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Pourquoi l'éducation spécialisée?

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Joseph Rouzel

mercredi 04 juillet 2012

Pourquoi l'éducation spécialisée?

Voici une anecdote. Une collègue m'envoie un appel d'offre de formation. Je suis la démarche d'appel d'offre : « Marché public, cliquer « avis de marché ». On tombe sur 68 appels du genre: un lot de 100 brouettes, élévateur à tapis avec trémies, rectification d'un virage, réaménagement du pelicandrome, bétonnage d'accotement du col des Princes, fourniture d'objets promotionnels, etc et enfin « accompagnement personnel pôle petite enfance dans sa pratique professionnelle ».

C'est ma partie. J'ouvre le dossier. Et là surprise: « Modèle d'avis d'appel public à la concurrence ». S'ouvre un dossier de 10 pages aux énoncés plus abscons les uns que les autres et qui réclame des dizaines d'heures de travail pour être empli. Notamment on nous demande de lister toutes les interventions que nous avons effectuées depuis 3 ans, de joindre les devis, les projets pédagogiques etc.

Évidemment vu la complexité du dossier nous avons du laisser tomber. Je sais d'ailleurs quel organisme obtiendra le marché: il dispose d'un poste à temps complet pour répondre à ce type d'appels. Pas de place pour des petits artisans comme nous.

C'est un un exemple parmi d'autres. Que peux-t-on en penser?

  • visiblement la logique de marché a envahi le champ social. Je donne ici un exemple dans le domaine de la formation, on en trouverait tout autant dans celui des prises en charge: appels d'offre divers et (a)variés pour accompagner des toxicomanes, des enfants déscolarisés ou des personnes handicapées. Enfin notons que la marchandisation du social, la « chalandisation » comme le dit Michel Chauvière, implique de considérer l'humain, qui est au cœur des pratique professionnelles des travailleurs sociaux, comme une chose monnayable sur le marché des biens. Politique des choses, précise Jean-Claude Milner. Ce que Marx soulignait du terme de réification. Il s'agit en fin de compte que le produit du travail social soit un objet de consommation comme les autres, soumis aux alea des échanges des biens dont le ballet est réglé par l'idéologie néolibérale déjà magnifiée en son temps par Bernard Mandeville, dans sa Fable des abeilles: « les vices privés font le bien public »...
  • la langue de bois, autrement dit ce que Georges Orwell nommait la Novlangue dans son roman 1984, constitue la porte d'entrée (par effraction!) de cette marchandisation du travail social. Un auteur l'avait précédé, Victor Klemperer qui étudia la façon dont les nazis triturèrent, trafiquèrent, tordirent la langue pour y faire passer des réalités meurtrières.. Toute langue véhicule une culture c’est-à-dire des représentations spécifiques de l'homme et de l’univers. Des modifications dans les manières de parler sont souvent révélatrices de modifications dans les façons de penser. Dans les discours qui constituent notre environnement, notamment dans le travail social (management, normes ISO, productivité...) des « novlangues » se font jour et certaines « novlangues » qui gagnent du terrain fonctionnent comme un « cheval de Troie » qui vient coloniser nos esprits... Appliquant ses recherches de linguiste à la langue du IIIe Reich, Victor Klemperer a démontré avec brio combien l’imprégnation idéologique, envahissant la langue allemande, diffusait à bas bruit une « Weltanschauung » (représentation du monde) spécifique du nazisme.
  • le Marché à travers le développement des normes féroces, normes ISO, évaluations par le chiffre, audits etc, développe une caste d'experts qui petit à petit dépossède de leur savoir et de leur savoir-faire, les professionnels eux-mêmes.

Alors que faire? Comment résister à cette chosification généralisée? Je propose dans mon ouvrage qui paraît le 22 août aux Editions Dunod,   Pourquoi l'éducation spécialisée?  une voie, un pas de côté: de la clinique avant toute chose. C'est un détournement du célèbre vers de Verlaine: de la musique avant toute chose... La clinique « ce môle de résistance du travail social » pour reprendre une fois encore une belle expression de Michel Chauvière, est la seule voie pour se démarquer, autant que faire se peut, du rouleau-compresseur du Marché, ce nouveau dieu, ce « divin marché », comme le dit mon camarade le philosophe Dany-Robert Dufour.

Mais qu'est-ce que la clinique, en travail social et plus particulièrement en éducation spécialisée?

Un petit aparté. Nous sommes ici au Conservatoire des arts et des métiers, c'est à dire un lieu où l'on conserve vivants les savoirs et les savoir-faire des différents métiers. Alors je comprend qu'on y parle d'éducation spéciale, comme disait Itard, et qu'on y ait installé la chaire du travail social que dirige Marcel Jaeger, dans la foulée de Brigitte Bouquet. En effet il y a dans la tradition de l'éducation spéciale un véritable savoir-faire, et même, comme dans tout métier, des tours de main. Dans la clinique, que je définis comme une clinique de la rencontre cela repose sur la capacité du professionnel à entrer en relation avec des personnes en grande difficulté: enfants battus, autistes, jeunes délinquants, adultes lourdement handicapés etc. C'est un savoir faire issu de ce que les psychanalystes nomment transfert. Il s'agit accepter de se laisser toucher par un autre humain pour apprendre, dans le plus intime de la rencontre, ce qui lui arrive, ce qui le fait souffrir.

