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« On ne peut pas ne pas être touché par l’autre »

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Joseph Rouzel

dimanche 25 mars 2012

« On ne peut pas ne pas être touché par l’autre »[1]

 

Rencontre avec Joseph  ROUZEL

Psychanalyste

Après avoir exercé de nombreuses années comme éducateur spécialisé, Joseph ROUZEL a créé et anime l'« Institut Européen Psychanalyse et travail social » de Montpellier, dont les formateurs dispensent des formations permanentes en travail social et interviennent à la demande dans les institutions sociales et médico-sociales. Il exerce également comme psychanalyste en cabinet. Il nous explique pourquoi et  comment les affects sont au cœur des métiers relationnels

JDA : En quoi consiste, chez Freud, le concept de transfert et de contre-transfert ?

 

Sigmund Freud a surtout parlé du transfert. C’est l’école anglaise de psychanalyse qui a utilisé la notion de contre-transfert. Je ne vais pas vous entraîner dans des débats de spécialistes. Je préfère vous parler de la façon dont Jacques Lacan définit cette affaire. Il est convaincu que le thérapeute n’est pas dans une position neutre et que la relation qu’il établit avec un patient est imprégnée par du désir. Il  définit le transfert par une formule que je trouve lumineuse : «  c’est de l’amour qui s’adresse au savoir  ». Que veut-il dire là ? Quand un sujet s’adresse à un psychanalyse, mais aussi à un médecin, un enseignant, un travailleur social ou un animateur, ce n’est pas tant vers l’individu qu’il se tourne que vers quelqu’un à qui il suppose un savoir sur ce qui est bien pour lui et  sur une bonne  réponse à sa souffrance psychique ou physique, à sa demande de connaissances, à ses difficultés sociales ou à sa recherche de loisirs. Cela suppose de confier à l’autre les clefs de sa propre vie, comme un Dieu omnipotent, ce qui est quand même illusoire. Cela pose le transfert du côté de l’embrouille. Cette projection, l’usager la fait, que le professionnel le veuille non, qu’il en ait conscience ou non. Car là est le gros problème : ce sont des mécanismes qui interagissent surtout au niveau inconscient.

JDA : En quoi, cela peut-il être inconscient ?

Pour le comprendre, c’est plus simple que je vous donne un exemple. Une professionnelle avec qui j’ai eu l’occasion de travailler, a raconté un jour avoir été être confrontée à une petite fille de quatre ans qui la suivait partout. Cette enfant avait un père incarcéré et une mère qui se prostituait. Elle était en recherche d’une figure maternelle et elle l’avait manifestement investie en cette femme. Cela faisait rigoler tous ses collègues. Mais, au bout d’un moment, la situation est devenue très lourde. Cela ne l’a plus fait rire. Elle a fini par dire à l’enfant d’arrêter de se coller à elle, car elle n’était pas sa mère. La relation s’est brutalement interrompue, avec beaucoup de souffrance pour la petite fille et d’insatisfaction pour la professionnelle. Celle-ci a pu en parler et évoquer que cet épisode correspondait à une période de sa vie où elle avait conçu un désir d’enfant. Coïncidence peu banale que cette rencontre entre cette enfant qui avait « mal à sa mère » pour reprendre une belle expression de Michel Lemay  et cette jeune femme qui se posait la question de le devenir ! Vous mesurez comment dans cet exemple, il était essentiel de creuser du côté des ressorts inconscients de cette professionnelle. Un gamin ne vient jamais remuer un adulte par hasard. Cet adulte est touché là où il présente  une sensibilité ou une fragilité particulières.

JDA : Fallait-il donc que cette professionnelle maintienne l’enfant dans l’illusion qu’elle aurait pu être sa mère ?

Quelle que soit la profession que l’on exerce, dès lors que la relation humaine est au cœur de l’intervention, la vraie question est d’être au clair avec la personne que l’on a en face de soi  et avec ce que l'on représente pour elle. Toute rencontre se déploie à la fois sur une illusion et sur une désillusion. L’enfant peut nous placer dans une posture qui fasse de nous un parent idéal, toujours présent, tout puissant. Sauf que cette projection est un leurre. Mais, casser tout de suite cet artifice, c’est prendre le risque de rompre la relation. Maintenir une illusion nécessaire, pendant quelques temps, aurait permis à cette gamine de se construire, en s’adossant à une figure de mère idéale, favorisant finalement l'acceptation de sa mère telle qu'elle est. Mais, cela implique du côté de celui qui supporte le transfert un travail pour se détacher de là où l'autre l'a logé. L'important dans cette situation était que cette professionnelle ne se prenne pas pour la mère de l'enfant. Car, appréhender les processus amenant l’autre à vous prendre pour son parent alors qu’on sait très bien qu’on ne l’est pas, c’est une démarche intellectuelle certes nécessaire, mais loin d’être suffisante. Ce n’est pas simple à élaborer et il faut des outils pour le conscientiser.

