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Plus ça change, plus c'est la même chose !

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Joseph Rouzel

samedi 07 mai 2011

Plus ça change, plus c'est la même chose !

« Il a peut-être des secrets pour changer la vie? Non, il ne fait qu'en chercher, me répliquais-je »

Arthur Rimbaud, Une saison en enfer

Le changement est bien souvent «plombé» par des effets de répétition. Ce que Freud nomme pulsion de mort et Lacan jouissance, font obstacle au changement. Le symptôme se présente comme une des formes majeures de cette compulsion de répétition. On a beau vouloir changer que ça revient toujours au même. Comment dans toute visée de changement, personnel ou social, prendre en compte ces forces de mort pour les apprivoiser et apprendre à composer avec ? Comment inventer des dispositifs culturels, institutionnels, éducatifs, pédagogiques, thérapeutiques de métabolisation de ce qui chez l'homme et dans les sociétés humaines ne peut que clocher, foirer, dérailler ? Faute de cette prise en compte qui est difficile, qui exige une prise de conscience lucide, bien loin des idéalismes béats, tout projet de changement se trouve peu ou prou voué à l'échec.

Voilà l'argument publié dans la plaquette du colloque de Liège, qui vaut promesse. Quant aux promesses on sait ce qu'elles valent. On les tient au mieux, comme on peut.

Il y a beaucoup de choses qui changent dans le monde en ce moment. En Tunisie, en Égypte, en Libye, en Syrie et un peu partout dans les pays arabes. Ce qui change, c'est que les peuples en ont marre des tyrans, de la répression, du manque de liberté d'expression. Pourtant ces changements s'accompagnent d'une crainte de la part des occidentaux. Est-ce que tous ces changements ne risquent pas de conduire vers des formes tout aussi oppressives de gouvernement si les extrémistes islamiques prennent le pouvoir? Autrement dit nous occidentaux avons bien peur que plus ça change et plus c'est la même chose.

Mais pourquoi ne pas faire confiance aux possibilités de changement? Voilà la question. On peut considérer que s'il est des choses qui n'arrêtent pas de changer, il en est aussi qui n'arrêtent pas de ne pas changer. Par exemple ce fait déjà bien étudié par Freud qu’une communauté humaine se construit à la fois sur un idéal commun, incarné ou non par un chef, mais surtout qu’elle se consolide par la haine de l’extérieur, de la différence, de l’étranger, du métèque. Pendant des décennies c’est le bloc communiste qui nous a servi de repoussoir; mais lorsque le mur de Berlin est tombé, le bloc islamique a pris le relais. Cette construction sociale fait bien partie des invariants humains qui font que, même quand ça change, il faut prendre en compte ce qui ne change pas, à savoir la haine de l'autre, pas pour le dépasser, mais pour apprendre à faire avec, au moins pire. La grande question des communautés humaines réside dans cette nécessité du traitement de la haine. Ne s'ouvrent que deux voies : soit la traiter dans des dispositifs de métabolisation socio-culturels (pensons à l'impact du foot) soit elle passe dans le réel. Bref il y a chez le sujet, comme dans toute communauté humaine des forces de changement et des forces d'inertie.

Le bureau de change par exemple ne débouche pas sur un changement fondamental. On échange une monnaie contre une autre. Le verbe « changer », du bas latin, ayant sans doute pour origine l'ancien celtique, cambiare , est issu du vocabulaire commercial qui vise à réguler les échanges. Par contre assez rapidement le terme de « change », influencé par l'italien, cambio , imprime un léger mouvement de changement. Le change c'est alors… gagner au change, ou perdre. Non pas équivalent, car il y a un petit plus.

