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OUVERTURE A LA SECTION CLINIQUE

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Jacques Lacan

mardi 03 juillet 2018

1977 LACAN OUVERTURE A LA SECTION CLINIQUE

Ce texte est paru dans Ornicar ?, n° 9, 1977, pp 7-14.1977-01-05 :

(7)Qu’est-ce que la clinique psychanalytique ? Ce n’est pas compliqué. Elle a une base – C’est ce qu’on dit dans une psychanalyse.

En principe, on se propose de dire n’importe quoi, mais pas de n’importe où – de ce que j’appellerai pour ce soir le dire-vent analytique. Ce vent a bien sa valeur – quand on vanne, Il y a des choses qui s’envolent. On peut aussi se vanter, se vanter de la liberté d’association, ainsi nommée.

Qu’est-ce que ça veut dire, la liberté d’association ? – alors qu’on spécule au contraire sur ceci, que l’association n’est absolument pas libre. Certes, elle a un petit jeu, mais on aurait tort de vouloir l’étendre jusqu’au fait qu’on soit libre. Qu’est-ce que veut dire l’inconscient, sinon que les associations sont nécessaires ? Le dit ne se socie pas à l’aventure. Ce sur quoi nous comptons, c’est que le dit se socie – chaque fois qu’il ne se dissocie pas, ce qui après tout est concevable, mais ce n’est certainement pas d’être dissocié qu’il est libre. Rien de plus nécessaire que l’état de dissociation quand on se l’imagine régir ce qu’on appelle le rapport à l’extérieur.

J’ai dit l’extérieur. On veut que cet extérieur soit un monde. Or la présupposition du monde n’est pas tout à fait fondée, le monde est plus émondé qu’on ne pense. Il est cosmographié.

Le mot cosmos a bien son sens. Il l’a conservé, Il porte sa trace dans divers modes dont nous parlons du cosmos, on parle de cosmétiques... Le cosmos, c’est ce qui est beau. C’est ce qui est fait beau – par quoi ? en principe par ce que nous appelons la raison. Mais la raison n’a rien à faire dans le « faire beau » qui est une affaire liée à l’idée de corps glorieux, laquelle s’imagine du symbolique rabattu sur l’imaginaire. Mais c’est un court-circuit. Il faut Erwin Rhode pour se rendre compte de cette sorte de débilité mentale d’où naissent ces mômeries. C’est avec ça qu’on fait les momies. Preuve que cette incroyable croyance que le corps dure toujours sous forme d’âme, est enracinée depuis très longtemps.

(8)Tout ça est très contemporain de ce que nous appelons le savoir. C’est de l’inconscient qu’il s’agit. Et ça n’est pas brillant – il faut faire un effort pour ne pas croire qu’on est immortel. Voyez ce que j’ai radiophoné là-dessus dans Scilicet, où je me suis rhodé.

Alors, il faut cliniquer. C’est-à-dire, se coucher. La clinique est toujours liée au lit – on va voir quelqu’un couché. Et on n’a rien trouvé de mieux que de faire se coucher ceux qui s’offrent à la psychanalyse, dans l’espoir d’en tirer un bienfait, lequel n’est pas couru d’avance, il faut le dire. Il est certain que l’homme ne pense pas de la même façon couché ou debout, ne serait-ce que du fait que c’est en position couchée qu’il fait bien des choses, l’amour en particulier, et l’amour l’entraîne à toutes sortes de déclarations. Dans la position couchée, l’homme a l’illusion de dire quelque chose qui soit du dire, c’est-à-dire qui importe dans le réel.

La clinique psychanalytique consiste dans le discernement de choses qui importent et qui seront massives dès qu’on en aura pris conscience. L’inconscience où on en est quant à ces

choses qui importent, n’a absolument rien à faire avec l’inconscient, qu’avec le temps j’ai cru devoir désigner de l’une-bévue. Il ne suffit pas du tout que l’on ait soupçon de son inconscient pour qu’il recule – ce serait trop facile. Ça ne veut pas dire que l’inconscient nous guide bien.

