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Mon quotidien d’éducateur en psychiatrie

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Sébastien Vandenbroeck

mardi 05 janvier 2016

                                  Mon quotidien d’éducateur en psychiatrie

                                          « L’appartement ? Je ne sais pas…

Ma maladie, c’est la solitude, je la connais par cœur. »

                                                            N.

Ces quelques brèves sont le résumé de rencontres ou d’expériences vécues en tant qu’éducateur spécialisé, elles n’ont pas la prétention de dénoncer, d’émouvoir ou de convaincre mais de décrire aussi fidèlement que possible ce que j’ai pu vivre dans mon contexte professionnel.

Je suis éducateur spécialisé depuis 2007, d’ailleurs je n’ai jamais trop eu l’impression d’éduquer qui que ce soit  mais plus de bricoler, de réparer des petites choses par ci, par là. Je suis plus un bricoleur du social, si on peut dire.  

Je ne sais pas comment je suis arrivé à travailler en psychiatrie. Fin d’année 2007, je sors d’une expérience douloureuse avec des adultes autistes, ils n’en n’étaient pas responsables du tout mais l’institution oui. C’est d’ailleurs un constat que je me suis fait rapidement dans mes autres expériences professionnelles. Le plus souvent les situations difficiles ou douloureuses viennent de l’institution, de sa nocivité, bien plus que du public accueilli. Généralement, les personnes bénéficiaires viennent nous révéler nos propres incohérences et contradictions.

Bref, après cette expérience dans l’autisme, j’ai choisi de faire un break et de faire des veilles pendant quelques temps jusqu’à ce que je tombe sur une annonce pour un poste d’éducateur en psychiatrie.

Je me souviens encore bien de l’entretien avec les responsable éducatif, le médecin chef et la cadre de santé. En sortant de là, j’étais enthousiaste et même excité à l’idée de commencer cette aventure. Nous avions parlé de citoyenneté, d’accès à la culture, de dé-stigmatisation et d’insertion et d’intégration de patients souffrant de troubles psychiques dans la cité par le travail, le logement, la culture.

Quel programme ! J’étais enchanté, curieux, plein d’envie et surtout très naïf. Une naïveté douce et pleine de bons sentiments. J’ai foncé sans aucune méfiance, j’allais participer à cette grande lutte contre la stigmatisation des malades psychiatriques et favoriser leur intégration dans notre société.

La réalité fut différente, vous vous en doutez. La confrontation fut rude et l’expérience éprouvante. Je voulais donc aujourd’hui écrire en tout cas décrire à travers quelques anecdotes mon quotidien d’éducateur spécialisé dans un secteur lillois de psychiatrie publique.

Pour dire quelques mots sur le contexte, le secteur de psychiatrie couvre un territoire donné. Chaque secteur est doté d’un lieu d’hospitalisation ainsi que d’un lieu d’accueil et de consultation ambulatoire. Toute personne de plus de 15 ans vivant sur ce territoire ayant recours à des soins d’ordre psychiques dépendent donc de ce secteur. Mon travail consistait donc d’intervenir, selon les prescriptions des médecins, auprès de personnes soit hospitalisées, soit vivant à domicile, en foyer ou à la rue afin d’agir sur l’environnement (logement, travail, famille, etc..) pour aider au maintien de la stabilité psychique et donc participer au projet de soins de la personne. Entre les lignes, ma consigne était d’éviter les hospitalisations ou d’aider aux projets de sortie d’hospitalisation. On nous demandait donc d’être rapides, efficaces, polyvalents et d’adhérer au projet médical du secteur. Ce projet ressemblait fortement à un programme politique du type « Zéro chômeurs en 2020 », ce type de slogan qui vous donne le sourire aux lèvres tellement il semble inaccessible mais nos politiques y croient eux ou en tout cas font semblant. Ici, le slogan était « Zéro hospitalisation dès maintenant », il fallait donc les éviter au maximum, réduire leurs temps le plus possible et donner envie aux patients de ne plus jamais y remettre les pieds comme une cure de dégout. L’hôpital n’est pas un lieu de vie alors enlevons la vie de l’hôpital ! Un lieu de soins sans vie n’en est pas un…

Je tiens à préciser bien sûr que mon propos n’est que ma vision personnelle de mon expérience, je ne veux pas la généraliser et je veux croire qu’elle fut singulière et très différente des autres réalités de la psychiatrie publique.

Pour ma part, en psychiatrie, je m’attendais  à trouver la folie que d’un côté de la barrière mais quand des patients sont moins déroutants que les soignants, cela vous questionne fortement.