On sait qu'à partir de cette idéologie qui a peu à peu envahi la planète, à savoir le libre-échange, qui constitue l'essence même du néolibéralisme, la structure commerciale n'arrête pas de ne pas changer. De la fixité paradoxale - l’échange sans contrôle des capitaux -, imposée aux échanges commerciaux, dépend la santé des marchés qui eux réclament un déplacement des masses financières de plus en plus rapide. Et par voie de conséquence par contre ce qui n'arrête pas de changer, c'est le déplacement incessant que l'on exige également des travailleurs. Telles sont les lois qui paraissent immuables du capitalisme financier. A la fixité des marchés correspond la flexibilité des travailleurs. Ces lois du libéralisme furent fixées dès le XVIII e siècle en Angleterre par les Adam Smith, Jeremy Bentham ou encore Bernard Mandeville qui les résume en une sentence cynique « les vices privés font la vertu publique ». Autrement dit ce qui ne doit surtout pas changer pour maintenir cet état inique du monde qui appauvrit les plus pauvres et enrichit les plus riches, c’est cette idée que la libre circulation des biens et des capitaux s'autorégule et équilibre le marché. Un marché fixe et la circulation des marchandises, des capitaux et des travailleurs, mouvante. En croyant nous débarrasser des anciens dieux, celui des monothéismes ou des idéaux laïques, qui d'une certaine façon mettaient un frein éthique à ces débordements et ces excès, nous avons en fait hérité d’un nouveau dieu, encore plus terrible que les autres qui l’ont précédé. Ce que mon camarade philosophe Dany-Robert Dufour nomme: Le Divin Marché . Ce nouveau dieu tend à réduire tout ce qu’il y a sur terre à l’état de marchandise. Alors qu’Emmanuel Kant nous avertissait qu’une chose doit échapper aux lois du marché: la dignité humaine. La dignité humaine, ce qui devrait ne pas changer pour préserver l’espèce humaine, est aujourd’hui foulée aux pieds par les impératifs de plus en plus fous et incontrôlés du marché.

Nous pouvons donc voir dans tout changement une contradiction, un paradoxe, une aporie. « Aporie », ( a-poria ) signifie en grec que ça ne passe pas, qu’il y a une impasse, mais qu’on ne peut pas se débarrasser de la contradiction. Il faut faire avec. Le concept de changement est de cette nature. Il emporte avec lui une aporie : ce qui change est toujours accompagné de ce qui ne change pas. La continuité dans le changement en quelque sorte, comme l’affirment certains politiques. Comment alors comprendre, sans se débarrasser d'aucune partie de cette aporie, le changement comme fixe et mouvant tout à la fois ?

Je propose un petit exercice. Si l'on regarde de haut un cercle, on se dit qu'il s'agit là d'une belle métaphore de ce qui ne change pas, ça tourne en rond, ça revient du pareil au même. Tel le serpent ouroboros des anciens grecs qui se mord la queue, symbole du cycle éternel de la nature. Pendant très longtemps l'organisation du temps qui a prévalu revêtait cet aspect cyclique avec le retour périodique du même. Calé sur les saisons, rien ne changeait dans le déroulement du temps puisque au printemps les semis allaient être suivis forcément par les récoltes d'automne. Le temps tournait comme une roue. C’est d'ailleurs une représentation que l’on voit dans pas mal de cathédrales. Les hommes par contre étaient agités d'une inquiétude permanente: que ça s'arrête de ne pas changer. Que le mouvement qui alimentait vie cosmique et vie sociale soit frappé d'inertie. Aussi pour entretenir la machine ils procédaient sans cesse à des rituels: fêtes des naissances et des morts, fêtes votives, carnavals etc Ces rituels les préservaient de l'angoisse du changement. Par exemple le solstice d'hiver était porteur dans nos régions d'une angoisse terrible que l'on peut formuler ainsi: est-ce que le soleil descendu dans sa course à son point stationnaire le plus bas (sol-stice) allait remonter? En effet si le moindre changement intervenait dans la trajectoire de l'astre céleste, tout était compromis. C'était l'obscurité totale qui allait recouvrir la terre de son manteau noir; les semis ne pousseraient plus; c'était la famine; et à long terme, la fin du monde. Alors pour se concilier les bonnes grâces des dieux, à Rome par exemple, on fêtait le dieu Janus, un dieu qui a deux têtes, car il est le gardien des deux portes du temps. De janua , porte, en latin. On le célébrait au solstice d’hiver et au solstice d'été, car la question est la même: si le soleil n'arrêtait pas de se rapprocher de la terre, tout sur terre alors serait réduit en cendres. Janus a ensuite, lors de l'avènement du christianisme, été remplacé par la fête des deux Saint Jean. Saint Jean le Baptiste fêté le 24 juin au solstice d'été notamment à travers les feux de la Saint Jean et Saint Jean l'évangéliste célébré de 27 décembre au lendemain de Noël, au solstice d'hiver. Jésus que l'on fait naître au 25 décembre vient remplacer une fête plus ancienne : celle du nouveau soleil, no-hélios en grec. Le soleil nouveau-né dont on célèbre à l’épiphanie la remontée à l'horizon ( epi-phania , ça brille au dessus, dit l’étymologie), autrement dit la fête des Rois Mages, se lève ainsi comme une garantie de ce que rien ne change dans l’ordre du monde. Ce cercle immuable donne bien à voir une représentation d'un monde fermé, maintenu en état de non-changement par des rituels.