JDA : C’est ce que vous appelez la supervision ?

 

Cela peut effectivement prendre la forme d’une supervision individuelle où l’on se trouve en face à face avec un superviseur. Mais, ce qui est bien plus courant, ce sont des groupes d’analyse de pratique. Ce travail a pour objectif de soutenir collectivement la relation et de réguler le transfert, en permettant à chacun de trouver une distance qui soit ni trop proche, ni trop éloignée. Cela permet par exemple aux professionnels d’oser reconnaître et affirmer comment ils sont pris dans un élan d’amour ou de haine face à un enfant et de tenter d’analyser et de comprendre pourquoi. Le fait qu’ils puissent l’élaborer sans jugement de valeur, soutenus par une personne extérieure à l'institution,  apporte beaucoup de sérénité. Mais cela n’est pas seulement utile individuellement. Ce travail met aussi à disposition du groupe d’analyse de pratique un matériau d’une grande richesse qui aide chacun dans son quotidien.

JDA : Vous évoquez un dispositif de soutien professionnel qui est bien loin d’être généralisé

Je sais. Et c’est bien dommage. Car, les institutions qui s’en sont dotées fonctionnent bien mieux, ensuite. Comment l’institution prend-elle au sérieux cette affaire de transfert et fournit-elle aux professionnels les outils pour la traiter ? C’était la question que posait Jean Oury, le célèbre psychanalyste. Il conseillait même aux professionnels de se doter d’un compteur Geiger leur permettant de repérer cette prise en compte … et de fuir tout établissement qui ne travaillerait pas sur le transfert ! Ces lieux, expliquait-il, ne pourraient qu’être le théâtre de passages à l’acte sous la forme, soit d’un rejet de l’enfant, soit de son appropriation fusionnelle, voire de son instrumentalisation par l’adulte. C’est d’autant plus important que le transfert ne se pose pas seulement dans les relations entre professionnels et usagers, mais tout autant entre professionnels eux-mêmes, mais aussi entre les professionnels et leurs cadres. Là aussi il y a une nécessaire régulation. Si l’attitude de la hiérarchie est essentielle, les points de résistance de chacun d’entre nous le sont tout autant. Car des mécanismes de dénégation sont souvent à l’œuvre. On ne peut pas ne pas être touché par l’autre. Mais, trop souvent, l’on feint de ne rien ressentir et l’on prétend volontiers se placer dans une position affectivement et professionnellement neutre. Or, s’il y a bien un domaine dans lequel on ne possède pas la maîtrise, c’est bien celui de nos sentiments. Ce qui n’aide pas beaucoup les professionnels, ce sont ces formations qui nous incitent à la fois à être compassionnel et à bloquer nos affects, à ressentir de l’empathie pour l’autre et à renoncer à nos émotions. C’est  catastrophique, parce que l’on perd beaucoup d’énergie à se protéger de ce que l’on ressent, alors même que c’est là justement notre outil central dans la relation.

Propos recueillis par Jacques Trémintin

Pour de plus amples développements voir: Joseph Rouzel,  Le transfert dans la relation éducative , Dunod, 2002.

[1] Entretien paru dans Le journal de l’animation n° 127 , mars 2012.

Commentaires

victime du transfert

Bonjour,
je suis jeune éducatrice spécialisé et je souhaiterais faire partager mon expèrience puisqu'on en ai à parler de supervision. J'ai été en stage au sein d'un CMPEA donc équipe constituée essentiellement d'infirmiers(ères), il a été "rude" pour moi d'y trouver une place à croire que le soin ne fait pas partie de nos préoccupations. Cela étant, la supervision comme tiers séparateur dans la relation a été compliqué et j'avoue que je me sentais plutôt jugé qu'épauler quant il a fallu parlé du transfert dont j'ai été l'objet.
Voilà tout ce que je voulais souligner!
Dur dur éducateur spécialisé dans le milieu du soin!

 

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