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Supervision II : 4 monographies

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Collectif d'auteurs

jeudi 15 novembre 2007

Voici la dernière fournée. Elle se présente comme le bon pain. La deuxième session de formation à la supervision d’équipes vient de s’achever après l’épreuve soutenue de rendre compte publiquement. Rendre compte de quoi ? De ce que d’aucuns n’ont pas hésité à décrire comme un moment de passe. Non pas examen de passage. Mais passe au sens où Lacan invente une procédure du même nom pour tenter de recueillir ce qu’enseigne à la communauté analytique ce qui (se) passe dans le passage du divan au fauteuil. De ce passage chacun dans cette formation en a fait l’épreuve. Rite de passage, nous soufflera l’ethnologue de service. Passage pas-sage pour autant. Là il ne s’agit pas de s’aliéner à quelque formatage ou usinage scolaire ou uni-vers-Cythère. Il s’agit d’y aller seul, un par un, solitairement, de cheminer dans une question qui a surgi au détour de la formation, par surprise, où on ne l’attendait pas, tel Dante entrant dans la Divine Comédie, perdu dans la forêt de la vie. Cette forêt des signifiants ou chacun a dû se frayer passage , pour certains à coups de serpe, pour d’autres en douceur, en tout cas pas sans mal. Ça passe ou ça casse. On peut comprendre que certains tentent de se dérober à l’épreuve, que d’autres y vont à reculons, ou d’autres encore en entonnant des hymnes… A chacun son style. Les quatre qui se sont engagés dans un tour de piste supplémentaire donnent ici à lire ce qu’a produit pour eux cette passe. Ce qu’il en reste tels les copeaux du menuisier, une fois l’oeuvre accomplie. Ils donnent à lire un déplacement. Chacun vient à cette formation avec ses idées, ses espoirs, ses illusions. Il a fallu les traverser, s’en libérer. Il a fallu, comme le dit Héraclite savoir attendre l’inattendu. C’est de cet effet de surprise, là où des questions inattendues ont surgi, que chacun s’est autorisé, que chacun s’est risqué. Il s’agit bien de mettre en acte, d’éprouver en position de superviseur, ce qu’il en est de cette trouée du train-train quotidien. Comment l’enseigner si ce n’est à en saigner soi-même. Qu’ils en fassent don aux lecteurs des sites de PSYCHASOC et ASIES, pour que ça circule, pour que ça se sache, témoigne à la fois du chemin parcouru, mais aussi de la capacité à s’en détacher. Il y a dans tout travail d’écriture un temps de lâcher prise. Après sur les sentiers de création que Francis Ponge énonce comme sentiers d’écriture, chemineront d’autres chercheurs de vérité, d’autres explorateurs, d’autres audacieux.

Qu’ils en soient remerciés ainsi que tout ceux qui ont fait le choix de ne pas publier. Ce travail s’est fait seul - comment en serait-il autrement ? - , mais à n’être pas seul à être seul, ce qui signe la fonction phorique (holding dit Winnicott) du collectif, du groupe, ça soutient.

Joseph Rouzel, Directeur de Psychasoc

Matuzallem

« Des armes aux larmes »

Deuxième Promotion de la
Formation à la supervision d’équipes de travailleurs sociaux 2006-20007

Institut Européen Psychanalyse et Travail Social, Montpellier

En fin de troisième semaine, quand mon tour est venu de faire part de mon objet de travail, ma réponse fut de partir de cette phrase : « moi je ne pleure pas »" puis d’évoquer le trajet qui m’avait conduite jusqu’à elle.

« Moi je ne pleure pas », phrase que je n’ai pu m’empêcher de dire à mes collègues de stage, compagnons de route, voulant à la fois souligner et effacer ce phénomène, cet affect, le distinguant comme rare : ici je pleure, je pourrais aller jusqu’à dire que je ne peux pas retenir mes larmes, je ne fais que ça, que ça dès que je parle. « Que ça » c’est bien sûr trop dire mais quand même !

Que sont les larmes ?

À vrai dire, si je le savais, ce ne serait pas une énigme. Ce qui entoure cette énigme ce sont des questions. Pourquoi ai-je pleuré ? Pourquoi dans cette formation ? Pourquoi est-ce que ça s’est répété ? Par quel effet de discours ? Ce qui fait énigme ce sont les larmes en tant que question à l’état brut c’est-à-dire leur nature, leur trajet, leurs fonctions... Comment elles apparaissent en tant que phénomène et en tant que mot lié à d’autres mots. Qu’est-ce qui leur donne leur consistance ?

L’hypothèse est que le cadre de cette formation et la question du transfert qui s’y attache permettent l’apparition des larmes et en font une fonction d’appel.

Pour suivre leur trajet, je vais d’abord évoquer les conditions de mon choix de monographie. Pour débrouiller l’énigme, je me propose de reconstruire le récit et de me servir de cette reconstruction pour dégager le trait du cas. Avec différents chapitres qui s’articulent de l’offre à la demande, la fonction du cadre de la formation à la supervision, les différents opérateurs de la condition de changements de discours s’étayant sur ceux du transfert. J’espère pouvoir mettre en perspective ces larmes dans ce lien aux autres, à l’Autre et dans les conditions de la transmission…

Je vais retranscrire un moment particulier, une après-midi particulière où mon choix s’est fait.

Après la présentation du film « Tous les matins du monde », je venais chercher un abri pour mes yeux rougis et surtout pour reprendre la maîtrise de mes larmes dans la salle de cours. Là assise, toujours à la même place, se trouve Michèle à laquelle, pour me donner une contenance, j’arrive à articuler d’une voix serrée que je voyais ce film pour la première fois, c’est pour cela que j’en étais touchée. Très rapidement je passe au livre qu’elle a dans les mains. Michèle reprend, répond, associe exactement là où j’ai été atteinte, mais en me parlant du « Festin de Babette » : « Je suis allée voir ce film en pensant y trouver quelque chose des plaisirs terrestres et j’y ai trouvé plus : partage, offrande faite aux autres au-delà de ces nourritures ». Et elle ajoute : « C’est quelque chose comme cela que j’aimerais construire dans une équipe ». Après la projection du film « Tous les matins du monde » et la pause vient de nouveau un temps de partage, d’échange autour de ce qu’a évoqué pour nous le film visionné. Joseph Rouzel à partir de « Tous les matins du monde » reprend la question du transfert. Pour ma part, au moment où je prends la parole l’émotion me submerge. J’essaie pourtant dans le même temps de dégager ce qui m’a le plus bouleversée dans ce film, j’arrive à le faire à la fois soutenue par Joseph Rouzel : « allez-y Marie-Pierre » et le silence, celui de tous, sans pour autant en comprendre la portée. Il s’agit du moment où, après la mort de Madeleine, Marin Marais gratte à la porte de Sainte-Colombe et, encore davantage, celui où ce dernier accueille en lui son élève. Ce moment bouleversant où Marin Marais endosse son inscription comme humain pris dans la transmission trans-générationnelle, assumant son manque à dire, à être, dans une demande renouvelée, se laissant marquer et assumant son histoire … Marqué par ses larmes.

C’est en associant autour de Michèle, son désir, « Le festin de Babette », son embarras, le déroulé du film « Tous les matins du monde », les différents concepts abordés lors de la formation que je me suis dit : « j’ai ma monographie, la voie est royale ». À mon grand dam, Claude Allione, là où je pensais avoir la voie libre , évoque pour nous « Le festin de Babette » et l’articule à la supervision, à la notion d’équipe. Lors du récit que j’en fais à Joseph Rouzel, j’exprime mes pensées intimes d’alors, d’une façon un peu triviale : « fait chier », voilà justement le chemin que je souhaitais suivre entre l’exposé de Michèle et ce film dont elle m’avait parlé...

Plus tard, il m’a semblé qu’il fallait finalement que je revienne sur cette parole : « moi je ne pleure pas », sur ce qui s’était passé pour moi, brisant cette posture imaginaire de contrôle. Se sont reliés alors différents moments, celui de la conversation autour de « Tous les matins du monde », celui du troisième temps clinique où après avoir exposé une situation de travail, j’ai voulu expliquer, reprendre certains éléments et où je me suis mise à pleurer en parlant et celui de cet échange dans « Le salon Bazille » avec Joseph Rouzel quand il me dit : « Le désir de l’analyste est radicalement autre, il ne faut pas lâcher sur le désir mais sur l’objet ».

Ces points ont alors relancé pour moi une question et permis une réouverture pour la monographie, mais cette fois-ci du côté de l’énigme : « que s’est-il passé pour moi dans ces moments qui semblent pourtant si différents ? »

Comment à partir de ce travail, découvrir quelque chose dont je pourrais me servir dans mon travail avec une équipe ?

Que veut dire « lâcher sur l’objet et pas sur son désir » ?

Ainsi on peut distinguer deux temps où se mêlent les récits qui se nouent l’un à l’autre.

Le premier récit se déroule dans un temps linéaire, synchronique, chronologique :

mon entrée en formation, la demande qui y est attachée et mon ambivalence par rapport à cette entrée en formation ;

l’instance clinique et mon exposé ;

la fin de cette première semaine où j’ai eu l’idée d’écrire sur ma position dans mon institution à partir des retours qui m’avaient été faits ;

le film « Tous les matins du monde », les larmes ;

l’idée de faire un travail de monographie à partir de ce qu’exprime Michèle, son exposé clinique et « Le festin de Babette » (idée qui a été soumise et acceptée par Michèle, évoquée avec Joseph Rouzel) ;

l’intervention de Claude Allione d’où une remise en question de la monographie ;

le moment de la décision finale où me revient comme une évidence cette phrase déjà longuement évoquée : « moi je ne pleure pas ».

Le deuxième récit, finalement, commence à partir de ce temps diachronique de l’après-coup qui ramasse en un seul moment les répétitions dans une remémoration où passé et présent sont confondus. Partir de ce temps, c’est partir d’une énigme, de ce qui a fait surprise donc les larmes et cette dénégation qui leur donne leur poids : « moi je ne pleure pas » ; l’énigme comme le fil d’Ariane permet de reconnaître l’insistance d’une ouverture de l’inconscient marquant par là un champ ouvert de déchiffrage, des moments de bascule qui sont produits, provoqués, offerts par le cadre et sa construction.

Ces moments de bascule correspondent à des effets de discours, à des changements de discours. Ainsi le premier temps, le temps chronologique, celui qui s’écoule, est marqué par la volonté de faire, de travailler à partir d’une première demande, celle qui pourrait correspondre aux besoins de comprendre, de mieux faire, de faire plaisir. Ce temps correspond à une forme d’urgence, celle de refermer les questions qui se posent à moi sous la forme de l’angoisse ; y répondre, c’est trouver un bouchon, une réponse à chaque moment, à chaque question. Ces bouchons semblent être autant de résistance, de répétition d’une forme de « rien vouloir en savoir » du savoir de l’inconscient, de ce qui est en cause pour le sujet dans le champ du désir, en choisissant la fuite par le savoir, celui des connaissances, puisé dans le savoir universitaire.

Le deuxième récit reprend les apories, les effets de surprise ; s’y retrouvent des résurgences de phrases parfois rapidement balayées d’un revers de main, laissant par ce geste, en friche, ce qu’elles soulevaient d’incompréhensible du côté subjectif, par exemple : « lâcher sur l’objet, pas sur son désir ». Le deuxième récit remet dans un effet de fulgurance, différents moments faisant apparaître ces moments de surprise, les reliant et les faisant ainsi advenir en point d’énigme. Il réorganise le premier temps, il dévoile derrière l’histoire manifeste, l’autre histoire , histoire souterraine, celle qui se tisse avec le sujet de l’inconscient et que l’on ne peut retrouver que dans un travail de reconstruction.

Première scène :
L’offre et la demande

MAÎTRE DES LIEUX : « Ah Madame, Vous demandez à être reçue, donnez-vous la peine, la table est mise. »

MADAME : « La table est bien belle, votre maison fort accueillante et vos hôtes charmants mais que nous réserve votre carte ? Je suis venue en désirant prendre et apprendre, je suis avide de savoir, j’ai une faim de réassurance, mon âme souffre de ne tout connaître. »

MAÎTRE DES LIEUX : « Ah Madame, du savoir, vous le verrez, il y en a bien dans mes mets ; cependant les victuailles, ce sont nos convives qui, selon mon ordonnance, en ont la responsabilité. »

MADAME : « Oui, mais ne pouvons-nous autrement nous arranger ? Je ne sais si je puis rester ; d’un coup, le parfum qui se dégage de vos cuisines soulève mon estomac et me semble n’être point à mon goût. De manger, vous dis-je, j’ai besoin et je sais que vous êtes un fort bon cuisinier. »

MAÎTRE DES LIEUX : « Pour la cuisine, sur moi vous pouvez vous reposer. »

MADAME : « Oui, bien sûr, rien ne m’oblige à rester... mais j’ai déjà payé ! »

MAÎTRE DES LIEUX : « De votre personne il reste à y ajouter. »

Deuxième scène :
Des armes aux larmes

Chaque hôte sert un plat de sa façon ; les autres convives, dans un silence respectueux des usages, goûtent et commentent, leur tour venu, le menu...

MADAME : « C’est donc à mon tour de vous régaler ! Premièrement, prenez acte que je me plie à votre volonté ; deuxièmement, dans ce que je vais vous compter, j’ai mis tous les ingrédients en bonne quantité et qualité. Je me suis servie cependant chez des marchands fort disgracieux parlant à leurs laquais désobligeamment ; sur leur ton, je les ai repris et fais reproche, en les enseignant sur le mode qu’il fallait".

PREMIER HÔTE : « Madame, votre plat me semble lourd ; comme un boulet, de guerre il me semble être fait ! »

DEUXIÈME HÔTE : « En cuisine, je dois dire que je ne suis guère plus douée. »

TROISIÈME HÔTE : « Madame, de nous régaler, vous nous aviez parlé et vous ne prenez point soin de ceux dont vous avez la responsabilité. »

QUATRIÈME HÔTE : « De sel, peut-être, en avez-vous mis plus qu’il ne fallait ! »

CINQUIÈME HÔTE : « Sûrement trop de choses et pas assez de choix ; votre plat m’a barbouillée comme un discours de cette qualité m’eût embrouillée. »

SIXIÈME HÔTE : « À vous écouter, tout de votre côté serait parfait si les ingrédients que l’on vous aurait imposés n’étaient gâtés. »

MAÎTRE DES LIEUX : « En maître S1, vous vous érigez ; ce n’est pas ainsi que vous donnerez de l’esprit à ce que vous réalisez. »

DERNIER HÔTE : « Je n’y ai rien goûté. »

MADAME : « Ce que vous me dites là, je ne l’avais jamais entendu de cette oreille et c’est comme si vos mots me sortaient d’un trop long sommeil. Je ne supporte pas, je ne supporte pas la façon dont ils leur parlent, mais voilà que je pleure alors que mon âme n’est point triste. Je ne veux pas pleurer et cependant je pleure sans en comprendre les raisons. »

Troisième scène :
Qu’est ce qui se transmet ?

MAÎTRE DES LIEUX : « Je vous ai préparé un morceau de choix. Il me vient d’un maître en poésie qui l’a transmis à un non moins grand maître des couleurs. Il me semble que vous pourrez y goûter les saveurs qu’ensemble nous avons cherchées, parfois retrouvées ou créées. Je vous laisse apprécier. »

MADAME : « Qu’est-ce qui vient de nouveau faire surgir en moi le sel et l’eau ? »

Interlude :

MADAME : « Fiez-vous à ce que je vous dis, Monsieur. »

HÔTE : « C’est en m’y fiant. » (mi-fiant)

MADAME : « Je vous le dis, Monsieur, moi je ne pleure pas. »

HÔTE : « Vous ne pleurez donc pas. »

MADAME : « J’entends votre surprise, elle devient mienne, ici je pleure. »

L’offre et la demande

Pendant de nombreuses années, j’ai considéré que je n’avais pas à prendre en compte le mode de fonctionnement subjectif de mes collègues. Nous avions un travail d’accompagnement à faire et, si nos outils différaient, notre but était commun. Confrontée aux impasses de cette position, de ce postulat, je les mettais au travail en supervision individuelle. C’est avec cette idée, d’en apprendre davantage tout en faisant un pas vers le groupe, que je me suis inscrite dans cette formation et en faisant l’hypothèse qu’au vu de son intitulé « Supervision d’équipes de travailleurs sociaux », je trouverais des éléments de connaissance sur les institutions, les diverses formations, les axes de travail pour, peut-être, entrer dans une langue commune, la partager, là où le travail en commun me semblait difficile.

L’offre qui est faite dans le synopsis de cette formation – meilleure connaissance des enjeux du travail social, nature des interventions et des positions professionnelles, réalités institutionnelles, outils sur lesquels cette formation fondait ses interventions et articulait les différentes séquences entre fondements théoriques « ce que parler veut dire », approches pratiques « l’instance clinique… » et monographie – me semblait être ce que je souhaitais approfondir.

Ainsi la rencontre entre ma demande et l’offre a permis une inscription qui n’a pas été sans difficulté. En effet, de mon côté, relevant dans les données théoriques les apports de la psychanalyse, je ne pouvais que présumer d’une mise au travail de ma demande en tant qu’elle venait dire ma difficulté. Le fait-même qu’il y ait demande représente l’hypothèse de mon côté d’une butée, d’une « clocherie » pour laquelle je fais appel à un autre. Ainsi c’est avec cette position de « Je ne sais pas, je ne sais pas ce qu’il faut, ce qu’il y a », avec toute l’insistance de la méconnaissance de l’inconscient que j’adresse cette demande et, pour reprendre la formule de Lacan, je fais « la supposition chez l’autre » qu’il y a du savoir, savoir qui pourrait me nourrir. Comme le souligne Irène Diamantis évoquant le malentendu de la demande, « Cette demande se présente sous la forme inconsciente d’une demande à être et non pas, comme il le croit, à avoir, quand il vient se plaindre. La question n’est pas encore « Qui suis-je pour qu’on me rejette ainsi (être) mais pourquoi l’autre me rejette-t-il (avoir) ? ». Ce n’est pas tout de faire l’hypothèse qu’il y ait du savoir, il faut aussi supporter que la nourriture qui va nous être servie ne soit pas nécessairement celle que l’on croyait être venu chercher et si on supporte cette frustration, c’est que justement le cadre qui nous propose d’y mettre du nôtre, met en scène, en jeu, au travail, notre désir. Ainsi au-delà de l’offre formelle de l’énoncé de la formation, il y a l’offre qui se tient de la structure du discours qui oriente la position tenue par le maître des lieux qui tient le cadre, qui « donne primeur à la parole ». « Donnez-vous la peine, selon mon ordonnance … il reste à vous y mettre, à y mettre de votre personne... » Le cadre est donné par le maître des lieux, son style fait tenir, se nouer la question de l’offre à la demande. « Comment le passage d’une demande à une autre ne peut se faire qu’à partir d’une offre » qui ne recule pas ; « ainsi l’offre est au minimum celle d’une présence, y être, mais y être, ça ne va pas sans le dire ; sans ce dire de la circulation des signifiants. »

Les signifiants sont ceux de la psychanalyse, ceux qui sont mis en jeu, parlés dans le cadre. Nous sommes tous dans ce bain de langage ici marqué par l’effet de cette formation et de son style. Nous sommes là en effet dans un discours en tant que le cadre soutient un discours.

Qu’est-ce que ce cadre ? Ne peut-on dire que le cadre, par son dispositif, s’apparente à celui de la psychanalyse en tant qu’il vise à opérer un déplacement du sujet en demandant à chacun de soutenir son désir par le fait même de s’inscrire dans la règle à partir d’une pratique de la parole, celle de faire part ici d’un point de pratique. Cette prise de parole ou cette prise dans la parole peut à certains égards s’apparenter à la règle de l’association libre énoncée par Freud « en faisant confiance à l’association libre dont il avait déjà repéré le principe… l’indice qu’il y a « quelque chose à dire », « Freud restaure au sujet la parole... » ; ainsi à chaque fois qu’un sujet parle, à condition qu’il y ait une parole pleine, c’est-à-dire qu’il y ait acte de parole, le sujet se représente. Il en dit plus qu’il ne voulait en dire ; la prise de parole « permet de mettre à jour un ordre du discours qui jusque-là échappe au sujet ». Ceci ne peut advenir que parce que cette parole est adressée à un Autre, à un autre supposé savoir qui pourrait répondre de cette place de Sujet-supposé-Savoir, que quelque part ça se sait.

Des armes aux larmes

Le fil choisi a été celui des larmes. Sous l’effet de quels signifiants ? Il me semble que ce bougé est obtenu par un effet de changement de discours. Changement entre un discours qui serait à retrouver dans le récit premier avec la rencontre d’un cadre qui fait advenir le deuxième récit. On retrouve ainsi cette question du cadre dans l’instance clinique, ses trois temps et la loi symbolique qui les organise. Il me semble que la bascule entre les différents types de structure de discours n’a pu s’opérer qu’à partir de ce cadre. Ce cadre n’a pu s’inscrire, se supporter que de cette rencontre entre une demande et une offre . Le cadre donne sa couleur aux échanges, même ceux qui semblent informels, aux échanges avec chacun. Le cadre donne une tonalité différente à chaque moment sous le prisme de ce que nous sommes venus chercher et de l’offre qui nous a été faite : supervision d’équipe. Ceci à partir des références choisies et des outils utilisés.

Qu’est ce qu’un discours ?

Qu’est-ce qui fonde un discours ?

Le discours se fonde en s’appuyant sur la question du lien social dans lequel on est pris. Il peut changer de nature selon le groupe auquel on a à faire ; « le groupe n’est pas une simple collection d’individus mettant leur force en commun … C’est bien plus que la somme des individus qui le constituent. Aucun individu ne se construit sans le groupe. L’individu est un processus qui tend en permanence à devenir ce qu’il est, c’est-à-dire à mettre au travail de façon continue des forces d’individualisation psychique qui ne se construisent que dans la collectivité ».

