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Quatre discours

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Serge DIDELET

dimanche 06 juin 2021

Quatre discours

A l’instar de Lacan, Jean Oury disait que l’on ne parle qu’à partir d’une place. D’où la nécessité de s’interroger sur la place que l’on occupe dans le discours, comme autant de formes possibles de l’intersubjectivité, à un moment et une situation données. Il faut savoir d’où l’on parle. Si l’on parle de discours, il faut l’entendre dans un sens plus large que la linguistique.

« L’inconscient c’est le discours de l’Autre » énonçait Lacan dès le début des années cinquante ; ainsi, le discours ne se réduit ni à la langue, ni à la parole ; il a une structure, et nous allons comprendre pourquoi. Si l’on veut comprendre le discours, il faut consentir à travailler avec quatre éléments : S1 le signifiant-maître ; S2, qui peut représenter soit le savoir inconscient, soit le lieu de l’Autre, ou encore la chaîne des signifiants :  $ , le sujet divisé, barré, symptomatique :  et l’objet @ , objet cause du désir et/ou « plus de jouir », par analogie avec la plus-value de Marx. (indiscutablement Lacan avait lu Marx). Le locuteur est l’agent du discours, et tout discours s’adresse à un autre , un auditeur. Le discours appelle une réponse même si celle-ci est un silence. La réponse est le produit du discours, ou encore son effet. L’agent parle au nom d’une vérité. Il y a donc quatre structures du discours où – nous allons le constater - les places tournent comme sur un tourniquet :

AGENT

AUTRE

VERITE

PRODUIT

Dans son séminaire XVII, « L’envers de la psychanalyse » 1 , Lacan montre qu’il y a quatre formes de discours – il en rajoutera un cinquième un peu plus tard 2 - Le Discours du maître en est la matrice, c’est-à-dire la forme fondamentale d’où vont dériver les autres discours ; à savoir le Discours de l’hystérique, le Discours de l’université, et le Discours de l’analyste. Le Discours du maître s’origine dans la « phénoménologie de l’esprit » hégélienne, dans lequel le maître exploite l’esclave par son travail, et par surcroit, s’accapare le surplus de jouissance généré par ce même travail (le plus de jouir /la plus- value) :

 

AGENT

S1

AUTRE

S2

VERITE

$

PRODUIT

@

L’agent S1 (par ailleurs sujet divisé et symptomatique) commande à l’autre, S2, et ça produit @, l’objet cause du désir. Cela peut s’interpréter autrement : Un signifiant S1 représente le sujet $ (S barré), pour un autre signifiant S2 (la chaîne signifiante), et ça produit du manque à être et du désir, notamment à cause de l’incomplétude du langage.

Voilà qui me renvoie, par association libre, à cette assignation à une place de savoir que j’ai rencontré à partir de 2012 : outre mon activité de psychanalyste, j’exerce depuis quasiment une décennie, comme superviseur d’équipes, dans le champ social, médico-social ou sanitaire. Aux équipes rencontrées, il me faut leur proposer un cadre de travail solide et fiable. Placé symboliquement à la place du sujet supposé savoir (Lacan 1964), il me faut assumer le Discours du maître si je veux que ça fonctionne. Le superviseur / psychanalyste – et sujet divisé ($) comme chaque-un - que je suis censé incarner, désirant mettre les participants au travail, posera le cadre et les règles (S1) et il faudra tenir la place et l’assumer. Le S2 sera le savoir (parfois insu) expérientiel des participants à propos de leur métier, et ce qu’ils peuvent en dire. A l’issue d’une session réussie, cela produira des effets, notamment celui du désir épistémophilique, le désir de savoir, objet cause du désir (@) ; et c’est ce désir de l’objet – l’inaccessible objet ! – qui fera revenir les participants à la prochaine session…jusqu’à une hypothétique destitution du sujet supposé savoir, mais c’est une autre histoire, et si ce n’est pas non plus une fatalité, c’est un destin possible, voire désirable ; c’est même le signe que la supervision a opéré. En outre, la chute du sujet supposé savoir est une étape qui n’implique en aucun cas d’assimiler l’analyste-superviseur à un déchet.

 Il en sera de même dans le cadre duel de la cure analytique.

Le Discours de l’hystérique n’est pas un discours énoncé par un(e) hystérique, il est un des aspects du lien social dans l’interlocution, par lequel l’agent $ (barré et divisé) est en quête de connaissance (S2) :

AGENT

$

AUTRE

S1

VERITE

@

PRODUIT

S2

Le Discours de l’hystérique symbolise la faille entre la demande du sujet et ce que l’Autre lui offre en réponse : incomplétude et insatisfaction de l’hystérique. Cette impossible satisfaction sera emblématique de l’hystérique englué dans une plainte permanente. Dans le Discours de l’hystérique, l’objet @ du sujet $ est en place de vérité, le sujet $ en place d’agent, s’adresse au signifiant-maître S1, afin qu’il produise le savoir (S2), qui pourrait lui donner la clé de l’énigme de son désir. Le signifiant S1 reste un signifiant qui renvoie toujours à d’autres signifiants, c’est la chaîne signifiante.

