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Récit d'une soirée à l'atelier esthétique

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Sylvie NOLOT

lundi 17 avril 2017

Récit d'une soirée à l'atelier esthétique

18H15. C’est l’heure du dîner. Les jeunes se pressent devant le self et attendent qu’il ouvre. 19H00,  je me dirige vers la salle où se déroule l’atelier. Je rencontre des jeunes qui s’y rendent. D’autres sont déjà devant la porte. Jo tout sourire dit : « Yes ! Ça y est, ça ouvre. » Il  met de la musique à l’aide de son téléphone portable et se met à danser en posant ses béquilles. Malgré une difficulté dans ses déplacements due à une souffrance périnatale et à des malformations des membres inférieurs, Jo aime danser.

Je sors mes outils professionnels quand Cédric arrive. Il demande qui est le premier. Sophia arrive au moment où je réponds. Je rappelle que l’ordre de passage est toujours le même, c’est-à-dire par ordre d’inscription. Pour leur laisser le choix d’attendre ou pas, je leur précise qu’ils peuvent repasser plus tard. La réponse est à chaque fois la même. Non, on préfère rester. Cédric répond qu’il préfère attendre en musique.

Ma collègue AMP me rejoint pour l’atelier. Alexis arrive à ce moment et demande si je peux lui couper les cheveux aujourd’hui. Je lui rappelle que les rendez-vous sont toujours pris à l'avance, que beaucoup de jeunes souhaitent en bénéficier aujourd’hui et que ce n’est donc pas possible, il n’y a plus de place. Mais j'ajoute : « Tu peux rester avec nous si ça te dit » « Ok », répond-il. « Mais quand est ce que je pourrai venir ? »,  Alexis a des problèmes de mémoire à la suite d’un traumatisme crânien. Je lui redis qu’il doit se rendre au bureau des éducateurs pour s’inscrire dans l’agenda ; il souhaite le faire maintenant. J’en profite pour inscrire son rendez-vous sur un papier qu’il accrochera dans sa chambre en accord avec son éducatrice pour l’aider à ne pas oublier. Après son inscription pour la semaine suivante, il reste avec nous. Fatim arrive pour un soin du visage, suivie de Dave. Ce jeune homme atteint de la myopathie de Duchêne De Boulogne a été le premier à faire des soins et des massages des mains mais aussi du visage.  Il en a été le précurseur ; les autres jeunes hommes, après avoir bien ri, l’ont imité.

Julien entre à son tour en me rappelant bien qu’il doit être sur son unité à 21H00 maximum. Ce jeune homme dépressif a bien progressé même si des difficultés importantes persistent. Au début, à la demande de son éducatrice, j’allais à sa rencontre car il lui était alors impossible de me solliciter. Il peut à présent venir seul.

La musique que Jo a mise est entraînante. Fatim sort alors de son fauteuil et se met à danser comme un diable en riant. Cette jeune fille, qui n’a pas accès au langage oral, dégage une énergie telle que d’autres se joignent à elle. Je leur mets à mon tour, via mon téléphone portable, une chanson des années 80, « Les démons de minuit », que tous connaissent.

Le brouhaha que nous générons en chantant attire d’autres jeunes, ce qui est une occasion supplémentaire pour leur faire découvrir cet atelier. Anouchka tente d’entrer à l’atelier avec son fauteuil mais Cédric bloque l’entrée. Nous déplaçons les tables pour que chacun puisse avoir une place et entrer dans la salle. La musique bat son plein et chacun tente de faire entendre sa voix en poussant la chansonnette et même Anouchka chante et bouge les bras. Cette jeune femme qui souffre d’une infirmité motrice cérébrale sévère est en recherche constante d’une relation privilégiée avec l’éducateur et n’a que peu de lien avec les autres jeunes. La voir participer est une petite victoire, même si dès le lendemain, elle mettra en place des stratégies pour être seule avec l’éducateur.

Tous les jeunes inscrits à l’atelier sont là. D’autres jeunes sans rendez-vous sont présents. Il y a une ambiance sympathique, des rires, des discussions entre jeunes, des odeurs de masque, d’huile de massage pour visage, de gel coiffant. On se croirait ailleurs et pourtant !