Une bévue a-t-elle besoin d’être expliquée? Certainement pas. Simplement, la psychanalyse suppose que nous sommes avertis du fait qu’une bévue est toujours d’ordre signifiant. Il y a une bévue quand on se trompe de signifiant. Un signifiant est toujours d’un ordre plus compliqué qu’un simple signe. Ce n’est pas parce qu’un signifiant s’écrit en signe que c’est moins vrai. Une flèche par exemple désignant l’orientation, c’est un signe, mais ce n’est pas un signifiant. En s’écrivant, un signifiant se réduit dans la portée de ce qu’il signifie. Ce qu’il signifie a en effet à peu près n’importe quel sens dans une langue donnée. Pour mesurer l’affaire, prenez par exemple le sens du mot devoir en français – doit et avoir, le devoir entendu au sens des mœurs, le dû,... Quel sens donner à ce que Freud a avancé dans sa Traumdeutung, où il l’a mijoté son inconscient ? – sinon qu’il y a des mots qui là se représentent comme ils peuvent ?

Je dois dire que, bien qu’on ait voulu nous faire de Freud un écrivain, la Traumdeutung est excessivement confuse. C’est même tellement confus qu’on ne peut pas dire que ça soit lisible. J’aimerais savoir si quelqu’un l’a vraiment lue de bout en bout. Moi, par devoir, je m’y suis obligé. En tout cas, traduit en français, ça n’a pas les mêmes qualités qu’en allemand. En Allemand (9)ça se tient, mais ça ne rend pas pour autant plus claire la notion d’inconscient, de l’Unbewusst.

Vous connaissez le schéma. Il y a la Wahrnehmung au début – c’est ce qui sert en allemand à désigner la perception – et puis quelque chose passe, fait des progrès, il y a différentes couches deWahrnehmung, à la suite de quoi Il y a l’UBW, l’inconscient, et après ça, le Vorbewusst, le préconscient, et de là, ça passe à la conscience, Bewusstsein. Eh bien, je dirai que, jusqu’à un certain point, j’ai remis sur pied ce que dit Freud. Si j’ai parlé de « retour à Freud », c’est pour qu’on se convainque d’à quel point c’est boiteux. Et il me semble que l’idée de signifiant explique tout de même comment ça marche.

Le signifiant ne signifie absolument rien. C’est comme ça que de Saussure a exprimé la chose – il a parlé d’arbitraire, et en effet il n’y a aucune espèce de lien entre un signifiant et un signifié, il y a seulement une sorte de dépôt, de cristallisation qui se fait, et qu’on peut aussi bien qualifier d’arbitraire que de nécessaire, au sens ou Benveniste agitait ce mot. Ce qui est nécessaire, c’est que le mot ait un usage, et que cet usage soit cristallisé, cristallisé par ce brassage qu’est la naissance d’une nouvelle langue. Il se trouve que, on ne sait pas comment, il y a un certain nombre de gens qui à la fin en font usage. Qu’est-ce qui détermine l’usage qu’on fait d’une langue ?

C’est un fait qu’il y a cette chose que, reprenant un terme de Freud, j’appelle condensation. Ce qui est curieux, c’est que la condensation laisse la place au déplacement. Ce qui est contigu n’élimine pas la glissade, c’est-à-dire la continuité. La Traumdeutung ce n’est pas du tout ce qu’on s’imagine. On a traduit ça La Science des Rêves ; depuis, une dame a corrigé Meyerson, et a appelé çaL’interprétation des Rêves. Mais en réalité, ce dont il s’agit, c’est de la Deutung, bedeuten ne fait là que redoubler la bévue, et en effet, pour ce qui est de la référence, on sait bien que la bévue est coutumière. Deuten veut dire le sens, c’est ce qui de- veut-dire. Ces petits jeux entre le français et l’allemand servent à élasticiser le bavardage, mais le bavardage garde toute sa colle.

La langue, à peu près quelle qu’elle soit, c’est du chewing-gum. L’inouï, c’est qu’elle garde ses trucs. Ils sont rendus indéfinissables du fait de ce qu’on appelle le langage, et c’est pourquoi je me suis permis de dire que l’inconscient était structuré comme un langage. La linguistique – l’ex-sistence du signifiant dans la linguistique – un psychanalyste ne peut pas ne pas en tenir compte, mais elle laisse échapper comment la vérité se maintient à ce (10)qu’il faut bien dire être sa place, sa place topologique – raison pourquoi je me suis permis de parler de tores, dans un temps.

L’inconscient donc n’est pas de Freud, il faut bien que je le dise, il est de Lacan. Ça n’empêche pas que le champ, lui, soit freudien.

Le rêve diffère, différeud, de différencier de façon non manifeste certes, et tout à fait énigmatique – il suffit de voir la peine que Freud se donne – ce qu’il faut bien appeler une demande et un désir. Le rêve demande des choses, mais là encore, la langue allemande ne sert pas Freud, car il ne trouve pas d’autre moyen de la désigner que de l’appeler un souhait, Wunsch qui est en somme entre demande et désir.