Pour résumer : l’hystérique attend de l’Autre un savoir qu’il a sur lui. La question récurrente et structurelle de l’hystérique est : « Qui suis-je ? ». Par conséquent, le sujet $ attend le savoir (S2) en passant par le signifiant maître (S1).

Il est notable que lors des débuts – qui peuvent durer plusieurs mois, voire plus – d’une cure analytique, l’analyste, du fait du transfert de l’analysant, sera à la place du sujet supposé savoir, et il mettra l’analysant à la place de l’hystérique.

« L’ambiance est fabriquée, elle est constituée de faits, d’évènements, de rencontres, qui sont, en fin de compte, des faits de discours ; d’où l’importance de pouvoir typifier chacun des discours en question. La proposition de Lacan de typifier quatre grands discours – typologie à quatre termes – le Discours du maître, le Discours de l’universitaire, le Discours de l’hystérique, le Discours de l’analyste, n’est possible que par la mise en acte d’une distinctivité, d’une fonction diacritique ; et ce ne peut être réalisé que par l’émergence d’un certain type de discours : le Discours de l’analyste ». 3

Lorsque le psychanalyste (ou le superviseur) est destitué de la place du sujet supposé savoir, il se retrouvera dans le Discours de l’analyste  :

AGENT

@

AUTRE

$

VERITE

S2

PRODUIT

S1

Le Discours de l’analyste renvoie à une place vide (voir la fonction « moins un ») puisque le @ symbolise l’absence, le manque, l’analyste est objet cause du désir du sujet $, il s’adresse à lui en mettant le S1au travail (recherche du signifiant – maître). Pour résumer, nous avons @ comme agent, c’est-à-dire le désir, qui s’adresse au sujet barré et symptomatique ($) et le discours analytique produira S1 (signifiant maître).

Nota : $ / S1 est une vérité qui soutient la division du sujet.

@ / S2 : Le S2 (la formation de l’analyste) légitime l’analyste pour soutenir sa place de semblant d’objet @. Continuons à faire tourner « le tourniquet » d’un quart de tour, dans le sens des aiguilles d’une montre. Cela nous amène au Discours de l’université (ou discours de la science), très prégnant et envahissant tout l’espace médiatique en cette funeste période pandémique :

AGENT

S2

AUTRE

@

VERITE

S1

PRODUIT

$

 

Le savoir (S2) est en place d’agent et communique à l’apprenant son « manque à savoir » (@). Sa vérité (S1) est une injonction : « Continues à apprendre ! ». Ce discours produit un sujet divisé par son incomplétude et ses carences lacunaires : il ne saura jamais tout. Dans le cas du superviseur d’équipes que j’incarne, assigné à la place du sujet supposé savoir, je suis à la place de l’agent dominant S2 (le savoir) ; mais cette place est un piège narcissique. Le superviseur soutient une place vide afin que chute le sujet supposé savoir. Il ne pourra soutenir cette place que s’il la laisse vacante. Il passera ainsi du Discours du maître au Discours de l’analyste (où l’agent est @) en passant par les deux autres discours.

Pour résumer, l’analyste et/ou le superviseur d’équipes, et le psychiste d’une façon générale, assumera divers discours, où, à la place d’agent il occupera différentes places :

-    La place du maître (S1) pour mettre en place le cadre et inciter les autres au travail.

-    La place du savoir (S2) pour éclairer (et satisfaire) les autres qui le mettent à la place du sujet supposé savoir.

-    La place du sujet divisé, marqué par l’incomplétude de toutes choses, un sujet symptomatique. Comme l’écrivait J. Nasio : « Quand l’analyste interprète, il prend le statut de sujet divisé, car d’un côté, il dit et s’engage dans son dire, et de l’autre côté il est absent parce qu’il est dépassé par son acte (…) Par rapport à certaines fonctions telles l’interprétation, il reste dans une position d’exclusion partielle ». 4

-    La place du semblant d’objet @ (objet cause du désir) qui symbolise le manque à être.

« Le sens n’apparaît que dans le passage d’un discours à un autre, dans la traduction d’un discours à un autre (…) Quand le désir inconscient « concrétisé » si l’on peut dire par l’objet @, est en place de l’agent du discours, il peut rendre possible le frayage d’un chemin vers la réalité, l’existence, le Dasein ». 5

Serge DIDELET, Psychanalyste, superviseur

1 J. Lacan, « L’envers de la psychanalyse » (séminaire XVII), Editions du Seuil 1992.

2 Il s’agit du discours du capitaliste qui produit une injonction à la jouissance sans limites, donc à la pulsion de mort.

3 J. Oury, « Le Collectif » (séminaire de Sainte Anne 1984-1985), Champ social 2005.

4 J.D. Nasio, « Le fantasme », Petite bibliothèque Payot 1992.

5 J. Oury, « L’aliénation » (Séminaire de Sainte Anne 1990-1991), Galilée 1992.

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