Ma collègue du 1 er étage arrive avec Ken et me demande s’il peut rester avec nous, bien que non inscrit, car il en exprime le désir et l’envie. Ken, au même titre que les autres, est invité à venir quand il le souhaite ; cependant  si ma collègue l’accompagne, c’est parce que ce jeune a des troubles du comportement. Des conflits peuvent se créer et dégénérer  rapidement.  Parmi les objectifs dans son projet personnalisé, il est noté que Ken doit apprendre à respecter les règles et la vie en collectivité. L’atelier esthétique est pour Ken un bon entrainement dans un travail de socialisation. Avec Ken et son éducatrice, nous définissons ensemble, afin de le responsabiliser et le valoriser, un horaire et les procédés qu’il devra respecter : il repartira seul sur son unité, rencontrera son éducatrice pour lui signifier qu’il est bien rentré à l'heure convenue ; enfin, il devra à partir du bureau des éducateurs du premier étage et avec leur accord, me téléphoner pour me dire qu’il est bien arrivé.

Les collègues des autres lieux de vie viennent faire un tour et bavarder quelques minutes avec les jeunes. Les rires fusent. Dave, Sophia et Anouchka ont un masque d’argile verte sur le visage. Cédric invite alors les professionnels  « à venir se faire une beauté » et éclate de rire. Il souhaite également un masque d’argile car quand Cédric s’inscrit, c’est le ravalement,  selon ses termes.

Je propose alors d’immortaliser ces moments en faisant des photos. Si au début, quelques-uns ont refusé d’être photographiés, la majorité a accepté que les photos soient affichées à l’atelier esthétique. Chacun y va de son originalité. Jo souhaite poser en mode séduction. Cédric qui se définit comme « beau gosse » pose également en mode séduction. Sophia souhaite une photo avec son masque. D’autres jeunes souhaitent une photo « de couple » avec leur petit(e) ami(e). Quelques-uns apprécient de faire des grimaces devant l’objectif. Chacun y va de sa touche personnelle, le but étant de se sentir bien pendant cette parenthèse que représente l’atelier.

Les heures passent, le « salon » ne désemplit pas. Une salle de bain adaptée se trouve non loin de l’endroit où nous sommes, ce qui est plus facile pour rincer les mèches ou les couleurs des filles, ou les soins kératine que réclament également les hommes. Khalel passe à un moment et promeut les masques et massages du visage qu’il a découverts et qu’il pensait être«  une connerie »  avant d’être « un adepte » pour reprendre ses mots.

Il est bientôt 22H30. Alex passe en coup de vent et complimente les jeunes filles. Il repart aussi vite qu’il est venu et fera d’autres apparitions dans la soirée. Les jeunes peuvent se coucher au plus tard à 23H00, ce qui permet à d’autres qui prennent leur douche après le repas de pouvoir passer à l’atelier. Je leur annonce à chaque séance qu’ils peuvent rester jusqu’à 22H30 maximum mais qu’ensuite, je devrai passer l’aspirateur et nettoyer la salle. Jo qui est arrivé depuis le début est toujours ici. Sophia rigole et dit qu’elle n’a pas envie d’aller se coucher. Certains jeunes, à cause de la complexité de leur handicap et de leur appareillage, nécessitent une préparation importante au coucher. Ainsi, Anouchka et Dave repartent les premiers. Cédric part se coucher. Vers la fin, Ted vient voir Jo son ami et le complimente sur ses cheveux. Ce dernier évoque alors un père inexistant qu’il n’a jamais connu mais qui lui aurait laissé ses cheveux pour seul héritage. Ted parle alors aussi de son père qu’il n’a vu que deux fois dans sa vie, il lui donne des noms d’oiseau…

La soirée s’apaise, chacun retourne dans sa chambre ou va devant la télévision. Quant à moi, je range les produits et le matériel. Les jeunes, le temps d’une soirée, ont pu s’évader du quotidien et se considérer momentanément comme n’importe quels adolescents sans stigmates, sans handicap, sans douleur, sans angoisses.

Nous nous retrouverons mercredi prochain.

Sylvie NOLOT

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