C'est à la Renaissance que l'on invente un temps nouveau. Un temps qui, de cyclique, va passer au linéaire. Un temps où l'on se lance en avant. Un temps du pro-jet donc. C'est d'ailleurs à ce moment que le terme de projet apparaît dans les langues européennes. Tout d'abord en Italie, sous l’aspect du progetto , chez un architecte, qui est aussi sculpteur. Il se nomme Brunelleschi et a eu à résoudre une véritable difficulté technique à Florence. En effet une cathédrale y avait été construite mais en son centre s'ouvrait un trou béant. On ne savait pas comment réaliser un dôme avec les portées gigantesques qu’imposait l’espace vacant. Brunelleschi emporta (contre Leonard de Vinci) l'appel d'offre et inaugura un dispositif: il fabriqua une maquette en petit pour résoudre les difficultés grandeur nature. Ces maquettes sont encore visibles au musée d' Il Duomo de Florence, derrière la cathédrale. Dans la foulée il inventa également l'outil mathématique pour résoudre ces projections: il s'agit de la perspective, plus tard formalisée et théorisée par Alberti. La Renaissance donne donc une idée assez juste d'un changement non seulement dans le temps avec la notion de projet, mais dans l'espace également. C'est au même moment en effet que Christophe Colomb projette de parvenir aux Indes Occidentales par l'Ouest et qu'il découvre ainsi un nouveau monde. C'est au même moment que Giordano Bruno, Copernic, Galilée et quelques autres font l'hypothèse d'un monde ouvert en décentrant l'univers qui jusque là tournait, plus ou moins rond, autour de la terre, au profit d’une vision héliocentrique, où les planètes, dont la terre, tournent autour du soleil en des mouvements réguliers. Évidemment l'angoisse se déplace. Elle ouvre sur une question cruciale qui marque de son sceau l’avènement de la modernité: que va-t-il se passer dans l'avenir?

Cette deuxième vision, si je reprend ma métaphore, correspond à une rupture épistémologique, comme disait Michel Foucault, dans la représentation de l'univers, de l'homme, de la société. On peut même penser que l'univers jusque là géocentré était étroitement accolé à un ordre du monde où Dieu en haut d’une pyramide déterminait tout l’ordre social avec le roi comme représentant de Dieu sur terre. Ce décentrement aboutira à un changement radical en France, et en Europe, celui de la décapitation du Roi pour livrer passage à un espace vide: celui d’où il sera désormais présidé aux destinées de la République. Mais pour être perçu et exprimé par quelques uns en avance sur leur temps cette nouvelle vision du monde exige un déplacement. Reprenons l'image du cercle et imaginons de nous déplacer de 90° sur le côté. Nous voyons alors non plus un cercle, mais une spirale, un ressort en quelque sorte, c'est à dire un cercle ouvert qui n'arrête pas de changer.

