winnicott 51 , au moment de la naissance, l’apesanteur nous attire vers le bas. Il engendre donc la terreur de tomber indéfiniment. Terreur impensable, irreprésentable, terreur archaïque. C’est la chute sans fin. Pour calmer la peur, il faut être porté. C’est le holding, c’est la fonction maternelle exercée par toutes les personnes qui sont autour du bébé. Mais, ce n’est pas seulement porter. C’est aussi soutenir, maintenir, contenir. Premier message que reçoit le bébé : « nous n’allons pas te laisser tomber ». Si nous ne sommes pas soutenus, non seulement nous pouvons craindre « la chute sans fin » mais aussi la peur de laisser tomber l’autre. Claude Allione nous dit :

Il nous donne également l’exemple d’une devinette que citait Freud :

Christophe portait le Christ

Le christ portait le monde entier,

Dis moi où Christophe

A ce moment à mis le pied ? 53

C’est ici que cette histoire se fini. Pour moi, elle se finit bien, mais pour Karine… je ne sais pas, mais je fais confiance à ses ressources et à la vie. Je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager un tout dernier texte de Fernand Delligny. Disons que c’est le petit chocolat qui est servi avec le café.

Celui-là est buté, rebelle et paresseux.

Il s'évade.

"Tant mieux: il n'y avait rien à en faire; les petits cochon le mangeront."

Deux ans après, il vient te voir, confortablement vêtu, possesseur d'un vélo acheté sur ses économies, un bon métier en main.

Ne sois pas vexé.

La vie a beaucoup plus d'expérience que toi. 54

Il ne me reste plus, si je puis dire, qu’à bricoler, avec mes outils – mes différentes rencontres : théoriques, humaines, les formateurs que j’ai croisé, le terrain, l’expérience, mes failles, mes manques… – ce que je continue d’appeler : le deuxième temps.

Bibliographie

ALLIONE, Claude. La part du rêve dans les institutions », Fougères, Encre Marine, 2005.

BION, Wilfred Ruprecht. (1962) Aux sources de l’espérance , PUF, 1979.

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