Le discours est défini par la linguistique comme « une actualisation du langage par un sujet parlant. Nous savons que tout système de signes est un langage : ajoutons maintenant que tout emploi d’un langage, toute émission de signes, est un discours, et faisons que notre grammaire soit l’analyse de toutes les espèces de discours. Puisque tout discours est la manifestation de nos idées, c’est la connaissance parfaite de ces idées qui peut seule nous faire découvrir la véritable organisation du discours... ».

Lacan le définit de la façon suivante :

Le discours est marqué par le sigle de l’Autre, S2 ; le discours est conçu comme statut de l’énoncé, d’où l’on parle, S1. C’est-à-dire quand on parle dans quel lien social on se situe, quel mode de relation entretient-on avec les autres mais aussi à quel Autre on a à faire ? C’est de mon énoncé dans l’instance clinique, dans l’adresse faite aux autres – hôtes et maître des lieux – qu’apparaît cet Autre auquel j’ai à faire. D’où je parle, comment s’ordonne mon discours, c’est ce que je mets à l’épreuve donnant « mon plat de ma façon ».

Dans le premier temps clinique, dans l’adresse faite aux autres, hôtes et maître des lieux compris, dans l’écoute silencieuse attentive, en attente – attente partagée : attente et inquiétude des retours à venir de celui qui parle et attente de ceux qui écoutent – se déplie quelque chose d’une question, d’une problématique. Dans l’espace de la rencontre de ces attentes se loge la parole, la mienne qui de nouveau fait appel. Appel « aux membres du groupe qui dans le deuxième temps clinique auront à intervenir en tiers ou, mieux à assumer tour à tour la fonction du Sujet supposé Savoir ». « Toute parole est un appel, un appel qui attend une réponse. La parole implique l’Autre, que l’on soit seul ou non (le A majuscule désigne le lieu de la parole ; alors que l’autre, avec un a minuscule, désigne l’autre mon semblable, mon alter ego). Toute activité de parole, mais aussi de pensée, nécessite un lieu d’adresse pour se déployer – voilà pourquoi il y a obligatoirement transfert dès que de la parole s’articule, et non l’inverse »… Évidemment, le transfert est construit sur l’illusion qu’il y aurait dans le monde quelqu’un qui saurait ce qui est bon pour nous.

De nouveau un lien transférentiel est à l’œuvre, le premier était constitué dans ma demande par rapport à cette formation, le deuxième au groupe reconnaissant ou supposant que quelque chose de ce qui m’échappe, que je sais sans le savoir, sans pouvoir le savoir, pourrait me revenir de ce groupe. Ces mots, ceux que j’ai entendus lors du deuxième temps de la supervision, ces mots m’ont désarmée.

Là où était le poing, les mots, la colère, le fait d’en vouloir à l’autre d’être là où il est et pas là où je voudrais qu’il soit, là où je crois qu’il doit être.

Ces mots m’ont désarmée, ces images m’ont touchée tant elles venaient retourner de moi quelque chose qui avait été déposé par mon discours dans l’Autre.

Ces mots m’ont désarmée tant ils étaient dits à la fois en ayant essayé d’extraire pour chacun quelque chose qui a résonné en lui, et, que chacun me retournait dans un effort de travail, un travail pour eux et pour moi. Tant ils étaient dits avec le respect que donne le travail quand il ne s’agit pas d’atteindre, d’entamer l’autre mais de travailler avec lui.

Ces mots m’ont touchée et pourtant je ne me sentais pas atteinte par eux.

J’ai trouvé auprès des autres une forme de sollicitude telle qu’en parle Winnicott « en tant que caractéristique importante de la vie sociale, la sollicitude exprime le fait que l’individu se sente concerné, impliqué et que, tout à la fois, il éprouve et accepte une responsabilité dans la vie imaginaire de l’individu, le thème de la sollicitude fait entrevoir des perspectives encore plus larges, la capacité de la ressentir étant au centre de tout jeu et de tout travail constructif. »

Ce qui me revient est de l’ordre du discours dans lequel je me situe, cela vient témoigner de la façon dont je me positionne dans mon récit. Ce qui émerge de cette structure de parole c’est un discours ordonné à partir d’un S1, signifiant maître. Un discours que Lacan appelle le discours du maître. Le discours du maître se spécifie de ce « rien vouloir en savoir » de son être pour la mort, ou encore, « rien vouloir en savoir » de son mode de jouissance, de ses points de butée et de pousser l’autre à produire à sa place quelque chose qui serait un savoir S2, côté imaginaire. Position où la fonction oblative de l’Imaginaire se retrouve dans ces énoncés : « parler la même langue qu’eux » ou de la même manière, mais dite d’une autre façon, « sur leur ton je les ai repris, fait reproche, enseignés ». Cette position de maîtrise, de va-t’en guerre soulignée par les hôtes sensibles à la structure de mon langage et non au récit du côté du sens de l’histoire, permit d’éclairer d’où je parle dans mon rapport aux autres, de mettre en lumière un mode de réaction, de défense. Une façon de rien vouloir faire avec ses limites ou, pour le dire autrement, avec sa castration, avec le fait que « le rapport à la jouissance pour chaque sujet ne tombe jamais juste, il y a toujours un reste inaliénable qui échappe au signifiant ». Tenir un discours marqué par un « rien vouloir en savoir » de ce savoir qui, lui, n’est pas du côté des connaissances, de l’imaginaire, du bouchon mais du côté de l’inconscient, de la jouissance et du réel, du trou dans le savoir de ce qui échappe toujours, trou que viennent border les mots, ceux du groupe, afin de me permettre de l’appréhender me donnant suffisamment de contenance pour que je m’autorise à la perdre. La perdre quand cette parole qui, marquée par les larmes, revient jusqu’à moi « Je ne supporte pas ». C’est dans le troisième temps de l’espace clinique, celui de la conversation où les interventions des uns et des autres peuvent être respectées et questionnées, que cette phrase m’échappe. « La vérité s’envole au moment où vous ne vouliez plus la saisir. » Ce qui échappe, ce sont aussi ces larmes, ce non-sens : ne pas avoir envie de pleurer, pleurer. Dire une phrase qui, dans l’après-coup de ce que j’avais entendu et que je reçus comme une interprétation dans le sens où ça réoriente, modifie le cours des choses, fait passer d’une position à une autre. J’ai pu entendre la polyphonie de ce mot « supporter ». C’est donc à partir de ce cadre analytique et de cette reconnaissance transférentielle de l’adresse et de l’appel que s’instaure le discours de l’hystérique en tant qu’il ou elle parle de sa place de sujet divisé faisant appel dans l’amour de transfert à un savoir primordial sur son être à la recherche de la vérité.

Pourtant avant de pouvoir accuser réception du fait qu’il y ait là une répétition « répéter au lieu de se souvenir et cela par l’action de la résistance » je dis dans un moment de pause, intermède : « moi je ne pleure pas » : surprise, je peux mettre bout à bout cet énoncé avec cette phrase : « qu’est-ce qui fait surgir en moi le sel et l’eau », les mots et les larmes, cette autre phrase : « je pleure alors que mon âme n’est point triste : je ne veux pas pleurer ».

La vérité, elle s’en va et revient, elle insiste pour se faire reconnaître et pour se poser plus loin. C’est, il me semble, ce que dit Lacan quand il dit que la vérité ne peut se dire toute. « Moi, je ne pleure pas » ; de nouveau, une structure de langage marquée par la maîtrise. On croit avancer et seul un fragment s’est révélé. Il permet cependant d’associer à cette répétition « du moi comme petit maître » (Lacan). Le moi qui voudrait être conforme à son je. Heureusement, « cela se détraque. C’est l’irruption de toute la phase où se révèle l’inconscient » Ainsi, la dénégation : « moi je ne pleure pas » met en exergue les larmes mais dans un semblant puisqu’en ce point où je parle « je ne pleure pas », cette position est bien position de maîtrise où je demande à l’hôte de me suivre : « fiez-vous à ce que je vous dis » ; l’hôte accuse réception « c’est en mi-fiant », accuse réception du fait qu’il regarde dans la direction que je lui indique de voir. « C’est en mi-fiant » la feinte ne marche pas tout à fait. La surprise n’est-elle pas que « je ne suis pas maître en ma maison et que le maître dans sa position ne peut que s’abuser soi-même » ; cet interlude ne ressemble-t-il pas aux protagonistes de l’histoire juive où « la tromperie coïncide avec un énoncé vrai (exact) ; la tromperie se situe donc dans un autre registre que celui de l’énoncé, ce registre est celui du sujet de l’énonciation et implique le lieu de l’Autre. C’est l’Autre qui est pris à témoin (le premier hôte se tournant vers un tiers) par l’interlocuteur quand celui-ci s’écrie : « pourquoi me mens-tu ? » « vous ne pleurez donc pas ».

« Ici… je pleure » ne sont-ce pas ces larmes, en tant qu’énoncé, qui sont une tromperie en tant qu’elles viennent recouvrir, masquer ce qui insiste ? Ainsi revient l’énigme des larmes, des armes aux larmes, tout aussi bien des armes aux l’armes, faisant des larmes une arme qui rejoindrait la volonté de ne rien vouloir savoir. Rien vouloir savoir de ce qui cause son désir voulant à tout prix être ce qui cause le désir de l’autre. N’est-ce pas cette indication, que souligne Joseph Rouzel, quand il oriente mon travail vers la question de la pulsion scopique, de l’objet regard ? Me faisant entendre que le choix théâtral, comme mode de reconstruction, n’a rien à voir avec le hasard mais, au contraire, met en lumière la dimension de semblant qui se répète. Là où se trouve un point de vacillement, fiction et réalité s’appuient l’une sur l’autre pour faire tenir les masques. Ainsi du théâtre on pourrait tout aussi bien dire : il ment, il dit la vérité.

Alors peut-être faut-il revenir à ce point de vacillement, « là où le manque localisé au moi idéal vacille et a fait revenir, réassocier à ce niveau, là où il y a une place vide. » Les larmes pourraient donc être une mise en scène qui rate dans leurs fonctions imaginaires à venir recouvrir ce qu’elles pourraient avoir pour mission de voiler. Les larmes ne viennent-elles pas brouiller la vue là où il y a de l’innommable, quelque chose qui concerne du trop ou du pas assez, du vide, de l’excès ? De l’excès de quelque chose qui, comme tout excès, nous concerne directement, auquel l’autre n’a rien à faire, ça ne concerne pas l’autre, notre semblable. N’est-ce pas ce que souligne ce « je ne supporte pas » qui reste énigmatique tout en soulignant ce manque en moi, en l’Autre qui à cette place ne répond pas mais relance la question faisant apparaître que s’il y a une réponse elle est dans le désir de savoir. Aussi pour aller un peu plus loin sur la question de ce que ces larmes auraient à recouvrir, il me semble qu’il est nécessaire de reprendre la scène trois. Que nous dit le maître des lieux ? Qu’il s’inscrit dans un lien de transmission, qu’il est désireux de nous transmettre. N’est-il pas semblable à Sainte-Colombe se montrant comme un homme désireux de transmettre ? De transmettre sur un autre mode que celui de la filiation, transmettre quelque chose de son désir. Le désir de l’Autre n’est-il pas aussi un point par où il donne à entendre, à voir son manque, ce manque dans l’Autre S(A) ? Dans ce film, ou plus précisément dans mon film, celui que je reconstruis autour de « Tous les matins du monde », ne trouve-t-on pas différentes modalités de faire avec ce manque dans l’Autre ? Mais aussi avec le vide, le trou que l’objet du désir vient combler ? Ainsi Madeleine face au désir de l’Autre ne s’est-elle pas constituée comme objet du désir de l’Autre ; s’identifiant toute à cette place représentant le manque de l’Autre, n’est-elle pas confrontée au vide non voilé de la jouissance quand le désir de l’Autre réapparaît redécouvrant ce qu’elle s’était offert de masquer, ne pouvant se servir du désir de savoir pour y faire limite. Madeleine qui ne peut vivre que tant que le regard de l’autre ne se détourne pas d’elle comme objet de désir. Elle se propose d’être « la maîtresse » de Marin Marais et meurt quand il se détourne d’elle. Il me semble qu’en ce point, il y a, à la fois une non surprise et en même temps un point d’insupportable quand je regarde ce film. Non surprise, dans le sens où tout indiquait combien Madeleine avait besoin de la reconnaissance de l’autre et en dépendait, en premier lieu de son père, puis de Marin Marais. C’est cet insupportable de Madeleine disparaissant tout entière dans l’identification à l’objet qui choit qu’il m’est difficile de mettre en mots. Ce point de réel qui s’entrevoit, n’est-ce pas ce point d’horreur de cette béance du féminin ? Est-ce que cet instant ne constitue pas un moment de jouissance et d’innommable ? « La jouissance, en tant qu’elle est effectivement inoubliable. C’est cela la part indélébile de l’image ».

Il me semble que Madeleine est une figure du féminin. Que Marin Marais se détourne d’elle et elle n’est plus rien. C’est, semble-t-il, d’être lâchée, de ne plus rien être qu’elle se pend, là où il y a un besoin vital d’être suspendue au regard de l’autre – d’abord de son père puis à celui de Marin Marais. Le propre de la féminité est « de ne pouvoir être reconnu que par un autre. Le sujet féminin se trouve alors suspendu à la confirmation par l’autre. Si cette confirmation vient à manquer elle doute. » Madeleine se tue peut-être là où dans son appel sous forme d’une dernière leçon ou peut-être juste d’un dernier regard, son appel n’est pas entendu, ou que ça ré-ouvre des malentendus. Ainsi Madeleine pourrait être le support aux représentants du féminin, de la voix et de la mort, mettant en scène l’articulation des enjeux scopiques et invoquants du féminin. Ainsi les larmes, les sanglots ne sont-ils pas la marque de ce point d’insupportable, qu’elles ou qu’ils ont en même temps pour fonction de recouvrir, de voiler. Les larmes qui tombent n’est-ce pas aussi ce point imaginaire qui chute, un moment d’identification à Madeleine qui ne peut supporter le manque ni celui qu’il y a dans l’Autre ni celui de la femme, les larmes ne sont-elles pas une façon de faire avec ?

L’interlude « moi je ne pleure pas » pourrait donc aussi être une façon de surjouer ce « je ne pleure pas. » Ainsi cette mise en scène des larmes serait alors une façon « de créer un paraître pour masquer le manque, une mascarade comme organisation inconsciente d’un trompe-l’œil. Le trompe-l’œil féminin manifeste dans le jeu représentatif ce que la représentation-même est chargée de dissimuler, à savoir le réel du manque. » « La mascarade féminine implique de façon évidente, dans sa relation à l’autre, la dimension du regard. En s’offrant au regard comme elle le fait, la femme invite l’autre à une rencontre et à une réponse. Il y a de l’appel dans la mascarade ». Ainsi ces larmes n’ont-elles pas pour fonction une fonction d’appel qui aurait la particularité de ne pas avoir à s’articuler en mots mais de se donner à voir, appel muet mais qui doit être entendu ? Ne sont-ce pas ces différents moments que j’ai déjà développés dans la première partie soulignant les silences des uns et l’offre de parole qui est faite tout en laissant la place au semblant. Ainsi « le trajet pourrait être : l’appel muet « regarde-moi » (se faire voir) soutenu par la réponse de l’autre alors se transforme en un « se faire entendre ». Le « se faire entendre » de la pulsion invoquante arrache le sujet féminin au champ mortifère de l’autre. Le « se faire entendre » implique une prise de parole qui viendra poser une limite à la position risquée que pointe la forme passive de la pulsion scopique. Alors que le « se faire voir » implique une flèche qui vraiment revient vers le sujet, « se faire entendre » va vers l’autre. »

Ce qui me revient, me semble-t-il, ce sont ces marques, celles d’une perte. « Perte qui s’opère du fait de la parole. Parole qui fait apparaître la répétition de ces objets déjà perdus. »

J’ai ressenti la même chose, le même mouvement, quand Sainte-Colombe accueille Marin Marais, qu’il n’évoque à aucun point les errances de celui-ci, ses fautes mais la force de son désir. Que Sainte-Colombe accueille la demande de Marin Marais qui essaie de mettre en mots l’insu, les formes de son désir.

Transmission

Ce film m’a servi de support imaginaire pour cheminer, revisiter ce qui était advenu lors de cette formation.

Marin Marais avait lâché du côté de Madeleine. Elle l’avait enseigné, il avait pris ce qu’elle lui avait donné : faire de la musique. S’était-il mal conduit en la laissant, en la laissant choir ? Qu’est-ce qui pourtant s’ouvre à nouveau quand il revient au château de Sainte-Colombe pour perdre Madeleine ? Qu’est-ce qui s’ouvre de nouveau de cette perte ? Quand sous la maison de bois il s’imprègne de la musique de Sainte-Colombe sans se montrer, se conduit-il en prédateur, prend-il quelque chose encore une fois ou recueille-il les notes qui tombent ?

Cela n’a aucune importance, ce qui compte à partir de ce moment, c’est la rencontre de deux désirs.

Celui de Sainte-Colombe : « Ah ! Si en dehors de moi il y avait au monde quelqu’un de vivant qui appréciât la musique ! Nous parlerions ! Je la lui confierais et je pourrais mourir. »

Celui de Marin Marais : « Un homme qui fuit les palais et qui cherche la musique ».

Pour qu’il y ait transmission, encore faut-il quelqu’un qui puisse recevoir, endosser cette transmission et que quelqu’un veuille bien transmettre ! Pour qu’il y ait transmission, il faut qu’il y ait du désir de part et d’autre même si les deux désirs ne se confondent pas. En effet, « il ne peut y avoir de désir du sujet sans l’Autre, le désir se manifeste par l’appel, par la demande au lieu de l’Autre, c’est dans la demande que le désir apparaît car pour demander il faut en passer par cette parole qui rate toujours à dire pour demander satisfaction aux besoins que l’on ressent. » Mais, comme les mots ne peuvent arriver à tout dire ce dont on a besoin, le désir apparaît. Tout d’abord, la parole libidinalise, comme le disait M. Klein, c’est-à-dire qu’elle induit, à travers la demande, du désir – on ne peut pas faire autrement, pour demander satisfaction aux besoins que nous ressentons, que de passer par la demande.

Le transfert comme espace de transmission

Prendre quelque chose dans cette formation, comme Marin Marais vient chercher auprès de Sainte-Colombe le moyen de retrouver ce que lui avait apporté sa voix. Voilà un point de départ, un point d’identification avec Marin Marais. Prendre quelque chose de cette formation, apprendre de cette formation, c’est cette bascule déjà évoquée. Elle peut aussi être mise en lien avec ce deuxième temps : Marin Marais ne cherche plus à faire le beau. Il cherche, il cherche sans pouvoir dire, il cherche la musique. Il peut chercher, il désire chercher auprès de ce musicien comme passeur. Car en lui, il a reconnu quelqu’un qui avait la même soif de chercher, soif de transmettre, de transmettre ce qu’il avait réussi à arracher, par sa septième corde, au réel. Arracher quelque chose au réel, et, si tout ne peut pas se dire, même si dans la musique tout ne peut pas s’écrire, si de la musique, tout ne peut pas se dire, ou s’écrire, il lie ce qu’il arrache au silence à quelque chose qui s’entend, qui s’entend dans son écriture, effet de la marque au plus près de sa traversée de l’épreuve. Un souffle, un silence, une respiration, une note, une deuxième note, un essai. Sainte-Colombe est éprouvé dans son âme, dans son corps, c’est dans l’épreuve d’une vie que Sainte-Colombe choisit, par la musique, d’arracher à la mort une part de vivant, de vibrant. Chaque avancée est épreuve dans le sens de la souffrance, épreuve dans le sens du rush, chaque note, jour après jour, reprise, transcrite, pour garder celle qui sera au plus près des variations des émotions, des sentiments de son âme, de l’âme de Sainte-Colombe, de la chose, son objet, son objet de désir… du désir de l’homme Sainte-Colombe.

Sainte-Colombe n’a pas d’autres mots que la musique, c’est par cette porte ouverte qu’il introduit son désir, qu’il consent à la perte de l’objet d’amour : sa femme, pas au désir qui la relie à lui.

C’est parce que Sainte-Colombe en sait quelque chose, « à même son corps, de la perte de l’objet » qu’il peut être le compagnon de route de Marin Marais : celui qui lui permet de maintenir le cap, comme soutenir son désir, quand la nuit se fait obscure, que le froid vous transit, quand au carrefour entre le désir et la jouissance, il faut reconnaître ce qu’il en est de son désir, que quelqu’un vous soutienne et vous indique que vous faites fausse route, vous permette dans la lumière d’une bougie de vous éclairer sur cette route qui se dessine et qui n’est pas toujours simple à emprunter.

Finalement dans ces deux films « Le festin de Babette » et « Tous les matins du monde », plus que la nourriture, plus que la musique, « il s’agit d’une façon de faire de sa vie une œuvre d’art », un témoignage, une quête, une métaphore, ce qui se transmet.

Dans son article sur le transfert, Joseph Rouzel évoque le lien entre Sainte-Colombe et Marin Marais, où la question du transfert est en jeu. Il pointe la fonction d’aiguillon du désir qu’a eu cette phrase pour le jeune Marin Marais « Vous faites de la musique, Monsieur, vous n’êtes pas musicien ! » Cette phrase comme le souligne Joseph Rouzel, entendue du lieu du transfert au maître (le grand Autre), poussera Marin Marais à tenter de répondre « à ce que peut bien être un musicien » et à le mettre sur la voie de son désir.