Une troisième vision pourrait être envisagée avec la rupture du début du XXe siècle, que nous n'avons sans doute pas encore assimilée, car il s'agirait de voir dans le même temps ce qui n'arrête pas de ne pas de changer et ce qui n'arrête pas de changer. Je prendrai comme date emblématique: 1905. C'est la date de parution du premier Traité de relativité restreinte d'Albert Einstein ; Sigmund Freud publie ses Trois essais sur la Théorie de la sexualité en précisant qu’il s’agit d’une véritable révolution dans la suite de Copernic et Darwin . Quand ça se met à changer ça change dans tous les domaines: par exemple c'est la date à laquelle Picasso s’attelle à peindre cette toile qu’il ne terminera qu’en 1907 et qui fera scandale Les demoiselles d'Avignon  d'abord intitulé « le bordel d'Avignon », clin d'œil au quartier des prostitués de Barcelone. Et en politique ce sont les prémisses de la révolution russe avec la mutinerie le 27 juin 1905 des marins du cuirassé Potemkine et les grands rassemblements d'opposition sur la place rouge qui s'achèveront dans un bain de sang et ouvriront la voie à la Révolution d'octobre 1917. Nous n'avons pas encore encaissé, si j'ose dire, les conséquences de cette troisième voie qui conjoint en une même vision changement et non changement. En effet pourrait-on dire en raccourci, après 1905 et la rupture qu’il imprime : tout est relatif. Ce que qu'Einstein Freud et quelques autres ouvrent avec le XX e siècle, c'est ce profond décalage impulsé à la vie humaine et aux représentations de l'univers. Il y a bien un centre dans l'univers, mais ça dépend où vous le situez, semble nous dire Einstein. Il y a bien un noyau fixe chez l’être humain, mais vous n'en êtes pas les maîtres, nous raconte Freud en inventant l'inconscient. Nos représentations de la peinture sont en mouvement perpétuel et ne sauraient se confondre avec ce que nos yeux voient, traduit Picasso en lançant son fameux «je ne cherche pas, je trouve!». En fait il faut bien imaginer des points fixes, pour penser ce qui peut changer. Héraclite ne nous confie-t-il pas que si l’on ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve, c’est parce que l’eau s’écoule. Mais comment le sait-on si les rives ne sont pas fixes? Cette double position entre ce qui ne change pas et ce qui change notamment dans les grands mouvements d’idée qu'ils soient philosophiques ou scientifiques, nous oblige aujourd’hui à faire preuve d’une «pensée complexe» telle qu’Edgar Morin, dans ses derniers travaux, nous en montre la voie et que nous n’avons sans doute pas encore vraiment apprivoisée . Je résumerai ce point par une histoire juive. Deux juifs discutent des grands hommes et des grandes découvertes que le peuple juif a apporté à l'humanité

  • Tu penses à qui? demande l'un.
  • A Moïse. Car il a dit: tout est loi.
  • Et à qui?
  • A Jésus qui a dit: tout est amour.
  • A qui encore?
  • A Marx qui dit: tout est argent.
  • Et encore?
  • A Freud qui dit que tout est sexe.
  • C'est tout?
  • Non. Je pense aussi à Einstein.
  • Einstein, qu'est-ce qu'il vient faire là-dedans?
  • Eh bien Einstein a dit: tout est relatif.

Pourquoi cette grande digression me dira-t-on? Pour insister sur ce qui dans la société comme dans l'être humain à la fois ne change pas et à la fois est soumis au changement. Comment penser les deux de concert? Comment ouvrir à la dialectique du changement? Sans cette dialectique de ce qui ne change et de ce qui change la vie quotidienne perdrait tout son sens. Il est vrai que la première impression qui vient au détour de la vie quotidienne, c'est : ça ne change pas, c'est la routine. Voyons cela de plus près. Une petite expédition étymologique m’a mis la puce à l'oreille. Quotidien en effet se décompose en : quot (i) dien. Le «i» a été introduit pour des raisons d'euphonie. Quot signifie en latin: tous les, chaque. Par exemple quot mensibus , tous les mois. Mais «dien» nous réserve une surprise de taille. Mon dictionnaire me renvoie à … «Dieu». Issu de l'indo-européen   dewo , il a à l'origine un double sens: à la fois il désigne le jour: ce qui brille et par extension la lumière du jour et son découpage en unité de temps. Mais il indique aussi la divinité, theos en grec, ou deus chez les romains. Autrement dit sous la routine pointe son nez la surprise, une divine surprise. Certes les planètes tournent, le jour se lève et succède à la nuit etc ça tourne rond. On organise le temps, l'espace en fonction de cette fixité sécurisante; mais en même temps il y quelque chose dans le quotidien de toujours nouveau, d'insaisissable, d'innommable. Quelque chose que faute de mot on désigne par Dieu, c'est à dire le changement absolu, ce qui n’arrête pas de nous échapper. C’est la raison pour laquelle par exemple dans les trois monothéisme, l’on ménage dans les représentations une place vide: chez les juifs le nom de Dieu peut s’écrire, de quatre lettres, YHWH, mais on ne sait pas le prononcer; la religion catholique s’élève à partir du tombeau vide du christ; quant à l’islam il interdit toute figuration d’Allah.

