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Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans (note de lecture)

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Joseph Rouzel

mardi 29 août 2006

(Collectif), érès, 2006.

Tout est parti d’un contexte flou : l’ambiance sécuritaire à outrance et d’une réponse inadéquate à ce sentiment de peur diffuse de nos concitoyens. Trait de génie du Ministre de l’Intérieur : faire de la prévention, ou plutôt du dépistage, précoce, c’est-à-dire repérer dès la petite enfance le risque de délinquance. C’est bien la première fois dans le droit français qu’on imagine un tel scénario. Le délinquant existerait donc avant le délit. Le coupable serait désigné avant la faute, accablé d’une sorte de péché originel, surtout s’il est black ou beur, vivant dans un quartier difficile, que ses parents sont chômeurs et musulmans. Et si en plus il donne des coups de pied à ses petits camarades dans la cour de récré et fait dix fautes à la dictée, alors là, c’est le pompon : droit au bagne. Il s’agirait, ces mômes, de les mettre au pas dès la petite école, que dis-je, dès le berceau, que dis-je, dès la gestation, : combien de fœtus n’a t-on pas vu rageusement cogner à coup de tatanes l’utérus bienveillant de leur mère, c’est un signe qui ne trompe pas. Que dis-je, dès la conception. Chacun sait qu’il y a des spermatozoïdes qui font des croches pieds aux autres pour être les premiers. A quand une loi sur la délinquance spermatique et sa rééducation ? Pour étayer son projet le Ministère (dit de l’Intérieur et dit de la Justice) s’appuie sur un rapport de l’INSERM sur les troubles de conduites chez l’enfant. Ça ne mange pas de pain et ça donne une caution scientifique. Or ledit rapport repose sur un présupposé vite enfourché, une déviance scientiste, à savoir que l’on confond prévention et prédiction. Le risque est gros alors de transformer toutes les instances socio culturelles qui permettent au petit citoyen de se socialiser, de l’école à la vie de quartier en passant par le groupe de copains, en postes d’observation où il s’agit de départager les bons et les mauvais. Ces sciences, dont on ne questionne pas au passage les idées fascisantes qui les sous-tendent – la neutralité scientifique est un mythe qui a bon dos – sciences du comportement, fourniraient ainsi, clé en main, la panoplie complète du parfait petit observateur. On a déjà connu ça avec les signes de la toxicomanie, de la maltraitance familiale etc Combien de parents, d’enseignants, de travailleurs sociaux se sont ainsi fourvoyés dans cette traque aux signes, faisant fi du sujet qui s’en est fait le porte-enseigne. Ce qui n’est pas questionné dans ce rapport c’est que, certes il est des enfants agités, des enfants qui ne tiennent pas en place, des hyperkinésités etc mais on ne questionne pas ce qu’ils nous renvoient du contexte actuel dans lequel ils grandissent. Ce que les psychanalystes considèrent comme un symptôme, qui signe le type d’inscription d’une sujet dans le lien social - et l’on peut concevoir que certains formes de cette « insertion » dérangent l’entourage, voire l’ordre social- n’a rien à voir avec la traque aux signes et à leur éradication. Autrement dit on veut faire porter le chapeau à des enfants sur les dérapages d’une société que leur parents ont grandement, contribué à produire. Ou on veut leur fermer le bec sur leur modalité subjective de faire lien avec autrui.

Evidemment devant une telle incurie politique, des tels passages à l’acte avec comme seul fond de commerce d’en mettre plein la vue du sécuritaire aux citoyens bien pensants, devant un tel abus, un tel détournement de la recherche scientifique, devenue scientiste (traduisons : argument électoral), il y a eu une levée de bouclier de citoyens de tous bords. Plus de 2000000 signatures au bas d’une pétition rappellent qu’ils ne laisseront pas cette dérive se poursuivre. Ils en appellent à un peu de bon sens. Certes la prévention est précieuse, alors donnons-nous les moyens politiques, humains et financiers de la mettre en œuvre sérieusement. Son détournement en dépistage et prédiction n’est pas acceptable. D’autant qu’il pointe à long terme et de façon sournoise une dérive qu’on m’en voudra sûrement de nommer ainsi : fasciste. A chaque fois que l’on produit dans le corps social une ségrégation entre bons et mauvais citoyens, désignant à la vindicte des uns l’existence des autres, c’est la bête immonde qui se réveille.

Cet ouvrage reprend certaines des interventions de femmes et d’hommes montés au front pour marquer un point d’arrêt dans ces pratiques de bas étage qui, si on laisse faire, ne peuvent que conduire au pire dans les années qui suivent. Albert Jacquard qui signe la préface de cet ouvrage, et dont on se saurait mettre en doute ni les qualités morales ni le souci didactique, a bien raison de rapprocher ces tentatives du roman d’Aldous Huxley, Le meilleur des mondes . Pour ma part je rajouterai la référence à 1984 de Georges Orwell : la novlangue, dérivé culturel du scientisme, est bien là. Elle alimente les discours et les textes de ceux qui ne se posent plus de questions et répondent à toute interlocution : c’est comme ça, il y a de l’insécurité, il faut bien faire quelque chose, notre réponse est rationnelle, logique, argumentée etc… Après tout personne ne niera qu’il est des enfants turbulents. Je rappelle toujours que ce mot (cousin germain du mot trouble) vient du latin : turbo. Ces « enfants du désordre » pour reprendre le titre d’un beau film de Yannick Bellon, ces enfants qui ont mis le turbo, ne viennent -ils pas avant tout interroger et inquiéter notre tendance mortifère à vouloir tout mettre en ordre, à mettre les humains au pas, à ce que rien ne bouge. Alors ces enfants sont bien le symptôme vivant d’une société qui se sclérose en ce qu’ils réintroduisent de la vie, du mouvement, du dérangement. Le symptôme, tous les cliniciens vous le diront, il ne s’agit ni de le faire taire, ni de l’avoir à l’œil, il s’agit de faire parler le sujet qu’il affecte. Le symptôme comme parole gelée. Et Rabelais de rappeler dans le Quart livre que les paroles gelées il faut les réchauffer pour les entendre. Cette levée de bouclier, ce réveil citoyen aura eu le mérite de réchauffer les cœurs et les esprits, de susciter un peu partout dans l’Hexagone, des réunions, des soirées, des meetings, des lieux de parole… Seule façon de faire prévention en acte, car, comme l’écrivait Sartre : « il n’y a pas de prévention contre la vérité ». Et la vérité, il s’agit de la regarder en face !

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