De plus, un constat m’a frappé, je me suis rendu compte que nous nous habituons aux situations extrêmes de personnes vivant seules en appartement, cela devient de la surenchère. Une situation ne nous paraît pas la plus urgente car d’autres l’ont surpassé sur le plan de l’insalubrité, de la déchéance, etc.. Il ne faut pas, à mon sens, nous habituer et comparer ces situations. Parfois, il m’est arrivé de le faire comme une gymnastique mentale incontrôlable, les liens se faisaient tous seuls pour savoir aussi où il fallait mettre notre énergie en priorité. Nous ne pouvions pas agir sur chaque dossier et certains étaient perdus d’avance. La demande était de prioriser nos interventions sur les projets de sortie d’hospitalisation et surtout les éviter, nous mettions des petits pansements là ou les situations nécessitaient des opérations de grande envergure.   Vous avez des personnes recluses chez elles, vivant dans une menace constante ou d’autres dans la rue trafiquant leur misère, ou encore celles qui vivent dans des conditions inhumaines dans des appartements sales, dégradés enrichissant des propriétaires véreux qui ne louent que des taudis à des personnes sous curatelles à des prix exorbitants. Auparavant, bon nombre de ces personnes vivaient à l’hôpital avec des activités, des relations sociales, des conditions de vie décentes, des repas suffisants, etc…

Je ne dis pas que la solution est le retour à l’époque asilaire, cela n’aurait pas de sens. A l’inverse, viser à tout prix l’appartement autonome pour ces personnes n’en est pas une pour autant. Les propriétaires ne veulent plus louer après des expériences malheureuses (dégâts, odeurs, etc… ), les voisins en ont peur et les pouvoirs publics sont interpellés dans les situations extrêmes. Est-ce là notre visio0n de la destigmatisation de la psychiatrie et de ses patients ?

Alors voici quelques morceaux choisis témoignant, à mon sens, de ces difficultés…

            Le blues des cafards

Sylvie est âgée de  40 ans, elle vit seule au rez-de-chaussée d’une maison transformée en plusieurs appartements, au cœur d’un quartier de Lille réputé comme animé. J’ai 23 ans et cela fait à peine quelques mois que j’ai commencé.

Son médecin me demande d’aller voir au domicile de cette dame car son curateur a appelé pour manifester son inquiétude devant l’absence de nouvelles de Sylvie. Je me suis demandé ce que je ferais une fois que j’aurais vu, la demande du médecin était pour le moins flou quoique je devinais fais ce que tu peux mais pas d’hospitalisation.

Le logement se situait au milieu d’une rue assez passante du quartier. Il s’agissait d’une maison type 1930 divisée en quatre appartements. Sylvie occupe celui du rez-de-chaussée, deux fenêtres donnent sur la rue. Les volets sont fermés, l’immeuble est naturellement en briques rouges et est dans l’ensemble défraichi comme la majorité des habitations de cette rue voir de ce quartier. Une maison banale dans une rue banale. Les sonnettes n’ont pas l’air de fonctionner, je tente quand même. Pas de surprise. J’appuie sur la porte qui s’ouvre assez facilement, elle donne sur un couloir assez vétuste. La porte du logement se trouve sur la gauche, mes sens sont en alerte, la radio fonctionne et une odeur atroce émane de l’appartement. N’ayant aucune réponse, je décide non sans hésitation de pousser la porte qui faillit rester dans mes mains. Je pénètre dans le logement en respiration contrôlée, tout en maitrise pour éviter de me sentir mal. J’ai l’impression d’être dans un logement inhabité, laissé à l’abandon suite à un ouragan ou autre typhon.

 A mon entrée, mes yeux sont happés par pleins de petits mouvements aux quatre coins du logement, les cafards déguerpissent et rentrent à la maison. Je n’en avais jamais vu autant, ni aussi gros, ils devaient être bien nourris. Il ne devait pas y avoir eu beaucoup de visite ces derniers temps. Le salon semblait avoir été cambriolé, une fenêtre donnant sur la rue était brisée.  Une plaque de cuisson électrique fonctionnait, une trace de brulé ornait le mur du dessus. J’appris par la suite qu’elle faisait office de chauffage.

 Je me suis dirigé vers l’arrière du logement en me demandant ce que j’allais y découvrir. Je laissais de côté la salle de bains, n’osant pas y entrer. La chambre se trouvait au fond d’un petit couloir, rien n’était éclairé et j’avançai pas à pas, assez inquiet. Je n’avançai pas vite car chacun de mes pas était retenu au sol par une espèce de masse visqueuse collante composée de sang, de glaire et d’excréments.