Ainsi si l'on veut épouser les mouvements du changement encore faut-il que tout ne change pas, qu'il y ait des points de sécurité, de fixité. Sans quoi aucune vie sociale ne serait possible. Un ouvrage célèbre chinois, le Yi King , le Livre des mutations ou des changements étudie très finement les possibilités théoriques et pratiques de cette dialectique. Composé de traits continus (ce qui ne change pas) et de traits discontinus (ce qui change) cet ouvrage, utilisé depuis longtemps comme procédé divinatoire, met en scène un véritable traité du changement.

Le lien social, autrement dit ce qui nous tient ensemble, est structuré en permanence par le fait qu'on parle et surtout qu'on se parle. On se parle en empruntant à la langue, ce trésor commun qui change relativement peu, la voie singulière pour chacun de la parole. La langue ne change pas et pourtant la parole de chacun est en mouvement perpétuel. Muni de cette dialectique envisageons maintenant ce qu’on en peut tirer pour mener sa vie. Ce qui ne change pas, la répétition, en psychanalyse on le nomme symptôme. C'est la façon dont un sujet se produit de la confrontation à ce qui chez l'être humain rate à tous les coups. C'est étrange ce qui ne change pas, c'est justement ce ratage. L'être humain nait/n'est pas fini. C'est un être de l'inachèvement. D'où une pente assez redoutable chez chacun pour empêcher cet inachèvement. Cette pente à faire que rien ne change Freud la nomme pulsion de mort, volonté de revenir au même, à l'inanimé, à l’inorganique. La pulsion de mort vise, devant tout changement introduit dans le corps par un évènement quelconque qu'il soit intérieur ou extérieur, à restaurer le plus rapidement possible une certaine homéostasie, autrement dit qu'il n'y ait pas de vague. La pulsion de mort qui peut prendre des formes extrêmes tels le passage à l'acte ou le suicide, en tant que décharges pulsionnelles foudroyantes, vise donc la mort de la pulsion, le retour à l'inorganique, le recyclage dans le grand tout. Or une pulsion s'oppose en permanence à ce mouvement premier, la pulsion de vie. La pulsion de vie se traduit par un détournement de la pulsion de mort, un shunt, pour le dire comme les électriciens. Un peu comme dans un barrage hydroélectrique, elle s'oppose à la pente «naturelle» de la pulsion de mort à vouloir s'éteindre, pour la relancer vers des activités sociales inventives. C’est ce détournement qu’impose la culture et qui du fait de s’imposer à chacun s’en trouve sans cesse renouvelée par les inventions subjectives et collectives, que ce soit dans la création artistique, littéraire, scientifique, voire politique. C'est pourquoi Freud nous parle de l'intrication des pulsions. Pulsion de mort, ce qui se répète et pulsion de vie, ce qui ne se répète pas, sont emmêlées, comme une tresse. Le troisième brin de la tresse, c'est le sujet, pris en permanence par ces deux pulsions.