Il me semble que l’aiguillon qui m’a mise au travail pourrait être cette phrase : « lâcher sur l’objet, pas sur son désir … le désir de l’analyste est tout autre », mais aussi cette phrase prélevée dans une langue qui m’intéresse (langue dans laquelle je suis déjà engagée dans un transfert de travail, comme ça apparaît dans ces lignes), celle de la psychanalyse plus particulièrement « lacanienne » : « En maître S1 vous vous érigez », toutes ces phrases sont prélevées dans une langue qui a à voir avec mon désir de clinicienne ; or que me disent-elles : « vous faites de la clinique, vous n’êtes pas clinicienne » « une écoute clinique implique une inversion dans la position du savoir » puisque vous ne renoncez pas à une position de maîtrise, de S1. Ces phrases que je connais deviennent pour moi énigmatiques, me mettent au travail sur le mode d’allez-y, parlez, lâchez vos idéaux « de femme savante ». Elles répondent à mes questions sur le mode de la frustration du besoin de réassurance certes, mais accusent réception de la prise au sérieux de ma parole de sujet. Il en va de même de ces phrases des hôtes auxquels j’ai pu dire que leur intervention réunie par la répétition de signifiant guerrier avait eu, comme je l’ai déjà souligné, un effet d’interprétation ; ou encore de l’intervention de Michèle qui « ouvre un sillon, un trait à la surface que j’identifie comme mienne ». Ces phrases m’ont fait entrevoir un chemin à se frayer, chemin qui n’a plus rien de « voie libre, voie royale » mais un chemin qui ne soit pas du « tout ou rien » comme par exemple parler la même langue ou être en guerre, se faire avaler ou avaler. « Comment préserver l’objet rien, quand l’oral (ou d’autres objets) se superpose à l’objet rien, qui aurait dû être l’objet du désir » ; « Comment construire autour d’objet constitué par l’entrée dans le langage comme perdu ? » :

comme Babette, dans sa cuisine, prend au sérieux son désir et laisse aux autres le choix d’apprécier ou non,

ou, plutôt, comme ce général qui sait reconnaître le désir de Babette et le soutenir en s’en faisant le passeur.

Pour qu’il y ait transmission, il faut qu’il y ait du désir.

Pour Marin Marais, je resterai sur cette phrase de Joseph Rouzel : « Finalement qu’est-ce qui se transmet, si ce n’est le manque de chacun ? » Quand Sainte-Colombe appelle de ses vœux le souhait de transmettre sa musique, son chef-d’oeuvre ; quand Marin Marais gratte à la porte pour avancer sur le chemin de son désir, la parole engage parce que son appel amène une réponse du sujet ! Elle engage le sujet face à l’autre, mais aussi, elle engage le sujet face à sa parole : le sujet s’engage dans sa parole.

« La parole engage parce que son appel amène une réponse du sujet. Elle engage le sujet face à l’Autre car il ne peut y avoir de désir du sujet sans l’Autre, les signifiants auxquels il se réfère se retrouvant au lieu de l’Autre.

Ainsi, comme sujets, nous sommes toujours responsables des effets de notre parole, même si celle-ci, comme on dit souvent, dépasse notre pensée. »

Parler c’est se séparer, se séparer de parfaite adéquation entre l’amour et la chose, entre le moi et l’être, entre soi et l’autre, c’est prendre le risque de ne pas être là où l’on imagine que l’autre nous attend, prendre aussi le risque de ne pas se reconnaître dans ce que l’autre nous retourne. Parler c’est prendre le risque qu’advienne un écart entre soi et l’autre, entre soi et soi, entre soi et l’idéal, c’est de donner à voir et se voir dans cet idéal brisé. Dans cette voix brisée par l’épreuve traversée par les larmes versées, une voix se fait entendre, la voix de l’enfant, une autre voix que la totalité et le sentiment de toute-puissance si proche de celui de l’impuissance. Une autre voie peut advenir au travers de ces achoppements.

Aussi en forme de conclusion transitoire, je vais essayer de poursuivre le lien avec la question d’équipe et ce qui est apparu de ce « je ne supporte pas ». N’est-ce pas là où il n’y a rien à supporter qu’il faut accepter de lâcher ? N’est-ce pas là où il me semblait devoir supporter que le travail d’élaboration des « blessures narcissiques doit se maintenir ? laissant tomber là où mes demandes de reconnaissance ou /et de prendre cette place d’arbitre, de justicier », venaient conforter mes « désirs imaginaires de toute-puissance et laissant ainsi le sujet de nos soins patauger dans la détresse ». Claude Allione rajoute, au fait que « l’on ne prenne pas soin de ce dont on a la responsabilité », « que la toute-puissance ne peut prendre en compte l’usure. Usure qui, prise dans un mécanisme homogène en miroir, conduit les uns et les autres à une usure grandissante du désir que plus rien ne vient compenser. » Ainsi, il me semble important de reprendre cette question que j’ai laissée en suspens : comment « construire autour d’objet constitué par l’entrée dans le langage comme perdu » et celle de la transmission, de revenir sur la place qu’occupe Babette et celle du Général. Reprendre la place du Général dans une équipe, telle que je l’ai d’abord définie, c’est celle qu’il me semblait devoir occuper. Celle où à nouveau je suis prise dans l’imaginaire, celui de faire reconnaître le désir de Babette ; alors que si ce désir circule c’est à partir du désir de Babette, c’est-à-dire de sa dette, de son manque. C’est autour de ce manque, de cette dette qu’elle offre ce « festin de Babette » pour y répondre.

Elle ne répond pas à la demande « de la poule au pot » que rien ne bouge, mais se met en quête de construire, à partir d’une tradition culinaire dont elle est un relais, ce festin, dont elle fait une œuvre. Ainsi elle laisse, sans nécessairement chercher à le provoquer, ce n’est pas une manœuvre, c’est un acte, un écart, un creux entre ce qu’elle pourrait être pour satisfaire et faire ce qu’elle doit faire. N’est-ce pas dans cet écart qu’elle devient le support « d’interrogations, de films » ?

« Prendre en compte, être attentive au fantasme institutionnel », celui de chacun, tout en suivant ce chemin de réappropriation, d’écriture qui remet en avant ce travail « d’être branché en toute occasion avec ce qu’il en est de la structure composite et mobile de sa propre formulation langagière d’origine. »

Voilà un chantier : accepter de lâcher pour en être le support de cette place vide que les larmes recouvrent et soulignent de ce je-suis-rien, rien que mon désir qui soutient ce que je crée et qui m’a été transmis . Chantier où les questions sont à creuser, celles du fantasme, l’objet, la transmission, celle de supporter d’être un support et celles qui au fur et à mesure du travail ne manqueront pas. Autant de pistes, qui comme ce trajet me l’a indiqué, se recoupent et demeurent encore : c’est une chose de le dire, une autre de le comprendre, une troisième encore de le subjectiver.

Bibliographie

Livres

Allione Claude, Encre marine, « La part du rêve dans les institutions », 2005.

Brodsky Graciela, collection rue Huysmans, « L’argument », 2006.

Félician Jacques, Campagne première, « Clinique de la servitude », 2007.

Lacan Jacques, Seuil, « L’envers de la psychanalyse, livre17 », 1991.

Nougué Yves, Anthropos, « L’entretien clinique », 2002.

Quignard Pascal, Folio, « Tous les matins du monde », 1993.

Sauret Marie-Jean, Presse Universitaire de France, « La psychologie clinique, histoire et discours », 1994.

Sauret Marie-Jean, Les Séries De La Découverte Freudienne, « De l’infantile à la structure », 1991.

Tosquelles François, collection « Des travaux et des jours », Érès, « De la personne au groupe », 2003.

Articles

Attié Joseph, Images indélébiles, la cause freudienne n°30, 1995

Le primat de la perception,

Diamantis Iréne, Les lettres de la Société Psychanalyse Freudienne, « Construction dans l’analyse (prêt à porter ou) du cousu main » ?

Pigeon Martin, Psychasoc, « Parole et vérité » 2003

Rouzel Joseph, Psychasoc 2003, « Le transfert et son maniement dans les pratiques sociales ».

Vidal Josiane, Psychasoc 2007, «De la puissance paternelle à l’autorité parentale ».

P. Méton, Wikipédia, « Discours écrit, parlé ».

Film

Gabriel Alex, Metro Goldwyn Mayer, « Le festin de Babette » 1987, d’après le roman d’Isak Dinesen

Marylène Mégemont

ADHESION ET INDIVIDUATION

« Adhérer sans coller »

2 ème promotion de la formation

à la supervision d’équipes de travailleurs sociaux

(2006-2007)

INSTITUT EUROPEEN PSYCHANALYSE ET TRAVAIL SOCIAL, MONTPELLIER

Exerçant une fonction de Chef de Service et oeuvrant en Prévention Spécialisée depuis deux décennies, outre le décryptage quotidien des enjeux partenariaux et l’accompagnement scrupuleux d’une équipe d’éducateurs besogneux, soucieux de faire déjouer tant bien que mal quelques adolescents des pièges de la délinquance ; je mesure avec étonnement et inquiétude, l’avancée grandissante de la morosité et de l’écoeurement chez les professionnels dans notre champ du milieu dit « ouvert ».

Rigidité, repli, stratégies complexes allant parfois vers des jeux pervers prennent place dans nos horizons de « l’aller vers ».

La mobilisation s’alourdit, les logiques institutionnelles deviennent illogiques, l’épuisement professionnel menace à tout moment. Or, dans un contexte de morcellement, multiplicité, segmentarisation, complexification ; la nécessité de postures et de parole coordonnées est pourtant plus impérieuse que jamais. Les travailleurs sociaux sont appelés à rendre lisible et visible, voir même à démontrer la nécessité de leur action. Cette énergie nécessaire sera antinomique s’il se développe dans notre secteur le sentiment d’être incompris, assujettis, dépourvus de désir.

C’est à partir de mon expérience de guidance d’une équipe de professionnels en Prévention Spécialisée que je me suis questionnée sur ce « sentiment » de l’adhésion personnelle : autonomie – engagement – désir – mise en « je », pour tricoter un bout de « tissus social ».

Au cours de ma pratique de régulation d’équipe, (non de supervision), j’essaie d’être attentive plus particulièrement à quatre dimensions nécessaires me semble-t-il à la construction d’une vie d’équipe :

La prise en compte du temps et du processus de transmission,

La créativité au service de la motivation

L’œuvre du doute

L’individuation comme processus de changement et de projet.

Pour l’heure, c’est sur ce quatrième point que je souhaite m’arrêter et construire un début de réflexion………..

L’individuation pour permettre de la séparation et non pas de la déchirure.

L’individuation pour permettre de l’adhésion et soutenir la responsabilité.

L’individuation pour permettre l’attachement au sens de se rallier, s’inscrire.

Je vais donc tenter de développer la situation, la configuration et la recherche « d’installation » d’un éducateur au sein d’une équipe en prévention spécialisée. Ces « installations précaires » vont aider à la construction du lien entre le professionnel et le « jeune adolescent ». Cette mise en lien passe par la fiabilité du lien entre le professionnel, l’équipe et le rapport à l’institution. Un lien suffisamment souple, préservant la distance nécessaire à l’émergence de « l’identité ».

Ma question de départ s’appuie sur la notion de « collage »

L’étymologie du mot d’après le dictionnaire Larousse vient du grec « kolla » colle. Elle recouvre l’action de coller. Coller signifie s’appliquer contre, suivre de très près. Assembler l’un sur l’autre. Maintenir ensemble par adhérence durable.

Le « collage » parle alors d’un assemblage sans l’espace qui relie. Il vient interroger sur la distanciation et la formation des limites ; sur la question de frontière et d’enveloppe.

Je vais donc ouvrir quelques pistes sur la notion de dépendance, d’indépendance, d’autonomie ; et visiter les espaces nécessaires du « moi » et la compréhension et connaissance de « l’autre » pour pouvoir concevoir de « l’ensemble » et envisager du « décollage ».

Constats et questionnements vont se tisser autour d’une ossature en cinq points :

I Présentation du cadre de l’exercice

II Récit

III Trait du cas

IV Recherche d’une conceptualisation et analyse

V Ouverture pour conclure

I PRESENTATION DU CADRE DE L’EXERCICE

Chaque semaine, le lundi matin, après avoir consacré un temps à la sociologie des organisations (planning, réservations de matériel, choix des supports éducatifs, partage d’informations, compte rendu des réunions passées…), j’invite chacun des professionnels dans un deuxième temps à travailler en équipe, l’analyse des situations qui l’interroge

Soit des accompagnements individualisés

Soit du champ d’intervention du positionnement professionnel et de sa position au regard de l’équipe ou de sa mission.

Le récit qui va suivre est extrait d’un de ces temps de travail.

Avant de relater un moment particulier de ces séances de travail, je vais présenter l’action en Prévention Spécialisée c’est-à-dire ce dont est « porteur » dans son nomadisme un éducateur dit « de rue ».

La prévention spécialisée est née en réaction face à la détresse d’une partie de la jeunesse des années 50, à partir d’initiatives privées. D’abord informelle, elle a été officiellement définie par un Arrêté Ministériel du 4 juillet 1972 qui consacre ses principes de base : une action éducative sans mandat administratif ou judiciaire, fondée sur la libre adhésion et le respect de l’anonymat. Ce texte a, notamment, permis son financement public dans le cadre de l’aide sociale à l’enfance.

A la suite de la décentralisation, la prévention spécialisée a été transmise aux conseillers généraux par la loi du 6 janvier 1986.

La pratique éducative des équipes de prévention spécialisée demeure forcément " non institutionnelle ". Véritable mission de service public, elle ne peut se cantonner dans un cadre préétabli et figé. Les acteurs de la prévention spécialisée veillent constamment à distinguer leurs fonctionnements de ceux d’une institution dotée de codes, dont la clientèle de la prévention spécialisée est exclue, ou qu’elle rejette.

C’est justement parce que la prévention spécialisée se fonde sur des méthodes qui nécessitent souplesse, réaction rapide, et relative autonomie que le cadre associatif a souvent paru le mieux adapté pour répondre à de telles exigences.

Une action éducative en perpétuelle adaptation et dans une perspective de relais

La prévention spécialisée est à l’origine de multiples initiatives qui visent à créer, inventer des solutions pour faire face aux difficultés des jeunes : contacts individuels ou collectifs dans la rue, lieux d’accueils informels, chantiers, aide aux devoirs, activités sportives, camps, expressions artistiques …………..

La prévention spécialisée se caractérise par l’approche du jeune dans son milieu de vie en lui laissant le libre choix d’adhérer à l’accompagnement proposé. La démarche vise à lui apporter une aide pour sortir de son anomie et conquérir son autonomie lui permettant de trouver sa place sociale. Elle s’attache aussi à lui rendre l’accès aux institutions et dispositifs de droit commun, et éventuellement à le conduire vers la prise en charge sociale dont il a besoin.

La prévention spécialisée peut être amenée à construire des formes de réponses collectives adaptées aux problèmes rencontrés. Elle peut également créer des outils nécessaires à la rencontre des familles et des jeunes ou utiles à l’insertion d’enfants, d’adolescents ou de jeunes adultes. La prévention spécialisée se pratique dans une perspective de relais avec les professionnels des autres institutions concernées.

La prévention spécialisée, en tentant d’apporter des réponses parfois innovantes, peut inciter un certain nombre de pratiques institutionnelles à évoluer. En ce sens, elle permet de prendre conscience de la nécessaire évolution des actions à promouvoir en faveur des jeunes en difficultés.

Une démarche nécessairement discrète et inscrite dans la durée

Le respect de l’anonymat des jeunes ou de la confidentialité, est trop souvent reproché aux acteurs de la prévention spécialisée. Pourtant, il fonde la possibilité d’adhésion du jeune et la construction d’une relation de confiance nécessaire à la mise en œuvre de l’accompagnement éducatif proposé.

Ainsi, la démarche éducative, qui vise à redonner des repères, et donc changer les conduites des jeunes, se fonde-t-elle sur l’implication relationnelle des acteurs éducatifs. Il s’agit bien d’une démarche, qui par nature, ne peut se construire et prendre sens qu’avec le temps.

Des contributions à la lutte contre la violence, l’exclusion, la marginalisation

En proposant un travail en profondeur, la prévention spécialisée ne peut pas correspondre à la réponse médiatique attendue dans l’urgence : visible, immédiate, sécuritaire, même si elle se sent pleinement concernée par ces questions.

Il y aurait pourtant quelque chose d’injuste pour les salariés et bénévoles des associations qui travaillent dans les communes et dans le département à ne pas être reconnus !

La libre adhésion

La participation du public concerné, qui doit être acteur de la démarche, est une condition impérative à la mise en place de la relation éducative.

Cette attitude correspond à la plupart des actions sociales. La particularité de la prévention spécialisée réside dans le fait que cet accord n’est pas conditionné par une inscription administrative ou judiciaire.

L’anonymat et la confidentialité

Ce principe a deux significations complémentaires : le respect de la confidentialité du jeune et le respect de la confidentialité des informations que détiennent les professionnels de la prévention spécialisée.

Ø La mise en place de l’action éducative à l’égard d’un jeune ne dépend pas de son identification administrative, il a la possibilité de ne pas décliner son identité. La démarche visera, entre autre, à le sortir de l’anonymat.

Ø Le travail éducatif s’effectue dans le cadre de la confidentialité, et de ses limites, prévus par les textes du code pénal (L 434-3 ; L223-6 ; L226-13/14) et du code de l’action sociale et des familles (L 221-6).

Le partenariat

La prévention spécialisée implique la mise en œuvre de deux niveaux de partenariats complémentaires :

Ø Le partenariat institutionnel est une conséquence de la compétence légale de prévention spécialisée dévolue au département qui a la responsabilité de travailler en liaison avec les institutions concernées (Etat, collectivités locales, CAF, associations…).

Ø Le partenariat opérationnel, conformément à l’arrêté du 4 juillet 1972, traduit la nécessité pour les équipes de prévention spécialisée de travailler en réseau avec tous les acteurs du champ socio-éducatif présents sur le territoire d’intervention.

Une pratique non institutionnelle qui nécessite une adaptation permanente.

II - LE RECIT

La configuration de l’équipe

L’équipe, composée de 5 professionnels est implantée sur 2 communes R et C, prolongement de l’agglomération stéphanoise. Les 2 communes sont frappées d’une identité largement stigmatisée par une grande précarité économique et une population immigrée reléguée selon la sociologie de ghetto.

L’implantation d’une première équipe, il y a 7 ans, fut difficile. Puis un turn over de professionnels s’est stabilisé par l’arrivée de 3 éducateurs spécialisés en 2003.

Fin 2006, par suite de mouvements de population, l’éducateur titulaire du 5e poste (poste de renfort) doit développer son intervention plus particulièrement sur une des 2 communes (R)

Ainsi, 2 professionnels interviennent sur la commune R

Et 2 autres professionnels interviennent sur la commune C

Le 5e éducateur accomplit une mission de renfort sur chacune des communes R et C.

Un diagnostic de besoins réalisé par les éducateurs de la commune R démontre la nécessité d’intensifier le renfort.

Or, le 5e professionnel semble hésiter, éviter, retarder ce « déplacement » sur la commune R, et prolonge ses interventions en doublure avec les professionnels de la commune C.

Jusqu’alors rien ne s’est dit. La pression monte au sein de l’équipe.

- La séance de travail

Au cours de la deuxième séance de travail consacrée à la restructuration de l’équipe,

J’évoque la nécessité de faire l’état des lieux des points à travailler et des situations d’adolescents sur la commune R, de manière à préparer la place au 5e éducateur au sein de l’équipe R en attente de renfort.

Je pointe les actions effectuées en doublure sur la commune C.

Le climat de l’équipe, depuis 15 jours, est très tendu.

Le silence envahit les réunions ; et celle-ci suffoque de plomb !

Les visages se crispent.

Les deux professionnels de la commune R trépignent, les regards des deux autres éducateurs de la commune C s’évadent ….

Nous sommes là, coincés entre une attente et un impossible.

Soudain, le cinquième éducateur explose : « je ne suis pas d’accord avec ces procédés, je me sens instrumentalisé »

Je reprends au mot :

En Prévention, l’éducateur n’est pas assujetti à une mesure (elle n’est pas ordonnée par une autorité extérieure).L’éducateur intervient dans le cadre du non-mandat et de la libre adhésion du jeune.

A l’éducateur d’aller au devant du jeune et d’en répondre de sa responsabilité ; de la mise en risque de sa parole. Il ne s’agit pas d’adhérer à son collègue ou de coller à l’équipe mais de soutenir la demande, de la faire se dire, il est question du désir.

La pression baisse.

Cette fois, le silence apaise.

La réunion se termine.

Je me lève.

Nous sommes stupéfaits, je suis en lambeaux : le collant entièrement déchiré !!

Eclats de rire partagés : ça travaille au corps, tricoter un bout de tissus social.

III - LE TRAIT DU CAS

Cette séance reflète certaines situations de « bourrage » ou l’idée de réintroduire du mouvement, immobilise.

Le travail d’équipe en Prévention Spécialisée passe par des temps régressifs ou l’incitation et l’accompagnement des mouvements bute sur un mur.

Ne plus bouger, s’installer, s’institutionnaliser, pour l’éducateur de « rue », redevient pour un temps le rêve de la fixité.

Ne plus être dans le pré.

Ne plus être dans la libre- adhésion mais l’adhésion libre.

Ne plus « aller vers » mais coller pour s’y coller.

Les liens de dépendance permettent peut être une identification afin de construire un Moi un peu plus fort.

Le collant déchirant, déchiré. Nous étions dans la colle.

Ou comment selon Winnicott « désembrouiller les œufs brouillés » -1 -

S. Capul -2 -concluait ainsi une de ses interventions : c’est souvent de façon inattendue, dans un échange insolite, que l’on va recevoir un éclairage nouveau sur soi-même et sa propre pratique.

Marilia AMORIM -3 - en début d’intervention lors d’une conférence

Evoque l’importance du « je » et du « tu » pour faire du « nous ».

Elle pose le principe de l’altérité au cœur de la spécificité de l’humus humain.

Comment faire de l’ensemble qui se tienne, qui se relie, qui adhère sans coller. Le nous de l’ensemble nécessite du ils/elles comme référence à l’instance tierce qui permettrait le « décollage ».

IV - RECHERCHE DE CONCEPTUALISATION

[ ELLES ]

Escapade autour de ce qui vient dans le pré : prévention ou position de l’impossible

Le petit Larousse-4 - la définit comme l’ensemble des mesures prises pour prévenir un danger, un risque, un mal, pour l’empêcher de survenir.

Joseph Rouzel -5 -dans le chapitre « il n’y a pas de prévention contre la vérité » s’interroge sur ce rapport au temps présent, cette position d’anticipation et son après coup.