Pour chacun, on ne sait par quelle voie, quelque chose chemine de ces premiers propos entendus, qui fait que chacun a son inconscient. Freud avait donc raison, mais on ne peut pas dire que l’inconscient soit par lui vraiment isolé, isolé comme je le fais par la fonction que j’ai appelée du symbolique, et qui est pointée dans la notion de signifiant.

Supposer que la clinique psychanalytique, c’est ça, indique une direction à ceux qui s’y consacrent. Il faut trancher -l’inconscient, est-ce oui ou non ce que j’ai appelé à l’occasion du bla-bla ? Il est difficile de nier que Freud, tout au long de La Science des Rêves, ne parle que de mots, de mots qui se traduisent. Il n’y a que du langage dans cette élucubration de l’inconscient. Il fait de la linguistique sans le savoir, sans en avoir la moindre idée. Il va même à se demander si le rêve a une façon d’exprimer la négation. Il dit d’abord que non, s’agissant des relations logiques, et il dit après que le rêve trouve quand même un truc pour désigner la négation. Le non dans le rêve existe-t-il ? Question que Freud laisse en suspens, sur laquelle il se contredit, c’est certain. Cela ne suffit pas pour que nous le chopions là- dessus, mais il reste très frappant que la clinique psychanalytique ne soit pas plus assurée. Pourquoi ne demande-t-on pas raison au psychanalyste de la façon dont il se dirige dans ce champ freudien ?

Évidemment, je ne suis pas chaud-chaud ce soir pour dire que quand on fait de la psychanalyse, on sait où on va. La psychanalyse, comme toutes les autres activités humaines, participe incontestablement de l’abus. On fait comme si on savait quelque chose. Il n’est pourtant pas si sûr que ça que l’hypothèse de l’inconscient ait plus de poids que l’existence du langage.

Voilà ce que je voulais dire ce soir.

Je propose que la section qui s’intitule à Vincennes « de (11)la clinique psychanalytique » soit une façon d’interroger le psychanalyste, de le presser de déclarer ses raisons.

Que ceux qui trouvent un bout à dire sur ce que j’ai avancé ce soir le déclarent.

QUESTIONS ET RÉPONSES

MARCEL CZERMAK – Dans le petit papier que vous avez rédigé à destination de cette Section clinique, vous écrivez que la clinique « est le réel en tant qu’il est l’impossible à supporter ».

JACQUES LACAN – J’ai écrit ça, et je ne renie pas les choses que j’ai écrites. Ça m’entraînerait à des complications.

M. C. – Mais elle est également prise dans une dialectique de parole, et ce n’est pas sans relation avec la vérité.

J. L. – Le plus stupéfiant est que Freud n’y croit jamais, que quiconque lui dise la vérité. Il suffit de lire la Traumdeutung pour s’apercevoir que la vérité, il ne croit jamais qu’il puisse l’atteindre. Dire que la vérité est liée à ces sortes de nœuds, à ces chaînes que je fais, explique précisément le côté éperdu de cette recherche dans la Traumdeutung de ce qui est vraiment la vérité. La vérité n’est pas sans rapport avec ce que j’ai appelé le réel, mais c’est un rapport lâche. La façon la plus claire dont se manifeste la vérité, c’est le mensonge – il n’y a pas un analysant qui ne mente à jet continu, jusque dans sa bonne volonté de tomber juste dans les carreaux que Freud a dessinés. C’est bien pourquoi la clinique psychanalytique consiste à réinterroger tout ce que Freud a dit. C’est comme ça que je l’entends, et que dans mon bla-bla à moi, je le mets en pratique.

M. C. – D’un côté, le registre symbolique est dénombrable, d’un autre côté...

J. L. – Il y a un certain nombre de mots dans le dictionnaire, mais qui ne suffisent pas à rendre compte de l’usage de la langue.

M. C. – D’un autre coté, le réel est plutôt difficilement dénombrable. Comment la clinique peut-elle être alors l’objet d’une transmission ?