Prenons un exemple. Voici une femme qui vient voir le psychanalyste car elle est fatiguée de constater que dans sa vie sociale, de couple, avec ses enfants, ses amis etc elle répète toujours la même chose. Ça ne change pas. Elle se débrouille – et ce n'est pas sans souffrance – pour occuper toujours la place de la victime. Les hommes qu’elle fréquente abusent d'elle comme d'une chose sexuelle, ses enfants la prennent pour la bonne etc. Ce qui l'étonne c'est sa non-réaction. Cela dure depuis des années et elle n'en peut plus. Or ce que n'entrevoit pas cette femme c'est qu'il y a une certaine jouissance, - et ce n'est pas une partie de plaisir -, à se loger à cette place de victime. Elle jouit ainsi du mal qu'on lui fait, d'être réduite à l'état d'une chose, de revenir à une forme d'inorganique, comme un légume, de s’enfoncer dans la nuit. Ce que sa façon se s’habiller en noir depuis l’adolescence vient marquer lourdement. Qu’elle n'en puisse plus, c'est plutôt bon signe. Ce symptôme qu'elle avait construit pour vivre parmi les autres commence à lui peser. Elle vient trouver un psychanalyste pour apprendre à faire avec. C'est à dire ne pas se renier en tant que sujet ainsi constitué; mais trouver des formes d'expression un peu plus acceptables. Il s'agit donc de prendre en compte cette part de réel qui revient toujours à la même place, - c'est une expression de Jacques Lacan -, donc impossible à changer, mais aussi d'envisager la part qui elle n'arrête pas de changer, le désir. En venant parler au psychanalyste elle réalise ce qu’il en est de son être intime qu'elle ne changera pas; mais aussi, par la magie du verbe, chère au poète Arthur Rimbaud, comme dans mon cercle qui devient spirale, en se déplaçant subjectivement, elle peut voir que ça revient, mais... pas au même. Le mouvement de la parole la déplace et déplace son axe de vie. Plusieurs fois elle me dit: je raconte toujours la même chose. Le psychanalyste que je suis lui fait remarquer que ce n'est pas possible. «Aujourd'hui madame vous venez de me dire que pour la première fois depuis votre adolescence vous avez acheté une robe bleue. Vous sortez du noir, pour entrer dans le bleu.» ça c'est un sacré changement. Et ce qui est nouveau aussi c'est que dans ses moments de déprime, elle achetait compulsivement n'importe quelles fringues pourvu quelles soient noires. Alors que pour l'achat de la robe bleue, dit-elle, elle a pris son temps, comparé les prix et s'est fendue de ce seul achat. Quelque chose s'est donc brisé dans la répétition. La jouissance qui la poussait à faire la victime, à s'épuiser en achats compulsifs qui l'écœuraient, à répéter les mêmes angoisses, s'est trouvée entamée par le tranchant de la parole. Autrement dit la parole est toujours nouvelle. La parole produit le changement dans les structures fixes de la langue. Dans ses lois fixes (grammaire, syntaxe, règles d'interlocution etc) elle emporte cependant le mouvement toujours nouveau de la vie d’un sujet qui se fait naître en permanence. Ainsi un sujet peut-il se trouver délogé de là où il s'enfermait à l'état de chose, pris de fièvre acheteuse ou sexuelle.