« …..ce qui se profile dans le pré, c’est qu’il y fleurit des signifiants, mais aussi ce quelque chose qui est plus fort que soi, cette pente à jouir, dont on ne peut se départir. Si dans le pré, le sujet ne peut échapper au signifiant, il ne peut non plus se débarrasser, une fois pour toutes de la jouissance. Ce qui se joue dans le pré de ce qu’on appelle la prévention, c’est donc la mise en scène du signifiant venant faire barrage à la jouissance. En fait, la prévention se présente comme une opération symbolique qui ne présage nullement de ce qui va advenir. Ce n’est pas une opération sur l’avenir, mais dans le présent. Une opération de traitement du réel par le symbolique, une praxis comme la nomme Lacan, moulée dans les différents tropes qui vont de l’incantation à la menace, en passant par l’injonction et la promesse… S’il y a un après coup, c’est qu’il y a eu un pré. La question de ce qui vient dans le pré, est donc aussi celle de ce qu’on en fait lorsqu’on est sorti, après que l’événement prévu s’est dévoilé dans l’imprévu, que l’effraction advenue du réel a provoqué le sujet à en répondre en son propre nom. Une fois sorti du pré reste une question : qu’en faire ? ».

La spécificité de la Prévention Spécialisée s’énonce distincte des autres formes de travail social traditionnellement structurées autour des pratiques relationnelles individuelles au cas par cas. Ainsi, elle est dite spécialisée vis-à-vis d’une action de « prévention naturelle réalisée par les mouvements de « prévention naturelle réalisée par les mouvements de jeunesse, les associations sportives, les MJC etc »…ainsi que de l’action d’AEMO. A laquelle il est recouru dans le cadre de la protection de l’enfance en danger et qui est plus individuelle.

Il serait inapproprié de pouvoir qualifier son champ d’intervention « en rupture » du champ institutionnel, mais plus juste, pour tenir compte de ces deux dimensions contradictoires, de définir la préventions spécialisée comme étant en situation, non pas de rupture, mais de discontinuité dans le champ institutionnel des approches de l’inadaptation sociale.

Peu favorisée par la complexité de son appellation générique, elle est écartelée entre des missions de différentes natures. Celle d’établir « hors les murs » une relation d’aide avec des jeunes « en difficulté » « qui échappent ». Son évolution s’est construite sur une impossible synthèse entre des courants internes, de luttes d’influence pour la maîtriser, et des injonctions contradictoires. Cette dynamique paradoxale l’a dotée d’une plasticité qui lui a, jusqu’alors, évité l’éclatement. Elle navigue autour des notions d’indépendance et d’autonomie, de l’adhésion dans la libre adhésion.

Individuation – de la dépendance vers l’autonomie

Individuation tire son origine du mot latin INDIVIDUUS « qui n'est pas divisé »

Dictionnaire Hachette -6 - : chez Aristote et les philosophes médiévaux, principe selon lequel tout individu est différent des autres.

Dictionnaire Larousse -7: ce qui distingue un individu d'un autre.

Ce mouvement induit le passage d’un état de dépendance, à un état d’indépendance, d’autonomie. Si ces deux dernières notions apparaissent, comme synonymes, il est intéressant de cerner la signification distincte.

La maturité de l’être humain comprend non seulement une croissance personnelle, mais aussi une socialisation. L’indépendance n’est jamais absolue. L’individu bien portant ne s’isole pas, mais établit des rapports avec son environnement, de telle sorte qu’on peut dire qu’un individu et son environnement sont interdépendants.

La dépendance absolue -8 -: au début le fœtus et le nourrisson dépendent entièrement de ce que leur offre la mère, qu’il s’agisse de son utérus ou des soins maternels. Sur le plan psychologique on peut dire que le nourrisson est à la fois dépendant et indépendant, en effet le paradoxe est le suivant.

D’un côté, il y a tout ce qui est inné, y compris les processus de maturation, et peut-être les tendances pathologiques héritées. De l’autre, pour ce qui est de leur évolution, les processus de maturation dépendent de ce que l’environnement offre. L’environnement permettant à l’enfant de réaliser un potentiel. L’adaptation au processus de maturation du nourrisson est une grande exigence pour les parents. C’est d’abord la mère elle- même qui incarne l’environnement favorable. C’est ce que certains appellent la préoccupation maternelle primaire. Tous les processus d’un enfant bien en vie forment une continuité d’existence. Tout empiètement, ou tout défaut d’adaptation, provoque chez lui une réaction qui rompt le continuum….

La dépendance relative -8 - : petit à petit la mère va permettre à l’enfant de s’habituer à un abandon progressif. Il sera capable d’attendre un peu avant de recevoir ce qu’il désire.

A ce moment là, de nouveaux processus de développement se mettent en place qui permettent à l’enfant d’affronter la perte.

Vers l’âge de six mois, le bébé commence à se différencier en nouant un lien spécifique avec un travail d’identification et d’assimilation. Puis le développement va se faire sous une socialité plus active s’appuyant sur de nouvelles capacités motrices. Le processus d’individuation va se mettre en route avec différents indicateurs : le contrôle sphinctérien (Freud), la capacité de dire non (Spitz), l’expérimentation (Piaget), l’inspection douanière ou l’aptitude à marcher, à s’éloigner de la mère (Malher). Pour Winnicott, l’éclosion psychique se traduit par un passage, une transitionnalité. L’objet transitionnel permet une continuité existentielle entre un passé, un présent, un avenir.

L’analyse freudienne (jeu de la bobine) montre comment par le souvenir et l’élaboration psychique entre présence/absence, l’enfant envisage une séparation supportable.

La fonction paternelle, d’abord prolongement et étayage de la continuité maternelle, introduit l’hétéronomie dans le système mère-enfant. La loi symbolique qui dépasse le père en eu quelque sorte indiscutable. Ainsi, l’autonomie ne se définit plus comme « appliquer la loi qu’on s’est choisi » mais « être inscrit dans la loi, et délimiter son espace personnel »

L’indépendance -9- : la notion d’indépendance ne peut se cerner qu’en relation à la notion dont elle se détache, la dépendance. Le dictionnaire Larousse apprend que le verbe « dépendre » a deux sens différents : l’un est « dépendre ce qui est pendu » signification qui semble donner une certaine libération ; l’autre venant du latin « déprendere », qui signifie être sous l’autorité de quelqu’un, sous sa dépendance.

C’est être libre de toute dépendance, c’est le fait de pouvoir se réaliser sans l’action ou l’intervention d’une personne ou d’une chose, sans relever de personne, sans avoir de compte à rendre.

L’autonomie -9- : c’est un terme qui vient du grec ancien, autonomia (auto) et autonomos (soi-même) « qui se régit par ses propres lois ». C’est une place individuelle à l’intérieur d’un système.

Plusieurs philosophes ont contribué à l’approche du concept d’autonomie par leur définition de la liberté :

Aristote : dans sa réflexion, il approche la notion de liberté morale de l’individu. Pour lui, la personne humaine vise le bonheur, il considère que l’âme possède un pouvoir de choix qui est la condition des vertus morales, et de cette liberté découle la responsabilité personnelle.

Rousseau : « le principe de toute action est dans la volonté d’un être libre » dit Rousseau : en effet l’homme qui désire par ailleurs le Bien de chacun le veut à la fois et pour lui-même et pour les autres. Dans la liberté d’autrui va résider la sienne, et l’autonomie restera un idéal qui doit être la règle pour tous : l’homme ne va pas perdre sa liberté mais en retrouver une autre réglée, organisée par la loi, expression de la volonté générale raisonnable. La limite de l’autonomie personnelle provient donc du fait qu’il vit dans une société qui a ses règles.

Kant : penseur du siècle des lumières, introduit l’idée que l’homme ne peut être régi par un autre que par lui-même , en effet l’individu ne peut y accéder qu’à la condition d’être respectueux de la loi, loi dont il est lui-même le législateur.

L’autonomie de l’individu, consiste en l’existence d’une certaine liberté individuelle (de pensée, d’action) et de responsabilité de ses actes. Elle est, comme le dit Winnicott « la capacité d’être seul en présence d’autrui », elle n’est pas la capacité de se débrouiller seul mais bien plutôt celle de se constituer une identité qui permette le lien, la créativité.

Un pédopsychiatre belge, Philippe Kinoo, dit « l’autonomie, ce n’est pas pouvoir se débrouiller tout seul, c’est pouvoir se débrouiller avec les autres ».

L’autonomie concerne le rapport du sujet au-dedans,

L’indépendance, son rapport au dehors.

[ JE ]

Lorsque ça colle à la peau

Freud -10- restait convaincu que la dimension psychologique de l’homme prend ses racines dans celle du corps. C’est Didier Anzieu qui reprenant tous ses textes, se rend compte et imagine que, non seulement le moi est à voir comme une surface, mais que cette surface n’est pas n’importe quelle surface. Tout comme le ça l’avait fait avec les besoins organiques, corporels, il faut que le moi puisse s’étayer sur une instance corporelle qui soit une surface. Et la réponse d’Anzieu est : la peau.

Dans les premiers instants de son existence, le nouveau-né ne fait pas encore vraiment la différence entre sa personne et le monde. L’expérience tactile va servir de support aux premières phases de l’individuation de l’enfant : « Par moi-peau, je désigne une figuration dont le moi de l’enfant se sert au cours des phases précoces de son développement pour se représenter lui-même comme moi contenant les contenus psychiques à partir de son expérience de la surface du corps. Cette figuration est d’abord incertaine et nécessite une constante mise à l’épreuve. Elle est facilitée dans cette mise à l’épreuve par l’une des propriétés de l’expérience tactile. »

La peau fournit donc cette première distinction entre l’interne et l’externe, sur laquelle le moi peut commencer à se construire. Anzieu le confirme en disant que les enfants touchent tout, sont des touche-à-tout, se touchent eux, touchent toutes les parties de leur corps, d’une manière différente selon les différents stades par lesquels il passe. C’est un moyen d’investigation de leur univers qui est constamment utilisé. Le moi de l’enfant fonde sur l’expérience tactile la distinction, primordiale pour son individuation, d’un extérieur et d’un intérieur.

Le moi se cristallise progressivement au fur et à mesure qu’il passe par les différents stades : le stade oedipien, le stade du miroir, etc. Tous ces stades servent au moi à se cristalliser un peu plus chaque fois, à chaque expérience, à chaque nouveau rapport qu’il entrevoit avec la réalité. Cette capacité reste toujours incertaine. Ainsi Anzieu parle de « moi-peau crustacé » où plus rein ne passe, plus rien ne sort, plus rien n’entre comme le psychotique en quelque sorte dans sa bulle. Ou de « moi-peau passoire » à propose de ces malades qui ont l’impression de se diluer complètement dans le monde, qui n’arrivent absolument plus à savoir où s’arrête leur intimité et où commence l’extérieur.

Chacun passe par des petits épisodes psychotiques qu’il a tendance à cristallier, à oublier et à mettre de côté après.

Freud et Anzieu -11- dévoilent donc que le moi est structuré comme enveloppe, qu’il n’est pas un centre mais une périphérie, qu’il n’est pas un contenu mais un contenant. C’est dire encore que l’appareil psychique s’inscrit dans une configuration spatiale que désignent les termes « limite », « frontière », « peau », « barrière », etc….

[ TU ]

La situation d’aide et la relation éducative suscitent beaucoup de sentiments chez celui qui reçoit comme chez celui qui donne. M. David -12- écrit : « Etre aidé, c’est devenir dépendant, c’est revivre un conflit important du passé au cours duquel « donner-recevoir » a soulevé beaucoup d’ambivalence…Tous ses sentiments sont revécus avec une intensité variable selon la personnalité des clients et leurs expériences passées. »

L’éducateur est toujours dans la réalité de la personne. Sa relation avec le jeune est fondée sur les préoccupations intimes de celui-ci. Elle est donc progressivement intériorisée comme une expérience du vivre. Cet espace est essentiel pour que la relation prenne sens. C’est par cette expérience partagée qu’un engagement de relation à long terme va représenter pour le jeune un point d’ancrage. Le jeune -13- doit pouvoir compter sur la disponibilité de l’éducateur tout le temps nécessaire. Le partage élaboré dans cette relation, à partir du manque, devient un engagement de par le sens que lui ont donné le jeune et l’éducateur.

Le jeune rencontré par l’éducateur en prévention spécialisée est dans un premier temps un habitant d’un espace déjà qualifié. Il est porteur d’une identité sociale fortement marquée par le rejet. Michel Fize-14- en propose un regard qui en respecte la complexité et la diversité : « Sans père et sans repères, les adolescents des cités se tournent vers les pairs. La « bande » devient ainsi repaire et bientôt sanctuaire. Refuge affectif et lieu de la solidarité….Les exclusions qui les atteignent sont lourdes de conséquences. Elles sont toujours synonymes de frustration (économique), d’humiliation (personnelle), de hors-jeu (social)…Elles favorisent les regroupements par sentiment d’abandon. La « bande » naît donc d’une sensation de rejet qu’un incident va rendre patent. Dès cet instant, surgit un sentiment d’appartenance au groupe qui va aller croissant. Ces bandes, progressivement, se ferment vis-à-vis de l’extérieur, augmentant la distance avec l’environnement social, s’engagent dans un processus d’auto valorisation permanente, donnant du prix à tout ce qu’elles entreprennent. Ainsi, s’éloignent-elles du réel, durablement, parce qu’elles n’évoluent pas. Exclus de l’extérieur, ces jeunes se retrouvent prisonniers de l’intérieur, enfermés dans du semblable.

Freud parle de la puberté en rapport avec le réel du sexe. La rencontre peut passer par différentes formes : passages à l’acte, errances, usages de produits, valse hésitation devant la détermination du sexe. C’est le temps de l’identification.

Or les modes d’identification se brouillent. Le passage de l’enfant à l’adulte n’est plus repérer par des figures et rituels fixes : des chambardements de tous ordres (chômage, recomposition familiale, éclatement culturel, relégation…..) viennent questionner la fonction paternelle. L’éducateur de « rue » se trouve pris dans les méandres de l’adolescence (ses errances, sa quête de liberté, sa soif de repère et son besoin de reconnaissance), et les nouveaux paradoxes d’une société en perte de Père.

Au cœur des groupes, l’éducateur en Prévention Spécialisée, se fraie un chemin dans l’entre soi. Il s’y engage comme l’araignée tisse sa toile. Dans une position d’équilibre, minutieusement, il déroule au fil du temps, les supports subtiles d’un ancrage transitionnel résistant aux turbulences de la mobilité

[ NOUS . ]

Ainsi du elles, par le je et le tu, comment fabriquer du nous ?

Comme je l’ai présenté en début de recherche, la Prévention Spécialisée est née dans les années 60 d’un élan militant chez certains professionnels de l’éducation spécialisée très imprégnés de l’éducation populaire.

L’association Agasef -15- est née en 1969 d’une volonté de la mairie de St Etienne et de la Caisse d’allocations familiales en vue de « résorber » une cité de transit et d’accompagner les habitants vers un relogement. Les premières professionnelles étaient des travailleuses familiales et le directeur : éducateur. Ce dernier, bâtissant très solidement les fondations de l’institution développera le projet associatif pendant 30 ans sur les principes d’une action sociale partenariale cohérente et coordonnée.

La base en fut la notion de quartier et l’éducation populaire avec dans un premier temps des équipes d’animateurs puis d’éducateurs de prévention spécialisée.

Aujourd’hui, l’association suivant et accompagnant toujours les problématiques sociétales développe une mission d’insertion (Rmi –Assl- Asi-chantier d’insertion) et de prévention de l’Enfance (prévention Spécialisée.

Les services d’insertion fonctionnent sur le principe de la contractualisation avec « l’usager ».

Le service de prévention, sur celui du non-mandat et de la libre adhésion en vue d’établir et d’installer une « relation de confiance » avec le « jeune » (qui n’est pas un usager).Il s’agit dans un premier temps de construire de l’offre pour susciter une demande et ensuite de mettre en travail cette demande si elle émerge….

L’association a toujours fonctionné avec une forte structuration « au cœur » et avec des « animatrices coordonnatrices » en cadre intermédiaire. Les animateurs et éducateurs exerçant eux en extérieur sur les quartiers.

Aujourd’hui, les équipes d’éducateurs fonctionnent encore sur ce même schéma : avec un va et vient entre le dehors et le dedans.

Hors les murs et « Le Siège ».

Les bureaux de l’encadrement et le service administratif sont au « Siège », c'est-à-dire : La directrice, la chef de service, la secrétaire et la comptable.

Le climat, l’atmosphère demeurent sur un mode très familial.

« Les femmes du Siège » ont des places fortes déclinées sous diverses figures fantasmatiques (mère, sœur, tante, confidente, rivale, amante, sorcière….)

L’ambiance reste très enveloppante.

Néanmoins, la Loi et l’Ordre sont très clairement signifiés :

- par une organisation de travail très rigoureuse portée par des identités professionnelles imprégnées de formations axées sur la structuration (la directrice est juriste, la chef de service éducatif est assistante sociale) et les membres du Bureau de l’Association qui sont d’anciens cadres dirigeants (Directeur PJJ, Directeur d’un office HLM, commerçante adjointe municipale)

- par une transmission de l’histoire du Sacré :

l’immigration et les migrants demeurent le projet partagé. Ce sont des valeurs com- munes qui font consensus et ciment

les professionnels anciens qui ont fait trace

les souvenirs de la proximité (nombreuses photos de camps, de fêtes de quartiers)

Ainsi, le service très « enveloppé » reste traversé par le récit de l’origine qui exprime la nostalgie d’un temps heureux ;

Un temps où une équipe de cofondateurs a voulu mettre en place une utopie, des « valeurs de l’Agasef » et qui réaliserait comme le dit Paul Fustier -16: le désir archaïque d’indifférenciation

Mais, cette utopie a été bousculée quelques fois.

Au cours de ces 40 années l’Association a connu « deux » grandes crises liées à chaque fois aux expériences de l’insertion et de l’économique. Ces crises se sont soldées par des licenciements douloureux.

Ces crises n’ont cependant par fait chuter l’utopie mais transformer la fondation.

Car peu à peu l’Association se transforme en institution. :

La sociologie des organisations et notamment l’informatisation des services ramènent de l’institutionnalisation.

Ce qui demeure une richesse, c’est le travail autour du « lien » entre administrateurs et salariés, encadrement et équipe, professionnels et publics.

Ce lien qui est chargé de toute une histoire et d’une dimension culturelle et topographique.

Ce travail « autour du lien » que j’effectue, dans le cadre de la guidance de cette équipe, se situe sur la solidité et la plasticité du lien « de l’adhésion » construit, élaboré en permanence, revisité à chaque nouvelle situation, avec chacun des professionnels. C’est par la régulation de l’équipe que chaque éducateur retrouve le fil de sa trame

ADHERER SANS COLLER

- adhérer au sens de participer, s’affilier, s’inscrire

- être fortement attaché

Dans le cadre de la « libre adhésion » l’éducateur est ainsi pris dans l’imaginaire de la dépendance et l’indépendance. Pour autant, il est inscrit dans un processus d’autonomie .

Ainsi, peu à peu, nous poursuivons cette fondation continuée, nous fabriquons de l’Institution, nous faisons équipe, nous vivons le groupe.

CONCLUSION

Cette séance de travail rapportée me met en lumière le principe de contenance :

L’Out Group et l’In Group selon Didier Anzieu. -17

Ce principe d’englobement qui fait tenir ensemble non seulement des individus mais des processus psychiques interindividuels.

« L’imaginaire groupal recourt volontiers à des métaphores tirées de l’image du corps (la peau, les organes, le chef et les membres) pour procurer ne fût ce que l’illusion nécessaire de cette surface. Aux phases de crise, ma représentation imaginaire change : l’enveloppe se durcit et se déchire, ou s’effrite et se fragmente….et l’intérieur se vide …à moins que des phénomènes transitionnels n’amènent dans le groupe des pensées nouvelles qui le préparent aux transformations devenues nécessaires… »

Et le principe de régulation du « nous » en ré-introduisant la parole du ils/elles; piste de travail pour envisager « le décollage » et soutenir le mouvement de « l’adhésion ».

BIBLIOGRAPHIE

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Maria AMORIM Raconter, démontrer,…survivre. Erès, 2006

Didier ANZIEU, J.-Y. MARTIN La dynamique des groupes restreints. Puf, 1990

Didier ANZIEU Le Moi- Peau. Dunod

Didier ANZIEU Le Groupe et l’Inconscient. Dunod, 2005

Anne Marie BERNARD La relation d’aide en service social. Erès, 2003

W.R. BION Recherches sur les petits groupes. Puf, 2004

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Michel FIZE L es bandes. L’« entre-soi » adolescent. Epi, Desclée de Brouwer, 1993

S. FREUD Totem et tabou. Payot, 1947

Paul FUSTIER Le travail d’équipe en institution. Dunod, 2005

J.P LEBRUN Un monde sans limite.

Essai pour une clinique psychanalytique du social. Erès, 1997

Joseph ROUZEL Du travail social à la psychanalyse. Champ social, 2001

Joseph ROUZEL Psychanalyse pour le temps présent. Erès, 2002

Joseph ROUZEL Le transfert dans la relation éducative. Dunod, 2003

D.W. WINNICOTT Jeu et réalité. Gallimard, 1975

Sabine de Waegeneer

"Atout perdre"

Monographie

« 2ème promotion de la formation à la supervision d’équipes de travailleurs sociaux »

Année 2006-2007

Institut Européen de Psychanalyse et Travail Social, Montpellier

Introduction

Ça y est, j’ai décidé de m’y mettre à ce travail d’écriture. II me faut dépasser le : je n’y arriverai jamais.

« Je n’y arriverai jamais.

N’est-ce là que la plainte du fils qui n’a pas réussi à conquérir sa mère ? De la fille qui aurait tant voulu séduire son père ?

À quoi faudrait-il arriver ?

Quelle attente faudrait-il satisfaire ?

Qui chercherait-on inlassablement à combler en sachant qu’on n’y arrivera pas ?

Et qui, si on y parvenait, ce serait la fin de tout. » 1

Je ressens une sensation de vertige.