 Je me croyais  au beau milieu d’un thriller américain de type « Seven »  pensant découvrir une scène atroce derrière chaque mur, le glauque à l’état pur.

Ma découverte fut quelque peu différente mais pas tant que ça. Je découvris une masse de couvertures, de bières, de mouchoirs détrempés…De cet amas, on distinguait de légers mouvements dus à une respiration lente et bruyante faisant penser à une créature animale.

J’appelais plusieurs fois Madame en lui demandant de me répondre et de me dire si tout allait bien. En réponse, j’ai eu « Ma mère n’est pas là, elle est sortie. Foutez moi la paix et donnez-moi ma peluche ».  Devant la situation, j’appelle mes collègues et les secours juste après.  Les pompiers jugèrent rapidement que Mme avait besoin d’une assistance respiratoire.  Malgré cela, elle avait encore la force d’hurler qu’il fallait qu’on lui foute la paix car le diable en elle allait se réveiller. Voilà, ma première rencontre fut à la hauteur de ce personnage : inquiétante et surprenante.

J’ai proposé de prolonger l’hospitalisation de Mme dans notre service afin de modifier ses conditions de vie, assainir le logement si cela est encore possible ou envisager un déménagement, lui procurer des habits et du linge de maison, etc.. Le retour au domicile me semblait impossible, entre crachats et excréments, entre cafards et détritus…La réponse tombe, pas d’hospitalisation et une seule mission : l’éviter. Eviter cela comme une maladie contagieuse, un vilain virus. Il faut remettre le logement en état rapidement et éviter que Mme ne se retrouve de nouveau dans cette situation, il faut donc la suivre, la convaincre de m’accepter moi et mes règles de bonnes conduites, d’hygiène, de soins de soi, etc.. Bref, j’y suis retourné avec des gants, un kit de ménage, une dose de courage et beaucoup d’indignation. J’ai frotté si fort que même les cafards ont déprimé…  

            A la vie, A la mort…  

Anissa a 33 ans. Elle a quitté le soleil de Marseille pour la grisaille du Nord. Pourtant son ciel s’est éclaircit, elle est enceinte. Cette nouvelle l’a ravie. C’est son déclic, on en connaît tous un, c’est le sien, c’est le moment. Elle arrête toutes les drogues et sa vie d’errance. Elle choisit de revenir sur Lille, près de sa mère en espérant que cette nouvelle l’a ravirait elle aussi et qu’elle se rapprocherait. Mais ce ne fut qu’un fantasme, la réalité fut tout autre. Nous sommes contactés par l’équipe de liaison mère-enfant de la maternité. Ils veulent discuter d’Anissa, de son bébé, et de leur retour à la maison. Anissa livre assez facilement ses doutes et ses peurs, et même si elle ne les livre pas, ils sont visibles. Elle n’a pas de référence en la matière, la tentative de réconciliation avec sa mère fut un échec, elle n’a ni aide, ni conseil sur l’extérieur. Elle a peur de se retrouver seule avec son bébé, de ne plus avoir l’entourage médical de la maternité, l’envie de consommer reste présente mais elle ne veut pas céder, elle a une fille, elle veut être forte, elle veut de l’aide.

L’appartement est situé sous les combles d’un immeuble défraichi. Au rez-de-chaussée, un bar également défraichi, vide la plupart du temps, il faut dire aussi que rien ne donnait envie de passer la porte. Le propriétaire de ce bar possède également tous les logements de l’immeuble. Anissa veut partir de cet endroit, elle est connue ici. Auparavant, elle fréquentait déjà ce quartier, elle y consommait de tout. Les gens la connaissaient, ils l’aidaient parfois, ils la volaient d’autres fois. Elle ne veut plus rester ici et élever sa fille avec ce regard des autres, qui attendent de voir sa chute pour commenter encore et toujours. Elle n’est plus la même. Les démarches s’enchaînent : CAF, Demande HLM, RSA… S’occuper d’un bébé c’est aussi remplir des papiers, anticiper, se déplacer, attendre, remplir de nouveau des documents, y retourner, patienter de nouveau puis tout recommencer, encore, encore…

Pour le moment, c’est l’heure des courses et du constat qui va avec. Un bébé coûte cher pour une personne au RSA. Toute l’équipe se mobilise autour de ce nouveau-né, qui devient très vite la mascotte  du foyer. Chacun amène des choses pour essayer d’améliorer le confort de la maman et du bébé : vêtements, jouets, meubles, biberons… tout y passe. L’adaptation est un peu difficile mais Anissa fait des efforts, elle pose beaucoup de questions et cherche à se rassurer, elle veut être sure de tout bien faire pour sa fille.