Je vais avoir encore une fois recours à l'étymologie. La parole. C'est un mot qui nous vient du grec ancien. Para-bolos . La racine bol/bal , que l'on trouve dans balistique, ballon ou le bal du samedi soir, signifie: lancer. Le préfixe para qui a deux sens en grec, veut dire ici : à côté. Le parabolos , c'est donc ce que l'on lance à côté. Le mot a retrouvé son chemin jusqu'à nos paraboles, que ce soit celles du Christ, les paraboles en mathématique, ou encore ces paraboles qui pendent aux fenêtres ou sur les toits pour capter la télé. La parabole se présente comme un mouvement tournant autour d'un objet qu'il rate à chaque fois. Le mot, en perdant deux lettre (a et b), a produit: parole. La parole constitue donc un ratage. Avec les mots je rate les choses. Comme cette patiente avec ses mots passait à côté, s'éloignait de cette fixité à être réduite à l'état de chose. Disant qu'elle répète, elle sort de la répétition. La parole est ratage. Mais ce ratage est sans doute la plus belle … réussite de l'être humain. Pourvu qu'il sache y faire. Un être humain, ça rêve, ça rit et ça rate, énonce gaiment Lacan. Encore s'agirait-il de « rater mieux ». C'est ce que nous conseille Samuel Beckett dans un petit ouvrage plein de saveur: Cap au pire : «  Tout jadis. Jamais rien d'autre. D'essayé. De raté. N'importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux». On entend dans ce passage de Beckett ce double mouvement que j'ai tenté de suivre tout au long de cette intervention. « Tout jadis. Jamais rien d'autre. » Là pas de changement à attendre. Les choses sont fixées une fois pour toutes. Mais, précise Beckett, il s'agit cependant dans la vie d'essayer, d'essayer encore. On n'y arrivera pas. On n'y arrivera ni à la complétude, ni au bonheur absolu, ni à la paix, mais il faut continuer, essayer encore et encore. Évidemment au risque de constater que nos tentatives sont vouées à l'échec. Mais Beckett n'ouvre pas une voie où l'on se complait dans le pessimisme ou la résignation. En effet: il s'agit de « rater mieux. » Nous histoires humaines sont foireuses. On ne s'entend pas entre humains. On ne se comprend pas. A la fois semblables et différentes nous luttons en permanence pour ne pas nous dissoudre en tant que sujet dans la masse; mais aussi pour que les sujets transformés en individus jouisseurs, comme cela se répand de nos jours, ne fassent pas éclater les modalités du vivre ensemble. La vie collective et donc l'expression unique et singulière de chaque sujet ne sont possibles qu'au prix du renoncement à la jouissance. C'est à dire au renoncement à l'illusion que les choses puissent ne pas changer. Or ce renoncement prend appui sur la réalisation que dans la structure humaine le ratage, ça ne change pas. Que signifie alors rater mieux si ce n'est comme le dit un poète carcassonnais, Joë Bousquet, « d’épouser son destin ». C'est à dire de choisir d'assumer ce qui nous échoit. Car tout chez l'être humain est livré à la fortune. Notons que Joë Bousquet, frappé de paralysie par une balle qui le foudroya au cours de la guerre 1914, fut comme il se plaisait à le dire « changé en lui même » par cette épreuve où il frôla la mort. Du lieu de son immobilité il marchait plus vite dans sa pensée que quiconque. Voilà bien encore une aporie. La paralysie ne changea jamais, mais ce fut la rampe de lancement de ce qui dans sa vie n'arrêta pas de changer: la création poétique, l'amour. Une des amoureuses de Bousquet, Ginette Augier, que j'ai rencontré bien plus tard, alors qu’elle fêtait ses 85 printemps, me disait, les yeux encore tout illuminés de sa rencontre avec Joë: « Joë il faisait l'amour avec les mots » . Les intellectuels, les artistes se précipitaient au chevet de Joë pour entendre cet homme, dont le corps était immobile, gambader dans l'invention. Les poètes, les peintres, les philosophes se précipitent au chevet du voyageur immobile. Pendant la guerre 39-45, la chambre de Bousquet fut le lieu de rencontre des résistants à l'oppression nazie.

Je dirai en conclusion qu'il s'agit, que ce soit dans les institutions humaines ou dans nos vies, d'inventer en permanence des formes changeantes à partir de ce qui ne change pas. Il est évident que si dans une institution on n'arrête pas de chambouler les murs, les horaires, les places etc, rien n'est possible. C'est parce que ces éléments qui trament notre quotidien ne changent pas que le possible advient. Le possible c’est à dire le changement, donc l’inconnu, l’inouï, l’inattendu. Cela exige une position qui puisse prendre en compte les éléments de sécurité du quotidien, mais aussi les effets de surprise qui s'y déposent. C'est comme un cadre en peinture: c'est bien parce qu'il est fixe et défini et vide, qu'on peut y insérer une œuvre. C'est comme un match de foot. C'est parce que les limites du terrain, les places des joueurs, le timing sont fixées et ne changent pas que le jeu se déroule imprégné d'inconnu. C'est comme une séance de psychanalyse: le cadre, rigoureux, autorise toutes les inventions.

Dans nos sociétés hypermodernes, à force de ne pas accepter cet entremêlement, cette aporie, entre connu et inconnu, la plupart de nos contemporain sont agités par une impératif: il faut que tout change, il faut du toujours nouveau, il faut de l'innovation. Cette agitation fait porter le changement sur des points qui requerraient au contraire des processus se conservation. Or le nouveau n'advient que sur un fond d’ancien. On ne peut, quoi qu’en chante le slogan communiste naïf, du passé faire table rase. Bref c'est bien dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes.

Héraclite d'Ephese nous invite à cette pensée dialectique en énonçant qu'il s'agit de savoir attendre l'inattendu, ou plus précisément espérer l'inespéré. En grec «  elpis anelpiston » , l'espérance de l'inespéré.