Je n’ai encore rien écrit, mais j’ai pensé.

J’ai pensé d’abord le rien, rien ne venait.

Alors, comme dans un des sports que je pratique, le trapèze volant, je me jette dans le vide, accrochée non pas à mon trapèze mais à mon stylo.

Je me rassure en me rappelant la citation de Mallarmé : « On n’écrit pas avec des idées, on écrit avec des mots. »

Je reconnais ce vertige, c’est celui qui m’a traversée durant les semaines de formation.

Je l’attendais avec impatience cette formation à la pratique de la supervision, d’autant plus qu’elle s’appuie sur les apports de la psychanalyse.

La psychanalyse, cette "enquiquineuse" qui a donné une autre dimension à ma vie et qui me soutient dans mon travail d’accompagnement auprès de ceux qui me sont confiés. Je me sens habitée par la joie du désir d’apprendre, de découvrir, d’échanger, de me nourrir…

Première rencontre avec le groupe, chacun se présente. Ils m’impressionnent, ils semblent avoir une telle aisance à parler, ils me semblent si savants.

Et moi je me sens en décalage, je ne manie pas les concepts de la psychanalyse avec autant d’aisance, je me sens bien manquante.

Première prise de parole de ma part pour me présenter. J’ai l’impression que ce que je dis m’échappe car ce n’est pas comme ça que je voulais le dire, cela manque de consistance, me semble vide et ne rejoint pas ce que j’avais le désir d’exprimer, je bute. J’ai l’impression de n’avoir pas su trouver les bons mots, de n’avoir pas été pertinente.

Notre formateur Joseph Rouzel nous parle de ce que parler veut dire. Cela me rassure car il met des mots et conceptualise l’impossible de la parole.

C’est-à-dire le ratage de la parole, cela me renvoie à la question de la perte.

Vient alors le moment d’entrer dans le vif du sujet et d’expérimenter le dispositif de la supervision. Il est composé de trois temps :

Dans le premier temps une personne expose une situation qui la préoccupe ou l’embarrasse. Pendant ce temps, les autres personnes du groupe ne peuvent pas intervenir.

Dans le deuxième temps, chaque personne, une par une, dit à celui qui a exposé ce que ça lui a fait. Pendant ce temps, celui qui a exposé doit écouter et se taire.

Le troisième temps est un temps de conversation ouverte où chacun peut prendre la parole.

Et me revoilà encore toute chavirée, au bord du vide, pourtant ce n’est pas moi qui expose. Je dois dire ce que ça m’a fait, cela n’est pas facile. Je ressens tour à tour de l’empathie, de l’incompréhension. Certains récits me parlent, d’autres me laissent sans voix. Chacun à son tour dit ce que ça lui a fait. Je ressens parfois un malaise devant ce qui est renvoyé à la personne qui a exposé. J’ai le sentiment que ce qui est renvoyé à l’exposant peut parfois être perçu comme violent. Qu’est-ce que la personne va faire de ce qui lui est dit ?

Comment vais-je vivre le temps où j’entendrai les retours suite à l’exposé de mon récit ?

Comment dire à l’autre ce que ça m’a fait sans le juger et sans tomber dans des explications ou des interprétations ?

Existe-t-il un bien dire ?

Dans ce deuxième temps, ça travaille en moi. Je me rends bien compte que ce qui me fait réagir au récit de l’autre est intimement lié aux questions qui me creusent.

Une personne a fait un récit, il parle de sa relation transférielle avec un autre et chacun tour à tour fait le récit du transfert de l’exposant, ainsi de suite…

Vient alors le troisième temps de la supervision, je le vis comme un temps d’apaisement.

Il permet à l’exposant de dire au groupe son ressenti et ensemble d’essayer de faire tenir quelque chose d’autre… le mot ensemble ne désignant pas là un "comme un".

Joseph Rouzel nous parle de l’éthique et cela me parle.

Qu’est-ce que je fais là ?

Pourquoi le choix d’une telle formation ?

Et la psychanalyse, encore cette "enquiquineuse", qui ne donne pas de réponse à mes questions, qui marque la faille et le manque.

J’expérimente la place du superviseur, curieuse place de celui qui se tait, laisse se dire et en même temps contient.

Il est le garant du dispositif. Il pose le cadre, les règles du jeu. Il organise la parole et permet à chacun la mise en récit de ce qu’il met en jeu dans sa relation à l’autre.

Durant la troisième semaine, je me lance et expose à mon tour lors d’une instance clinique.

Je n’ai rien préparé, je sais juste que j’ai envie de parler d’une difficulté à travailler avec une collègue de mon équipe.

Durant le premier temps j’expose, là encore j’ai l’impression de ne pas dire ce que je voulais dire, de ne pas trouver les bons mots.

Et tous ces yeux qui me regardent, je ressens parfois du vide et une grande solitude, je m’accroche quelques instants à des regards "bienveillants". Je ne sais pas où m’emmène ma parole, je suis comme étrangère à moi-même.

Vient le deuxième temps, chacun dit ce que ça lui a fait. Ce que j’entends me désarçonne. Cet effet de décalage est très intéressant et surprenant... est-ce moi dont ils parlent ?

Je ne me reconnais pas toujours.

Le troisième temps m’apporte sur le moment un peu d’apaisement et me met au travail. Je comprends plus tard que travailler en équipe n’impose pas de gommer les différences ou même de les respecter mais plutôt de les mettre en tension et là toute ma théorie sur l’importance du respect des différences en prend un coup ! Ce n’est pas de cela dont il s’agit. Afin de dépasser la querelle de modèles, il s’agit d’entendre chacun dans ce qui fonde ses actes et son travail, d’énoncer une parole qui engage le sujet à soutenir ses actes.

Il advient de ce troisième temps une autre mise en lumière, un changement de position dans le temps présent et dans l’après. Ce temps vient refaire circuler du sens là où un sens s’était coincé. Circulation qui ne saurait se faire sans en même temps changer de sens.

Mais dans cette traversée qu’est le travail de supervision, il ne s’agit pas simplement d’avancer mais de perdre pied et d’expérimenter la perte. « La dimension du manque. Ce n’est qu’au prix d’en faire la preuve dans leur être même que des professionnels peuvent la transmettre dans la relation éducative. » 2

Puis vient le tour de table où Joseph Rouzel nous demande de parler du sujet de notre monographie.

Je suis à nouveau saisie par le vide et je dis : « je n’ai rien ». Joseph répond que c’est un point de départ.

Voilà donc mon énigme : « Je n’ai rien ».

Qu’est-ce donc que ce rien ? Le mot rien désigne une absence de chose.

Si je n’ai pas cette chose, je peux supposer que c’est peut-être parce que je l’aurais perdue ?

Mais quelle est donc cette chose que j’aurais perdue ?

Qu’est-ce qui est en jeu dans l’énoncé « je n’ai rien », dans son rapport avec le désir ?

Comment puis-je l’entendre ?

Comment puis-je l’articuler au travail de supervision ?

Et si ce rien, dans la pratique de la supervision, était semblable au ouillage tel que le décrit Claude Allione dans son livre « La part du rêve dans les institutions », c’est-à-dire finalement un gain, un atout.

Première partie

Alors il me faut construire autour de ce rien.

Qu’est-ce que « rien » ? De quel rien s’agit-il ?

Le mot « rien » désigne une absence de chose(s), sans la notion de dénombrement ou de concept mathématique qui s’attache au nombre 0 (définition de l’encyclopédie Wikipédia).

Si on parle d’une chose qui n’existe pas, alors on parle d’une chose, d’une chose qui a la particularité de ne pas exister. Puisqu’elle n’existe pas, on peut dire, à propos de cette chose, qu’elle n’est rien. Cependant elle ne cesse pour autant d’être quelque chose.

L’ambiguïté du rien qui est quelque chose apparaît dans le langage courant : en un rien de temps, deux fois rien, ...

Il a fait l’objet d’un texte de l’humoriste de Raymond Devos : « Car rien.... Ce n’est pas rien.

La preuve c’est qu’on peut le soustraire. Exemple :

Rien moins rien = moins que rien !

Si l’on peut trouver moins que rien c’est que rien ne vaut déjà quelque chose ! On peut acheter quelque chose avec rien !

En le multipliant :

Une fois rien c’est rien

Deux fois rien... Ce n’est pas beaucoup !

Mais trois fois rien !... Pour trois fois rien, on peut déjà acheter quelque chose… et pour pas cher !

Maintenant, si vous multipliez trois fois rien par trois fois rien :

Rien multiplié par rien = rien Trois multiplié par trois = neuf. Cela fait rien de neuf ! »

Cette ambiguïté du rien qui est quelque chose, on la retrouve dans l’origine étymologique du mot rien, il vient du latin « rem », accusatif de « res », chose.

Si le rien est une chose, qu’est-ce donc qu’une chose ?

La psychanalyse a fait de la Chose un concept.

Le concept Freudien et Lacanien de Chose ne désigne pas autre chose que la Chose parce qu’il est le terme universel qui s’applique en dernière instance, chez Freud et Lacan, à toutes les autres choses particulières dont ils parlent.

Ce qui distingue la Chose de Freud et Lacan des autres choses dont ils parlent, c’est qu’elle est la seule référence commune à toutes ces choses, elle est ce qui sous-tend toutes les autres choses.

Pour Lacan, la Chose c’est en quelque sorte rien.

« La chose n’est justement pas quelque chose ; elle n’est pas un objet empirique, pas même l’objet d’une expérience originaire ; elle est le pure manque (manque de rien) dont procède en générale le désir. Le sujet, visant des objets empiriques symboliquement liés les uns aux autres, ne cesse de manquer et ne peut que manquer cette Chose (la jouissance) puisqu’elle n’est rien d’empirique, donc rien qui puisse se donner à lui dans une expérience. C’est pourquoi ce sujet est désigné par la notation : sujet-barré-du-désir. » 3

Le sujet du désir ne peut chercher sa satisfaction que dans des objets empiriques successifs, sans que jamais aucun d’eux ne lui offre de jouir de la Chose.

Le désir comme tel procède de la Chose en tant que pur manque alors que le choix de l’objet empirique de désir procède de l’articulation des signifiants. La Chose n’est pas un objet empirique dont le sujet aurait originairement joui avant de le perdre. La perte est antérieure à ce qui est perdu, il n’y a rien d’antérieur à la chose comme la perte même.

Le désir procède donc à la fois de la valeur symbolique de son objet empirique et de la dynamique de ce manque qu’est la Chose.

« Le problème est de savoir comment le pur manque, c’est-à-dire le rien de la Chose, peut être uni à un objet empirique pour faire de cet objet un objet empirique de désir. Pour que le désir soit possible, il faut un élément intermédiaire qui se rapporte tout à la fois au pur manque de la Chose et au contenu empirique de l’objet. » 4

Cet élément est ce que Lacan appelle l’ objet a . C’est l’objet « cause du désir », en tant qu’il n’existe pas. Il est indispensable à la conceptualisation du désir. Il signifie une absence. L’absence de réponse à une question qui insiste sans cesse : qui est l’autre ? L’ objet a apparaît ici à la place d’une non-réponse.

Une autre question permet de le situer : quelle est la cause qui anime nos désirs ?

À quoi renvoie cet objet a ? Au sens large, l’ objet a désigne un objet perdu. « D’un côté, cet objet a peut être dit chosique en tant qu’il n’est pas un objet empirique visé symboliquement par le désir ; c’est un objet toujours séparé de l’ordre symbolique où s’articule le désir du sujet, et donc, à ce titre, un objet toujours déjà perdu.

D’un autre côté cet objet a est lié – à ce qui, dans l’ordre empirique, est également dans l’ordre de la séparation.

Il s’agit d’une part du sein et des fèces, avec lesquels, dans sa vie pré-empirique, le non-encore sujet était confondu, et qui n’ont accédé au statut d’objets empiriques qu’après leur séparation, leur perte.

Il s’agit d’autre part du regard et de la voix dont se soutient le sujet dans son rapport au monde. » 5

L’ objet a est donc répertorié par Lacan sous différentes formes : sein, excréments, voix, regard et également le rien.

L’essence paradoxale de l’ objet a se révèle dans le rien. L’ objet a c’est le rien mais précise Lacan, le rien avec une « certaine immunité à la négation. » C’est rien et même pas quelque chose de négatif.

« Mais d’abord, l’ objet a nous divise et nous laisse dans l’ignorance de ce qu’il y a par-delà les apparences. Alors que dans la réalité c’est le manque qui crée l’angoisse : manque de savoir, manque d’énergie, etc. L’angoisse, à l’inverse, dans l’inconscient ne survient qu’avec le « manque du manque ». Ce qui manque dans l’inconscient c’est l’ objet a en tant que « rien ». Dans l’angoisse l’ objet a « rien », en tant que négation, se fait matériel, mur infranchissable, refus de tout accès. » 6

Le rien peut être donc compris dans deux orientations différentes : le rien comme négation et le rien comme coupure créatrice.

« Rien : « aucune chose, nulle chose », comme négation, ou rien comme abondance et richesse. » 7

Ainsi le concept de rien peut être conçu comme le manque de quelque chose de concret (le rien imaginaire), le manque de quelque chose d’abstrait (le rien symbolique) et le rien comme non-être (le rien réel). Ce rien réel conçu comme antérieur à toute chose est le principe du devenir.

« Sans ce rien pas de devenir possible pour aucune chose ni aucune idée. » 8

Après avoir défini le concept du rien du côté de la psychanalyse et de la théorie Lacanienne, dans son articulation avec la cause qui anime nos désirs, mon « je n’ai rien » prend une autre dimension.

Le rien renvoie d’une part à la Chose et d’autre part à la cinquième forme de l’ objet a .

Il est une manière de rendre compte de quelque chose qui serait une positivité de l’absence, du manque d’objet.

Mais lorsque sur le moment, à la question de Joseph Rouzel sur le sujet de ma monographie je réponds : « je n’ai rien », ce rien-là je l’entends du côté du manque de quelque chose, du côté du rien imaginaire et du rien symbolique.

Il est énoncé comme une plainte, une souffrance. Le rien comme manque concret ou abstrait est le principe de la souffrance.

L’analysant dit : « J’ai perdu mes forces, j’ai perdu le sommeil, j’ai perdu ma mémoire, je ne m’intéresse à rien, je n’ai plus de goût à travailler, je ne crois plus en rien…

Le psychanalyste pensera qu’il a perdu sa tétine, le sein comme objet a . » 9

Lorsque j’énonce mon « je n’ai rien », je peux l’entendre comme une plainte, plainte d’avoir perdu quelque chose.

Tout au long de mon récit ce signifiant de la perte revient souvent.

Qu’ai-je perdu ?

Qu’est-ce qu’il y a à perdre ?

Qu’est-ce que perdre ?

« Perdre c’est être privé, provisoirement ou définitivement, de la possession ou de la disposition de quelque chose, de quelqu’un ?

Perdre c’est ne plus avoir.

On peut perdre une somme d’argent, perdre ses biens, perdre au jeu.

On perd sa place ou sa situation ou encore, un avantage. On peut perdre le goût du travail. On peut aussi n’avoir rien à perdre, rien à perdre pour attendre et croire qu’on a tout à gagner, bien que l’on puisse perdre au change.

De quelqu’un on peut perdre l’estime. On perd aussi parfois son prestige. Perdre c’est encore être séparé de quelqu’un, par la mort notamment, mais pas seulement.

C’est ne plus avoir un compagnon, un ami, l’homme qu’on aime, un enfant, un parent, son analyste…

Perdre un bras, un œil, ses dents, ses cheveux, cela aussi c’est perdre. Comme maigrir c’est perdre du poids ; devenir muet c’est perdre la parole ; être essoufflé, perdre le souffle.

Perdre haleine, perdre l’appétit, perdre ses forces, perdre la vue, perdre la vie c’est aussi perdre.

Mais l’on peut en outre faire perdre à quelqu’un : ses moyens. De même on peut perdre l’esprit, la raison, la tête, la boule en devenant fou.

On peut perdre la mémoire ou perdre connaissance. Perdre courage, perdre son sang froid, perdre tout contrôle sur soi-même.

On peut perdre le goût de quelque chose, perdre patience, perdre confiance, perdre la foi.

Ceci ou cela peut arriver à perdre son sens. Perdre de la vitesse, perdre de sa valeur. Mais l’on peut aussi perdre une bague ou des billets en les égarant. Se perdre, être perdu, cesser d’être.

Si je dis qu’il perd son pantalon, que ce tonneau perd, que Pierre ne perd aucune des syllabes que prononce Paul c’est encore de perdre qu’il s’agit.

Si l’on dit de lui : « il ne veut pas en perdre une bouchée » et d’elle : « elle ne tient pas non plus à en perdre une miette », c’est encore perdre qui est en cause.

Perdre de vue un ami, c’est parfois perdre son chemin, sa route, sa trace.

Perdre l’équilibre, perdre le nord, perdre les pédales sont-ils synonymes ?

Peine perdue que de ne perdre aucune occasion de… Ne vous l’a-t-on pas « rabâché » qu’il ne faut pas laisser perdre ?

Ne perdez pas votre temps. Mais vous êtes déjà en train de le perdre ! Agissez sans perdre une minute ; pas un instant à perdre !

Perdre la partie, perdre la bataille. Perdre un procès, un pari. Jouer à qui perd gagne.

Tout cela c’est perdre. » 10

Face à l’analysant qui se plaint d’avoir perdu le sein comme objet a , le travail du psychanalyste sera d’être « l’incarnation dynamique, dans le transfert inconscient, de l’ objet a (sein) du fantasme de l’analysant. Mais le psychanalyste cassera cette identification dans laquelle le sujet se fascine lui-même, s’hypnotise, dit Lacan (S. XI, 245) sur un objet comblant.

Comment l’analyste opère-t-il pour ce faire ? En séparant l’ objet a (sein, fèces, regard ou voix) de l’identification, en la faisant littéralement éclater de l’image de soi. Le sujet s’hypnotise sur ces mystérieux objets inconscients. L’analyste les néantisera pour révéler enfin le vide :

« Le ressort fondamental de l’opération analytique c’est le maintien de la distance entre le I « idéalisant de l’identification » et le petit a en tant que rien. L’analyste isole le a (rien), il le met à la plus grande distance du I que lui, l’analyste, est appelé par le sujet à incarner. C’est de cette idéalisation que l’analyste a à se déchoir pour pouvoir être le support de l’a (rien) séparateur. » (S. XI, 245) 11

Qu’en est-il du côté du travail de supervision ?

Comment le travail de supervision conjugué avec le signifiant de la perte peut-il permettre de sortir de la plainte et faire de ce rien, dans la dynamique même du désir, une coupure créatrice ?

Deuxième partie

Perdre ce serait un verbe à conjuguer pour et par chaque un (e).

Que se passe-t-il si on conjugue ce verbe perdre avec le travail de supervision ?

La pratique de supervision centre son action sur la perte et ce à plusieurs niveaux.

Qu’y a-t-il alors à perdre ?

Le phallus, par l’opération de la castration.

Le travail de supervision amène le sujet à cette opération.

En psychanalyse, le concept de castration désigne une expérience psychique complexe.

C’est d’abord l’interprétation que l’enfant se donne pour expliquer la différence anatomique des sexes (absence ou présence du pénis).

« La structure et les effets du complexe de castration sont différents chez le garçon et chez la fille.

Le garçon redoute la castration comme réalisation d’une menace paternelle en réponse à ses activités sexuelles ; il en résulte pour lui une intense angoisse de castration.

Chez la fille, l’absence du pénis est ressentie comme un préjudice subi qu’elle cherche à nier, compenser ou réparer. » 12

Les travaux de Lacan apportent d’autres données.

« L’objet central autour duquel s’organise le complexe de castration n’est pas à vrai dire l’organe anatomique pénien, mais la représentation de celui-ci. » 13

« Dans la conception lacanienne, la castration ne se définit pas seulement par la menace provoquant l’angoisse du garçon, ni par le constat d’un manque à l’origine de l’envie du pénis de la fille ; elle se définit fondamentalement par la séparation entre la mère et l’enfant. D’après Lacan, la castration est la coupure produite par un acte qui tranche et dissocie le lien imaginaire et narcissique entre la mère et l’enfant. La mère en tant que femme met son enfant en place de phallus imaginaire et l’enfant à son tour s’identifie à cette place pour combler le désir maternel. Le désir de la mère comme celui de toute femme est d’avoir le phallus. L’enfant s’identifie alors comme étant lui-même ce phallus ; le même phallus que la mère désire depuis qu’elle est entrée dans l’Œdipe.

Aussi l’enfant se loge-t-il dans la partie manquante du désir insatisfait de l’Autre maternel. Il s’établit ainsi un rapport imaginaire consolidé entre une mère qui croit avoir le phallus, et l’enfant qui croit l’être. L’acte castrateur porte alors, non pas exclusivement sur l’enfant mais sur le lien mère-enfant. L’agent de cette opération de coupure est en général le père qui représente la loi de l’interdit de l’inceste. En rappelant à la mère qu’elle ne peut pas réintégrer l’enfant dans son ventre, et en rappelant à l’enfant qu’il ne peut pas posséder sa mère, le père châtre la mère de toute prétention d’avoir le phallus et châtre en même temps l’enfant de toute prétention à être pour la mère le phallus. La parole paternelle qui incarne la loi symbolique accomplit donc une double castration : châtrer l’Autre maternel, d’avoir le phallus, et châtrer l’enfant, d’être le phallus. » 14

La castration est d’abord castration de la mère : que l’enfant cesse d’en être le phallus, au sens d’une réalité qui lui permettait d’être enfin « toute » ! Le phallus est primitivement la conception imaginaire que l’enfant désirant substitue au manque de pénis de la mère et à quoi il va s’identifier, puisque c’est ce qui lui manque.

L’identification phallique lui sera interdite par le père symbolique, c’est-à-dire par une loi dont la médiation doit être assurée à travers le discours de la mère, par la place qu’elle fait au père dans son désir.

