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Note de lecture : Lucien Israël, La parole et l'aliénation

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Joseph Rouzel

mardi 15 janvier 2008

Note de lecture : Lucien Israël, La parole et l'aliénation , érès, 2007 et Pulsions de mort , érès, 2007

Quelle bonheur de retrouver rendus publics encore plusieurs séminaires de Lucien Israël. Un bonheur de goûter ce qui se dépose en acte dans la langue de ce passeur de la psychanalyse. C'est toujours par le biais du style que l'on reconnaît un analyste. A l'écoute de « la petite musique » comme disait Céline. La petite musique que Lucien Israël nous fait éprouver jusque dans la chair du texte - un texte qui porte toutes les marques du souffle du dire – nous invite à dériver dans les méandres de la langue sans trop se préoccuper de là où elle nous mène, de toute façon par le bout du nez, tant il est vrai que ça parle, et c'est même une bonne définition de l'inconscient que l'on doit à Jacques Lacan, que « ça parle » en nous.

Lucien Israël n'y va pas de main morte. La langue de bois (voire de boa) très peu pour lui. La parole comme espace de représentation, donc de mise en scène d'un sujet qui n'arrête pas de se faire naître, un sujet inachevé, frappé d'incomplétude, est son « véhicule » comme il dit. Et il a beau jeu de rappeler que Lacan a frayé avec les surréalistes. « La spécificité du transfert analytique... devient, à partir de là, l'introduction à la parole poétique... ». Comment? En se désaliénant de la tyrannie du sens. Car finalement c'est toujours le même furet qui furette sous la peau des mots. Il est passé par ici, il repassera par là: le furet du désir. « Le désir qui résulte de cette perte de la chose à laquelle on reviendra en permanence ». La parole est ratage. L'écrit est rature. Lit et ratures, comme titrait un revue surréaliste des années 30. Ce faisant la psychanalyse constitue un apprentissage exigeant de la liberté. Cette « atroce liberté » célébrée par le poète surréaliste René Crevel, que d'aucuns s'empressent de gommer pour s'enchaîner dans des chapelles et des cérémonies incantatoires, réduisant la théorie analytique qui fait bord à l'expérience, voire l'épreuve de la cure, à quelques slogans, fétiches et grigris. Certains plutôt que de se supporter dans ce vide intense qui marque l'horizon de la cure, s'empressent de se faire les serfs de dogmes figés, ou s'aliènent corps et biens à quelque maître à penser ou à danser. Il y a plus de fonctionnaires de la psychanalyse que de psychanalystes, finalement. Car le but de la psychanalyse, comme le disait François Tosquelles, est de soutenir chacun à être ce qu'il est. Etre ce qu'il est, non ce qu'il voudrait être ou ce qu'on voudrait qu'il soit. C'est à dire une énigme vivante, un mystère qui vaut bien toutes les trinités ou immaculées conceptions du dogme chrétien. « Le renoncement au sens est l'accès à la liberté » précise Lucien Israël. La voie est exigeante. Cheminer sur ces chemins qui ne mènent nulle part, pour emprunter une expression de Martin Heidegger, représente une ascèse qui vise à se purifier de toute intention de progrès, de progression, d'évolution, de but, d'objectif etc... Ceci n'empêche pas, bien au contraire, et Charlotte Herfray le souligne à juste titre dans sa préface, la rigueur de la pensée. Cette liberté chèrement acquise n'a rien à voir avec un quelconque laisser-aller. Elle signe l'assomption d'un sujet, né, comme l'écrit le poète carcassonnais Joë Bousquet, pour épouser son destin. Elle s'accompagne d'une éthique de la responsabilité au sens où, comme l'énonce Lacan devant un parterre d'étudiants en philosophie: « de notre position de sujet nous sommes toujours responsables ». Alors que la pente - humaine, trop humaine - vise toujours à rejeter sur autrui, quelles qu'en soient les figures, la responsabilité. Depuis tout petit nous avons appris cela, note Lucien Israël: j'y suis pour rien, c'est pas moi, c'est l'autre, ou bien c'est mon inconscient. Freud à un correspondant qui se targuait de pouvoir faire n'importe quoi en mettant en avant qu'il n' y serait pour rien, que c'était son inconscient qui le menait, Freud répondit: « monsieur un honnête homme ne se permet pas un inconscient pareil ».
Lucien Israël renoue dans ses séminaires avec la position éthique de l'honnête homme, tradition laissée en friche au XVIII ème siècle, laminé que fut l'homme de vertu par l'avènement du discours de la science et de la technique. Le néo-libéralisme ne craint rien tant que l'honnête homme, un homme qui n'obéit pas aux impératifs de la marchandisation et de la mise en spectacle du monde et des hommes, un homme qui a rompu les chaînes de l'esclavage moderne qui agrège l'homme en troupeaux de consommateurs. Lucien Israël laisse filtrer, dans ces « bruissements de la langue » que déplient son séminaire, pour emprunter une belle trouvaille de Roland Barthes, la haute figure d'un être humain qui s'accepte et par cela s'accomplit, comme irréductible à toute forme de compréhension. Ainsi faisant il met en scène, en acte, dans son dire et dans son dit, ce qui fondamentalement nous échappe. Ce point d'échappée qui signe l'incomplétude des « trumains », et les marque du sceau de la castration : le pas-tout. Lucien Israël ne se laisse pas aller, il laisse aller dans son souffle et sa parole ce que le désir fait de lui: un être parlant rompu aux échos du monde et à ses énigmes.

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