Quelques semaines plus tard, à mon arrivée au Centre Médico-Psychologique, l’ambiance n’y est pas. Mes collègues sont regroupés autour du téléphone, la nouvelle tombe. Anissa a perdu son bébé. Il est mort. Le choc, le silence, de l’émotion et des tas de questions.

Mme dormait avec son enfant comme à son habitude malgré les nombreuses contre-indications. A son réveil, sa fille ne bougeait plus, ne respirait plus, n’était plus. Etouffement, mort subite du nourrisson, nous ne savons pas, nous ne saurons jamais malgré l’autopsie pratiquée.

Anissa est directement hospitalisée dans notre service pour la mettre à l’abri d’elle-même. Elle appelle le père de l’enfant resté à Marseille, il tient des mots durs, il lui dit de ne pas payer trop cher l’enterrement car leur bébé n’avait que deux mois, elle doit être forte, ne pas trop pleurer, il n’avait que deux mois, il lui promet de venir bientôt et de lui faire un autre enfant pour oublier le premier, qui de toute façon, n’avait que deux mois.

Anissa n’a pas de ressources suffisantes pour organiser l’enterrement seule, elle doit demander de l’aide à la mairie pour les funérailles, l’enfant aura une place dans le carré des indigents, dans une parcelle réservée aux enfants, les enfants meurent, les inégalités restent.

Il faut rencontrer l’entreprise mandatée par la ville pour l’enterrement, ce sera bref puisqu’ Anissa n’a le droit qu’à peu d’options. Toutes ces démarches prennent quelques jours, Anissa souhaite aller voir son enfant chaque jour à l’institut médico-légal du centre hospitalier. Elle a besoin de nous, seule, c’est trop dur. Nous l’accompagnons, à tour de rôle. Je me souviens y être allé le troisième jour, les soins pratiqués consistaient au strict minimum. La mort marquait son empreinte un peu plus chaque jour sur le visage du nouveau-né. Anissa soulève son enfant, l’enlace, lui parle et pleure tout contre lui. Par ces gestes, Anissa emporte les dernières traces de vie qui disparaissent. Tout ressemblait à une scène quotidienne entre une mère et son enfant, comme si le temps d’un instant, elle oubliait l’évidence, elle ne voyait ni le teint blafard de son enfant, ni ses mouvements désarticulés et  ne ressentait ni la froideur de sa peau, ni l’absence de souffle chaud, ni même encore l’odeur de mort qui s’en dégageait. Anissa tenait son enfant comme avant.

Anissa me tend son bébé et me demande si je veux le prendre, je reste là à regarder ce bébé. Je suis effrayé par cette réalité glacée, je refuse, déstabilisé, ne sachant ni quoi faire, ni quoi dire. Je sors l’attendre.

Anissa est de retour à l’hôpital, notre médecin chef pense déjà à sa sortie, il ne faut pas qu’elle s’éternise, la mort fait partie de la vie. Ainsi va la psychiatrie, rapidement…

Le silence et l’odeur

Lors d’une consultation au Centre Médico-Psychologique, les parents de Laurent, 46 ans, l’assistent et font part de leurs inquiétudes quant à la situation de leur fils et plus particulièrement ses conditions de vie. En effet, suite à un incident violent entre Laurent et ses parents remontant à plusieurs années, ils ne vont plus le visiter chez lui. Ils se voient une fois par mois dans un restaurant situé à l’angle de sa rue, visible depuis sa fenêtre. A cette occasion, ils lui apportent les journaux de la semaine, quelques habits et parfois une boîte de chocolat.

Ce jour-là, ils sont réellement inquiets car leur fils leur a dit que ses toilettes et sa douche ne fonctionnaient plus. Ils ne savent pas depuis combien de temps, et l’odeur émanant de Laurent empire. Le médecin me mandate alors d’aller au domicile de Laurent  afin d’évaluer la situation. Celui-ci accepte assez facilement. Je propose à mon collègue de m’accompagner, notamment pour ses compétences en bricolage supérieures aux miennes mais aussi parce que je ne le sentais pas trop. Et ce n’est rien de le dire.