Ainsi on cesse d’être le phallus grâce au fait que la mère soit une personne désirante : si elle oriente son désir vers le père, faisant de celui-ci le symbole de ce qui lui manque et de ce qui suscite son désir, c’est qu’on n’est pas soi-même son complément et par conséquent qu’on ex-iste, hors de la garantie d’un tout qui serait la vérité de notre vie.

La notion de castration désigne donc le « manque symbolique d’un objet imaginaire. » 15 Elle correspond au renoncement du sujet à s’assurer en l’Autre la garantie d’une jouissance. On ne peut être le phallus de la mère, c’est-à-dire qu’on ne peut être l’élément d’un tout dont nous serions le complément, qui serait la vérité de notre existence parce que nous en serions à la fois le lieu, le moyen et la jouissance.

Si la castration est le renoncement au fait d’être le phallus, elle est aussi renoncement au fait de l’avoir, c’est-à-dire de s’en prétendre maître, puisque c’est le père qui est supposé occuper cette place (non pas en réalité, mais dans le discours de la mère entendu du point de vue de l’enfant).

Dès lors, si l’on n’en est pas maître, il va valoir sans nous, comme lieu des différences (originellement : du masculin et du féminin) autrement dit comme signifiant.

L’imaginaire enferme dans une dualité fusionnelle (faire « tout » pour quelqu’un ou quelque chose, c’est-à-dire s’identifier au phallus imaginaire).

L’ordre symbolique, au contraire, oblige à prendre en compte un tiers.

Il faut que le désir de la mère ait été orienté par et vers le père pour que le sujet ne soit pas son « bouchon ».

Le père symbolique, l’agent de la castration est celui qui libère le sujet de cet asservissement à une mère imaginaire et lui permet de reconnaître l’Autre (le lieu des signifiants) comme n’étant pas une instance personnelle dont la nécessaire complétude serait la vérité enfin réalisée.

Cette castration est finalement un gain, un atout, dans le sens où elle libère le sujet en le défusionnant, lui permettant de devenir un sujet barré, , c’est-à-dire marqué par la castration et l’introduit par là-même à la possibilité du désir. C’est le signifiant du phallus, c’est-à-dire le signifiant du manque qui libère le sujet.

Si ce signifiant est absent apparaît la psychose.

En effet dans les psychoses on retrouve toujours l’absence d’inscription d’un signifiant-clé, le phallus, le signifiant du manque.

Pour le psychotique, il y a manque de l’inscription du manque. On pourrait dire que le psychotique « manque de manque ».

Il manque de quelque chose qui va signifier le manque, puisque le manque s’inscrit par l’intériorisation de la castration.

Pour que le sujet puisse devenir , il faut que l’enfant à un moment donné quitte sa position fusionnelle à sa mère, d’identification imaginaire au phallus maternel, ce qu’il peut réaliser au moment où le père entre dans son champ comme porteur du phallus désiré par la mère.

L’enfant « accepte » que ce soit son père qui soit le porteur du phallus, comme le dit Lacan : que le phallus soit au lieu de l’Autre et soit fixé en cette place, qui l’inscrit dans la métaphore du Nom-du-Père.

C’est au terme de cette opération qu’on peut inscrire , « le sujet devenant barré à son désir (incestueux originairement) par l’opération de la castration, et introduit par là-même dans la dimension du désir par l’inscription du manque, qui seule permet de désirer. » 16

Dans la pratique de la supervision, c’est le superviseur qui exerce la fonction d’agent de la castration.

Il s’agit d’une fonction paternelle, tierce, qui transmet la loi et le désir d’une position de castré et soumis à la loi, à un autre sujet qui à son tour va transmettre.

Et c’est essentiel, car, sinon, comment celui qui est en charge d’éduquer pourrait-il soutenir une position de « garant » de la loi, s’il n’a pas été renvoyé lui-même à son propre rapport au manque ?

Le travail de supervision de par son dispositif et l’acte de parole qu’il suscite a des effets de castration en même temps qu’il aide le sujet à l’élaborer, à la traverser…

Le sujet dans ce travail fait acte de parole, il parle de sa relation avec un autre. Le fait-même de parler réactualise la loi séparatrice de la castration et place le sujet dans une position de « pas tout-puissant ».

« Sans ce travail incessant de remise en cause de la place qu’on occupe pour un autre, un éducateur glisse facilement dans une position de toute-puissance imaginaire. » 17

« Nul n’a le pouvoir de répondre absolument aux manques d’un autre, puisque c’est le manque lui-même qui est constitutif de l’humanité en tant que source du désir. » 18

« Le sujet soumis à la division, au manque, à l’incomplétude, de par sa structure langagière, est le seul point d’appui dans la rencontre éducative. » 19

« L’accès aux lois du langage est identifiable à la castration, laquelle permet qu’on soit constitué comme sujet désirant par notre parole sur fond d’une perte d’être. Ce n’est pas notre être (phallique) que nous sommes, mais par et dans l’écart vide qu’il y a entre chaque mot, qui en appelle toujours d’autres. » 20

La castration n’est pas la sanction du désir, mais au contraire la condition indispensable pour qu’il y ait désir. Il n’y a désir que pour un sujet parlant, c’est-à-dire porté par la chaîne signifiante.

La castration, c’est qu’il n’y ait pas de garantie : l’Autre est originellement incomplet, ne constituant aucune garantie à quoi on puisse se raccrocher pour être enfin soi-même en ayant enfin raison.

Le sujet, dans la pratique de la supervision, prend la mesure du fait qu’il n’a pas de réponse à la question de son être et c’est justement ce vide à propos de lui-même qui le fait désirant. Tous les objets qu’on désire sont des éléments d’une réponse toujours partielle à la question de notre être, de sorte que le désir est indéfiniment relancé.

Un signifiant appelle toujours d’autres signifiants et il n’y a jamais de dernier mot qui dirait enfin la vérité de tout.

De même la vérité de notre existence n’est pas en un tout qui a besoin de nous et auquel nous aurions à nous vouer ; de même, corrélativement, il n’y a de tout qui puisse être la vérité de qui ou de quoi que ce soit.

La castration consiste à reconnaître que la vérité n’est jamais donnée que partiellement, qu’il n’y a pas de signifié ultime.

« La castration est symbolique et son objet, imaginaire. C’est-à-dire qu’elle est la loi brisant l’illusion de chaque humain de se croire possesseur ou identifié à une toute-puissance imaginaire. » 21

On comprend que la notion d’idéologie est tout entière réductible à une négation de la castration qui enferme le sujet dans l’imaginaire d’une vérité première qui existerait et à laquelle il n’aurait plus qu’à se conformer.

Toute idéologie conduit à la haine de ceux qui ne font pas partie du groupe. D’une part la haine de l’autre vient d’un renoncement à l’identité différenciée, au profit d’une conformité acquise par l’appartenance.

D’autre part la haine nous habite du fait que nous parlons.

« C’est que parler suppose le vide. C’est ici que la haine s’origine. La raison de ma haine, c’est ce vide qui m’habite, auquel je suis contraint de faire sa place du fait que je parle. » 22

« La haine émerge chaque fois que nous ne reconnaissons pas que l’autre n’est qu’un autre autre comme nous, lui aussi truffé de partout, avec seulement un semblant de consistance et de solidité, et que cela ne nous empêche pas d’avoir à dire, mais que notre dire n’est jamais qu’une moitié de dire, qu’un « mi-dire » comme disait Lacan, qu’un dire qui accepte qu’il ne dit pas tout, ni tout à fait. » 23

« Si le mot peut nous rendre la chose présente même en son absence, il ne peut que manquer la présence pleine de la chose du fait de l’absence qu’il y introduit. » 24

« La haine se niche au cœur de l’être de chacun. Non seulement elle naît du fait de la parole, non seulement elle s’adresse au vide qui habite la parole, mais le lieu de cette adresse est situé à l’intérieur de l’être propre, pas chez l’autre d’abord ; mais du fait que je suis fait dans le matériau de l’Autre, elle est adressée à l’Autre que je contiens en moi-même, à l’Autre que d’abord je suis. » 25

« Ce n’est pas la haine comme telle qui doit être interdite, puisque de toute façon, il est impossible de l’éradiquer, mais ce à quoi il faut renoncer, c’est à jouir de sa haine. » 26

Le travail de supervision sert à « apprivoiser en soi ce qui fait peur, ce qui provoque de l’angoisse et que l’on est tenté de projeter sur l’autre pour s’en débarrasser. » 27

C’est mettre le transfert au travail, par le biais du langage et de la parole, pour trouver une autre voie que la haine à la question de ce qui fait peur ou dérange.

Il n’y a qu’au prix de la castration, de « cette "assomption" à la coupure de sa propre origine » 28 , qu’on peut faire la rencontre avec l’étrange et l’étranger en soi et chez les autres.

Le travail de supervision réactualise la perte d’objet. Il amène le sujet à assumer la castration, à ne plus croire qu’il y aurait une vérité dont tout relèverait, mais l’amène à reconnaître qu’il n’y a que des vérités partielles et toujours incomplètes, que nous ne sommes nous-même que là où nous ne nous comprenons pas.

Il œuvre dans le sens d’un manque relancé qui peut conduire à l’invention, la création.

Le travail de supervision conjugué avec la castration ravive l’énigme de notre être (question de ce que veut l’Autre), apporte un savoir (l’Autre n’est pas tout, il est castré) et réactualise l’épreuve de la castration.

Les différentes fonctions incarnées par le phallus sont à l’œuvre dans ce travail.

À la fois le sujet en supervision réalise qu’il n’a pas le phallus, pas plus qu’il ne l’est.

À la fois il prend la mesure, en traversant cette perte, de la force séparatrice de la limite symbolique qu’est la castration.

Tout l’enjeu de la supervision est de faire face à cette perte du phallus, dans une castration assumée, où notre vérité n’est plus l’appartenance à ce tout fantasmatique de la mère jouissante mais l’acte de parole, dans l’indéfinie réitération du langage.

« Le phallus connote le manque du sujet dans le langage, en tant paradoxalement que le langage est l’être du sujet, que le sujet n’est rien d’autre que son propre manque. » 29

Le signifiant du manque dans l’Autre est en même temps l’indication de notre être. Là s’indique l’existence du sujet, il est né comme sujet de la symbolisation du manque en l’Autre. L’Autre est manque et ce manque est mon être.

« L’être humain parce qu’il est être de parole, "parlêtre" comme dit Lacan, est soumis de structure à cet impossible à tout dire, tout faire, tout être, tout avoir, tout savoir. C’est ce manque fondateur qui le fait humain. » 30

Le travail de supervision consiste à apprendre à faire avec cette perte qui est de structure.

Il consiste également à repérer la place qu’on occupe pour un autre et ce que la relation avec cet autre provoque en nous.

Le dispositif de la supervision amène un sujet à énoncer un récit, où quelque chose lui pose problème ; ce récit est ensuite "revisité" par les personnes du groupe.

Cela ne conduit pas le sujet qui a exposé à la disparition de son problème, à la cessation du conflit psychique qui l’anime, mais cela ouvre à la possibilité d’un devenir autre, d’un faire autre dans ce conflit, des forces nouvelles se libèrent.

Le processus du travail de supervision se déroulerait sur le fond d’une angoisse de castration qui, élaborée, signerait le consentement du sujet parlant, à cette dimension de « manque-à-être » et lui permettrait de soutenir l’autre dans cette épreuve de la castration.

« Comment accompagner les autres dans cette découverte, dans cette difficile acceptation de l’incomplétude de l’être, si l’on ne s’est soi-même, en tant qu’éducateur, coltiné à cette part manquante en soit. » 31

« L’être humain est ainsi fait que, soumis à l’ordre du langage, aucun objet au monde ne peut venir combler le manque qui le constitue. Ce n’est qu’en acceptant nous-mêmes d’être manquants que nous pouvons aider les autres à être ce qu’ils ont à être, c’est-à-dire eux aussi manquants. » 32

Conclusion

Tout est à perdre, la perte affecte la vie, la jalonne, la clôt…

Mon sentiment de départ n’était pas une impasse : « je n’ai rien ». Cet énoncé au départ est l’expression d’une angoisse. C’est autour de cette angoisse que le complexe de castration s’organise.

L’action du phallus provient de l’angoisse qu’il pourrait être perdu. Il opère à partir d’une position d’objet détachable et implique donc la problématique de la perte.

Mais l’angoisse peut être constituante, c’est l’angoisse productive, elle soustraite la conscience.

« Elle produit l’objet petit a, dans son paradoxe essentiel, c’est-à-dire elle le produit comme objet perdu. » 33

L’objet est perdu et inaccessible, inaccessibilité qui maintient le désir.

Je n’ai rien, l’Autre est sans garantie et ne répond pas à la question de ce que je suis.

« Ce qui cause le sujet n’est pas une unification mais une "séparation constituante" où se noue l’intrication des pulsions de vie et de mort, la haine et l’amour. Le sujet advient toujours en tiers – place dans le triangle qui le constitue, place marquée par son évanouissement au moment-même où il y paraît, glissant le long des représentations qui signifient sans jamais le saisir, car le sujet n’existe que dans la relance de son désir, là où s’est marqué un interdit. » 34

Conjuguer le verbe perdre avec la pratique de la supervision, ce n’est pas rien !

Nous l’avons vu, ce qu’il y a à perdre dans le travail de supervision c’est le phallus, par l’opération de la castration. Il s’agit de faire virer la castration du registre de l’imaginaire à celui du symbolique.

« Le pénis réel, parce que investi, n’existe que comme phallus imaginaire ; le phallus imaginaire à son tour, parce que échangeable, n’existe que comme phallus symbolique ; et le phallus symbolique enfin, parce que signifiant du désir se confond avec la loi séparatrice de la castration. » 35

C’est le superviseur qui représente l’agent de la castration.

De plus, par son dispositif, elle amène chacun à faire l’épreuve de la perte en soi dans la parole. Car là où vous voulez dire advient autre chose (que vous ne vouliez pas dire, ne sachant pas que vous ne le vouliez pas, ne sachant même pas l’existence d’un dire autre) et qui dit quelque chose de vous.

En supervision on parle pour se castrer et on élabore l’angoisse de castration.

Le travail de supervision va mettre au travail toutes les questions autour de l’étrange et l’étranger en moi, en l’autre avec toute la question de la castration.

C’est bien parce que je n’ai rien qu’un je ne hais rien peut devenir possible. Il ne s’agit pas de se débarrasser de la haine ou de la faire disparaître puisqu’elle est un processus inhérent à la condition humaine ; mais ce qui, en revanche, doit s’éponger, voire s’assécher, c’est la jouissance de la haine.

« La jouissance de la haine, c’est précisément le fait de laisser la haine s’accomplir, se réaliser, comme si on oubliait qu’elle n’est que notre réponse à ce que nous ne mettons plus la main sur ce que la langue nous a déjà dérobé. » 36

Nous l’avons vu, la haine vient du fait qu’on veut chez l’autre quelque chose qui nous manque.

La rencontre avec l’autre me met toujours face à ce qui m’échappe, l’autre me présente les "emblèmes de la castration" et réactualise sans cesse ma perte.

Alors je peux haïr cet autre parce que j’imagine qu’il a ce qu’il me manque et parce qu’il me renvoie à mon propre manque.

Le travail de supervision renvoie le sujet à sa castration, il se sait manquant, il n’a pas ce qui pourrait combler l’autre qui d’ailleurs ne lui demande rien et il ne s’imagine pas non plus que l’autre pourrait le combler.

Il n’existe pas un tout qui puisse être la vérité. Ce qui fonde le sujet est ce qui lui échappe.

Il arrive que nous voulions rattraper ce qui nous échappe (par exemple, corriger un lapsus), mais ce vouloir même signale que la chose échappe encore plus, c’est-à-dire que le sujet échappe à lui-même et par là-même advient à une vérité qu’il ignore.

Dans le travail de supervision, « il ne se passe rien, et ce rien, dans son essence même, c’est ce qui permet une transformation de la pratique, un décalage fécond dans les positions respectives. » 37

L’expérience de la pratique de la supervision est transfert, hors de soi, épreuve de l’étranger ; elle nécessite de consentir à se laisser emporter et amène à ne plus être enfermé dans ce qu’on croit être soi.

Il s’agit peut-être de conquérir un autre vivre ensemble (ensemble qui ne serait pas un ensemble et ne sera jamais un ensemble), à moins de rêver de la mort du sujet en tant que sujet désirant (un cauchemar !).

Drôle d’énigme le « je n’ai rien » que j’ai prononcé et qui a ouvert le sujet de ce travail autour de la supervision.

Ce « je n’ai rien » que je peux aussi traduire aujourd’hui en « je ne hais rien ». Cet autre sens ne m’est pas apparu d’emblée. Vertige qu’occasionne parfois le retour sur soi au bord de son propre gouffre.

Dans la trame des mots, j’ai tissé des liens, j’ai relié la question du rien à celle de la Chose et de l’objet petit a, objet qui m’a renvoyée à la question de la perte. J’ai ensuite conjugué cette question de la perte avec le travail de supervision.

Cela m’a conduit au concept de la castration. J’ai parlé autour, pour l’attraper, en essayant quelquefois de le serrer de près, il s’est souvent échappé.

Cela n’a pas été facile, cela n’a pas été sans angoisses, cela a été long, mais j’y ai gagné d’autres questions, d’autres perspectives, des forces nouvelles.

La perte, finalement, un atout introduisant le sujet à la possibilité du désir, permettant peut-être alors « dans un rapport à la mort dont on ne ferait plus un fromage, de s’autoriser à quelque bonheur de vivre dans ce qui demeure toujours le malheur de vivre. » 38

La castration, un atout précieux pour penser le travail de supervision et qui vient interroger la question de ce que l’on fait là et qui vient se poser comme limite à la jouissance.

Un des enjeux du travail de supervision est bien de faire renoncer à l’accomplissement de la haine, d’en montrer l’irréductible leurre, de la faire devenir autre chose.

Le travail de supervision, un chemin exigeant, obligeant le sujet par ses piqûres de rappel à la castration, à s’en tenir au plus près et à mettre au travail par le biais du langage ce qui nous arrive dans la relation à l’autre.

« L’éducateur ne peut travailler pour sa propre jouissance, pour se faire jouir de la relation, pour avoir ou être plus. Il est soumis à la castration dans rabattre sur l’avoir ou l’être, pour d’abord se situer comme pas-tout, et ensuite, ce manque-là, le mettre à disposition d’un autre en souffrance. » 39

Le travail de supervision, par son dispositif et l’acte de parole qu’il produit, réactive l’épreuve de la castration.

C’est un outil indispensable pour une institution, un garde-fou de la relation éducative dans le sens où il amène le sujet à élaborer la castration, à la traverser pour la transmettre.

Le travail de supervision peut conduire le sujet à « la vraie et authentique parole de révélation qui est celle du rien. » 40

« Le rien performatif qui ne crée les choses qu’en parlant, ce qui n’est en fin de compte, que le dévoilement du vide et donc la création à partir de rien. » 41

Le superviseur, tout comme l’analyste, est un révélateur du vide, Il doit « apprendre à se servir de ces « objets » (sein, fèces, regard, voix), à les faire jouer par le rien. Car il n’est qu’un trou dans l’image et c’est dans ce trou qu’il doit s’absorber, les yeux grand crevés, ou tout au moins fermés, et la langue coupée ou du moins silencieuse. Il n’est l’objet perdu d’aucun Autre. Il n’y a pas plus de sein que de fèces. » 42

Le travail de supervision permet au sujet de se repérer par rapport à l’ objet a , à ce rien de l’existence humaine qui nous rappelle que l’homme « n’est seulement pas le maître dans sa propre maison », selon la célèbre expression de Freud.

Bibliographie

· Livres

– ALLIONE Claude, La part du rêve dans les institutions , Édition Encre marine, novembre 2005.

– FREUD Sigmund, Inhibition, symptôme et angoisse , Édition PUF, Octobre 1993.

– LACAN Jacques, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse , Édition Points, novembre 1990.

– LACAN Jacques, Séminaire, l’identification Tome 2 et 3 , 1961-1962.

– LAPLANCHE Jean et PONTALIS Jean-Bernard, Vocabulaire de la psychanalyse , Édition PUF, juillet 1992.

– NASIO Juan David, Cinq leçons sur la théorie de Jacques Lacan , Édition Petite Bibliothèque Payot, mars 2001.

– NASIO Juan David, Enseignements de 7 concepts cruciaux de la psychanalyse , Édition du Champ social, décembre 2006.

– PONTALlS Jean-Bernard, Fenêtres , Édition Gallimard, mars 2000.

– ROUZEL Joseph, Du travail social à la psychanalyse , Édition du Champ social, décembre 2001.

– ROUZEL Joseph, Le travail d’éducateur spécialisé , Édition Dunod, juin 2000.

· Articles parus sur le site Internet de www.psvchasoc.com

Réflexion sur une analyse de pratique en IME – Cécile.

L’éthique du bien-dire - Martin Pigeon.

Parole et vérité - Martin Pigeon.

Dire non à la jouissance - Joseph Rouzel.

Les enjeux de la supervision dans le travail social - Joseph Rouzel.

Fonction et champ de la parole et du langage en travail social - Joseph Rouzel.

Pratique éducative : comment ça s’écrit ? - Joseph Rouzel.

Acte éducatif et psychanalyse -synthèse 1 - Éric Simon.

Acte éducatif et psychanalyse -synthèse 2 - Éric Simon.

L’éthique de l’éducation spécialisée - Jean-Marie Vauchez.

La plainte - Jean Luc Viudes.

· Articles parus sur Internet

– BAAS Bernard, Philosophie et Psychanalyse, regards croisés sur le sujet , www.magphilo.fr , novembre 2002.

– LEBRUN Jean-Pierre, L’avenir de la haine ,

www.yapaka.be/files/professionneIs/ta/ta-haine

– MASSAT Guy, L’objet petit a , 10 Mars 2005.

– MASSAT Guy, Initiation (botanique) à l’objet a , 12 Mars 2005.