Ainsi donc plus ça change et plus c’est la même chose. Mais ça ne revient jamais au même. Finalement je dirai qu’il n’existe que trois options: soit on accepte le changement, et c’est un remède; soit on veut que tout change ou que ne rien change et c’est un poison; soit on accepte qu’il y ait des changement mais sur un socle d’immuable: c’est alors un bon vaccin.

Joseph Rouzel

Intervention au Colloque « Changer : remède, poison ou vaccin » à Liège les 28 et 29 avril 2011.

Sigmund Freud, « Psychologie collective et analyse du moi » in Essais de psychanalyse , PBPayot, 1980

Dany-Robert Dufour, Le Divin Marché: la révolution culturelle libérale, Denoël, 2007.

" Tout homme a le droit de prétendre au respect des ses semblables et réciproquement il est obligé au respect envers chacun d'eux. L'humanité elle-même est une dignité en effet l'homme ne peut jamais être utilisé simplement comme un moyen par aucun homme ( ni par un autre ,ni même par lui-même), mais toujours en même temps comme fin, et c'est en ceci précisément que consiste sa dignité (sa personnalité), grâce à laquelle il s'élève au dessus des autres êtres du monde, qui ne sont point des hommes et peuvent leur servir d'instruments, c'est à dire au dessus de toutes les choses. Tout de même qu'il ne peut s'aliéner lui-même à aucun prix (ce qui contredirait le devoir de l'estime de soi), de même il ne peut agir contrairement à la nécessaire estime de soi que d'autres se portent à eux-mêmes en tant qu'hommes, c'est à dire qu'il est obligé de reconnaître pratiquement la dignité de l'humanité en tout autre homme, et par conséquent qui lui repose un devoir qui se rapporte au respect qui doit être témoigné à tout autre homme ". Emmanuel Kant, Métaphysique des mœurs, Librairie Delagrave, 1992.

Filippo di Ser Brunellesco Lippi ou Filippo Brunelleschi, né en1377 à Florence et mort en 1446 est un peintre, un ouvrier, un architecte de l'École florentine. Sculpteur et architecte italien, Brunelleschi puise sa vigueur créatrice aux sources antiques pour rationaliser l'espace de la cité moderne et met en place les bases de la perspective, opposant ainsi au gothique tardif un nouveau système de représentation du monde. Tenu pour un novateur par ses propres contemporains, Brunelleschi laisse une œuvre architecturale - réalisée pour l'essentiel à Florence, pendant la première moitié du Quattrocento, puis complétée par des élèves comme Michelozzo et Alberti - qui fait de lui un brillant initiateur de la Renaissance. (Encyclopédie Wilkipedia)

Claude Lefort, Essais sur le politique. XIX e -XX e siècles , Paris, Le Seuil, 1986

Entre mars et septembre 1905, quatre articles signés Albert Einstein paraissent dans la revue Annalen der Physik (volumes 17 et 18). Ils portent sur des aspects fondamentaux de la physique : sur la lumière et sa nature discontinue (quanta devenus photons), sur la théorie de la chaleur et le mouvement brownien (existence des molécules), sur l'électrodynamique des corps en mouvement, sur le contenu énergétique des corps, c'est-à-dire l'équivalence entre la matière et l'énergie (relativité restreinte) avec la célèbre équation E= mc2 qui indique que l'énergie d'un corps est égale à sa masse multipliée par le carré de la vitesse de la lumière.

Sigmund Freud, Trois essais sur la Théorie de la sexualité, Gallimard , 1962.

Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Le Seuil, 1990 ; La voie. Pour l’avenir de l’humanité , Fayard, 2011.

François Jullien et Paul-Louis-Félix Philastre, Le Yi king , Zulma, 2006.

Samuel Beckett, Cap au pire , Minuit, 1991.

Joseph Rouzel, Joë Bousquet, Un homme en marche. Entretien avec Ginette Augier , Éditions Cosmose, 1998.

Joë Bousquet, Lettres à Ginette , Albin Michel, 1980.

Il demeura alité toute sa vie, au 53 rue de Verdun à Carcassonne, dans une chambre dont les volets étaient fermés en permanence. Conservée en l'état, la Maison des Mémoires abrite une exposition permanente ainsi que le Centre Joë Bousquet et son temps .

 

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