(12)J.L. – D’accord. Une des choses que j’ai manqué à mettre en valeur, c’est qu’il y a un champ que j’ai désigné par le nom de la jouissance de l’Autre qui est à représenter pour ce qu’elle est, c’est-à-dire comme inexistante. Ce qu’il faudrait, c’est donner corps – c’est le cas de la dire – à cette jouissance de l’autre absente, et faire un petit schéma, où l’imaginaire serait en continuité avec le réel. L’imaginaire fait évidemment partie du réel, le fait qu’il y ait des corps fait partie du réel. Sur le fait qu’il y a de la vie, nous pouvons éperdument cogiter et même élucubrer – ce n’est pas plus mauvais qu’autre chose, l’ADN et sa double hélice – il n’en reste pas moins que c’est à partir de là qu’est concevable qu’il y ait des corps qui se reproduisent. Les corps, ça fait donc partie du réel. Par rapport à cette réalité du corps qui rêve et qui ne sait faire que ça, par rapport à cette réalité, c’est-à-dire à sa continuité avec le réel, le symbolique est providentiellement la seule chose qui à cette affaire donne son nœud, qui, de tout cela, fait un nœud borroméen.

JACQUES-ALAIN MILLER – La clinique des névroses et la clinique des psychoses nécessitent-elles les mêmes catégories, les mêmes signes ? Une clinique des psychoses peut-elle, selon vous, prendre son départ d’une proposition comme : « le signifiant

représente le sujet pour un autre signifiant », avec ce qui s’en suit de l’objet a ? S, a, S1, S2, ces termes sont-ils appropriés à la clinique du psychotique ?

J. L. – La paranoïa, je veux dire la psychose, est pour Freud absolument fondamentale. La psychose, c’est ce devant quoi un analyste, ne doit reculer en aucun cas.

J.-A. M. – Est-ce que dans la paranoïa, le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant ?

J. L. – Dans la paranoïa, le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant.

J.-A. M. – Et vous pouvez y situer « fading », objet a... ?

J. L. – Exactement.

J.-A. M. – Ce serait à montrer.

J. L. – Ce serait sûrement à montrer, c’est vrai, mais je ne le montrerai pas ce soir.

(13)SOLANGE FALADÉ – Que faut-il penser de la fin d’une analyse chez un paranoïaque, si cette fin est l’identification au symptôme ?

J. L. – Il est bien certain que le paranoïaque, non seulement il s’identifie au symptôme, mais que l’analyste s’y identifie également. La psychanalyse est une pratique délirante, mais c’est ce qu’on a de mieux actuellement pour faire prendre patience à cette situation incommode d’être homme. C’est en tout cas ce que Freud a trouvé de mieux. Et il a maintenu que le psychanalyste ne doit jamais hésiter à délirer.

Un participant – Vous avez même dit un jour que vous étiez psychotique.

J. L. – Oui, enfin, j’essaie de l’être le moins possible ! Mais je ne peux pas dire que ça me serve. Si j’étais plus psychotique, je serais probablement meilleur analyste. Ce que Freud a fait de mieux, c’est l’histoire du Président Schreber. Il est là comme un poisson dans l’eau.

J.-A. M. – Là, Il n’est pas allé auprès d’un lit, il a pris un texte.

J. L. – C’est tout à fait vrai. Il n’est pas allé faire bavarder le Président Schreber. Il n’en reste pas moins qu’il n’est jamais plus heureux qu’avec un texte.

J.-.A. M. – J’ai encore une chose à vous demander, qui concerne la pratique de la psychothérapie, dont nous aurons à parler dans cette Section clinique. Vous avez naguère lâché cette formule sans fard : « la psychothérapie ramène au pire ». Ça devrait impliquer qu’on ne peut à la fois se dire « lacanien » et « psychothérapeute ». Je me demande jusqu’à quel point on prend ça au sérieux, et, à dire vrai, jusqu’à quel point vous prenez au sérieux ce que vous avez dit.

J. L. – J’ai dit ça avec sérieux.

J.-A. M. – Les psychothérapies, ça n’est pas la peine ?

J. L. – C’est certain, ce n’est pas la peine de thérapier le psychique. Freud aussi pensait ça. Il pensait qu’il ne fallait pas se presser de guérir. Il ne s’agit pas de suggérer, ni de convaincre.

J.-A. M. – Et en plus, il pensait que pour le psychotique, ce n’était pas possible, purement et simplement.

(14)J. L. – Exactement. Personne n’a quelque chose d’autre à mettre comme grain de sel ? La clinique psychanalytique doit consister non seulement à interroger l’analyse, mais à interroger les analystes, afin qu’ils rendent compte de ce que leur pratique a de hasardeux, qui justifie Freud d’avoir existé. La clinique psychanalytique doit nous aider à relativer l’expérience freudienne. C’est une élucubration de Freud. J’y ai collaboré, ce n’est pas une raison pour que j’y tienne. Il faut tout de même se rendre compte que la psychanalyse n’est pas une science, n’est pas une science exacte.

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