– MILLER Jacques-Alain, Angoisse constituée, angoisse constituante, www.lacan.com

Patrice KIEFER

L’écart né du récit

2ème promotion de la formation à la supervision d’équipes de travailleurs sociaux

2006-2007

Institut Européen Psychanalyse et Travail Social, Montpellier

SUR LE TASSE EN PRISON

d’Eugène Delacroix

Le poète au cachot, débraillé, maladif,

Roulant un manuscrit sous son pied convulsif,

Mesure d’un regard que la terreur enflamme

L’escalier de vertige où s’abîme son âme.

Les rires enivrants dont s’emplit la prison

Vers l’étrange et l’absurde invitent sa raison ;

Le doute l’environne, et la peur ridicule,

Hideuse et multiforme, autour de lui circule.

Ce génie enfermé dans un taudis malsain,

Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l’essaim

Tourbillonne, ameuté derrière son oreille,

Ce rêveur que l’horreur de son logis réveille,

Voilà bien ton emblème, Ame aux songes obscurs,

Que le Réel étouffe entre ses quatre murs !

Les Fleurs du Mal de Ch. Baudelaire

Page de garde : Jérôme Bosch ; « Le jardin des délices » (détail)

Préambule :

Dimanche 10 septembre, 23 heures. Douloureuse épreuve de l’écrit...

Difficile de choisir ; J’aimerais parler de plusieurs choses et notamment des ouvertures qu’il m’a été possible d’envisager juste avant et depuis que j’ai entamé cette formation.

Je pense en particulier à la mise en place d’une nouvelle réunion dans l’établissement où je travaille, réunion « intergroupes » qui s’inscrit d’avantage dans un objectif de régulation et d’échanges transversaux entre les différents professionnels des quatre groupes de vie, avec l’expérience du dispositif « Rouzel » pour canevas (déjà, ça me gave le côté « bon élève »).

Je pense aussi aux premiers contacts (et le moment crucial de l’analyse de la demande) avec la directrice puis l’équipe d’une institution qui me donne l’opportunité d’être, dés le départ, dans les conditions optimales de supervision (là j’hésite, j’aurais des choses à dire, mais bon une autre fois…peut être).

Je pense encore à une récente séance de groupe de « réflexion sur la pratique » avec l’équipe de l’établissement dans lequel je suis salarié…Mais non.

Embarras du choix et pourtant…

Ce qui s’impose à moi est de revenir en arrière, avant cette formation, d’aller plus loin dans la prise de risque, dans la remise en question professionnelle que cette formation m’engage à faire. Creuser d’avantage du côté de ce qui s’est éprouvé comme vif embarras suite à « l’épreuve » de l’instance clinique.

Trop de dissonances à essayer de détoxiquer…fonction alpha, a l’aide !

« Mais qu’est ce que tu fais là ? »

Qu’est ce qui m’a pris de vouloir entamer une telle formation ? Quelles obscures raisons m’incitent à m’exposer ainsi ?

Un doute…

Comme un étrange embarras qui s’est installé déjà depuis assez longtemps, diffus et capricieux, et qui interroge la pertinence de mon travail avec des équipes… besoin de me confronter à d’autres pratiques ou… espérer naïvement qu’avec cette formation, je serais tout à fait rassuré, évidemment conforté dans ma « bonne » pratique !

Un passage du livre de Tarun J Tejpal (1) me revient :

« Nous nous berçons d’illusion sur la belle ordonnance de la vie…Aucune vie, grande ou petite, n’est bien ordonnée. Ce n’est qu’une illusion follement poursuivie par les hommes.

Le visage aperçu à la porte n’est rien d’autre que cela : un visage à la porte.

Toutes les vies vécues sont une pagaille.

Dans la mienne, la désagrégation avait débuté quelques temps auparavant. Désormais elle se désintégrait complètement ; je disparaissais dans un monde de portes qui s’ouvraient à l’infini, d’énigmes provocantes, d’existences sans frontières.

Pour la première fois, je commençai à percevoir combien la netteté est superficielle.

Combien elle entrave et limite.

Pour la première fois, je compris que des vies bien ordonnées sont des vies comateuses.»

Un ennui…

En tout cas, une certaine forme de fatigue, d’usure, l’impression sourde d’en avoir fait assez, ou trop, l’idée que ça suffit, qu’ il est temps de laisser la place et passer à autre chose…Trop de confort, trop de connu, trop facile, « ça tourne »… en rond ; Et plus très rond pour moi, plus comme avant.

Non-sens absolu : la chronicité qui s’installe là où justement, il s’agirait d’en découdre. Pulsion de mort ? Moyen-âge ; Crise du milieu de vie, besoin de s’avoir ce que je fous encore là, justement.

Besoin de faire un pas de côté, de me déprendre, de risquer le déséquilibre comme un enfant qui tente ses premiers pas…me resituer autrement, clarifier ma place, mon rôle, ma fonction dans cette institution au risque de la quitter, ou de rester…non sans avoir éprouvé les fondations qui soutiennent mes actes et sans avoir tenter de consolider et/ou de réinventer l’ensemble avec d’autres référentiels et d’autres outils.

Bon, mais je dois repartir du concret, j’essaye de me souvenir, qu’est ce qui m’a pris de commencer ce boulot de psychologue clinicien en proposant de faire un travail de réflexion sur la pratique comme salarié dans cette institution, et surtout, d’y être encore aujourd’hui, Qu’est ce qui s’est passé pour moi à cette place impossible, justement ? Et l’est-elle tant que ça ? Peut être une première énigme…mais j’anticipe…

Difficile donc de saisir une séance parmi ces multiples réunions d’équipe que j’ai animé depuis 15 ans dans cette institution… et pourquoi celle là plutôt qu’une autre ?

Mais il faut bien que je l’écrive, cette monographie, ce « carnet ». Que je fasse cet écart difficile mais nécessaire afin que je puisse moi aussi -et avec quelques autres- réfléchir à ce que je fais, interroger ma pratique, faire le bilan et peut-être m’autoriser à continuer, différemment, autrement.

Besoin de revenir aux origines, aux souvenirs mythiques et sûrement très déformés de mes balbutiements professionnels, revenir aux fondements de cette invraisemblable aventure dans un monde inconnu, à une place improbable et flou.

Introduction :

Je voudrais tout dire, et d’abord, même si ça peut ressembler d’emblé à une tentative de justification, ce que j’ai ressenti comme des instants de « grâce », de délivrance subjective où, enfin, la parole devient sienne, où les mots viennent, comme sortie du corps en peine, en panne de désir et de rêve…où chacun se risque à dire des choses à eux, imparfaites et rudes mais sincères, sans le soucis du jugement moral …

Moments intenses et rare où l’on peut enfin s’avouer qu’on n’y arrive pas, où la pensée devient créative et où ce lieu que je tiens me parait utile, voir nécessaire pour la vie que ça insuffle auprès des soignants et aussi, « de surcroît » auprès des soignés.

C’est vrai, je ressens une véritable émotion d’enfant - quelque chose comme une nouvelle occasion de pouvoir rêver, de libérer sa parole au plus prés de son désir - lorsque enfin, le groupe en discussion s’ouvre à l’énigme et s’apprête à envisager, à inventer quelque chose de nouveau, auquel on avait pas pensé jusque là.

Mais aussi, il me faut parler des multiples tâtonnements, à côtés, écueils dont j’ai été saisi et que cette formation met en lumière : Le soucis illusoire du « mieux » : Mieux être professionnel, meilleur fonctionnement de l’institution par un mieux travailler ensemble ; Laissé le cadre se perdre dans les méandres organisationnels, informatifs ou de conduites pédagogiques à tenir sous prétexte de cohérence, laisser parler pour ne rien dire et les résistances s’installer, l’anecdote envahir l’espace et le temps ; Répondre aux questions ; Céder à l’entre soi, à la tentation de partager l’avis d’une équipe à propos d’un « mauvais » chef ( et oui, c’est aussi le mien).

Autant de dérapages, de compromis éthiques, de cession sur mon désir qui m’ont aussi appris, à mes dépends, à me positionner différemment et surtout à ne plus céder sur le contenant.

Supporter le transfert. Se dégager du être « gentil », « reconnu », « aimé » ... Qui perd gagne ! Pfff…difficile de grandir…

De là s’annonce maladroitement ce qui s’actualise comme une énigme :

« A partir de cet engagement indéterminé dans la durée, quelle inscription, maniement possible du temps dans l’espace de la supervision ? » et plus précisément : « Pourquoi cet arrêt du temps qui bloque parfois tout processus d’élaboration ?»

Une hypothèse :

« L’inconscient, structure de langage, est hors du temps et se révèle dans un espace de transfert avec le superviseur, à condition qu’il en réponde de sa position subjective, reflet de ses propres résistances, fantasmes et représentations au travail »

I) Au commencement

Resituons le contexte…Comment en suis-je arrivé là ?

Me revoilà étudiant en psychologie clinique. Les hasards tortueux de la vie et des rencontres qui me donne l’opportunité de faire mon stage de Maîtrise et de DESS avec un Maître de stage qui intervenait déjà dans un Hôpital de Jour en Pédo-psychiatrie et dans une Maison d’Accueil Spécialisé comme salarié animant une réunion d’analyse des pratiques. Ces stages constituent pour moi les premières expériences de ce type… en tant que participant puis animateur d’une réunion d’équipe spécifique. Je me souviens même que ça me faisait penser au fameux « point sur le stage » des CEMEA pour la formation des animateurs.

Mon Maître de stage deviendra très vite un véritable mentor, ma référence inconditionnelle, le modèle idéal du « bon psy » qui sait exactement comment travailler, dans l’après coup, avec des équipes en proie au quotidien avec le handicap et la folie. Fort de cet Autre qui m’habite, je me propose donc d’appliquer au plus prés la méthode du maître…

J’ai 25 ans et la chance d’être embauché immédiatement sur un poste de psychologue clinicien dans un Institut Médico Psychologique, établissement situé juste à côté de celui où j’ai pu effectuer mon stage de DESS.

Me voilà donc en lieu et place de quelque chose qui existait déjà (je n’ai pas eu l’opportunité de rencontrer mon prédécesseur sur le poste, lequel proposait déjà des réunions avec les équipes…) et qui semblait coïncider un peu prés à la demande de la direction et de l’équipe : Besoin d’un lieu de parole libre spécifique qui leur permette de réfléchir sur leur pratique et d’être soutenu dans leur quotidien « lourd ».

En effet, la maison se « spécialisait » (à la demande de la CDES) de plus en plus dans l’accueil d’enfants et d’adolescents polyhandicapés en Internat. (Pourquoi justement le MDO, l’institution la plus à l’écart du monde ? C’est une autre question).

Mes réunions étaient divisées en 4 petites équipes qui coïncidaient au 4 groupes de vie que composait la maison (avec environ 5 à 6 professionnels par groupe). C’était comme ça avant et chaque groupe tenait (tiens toujours) absolument à avoir sa réunion spécifique.

Mon arrivée (en 1992) coïncidait à l’éclatement du dernier « groupe de psychotique » ; la cohabitation paraissait impossible à l’institution. (L’un représentant un danger pour l’autre). Tiens, justement, quelques précisions s’imposent :

1) L’institution :

Le Mont des Oiseaux est constitué de deux établissements distincts ; une Maison d’Accueil Spécialisé et un I.M.P, deux Internats gérés par une Association de Mennonites, organisation religieuse évangélique protestante dont les membres vivent ensemble dans un petit bourg agricole du coin (Nord de l’Alsace). La Maison fut racheté en 1945 par des Mennonites américains pour accueillir des orphelins de guerre, puis relayés par les Mennonites français et constitué en association depuis 1951 ; Cela permit d’élargir l’accueil à des cas sociaux, puis aux handicapés mentaux appelés « arriérés profonds (imbéciles et idiots) » à l’époque, puis à des personnes de plus en plus lourdement atteintes, jusqu’au polyhandicapées...

Si pendant longtemps, le personnel de l’établissement était constitué exclusivement de chrétiens appelés « tantes » et « oncles » par les résidents, la professionnalisation du personnel était, à mon arrivé, largement entamée.

Les signes « ostentatoires » d’appartenance à ce mouvement avaient quasiment disparu, hormis quelques détails comme la prière (moment de silence pas toujours désagréable d’ailleurs) avant la réunion de coordination animé par le directeur, le passage introductif du projet d’établissement qui précise que « cette association a pour but de témoigner concrètement l’amour de Dieu en Jésus-Christ aux hommes selon l’enseignement biblique »; Une phrase écrite dans le hall d’entrée de la Maison précisant que « Dieu est amour » et le Culte le dimanche dans le temple mennonite du coin pour certain résidents. Ah oui, j’oubliais la très coquasse soupe « missionnaire » (eh oui, ça s’invente pas) faisant office de repas et dont l’économie permet encore aujourd’hui, de donner à des associations caritatives. La hiérarchie nécessairement mennonite. Le directeur, un homme plutôt gentil et accueillant, évidemment très dévoué, plein de bonne intention mais parfois en difficulté pour trancher ou prendre une décision, ou alors dans l’urgence (sous forme de passage à l’acte parfois violent). Parmi les valeurs fondatrices du lieu, le souci de l’association, de ses membres, et d’une partie du personnel est de recréer une sorte de cellule familiale dans chaque groupe de vie.

2) Choc du Premier regard :

Reprenant le discours du Maître, la priorité était bien sur de proposer des réunions de réflexion sur la pratique, les résidents ne parlant pas, en tout cas pas avec des mots. Je pense aujourd’hui (bien longtemps après) que je n’aurais rien pu faire d’autre et en tout cas sûrement pas des psychothérapies individuelles « directement » auprès des résidents…

De ce que j’avais pu en voir, de ce que j’ai pu en entendre, je crois bien avoir été moi aussi « médusé », pris dans des effets de sidération, de total impuissance et de rejet face à ces corps déformés, meurtries, cassés, éparpillés, « reflet brisé » (2) de l’image d’un corps pré spéculaire qui risquait de troubler l’intégrité du mien.

Paralysie de la parole et du corps face aux magmas concentré de multiples morceaux de corps informes.

En tout cas, je me souviens -à mon arrivé à l’IMP- avoir très sérieusement douté de l’humanité de ces corps en morceaux, et de m’être interrogé sur leur raison d’être là, toujours vivants…par cette simple question : « qu’est ce qu’il leur reste, quels sens cela a-t-il de les maintenir en vie dans cet état de dépendance totale ? » ; Culpabilité de la médecine ? Acharnement sadique du médico-social ? Lubie judéo-chrétienne de la vie a tout prix. Il ne peut y avoir personne dans ces restes là. Il m’a fallu longtemps, en tout cas pour certain d’entre eux, avant de saisir leur singularité, d’entrevoir du semblable.

Une question au passage : Si j’avais été extérieur à l’institution, embauché uniquement pour faire de la supervision, aurais je pu me préserver d’avantage de ce premier effet (même de discours) ?…j’en doute.

3) Les fondations :

Comme le Maître, je me voyais clairement protégé de toute implication personnelle ou subjective. Je garantissais une totale neutralité en étant peu présent dans la structure (quasi- exclusivement pour ce travail de réunion d’équipe), en ne faisant que passer dans les groupes (malgré de nombreuses pressions, surtout au départ, pour que je voie de mes propres yeux ce qui m’était décrit en réunion), en ne participant pas aux fêtes de professionnels, en posant un cadre strict de confidentialité, en ne pratiquant pas de psychothérapies individuelles.

La parole se voulait libre dans la mesure où je me signifiais comme « intervenant extérieur » proposant un cadre de réunion « hors hiérarchie ». Je me considérais comme étant totalement indépendant, quasiment dégagé de tout lien de subordination, où faisant comme si…

La fréquence, la durée, la permanence des participants me paraissait être autant de garde fou pour engager la réflexion dans une continuité structurante.

J’avais, pour étayer ma pratique, d’autres Maîtres plus lointains, la psychanalyste Charlotte Herfray (3) (avec qui je participerais assez rapidement à un groupe de parole « style » Balint).

J’ai lu et relu un texte très éloquent qui précise notamment que « Toute réflexion, toute verbalisation conduit à des remaniements symboliques. C’est pourquoi la réflexion et l’échange de paroles (à propos de ce qui dans notre travail nous « travaille ») sont une nécessité. La théorie freudienne nous enjoint de ne pas refouler la « vérité » de nos réactions, afin de « renoncer en toute lumière » (comme le disait Freud) aux acte spontanés pris dans les mirages de nos illusions ou de nos passions secrètes ...» .

Elle m’enseigne encore que …« la manière dont chacun de nous vit son rapport à l’autre et à ses différences (odeur, déficits, étrangeté, violence subtile) s’inscrit dans un double registre : celui de nos réactions personnelles (liées à notre propre histoire) et celui des références culturelles qui nous habitent, confrontées à celles de notre environnement institutionnel. Dans nos réactions personnelles, nous avons à faire, en deçà de toute volonté, aux affects puissants et à toute l’irrationalité dont nous nous défendons tant bien que mal. » Ces réunions de réflexion sur la pratique sont l’occasion d’en parler, d’y réfléchir ensemble afin…« d’élaborer en commun ces remaniements symboliques…au travers desquels peuvent émerger d’autres manières de penser, d’autres manières de faire et d’être ».

En outre, je m’étais construit quelques points d’appui théoriques à partir d’une rencontre lumineuse et particulièrement marquante avec un Professeur d’Université, Mme Tramoni, qui proposait un séminaire sur « L’autisme et la psychose infantile » abordant plus spécifiquement les concepts des psychanalystes anglo-saxons. Cela s’est avéré et s’avère encore aujourd’hui une référence essentielle dans ma pratique et d’un grand secours, en particulier pour penser « la fonction soignante » (5)

…Tiens, finalement, je n’était peut être pas tout à fait là par hasard.

II) Le « trait du cas » :

C’est dans ce décor rapidement planté que je commence donc à voir, à un rythme de une fois par quinzaine, chaque équipe par groupe de vie (afin d’essayer d’entendre les difficultés rencontrées par les professionnels dans leur quotidien), les Signifiants utilisés étant : « échanger, réfléchir, interroger, prendre du recul, mettre des mots sur des ressenties, reconsidérer les actes posées, donner du sens »…. Deux préoccupations « Surmoïques », obsessionnels fixés à mon esprit : « Tenir le cadre », sans trop me soucier du contenu (en tout cas dans un premier temps) et « faire en sorte que la parole circule »…

Je vais donc essayer de m’arrêter plus longuement sur le cheminement de travail avec un de ces 4 groupes de parole et de relever ce qui m’a semblé être l’évolution (sur environ 13 ans) d’un discours et d’une façon d’être concernant un résident particulier : « Cyril ».

A mon arrivée a l’I.M.P. (en 1992), Cyril à déjà 2Oans, il est au Mont des Oiseaux depuis 15 ans environ et se trouve être le résident le plus âgée de l’institution, il est sous « Amendement Creton » et souffre « d’encéphalopathie convulsivante avec retard psychomoteur, hypertonie et incoordination motrice »sans oublier la « déficience intellectuelle profonde ».

J’ai souvenir que les premiers mois furent consacrés principalement à vérifier la solidité du cadre, la crédibilité de ma place et la teneur de la confidentialité que j’engageais auprès d’eux. En effet, ce groupe était celui avec lequel j’ai eu le plus de difficultés au départ : La nostalgie de mon prédécesseur était clairement exprimé, celui-ci étant manifestement très cultivé (beaucoup plus que moi) et surtout il leur permettait, « lui au moins », de se retrouver « entre eux » une fois sur deux.

Ne lâchant pas sur le contenant, ce sont (enfin) les difficultés rencontrées avec les résidents qui purent être abordées…

Cyril sera très vite un des sujets favori de ce groupe, en particulier pour les sentiments contradictoires qu’il suscite et que je résumerais ainsi : « entre fascination et rejet » (2).

Au départ, il incarne l’étrangeté, la monstruosité, la sauvagerie pulsionnelle :

C’est le lever qui, en particulier, suscite les plus vives réactions. L’odeur est décrite comme insupportable dès l’entrée dans la chambre. Il est systématiquement souillé de tout ce qui peut sortir naturellement d’un corps d’homme sexué; Manifestement, il dort très peu et la nuit est le théâtre d’une activité intense faite de masturbation, de miction, de défécation, d’automutilations (bave, sueur, selles, urines, sperme et sang étant souvent répandus sur tout le corps et jusque dans la bouche).

En outre, il passe son temps à déchirer son pyjama et/ou ses draps afin de les ingérer après les avoir mâché longuement. C’est un véritable « chaos organique » qui se donne à voir chaque matin et tout le monde appréhende, s’attend au pire avant de rentrer dans la chambre. Comment et par où le prendre pour l’aider à se lever? (Défaut de « handling » ?) La douche est une vraie délivrance…

A ce niveau, ce qui est remarquable, c’est d’abord la répétition des descriptions « scabreuses » faites par les uns et les autres au fil des séances, répétition qui ne manque pas de rappeler les effets d’un choc traumatique…

Il y a des sourires gênés, des regards inquiets, des mimiques de dégoût, des postures figées ou au contraire des corps qui se tendent en arrière, des tremblements incontrôlés. Progressivement, lorsque le sujet revient sur la table, un certain humour s’installe auquel je participe. On rit de l’incongruité des actions de Cyril la nuit, de la taille de son sexe aussi, apparemment impressionnante… et aussi des mots qui sortent, que l’on ose dire, des réactions physiques que ça provoque chez chacun, des cauchemars qu’il inspire. Pervers polymorphe en proie à d’intenses et irrépressibles pulsions archaïques.

On rit moins (surtout moi) de la violence de certaines réactions viscérales adressées directement à Cyril en retour : « tu pues ; T’es dégelasse … ».

La journée, Cyril est décrit comme plutôt triste et statique, manipule du papier ou des objets en plastique (de préférence bruyants) pendant des heures. Il s’avère que on l’empêche de circuler à sa guise en l’immobilisant sur un siège le plus possible… Le risque de chute, la sécurité des autres est mis en avant (il y a eu des précédents où Cyril marche ou s’asseoit sur un autre résident moins valide).