C'est de ce lieu d'une relation profonde, vraie, et relativement déboussolante, où il s'agit de savoir ne pas savoir, pour se laisser enseigner par l'autre en souffrance, qu'un éducateur peut faire des hypothèses et proposer des projets d'aide, d'accompagnement, de soutien. Il existe donc un conservatoire des savoir-faire de la relation humaine. Ensuite ce savoir-faire un éducateur l'insère dans une organisation, une institution. Deuxième élément: il a une connaissance approfondie des lois d'agencement d'un collectif, des dispositifs, des places et de l'articulation entre des places différenciés et pluridisciplinaires, ce que l'on désigne comme hiérarchie, On oublie d'ailleurs trop souvent que l'étymologie du terme nous renvoie à une certaine « organisation du sacré » (hieros/arkè), une organisation pour que « ça crée ». Enfin dernier volet, ses actes, l'éducateur les inscrit dans une dimension éthique et politique: pas de travail éducatif sans une représentation de l'humain et des processus d'humanisation ainsi que des choix politiques qui offrent les meilleures garanties pour mener à bien et transmettre ces processus.

Voila ce qu'il s'agit de conserver, ces savoirs, ces savoir-faire et ces savoir-être, dans ces trois cercles: clinique, institutionnel et politique, le tout chapeauté par l'éthique. J'ai réuni l'ensemble dans un petit diagramme fait de cercles concentriques, du plus global au plus central, de l'universel au singulier de la pratique: EPIC (Éthique, Politique, Institutionnel, Clinique).

Évidemment, dans ce mouvement de résistance, les éducateurs n'y arriveront pas tout seuls. Il faut qu'il s'inscrivent dans un mouvement plus large: faire front avec les autres métiers du social, et plus largement avec tous ceux dans nos sociétés modernes qui ne sont pas encore complètement intoxiqués par le poison capitaliste. C'est sans doute là que le bât blesse: d'abord on sait très peu ce que fabriquent les éducateurs, ils écrivent peu, publient encore moins. On les voit peu dans les colloques et journées de réflexion. Soit d'autres professionnels, notamment les psy, parlent à leur place, soit ils parlent sous couvert d'études universitaires, perdant un peu le vif du métier. Autre point : le champ du travail social est relativement désorganisé en termes de représentation. Combien de syndiqués dans le secteur: 6 ou 7% ? Les organisations professionnelles telles l'ANAS ou l'ONES ont bien du mal à fédérer ce qui se présente comme un patchwork relativement décousu.

Poursuive le mouvement de conservation des métiers du social implique une vision du monde que je désignerais comme « communiste », pas au sens où on a tordu cette noble ouverture de Marx pour produire les tyrannies les plus féroces, mais au sens plus radical d'un partage équitable des richesses, des savoir et des savoir-faire, dans une reconnaissance affirmée des capacités de chaque être humain à apporter sa pierre à l'humanité. Marx dans les Cahiers de 1844 en disait des choses très justes: «  Supposons maintenant que nous produisons en tant qu'humains: dans ce cas, chacun de nous s'affirme, dans sa production soi-même et l'autre doublement. Dans ma production j'objective mon individualité, sa particularité; donc pendant l'activité j'éprouve la joie d'une manifestation individuelle de ma vie et, dans la contemplation de l'objet, j'éprouve la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme puissance objective, intuitive et sensible au-delà de tout doute. D'autre part, dans ta jouissance ou dans ton usage de ton produit, j'aurais la jouissance directe, aussi bien d'avoir, par mon travail, satisfait un besoin humain que d'avoir objectivé la nature humaine, et , par conséquent, d'avoir procuré au besoin d'un autre humain son objet correspondant.»

Dans ce domaine, ma référence, que ce soit comme formateur, ou comme éducateur, métier que j'ai exercé pendant plusieurs années et pour lequel je garde un attachement très fort, ce sont les compagnons du Tour de France, chez qui se transmettent les secrets du métier dans un « accompagnonage » où la question des savoirs et des savoir-faire est éclairée par les valeurs morales et les principes humanistes qui gouvernent le vivre ensemble et fondent les savoir-être. Jean-Claude Michea ( Le complexe d'Orphée , Climats, 2012), reprenant les thèses de Cornelius Castoriadis dans La montée de l'insignifiance , nous montre bien que le système capitaliste lui-même n'a pu fonctionner que parce qu'il a hérité des figures d'honnêtes hommes nées en d'autres temps: juges incorruptibles, fonctionnaires intègres, éducateurs engagés, ouvriers fiers de la belle ouvrage... C'est donc sur le front des valeurs que peut se mener le combat: valeurs humaines contre valeurs marchandes. Ce qu'énonça en son temps Emmanuel Kant en précisant que ce qui doit échapper aux lois du Marché, c'est, la dignité humaine. Qu'en est-il aujourd'hui de la dignité humaine. ?

Il existe des conservatoires des espèces animales en voie de disparition. J'aimerai que l'on accorde plus d'attention à cette espèce qui est la notre, l'espèce dite « humaine ». On peut se demander, si dans une certaine mesure, cette espèce n'est pas, elle aussi, en voie de disparaître, menacée par deux poisons violents: le tout-à-l'égo et le communautarisme, dont les retombées sont patentes dans la destruction du lien social, le pillage de la nature, et j'y reviens, la marchandisation généralisée de tout ce qui vit sur terre.

Dans ce conservatoire de l'espèce humaine, il me semble que les professions du social, au sens large, sont logées aux avant-postes.

Joseph Rouzel, éducateur, formateur, psychanalyste. Responsable de l'Institut européen Psychanalyse et travail social de Montpellier.

Intervention à la Biennale de l'éducation, qui se tenait le mardi 3 juillet au Conservatoire des arts et métiers, sous la direction de Marcel Jeager, titulaire de la chaire du Travail social. Étaient présents également comme intervenants: Gyslaine Jouvet, Guy Dreano, Paul Fustier, François Hebert, Jean Cartry. Guillaume Charron représentait les éditions Dunod.

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