Laurent habite au deuxième étage d’un logement social assez récent, situé sur un grand axe passant du quartier, à proximité d’une bouche de métro. Nous sonnons à l’interphone, Laurent descend nous ouvrir la porte. Il nous salue chaleureusement et nous précède vers l’ascenseur.  La montée en ascenseur fut pénible. La cause : l’odeur saisissante, violente, à peine descriptible, il est toujours difficile de rendre compte d’une odeur à des personnes qui ne la sentent pas mais imaginez le pire et vous ne serez pas loin. Mon collègue et moi croisons nos regards, ils sont parlants mais nous restons silencieux et souriants. L’idée de découvrir l’appartement ne nous enchante pas. Honnêtement, j’avais peur de découvrir l’état de cet appartement. Une fois sortis de l’ascenseur, le chemin jusqu’à l’appartement est balisé par des traces d’excréments sur les murs et le sol.  Laurent, toujours souriant et silencieux, nous ouvre la porte.

Abasourdis, stupéfaits par cette vision, nous hésitons : entrer, partir, vomir, courir… Finalement, nous entrons.

Un appartement de 50 m2 rempli sur 1.50 mètres de hauteur de sacs poubelles, de bouteilles remplies d’urines, de restes de nourriture, les toilettes débordaient d’excréments, la douche était cassée et inutilisée depuis plusieurs jours voire plusieurs semaines. Dans le tas d’immondices qui recouvraient le sol, l’ensemble des colis hebdomadaires de ses parents, ils étaient fermés et contenaient des habits neufs jamais portés et différents journaux.  Le mélange des odeurs d’ammoniaque, de transpiration,  d’excréments et de moisissures était insoutenable, je n’avais jamais vu cela de ma vie et pour vous dire, je pensais que cela ne pouvait même pas exister.

Aucune porte ne pouvait se fermer, dans sa chambre, son lit était rempli de reste de boîtes de chocolats ou autres friandises, de bouteilles de sodas, l’ensemble dessinant les contours de son corps.

Nous ouvrons toutes les fenêtres de l’appartement mais rien n’y fait,  l’odeur reste là, incrustée dans chaque meuble, dans chaque objet, dans chaque recoin de l’appartement. Nous enjambons les sacs et autres obstacles avec la ferme intention de ne pas tomber et ainsi nous éviter de nous retrouver pris au piège de ces sables mouvants aux allures de décharge publique. Je bouillonnais intérieurement, je ne pouvais pas comprendre comme pareille situation pouvait exister.  Laurent n’était pas seul, il a un psychiatre, un curateur et des parents qu’il voit régulièrement et  malgré cela, il vit comme une merde au milieu des siennes !

Nous avons donc taché de remettre en état approximativement le plus urgent : les toilettes et la douche. Nous espérions naïvement qu’il ne resterait pas un jour de plus dans cet endroit, que notre médecin, choqué, interpellé, marqué par le récit que nous allions faire, proposerait tout de suite une hospitalisation à Laurent pour le sortir de cette déchéance humaine. Ce ne fut pas le cas.  

Lors de notre départ, une affiche attire notre attention dans le hall de l’immeuble, les locataires se plaignent d’une odeur insoutenable et de traces d’excréments dans les couloirs. Nous nous regardons et arrachons l’affiche en sortant…

Une fois dehors, nous commencions à réaliser ce que nous venions de vivre, nous étions de dégouté de nos vêtements, de nos chaussures, nous avons jeté tout ce que nous portions ce jour-là. Pur effet psychologique ou pas mais cela s’imposait à nous. Nous avions trop peur de garder cette odeur à vie.

L’organisation du nettoyage prît quelques jours, nous y retournons mais cette fois, en combinaison pour tenter d’améliorer ce qui pouvait l’être dans l’attente des grands travaux. Une benne municipale doit être installée en dessous de ses fenêtres et une entreprise de « nettoyeurs de l’extrême »est contactée.

Nous sommes là lors de leur arrivée, ils venaient de nettoyer une scène de suicide et enchainait avec l’appartement de Laurent.  Je me demande alors ce que doit être le quotidien de ces mecs-là qui passent leurs journées d’habitation en habitation à nettoyer les stigmates de la souffrance humaine.

Laurent n’a pas été hospitalisé pour cela, il ne le souhaitait pas forcément non plus je pense.  Il quitta son appartement le matin pour le retrouver le soir nettoyé, il erra la journée dans les rues de Lille, souriant et silencieux.

La remise en état est prodigieuse, l’appartement est comme neuf. Un seul bémol : l’odeur. Elle ne partira pas. Elle nous accueille et nous rappelle notre première rencontre comme une mise en garde pour ne pas oublier Laurent, toujours souriant mais silencieux. 

Sébastien Vandenbroeck

Lausanne

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