Le problème technique que pose sa mise aux toilettes lorsqu’en même temps, il se masturbe. Les repas sont aussi très mal vécus, Cyril étant pris de tremblements lorsqu’il prend sa cuillère, et c’est encore le dégoût qui est au rendez vous, les invectives fusent pour qu’il mange plus proprement… (Et j’y pense maintenant, il y avait de quoi trembler…)

Par ailleurs, à chaque fois que quiconque cherche à s’approcher de lui, s’en intéresse, Cyril est « bouffant », il se lève et, dans un débordement d’excitation teinté de cris et de rires nerveux, il cherche obstinément à se coller à l’autre, à le prendre dans ses bras pour le serrer et ne plus le lâcher…là encore, c’est la représentation de l’animalité qui se confirme…

Je me souviens de l’affirmation d’une des participantes, leader « autoritaire » du groupe : « Cyril, il est bête » …J’ai du risqué un « Faire l’idiot peut être l’expression d’une forme d’intelligence » qui a laissé l’assistance pour le moins sceptique...

La pensée unique s’installe, c’est l’accord parfait. Discours blindé qui ne souffre aucune nuance, aucun « écart » discordant. On ne peut rien en dire de plus, rien en penser d’autre, l’esprit en panne. C’est comme ça ! Le handicap s’impose comme un déficit du Sujet irrémédiable au point où la souffrance (le sur-handicap) psychique s’en trouve nié. Ca peut jouir tranquille, par tous les trous et à tous les étages. Puisque c’est une Bête et qu’il est si bête, on dresse sans adresse, la trique pour que ça se rabaisse.

Il y a des choses que je ne voudrais pas savoir, plus entendre, j’ai l’impression de cautionner. Et puis, ne l’ais je pas fais, finalement ?

Aujourd’hui, je dirais que si, sûrement…me situant, à mon insu, comme « collègue » bien lotis, et donc mal placé pour l’ouvrir justement et pour en dire quoi que ce soit de discordant (moi, à leur place…) ; Me persuadant que c’est le temps nécessaire, incompressible pour que chacun puisse s’épancher de son trop plein d’insupportable, et qu’ensuite on pourrait passer à autre chose.

Cela reste une question d’ailleurs, fallait-il en passer par là ?

Quel redoutable inconfort que celui de prétendre, en tant que psychologue de l’institution, être garant de la dimension du Sujet au-delà de son handicap et d’assister, impuissant, à son exécution…Quelle est donc cette parole que j’ai laissé se déverser ainsi sur mon dos ? A ce moment, je ne pouvais plus voir ce qui se passait, plus rien en penser. Il m’a fallut bien longtemps pour entrevoir l’impasse dans laquelle on était et, au fond, que les images et représentations sur Cyril étaient telles qu’il se trouvait captée par elle, et dans l’impossibilité d’en sortir, d’exister autrement ; On s’attendais tellement à ce qu’il soit « bête » par exemple, qu’il n’y avait aucune raison que ça change…« un visage à la porte ». Le soupçon d’organicité associé au handicap fait obstacle à la relation jusqu’à en devenir pathogène.

Plus généralement d’ailleurs, il m’a fallut quelques années (le temps de le saisir par moi-même, au-delà d’un discours psychanalytique bien pensant) avant de pouvoir rendre attentif les équipes du Mont des Oiseaux sur la façon dont ils parlaient des résidents, sur les Signifiants utilisés, en leur présence ou pas, et les effets que ça peut produire : « Il est quoi (qui) lui déjà », il est « mixé, verticalisé, sondé, appareillé, stomisé, pissé… ».

Je repense ici à l’Effet Stanton et Schwartz dont parle Claude Allione (4) dans son livre et qui souligne la notion « d’institution miroir », institution reflet de l’espace psychique du patient, reflet que l’on pourrait soigner pour indirectement soigner le patient. P.C. Racamier précise que « le malade rencontre autour de lui l’image de son propre déchirement intérieur ». Ainsi, on retrouve, au sujet de Cyril, dans le discours de l’équipe, « la glaciation des affects, le sentiment d’atemporalité, la perte de sens » dont parle Claude Allione à propos des équipes qui travaillent avec des patients autistes.

…Et puis enfin, une brèche, un grain de sable dans les rouages, « Cassandre » bénit soit tu !

Marie, une des AMP présente dans ces réunions finie par éclater en sanglot en avouant ne plus pouvoir supporter les courses-poursuites de Cyril dans les couloirs du groupe sous les quolibets de ses collègues (qui, par exemple, annonce l’arrivée de Marie à Cyril dans le groupe afin de provoquer sa réaction ), précisant que, contrairement aux apparences (elle essayait de jouer le jeu, d’en rire aussi), elle en a peur, qu’elle le vit comme un véritable harcèlement et pas seulement de la part de Cyril, qu’elle en fait des cauchemars la nuit, et qu’elle n’en peut plus !

Dissonance salvatrice ; altérité retrouvée. On respire…

Je crois avoir soutenu cette parole du mieux que j’ai pu, à l’époque, pressentant qu’il ne fallait surtout pas rater le coche pour sortir de l’impasse et l’occasion inespérée de pouvoir enfin en parler autrement. En tout cas, cela a considérablement ébranlé le groupe, bousculé les places, et réengagé Cyril dans une relation singulière de « sentiments réciproques » que l’on ne pouvait plus railler et encore moins nier et sur lequel on a pu à nouveau réfléchir.

Du « jouir ensemble » où on ne sait plus trop qui est la Bête à la reconnaissance d’un sentiment d’impuissance dans un lien transférentiel…

A partir de cette interrogation, de cette recherche de sens se profile un lien indéniable, le problème ne pouvait plus être uniquement du côté de Cyril. Quel que soit sa nature, le transfert à ses effets…même avec Cyril.

Il y a peut être de l’humain là dedans

Rapidement, l’équipe se ressaisit, et en même temps que se dévoile imperceptiblement la nature profonde de ce qui est en jeu, les défenses s’estompent… Elle peut contenir l’excitation de Cyril, fait retour de ce qui a été dit en réunion et permet à Marie de se dégager de sa position d’objet de jouissance. Rassurée, elle peut à nouveau rappeler les interdits, se décoller du corps et retrouver une distance qui engage à la parole.

En outre, l’évocation de Cyril en réunion prend une autre tournure : On peut envisager son comportement la nuit comme une énigme… Les associations deviennent possibles. On aborde la question de l’angoisse dans la psychose accentuée par la solitude, l’isolement, le manque d’étayage psychique dont il dispose... et qui le laisse en proie à des fantasmes impensables et terrifiants d’effondrement, d’éclatement consécutif a ce trop plein d’émotions brutes auxquelles il a à faire.

A ce moment, on peut considérer que c’est « la capacité de rêverie » (5) de l’équipe soignante qui se met en marche et avec elle leur capacité à penser, par exemple, que Cyril soit installé avec un autre résident dans une chambre double afin qu’il passe moins douloureusement l’épreuve de la nuit (la question de sa place dans le groupe ainsi que dans la maison ne sera abordé que bien plus tard).

Quelque en fut les effets, ce qui est important ici me semble-t-il fut la possibilité de recouvrer les prémisses d’une fonction soignante, c'est-à-dire cette capacité de « recevoir, contenir et restituer les projections pathogènes (éléments-β) du patient de façon plus acceptable par lui-même » ou pour le dire autrement : prêter son appareil à penser les pensées afin de transformer les éléments-β en éléments-α.

Digression à propos de la fonction soignante :

Autre temps, autre équipe, je me permettrais une légère digression du côté d’un autre résident (que j’appellerais François) et qui fut un adolescent dont on a parlé beaucoup et longtemps (tout comme Cyril) en particulier par les « crises » spectaculaires dont il était l’auteur. Quoiqu’en fauteuil roulant, ses « crises » -les soignants et lui-même en parlaient comme ça- étaient redoutables.

Le moment le plus critique était le repas où il fallait appliquer une somme de « rituels conjuratoires » toujours plus complexe, voir contradictoire afin qu’il n’explose pas en balançant tout ce qu’il pouvait par terre, mordant (au sang) le premier morceau de chair à porté de sa bouche (ça pouvait être lui-même d’ailleurs), ce qui ne manquait pas d’arriver régulièrement.

A l’identique, les premières tentatives de maîtrise de l’équipe au aboi fut d’uniformiser, de rigidifier leur conduite afin de faire bloc pour contrer l’agression dans une sorte de rapport de force avec l’adolescent… puis progressivement, on s’est aperçu que le plus effrayé par ces débordement émotionnels était lui-même. Dans sa vie fantasmatique, il redoutait avant tout que ses projections partielles de « mauvais objets » (6) puissent avoir des conséquences irréversibles par leur charge destructrice et que finalement, ce qu’on lui renvoyait en retour était à l’identique.

Evidemment, il y avait de quoi en avoir peur (c’est important de reconnaître ça, à un moment) mais aussi, progressivement, de quoi penser que nous avions « peur de la peur de sa peur ». A partir du moment où il a été possible de nommer les craintes de chacun, de les singulariser, certaines situations de la vie quotidienne s’en trouvèrent désamorcées. En dédramatisant les conséquences que ces « crises » pouvaient avoir pour lui et surtout pour nous, en survivant à ses assauts destructeurs, cette fonction contenance s’en trouvait du même coup restauré au point que lui même, introjectant en retour du « bon objet » (6) pouvait ne plus y laisser sa peau...

Mais revenons à Cyril.

Je pourrais parler encore pendant longtemps des différentes étapes qui ponctuèrent le discours de l’équipe à propos de Cyril mais je me rends compte que le temps presse et qu’il me faut opérer les choix et renoncements nécessaires pour aboutir à quelque chose.

Je ferais juste encore un bond de quelques années pour arriver à ce qui fut la dernière année de Cyril a l’IMP, alors que son départ pour la MAS était déjà programmé.

A 32 ans, il fait figure de « papi » dans la maison (décidément, il n’y a toujours pas de place pour un adulte…), il a (depuis environ 3 ans) changé de groupe de vie et d’étage. Certains

professionnels (dont Marie) l’ont « suivi » (tiens, j’avais jamais pensé à ça : enfin à cette inversion ; le suiveur devient suivi, ou l’inverse…) dans ce qui fut une des multiples « restructuration » de l’établissement.

La place et surtout l’image de Cyril a radicalement changé (en tout cas dans son groupe de vie) : Il est considéré comme quelqu’un de pleinement acteur dans la vie du groupe. On peut le laisser se déplacer seul dans et hors du groupe (il n’est plus question qu’il puisse être un danger pour les autres). On lui accorde un rythme spécifique (il se couche plus tard le soir). On en parle comme quelqu’un de plutôt joueur, espiègle (provoquant mais avec le sourire), opposant parfois, manifestant des sentiments de jalousie évident envers certains autres résidents… Quelqu’un avec qui on peut parler normalement et qui comprend très bien tout ce qu’on lui dit.

La dimension du semblable est patente, ne serait ce que par la prise en considération de sa condition d’adulte, même sexué…

En miroir, il peut supporter l’attention portée par son entourage sans forcement vouloir s’accrocher à l’autre dans ce déluge d’affectivité débordante qui le caractérisait ; l’échange est possible et réciproquement apprécié ; Il ne tremble quasi plus à table.

Le lever semble moins difficile à vivre…ça « prend » sens ; Il est question d’intimité à préserver, d’un accueil nécessaire de Cyril le matin et d’une participation de sa part pour la toilette. Et surtout, ce qui a pu être finalement repéré, c’est une adéquation étonnante entre les périodes où il se met à déchirer les tissus qui l’enveloppe, voir à s’automutiler et les moment où il se sent menacé à propos de la permanence et de la solidité de sa place dans l’institution.

Depuis que je suis au Mont des Oiseaux, c’est une question qui n’aura de cesse de se poser à son sujet, Cyril incarnant l’Amendement Creton « qu’on ne peut plus sentir » (sous entendu avec son corps et sa sexualité d’adulte) dans une maison censé accueillir des enfants qui n’en aurait pas (de sexualité).

A propos de la représentation de la sexualité des handicapés moteurs, je repense à l’enquête effectuée par Alain Giami (7) auprès d’éducateurs et de parents. «… qu’ils soient présentés par les parents comme des « anges » ou par les éducateurs comme des « bêtes », ils sont posés dans une altérité fondamentale, rendant toutes identification impossible, la sexualité en étant un révélateur dans son trop peu (immaturité, innocence) ou son trop (débordement pulsionnel, activité de type pervers) »

Au sujet de la place de Cyril, il y aura même longtemps une pression importante faite aux parents pour qu’ils s’empressent de trouver urgemment un autre établissement d’accueil (avec toute l’inquiétude que cela a pu entraîner chez eux, et en retour chez Cyril.) Il fut alors concevable pour l’équipe de reprendre les choses avec Cyril en lui précisant que pour l’instant, il est ici avec nous et que sa place lui est garantie…Jusqu’à la veille de son départ, les professionnels du groupe relateront en réunion des remarques d’autres collègues de la maison s’exclamant devant lui: « quoi, mais il est encore là » comme s’il était sourd.

Morcellement des corps reflet du morcellement de l’équipe ?

Décidément, certains regards restent figés, et rien ne semble pouvoir les entamer dans leur implacable persistance. Comme si le temps s’était arrêté là, justement, au tout premier regard... Chronicité, conservatisme aveugle et obstiné, temps circulaire et immobile ; Autant de mots qui viennent et qui m’évoque Cronos dévorant ses enfants, Titan souverain incapable de s’adapter à l’évolution de la pensée, refusant toute innovation et tout conflit. « Cronos enchaîné ou endormi » (8) qui symbolise l’inexistence ou la suspension du temps…

Temps de supervision… après coup nécessaire pour que le temps s’aligne ,s’écoule, reprenne son cours, laisse place à la descendance de la pensée, que d’autres manières de faire et d’être puisse advenir.

Naissance de l’alternative, de l’invention, ouverture au manque, à la castration opérante. Outil nécessaire pour émasculer Cronos et que s’envisage l’altérité.

Mais je rêve et je m’égare, à moins que justement, je m’écarte suffisamment du récit pour laisser place à l’énigme, enfin.

III) S’arrêter pour penser

Plusieurs questions se bousculent dans ma tête, confuses, incertaines, contradictoires, je tourne en rond et je n’arrive plus à écrire une ligne.

Huit jours que j’ai commencé, et je résiste à l’envie de m’arrêter là. J’hésite, je tergiverse, j’esquive…Chemins tortueux, torturés, tortue, « rien ne sert de courir… », course contre la montre, « La folle allure » de Christian Bobin (9), étonnant de fraîcheur :

« je pense tout et son contraire, c’est peut être ça penser, nous sommes dans cette vie jetés les un contre les autres, je pense que le grand art est l’art des distances, trop prés on brûle, trop loin on gèle, il faut apprendre à trouver le point exact et s’y tenir, on ne peut l’apprendre qu’à ses dépens comme tout ce qu’on apprend vraiment, il faut payer pour savoir…nous passons cette vie à tuer ceux que nous approchons et nous sommes tués à notre tour, la grâce c’est de franchir toutes ses morts en gardant son intelligence, sa gaieté et sa douceur, la grâce c’est d’être en vie même morte, comme un oiseau moqueur dans la forêt calcinée… ». Je sais que je ne peux plus reculer. J’ai besoin des mots pour me dégager du corps en peine.

Ici, la question qui me préoccupe est :

« Qu’est ce que je prétend faire dans cette institution ? » et « Si ce n’est pas de la supervision, qu’est ce que c’est ? »

Au fond c’est peut être ça le problème, le travers subjectif, l’écueil imaginaire qui m’apprend sur moi, à mes dépends : Vouloir faire quelque chose plutôt que rien, tenter de remplir un vide alors qu’il s’agit d’abord de « faire rien ».

Je retrouve dans le livre de Claude Alliome (2) : « … Faire le vide en soi pour entendre les autres ». Etre payé à ne « faire rien », à faire « le vide »…Occuper une place vide en tant que salarié d’une institution ? Ca se complique.

Puis-je envisager de lâcher prise…de faire trou, vide, silence ?

Me voilà face à moi, enfin ce qu’il reste de cette douloureuse et salutaire désillusion.

Pascal Mercier (10), philosophe, nous parle du « baume de la désillusion » : « La désillusion passe pour un mal. Préjugé irréfléchi. Par quel moyen, sinon grâce à la désillusion, découvririons nous ce que nous avons attendu et espéré ? Et en quoi, sinon dans cette découverte, résiderait la connaissance de soi ? »

Effectuer un double meurtre : Tuer l’enfant et tuer le « bon » Maître. Sacré chantier, sûrement jamais terminé mais a l’œuvre.

Eternel recommencement ; Sisyphe, passes moi ton rocher…

Grandir, c’est mourir... « Tuer » l’enfant qui est en moi. Celui qui à besoin d’être aimé, reconnu et qui s’accroche à une image idéale de lui-même.

Tuer le maître, c’est pouvoir dire non, s’autoriser que de moi-même et renoncer aux bénéfices du disciple qui se calque sur un discours de Vérité. Sortir d’une indispensable procuration, oser exister pour soi, sans attendre forcement la caution d’un Autre, même s’il reste une référence comme barré.

Pourtant, n’ai-je pas ressenti des moments de « grâce », comme j’ai pu le dire en introduction ?

Dans le dictionnaire, j'apprends qu'il vient du latin gratia : « gré », qu’il renvoie aussi à la notion de pureté (aie, suspect ça...), à l'absence de pêcher (si « pêcher », c'est justement céder sur son désir); «Avoir la grâce », c'est avoir un « don » (bof), « l'inspiration »... (toujours d’après le dictionnaire). Cela me parait plus proche de ce que j’entend par « instant de grâce », moment de justesse, d'à propos, d'inspiration partagé qui éveille à la créativité…

Au sens de la théologie chrétienne, il s'agit « d'une aide surnaturelle qui rend l'homme capable d'accomplir la volonté de Dieu et de parvenir au salut »... Tiens, justement, ce n'est peut être pas sans rapport avec la notion « d'Ethique » que l'on a abordé dans le cadre de cette formation...Je pense en particulier à Saint Augustin qui, s'interrogant sur la coïncidence entre ses décisions et la volonté de Dieu, (question qui ne se pose que dans l'après coup), trouve sa réponse en passant par l'éprouvé de la Tristesse ou de la Joie du corps. Et, au fond, je m’associerais volontiers à ce que Lacan veut dire par « je suis dans la joie » à propos de la question de la conformité entre ses actes et son désir. « L’éthique du bien dire ». Oui, ça peut ressembler à ce que j'ai ressentie dans ces « instants de grâce » : du plaisir, de la joie. Au plus prés du corps.

D’ailleurs, ça s'éprouve aussi à l'inverse, je crois, lorsque malaise, irritation, angoisse et tristesse prennent le pas, seul dans mon bureau à « consulter mon éthique » (cf. Socrate) après une réunion.

Mais revenons à la question qui prolonge le « cas » et qui fait énigme dans ma pratique :

La question du temps clinique que constitue l’espace de supervision…

« Au chevet » de celui qui soigne, la parole comme symptôme de la maladie de nous même, je me sens pris par une sorte d’atemporalité qui s’obstine à m’échapper.

« Pourquoi cet arrêt du temps qui bloque tout processus d’élaboration ? » Est ce lié :

- au type de population accueillie ?

A ce sujet, Simone Sausse (2) écrit « Horreur ou fascination. Horreur et fascination.

Freud a montré que le plaisir et la douleur sont liés et que le dégoût vient secondairement à la place de l’envie.

Georges Bataille fait apparaître avec force que lorsqu’il y a horreur, l’attrait n’est pas loin. Il élucide la nature de notre peur et en indique la signification : l’horreur a pour fonction d’inhiber ou de détruire l’attrait intolérable. Mais si elle n’y réussit pas, c’est une accentuation de l’attrait qui se produit. L’horreur masque la fascination ; le rejet cache l’attirance. »

Cela me paraît fort à propos pour saisir ce qui se joue dans la relation avec Cyril, à une place impensable d’adulte sexué, et comme tel, de partenaire potentiel.

Elle ajoute : « La sexualité des handicapés suscite un effroi massif, qui masque en fait des peurs bien particulières, mais intolérables. Il s’agit tout d’abord de la peur que suscite l’idée que cet enfant puisse être le fruit de ma procréation, puis la peur qu’il puisse lui-même procréer.

Mais c’est à un niveau plus profond l’idée de procréer avec cet être là. Voilà en effet le fantasme le plus inquiétant, l’image la plus menaçante, celle qui suscite l’épouvante et nous fait détourner notre regard : l’idée d’un rapprochement sexuel avec cet être marqué par une anomalie. Anomalie évocatrice de la plus inquiétante étrangeté ; anomalie qui suggère la monstruosité. Dès lors, ce qui est insupportable et qu’il faut éviter à tout prix, c’est l’attirance que l’on pourrait éprouver pour cet être. Et c’est parce que cette idée n’est pas exclusive aux parents, mais concerne tout le monde, qu’elle est d’autant plus dangereuse et à refouler. Voilà ce à quoi est confronté l’enfant atteint d’un handicap dans son accession à son identité d’adulte sexué : être toujours celui qui incarne l’anormalité et suscite l’effroi , dans une conjonction de l’horreur et de l’attrait . »

Tout ce passe comme si, du fait même d’être reconnu comme handicapé, tout s’arrête, se fige et condamne à être enfermé éternellement dans un monde imaginaire très archaïque où règne une sexualité totalement débridée et fautive. L’éternité dans les feux de l’enfer ?…

Je me suis demandé aussi si cette immobilisation du temps, cet arrêt de ses effets n’est pas sans lien avec une forme de choc traumatique, effraction dans le psychisme qui met en échec la capacité de penser et d’envisager l’avenir.

L’espace de la supervision peut être, je suppose, l’occasion d’entrevoir et d’admettre pour les soignants les sentiments négatifs face au handicap, sans que cela soit forcement en contradiction avec les valeurs éthiques qui soutiennent leurs pratiques.

Partir de là, de ce que ça leur a fait pour réengager la capacité à s’étonner, à se laisser surprendre et envisager un devenir avec l’autre, tenter d’en faire une histoire.

Temps nécessaire de la plainte, à prendre ou temps perdu ? Faut-il laisser venir le « déclic » ou tenter de le provoquer, en proposant des interprétations par association ou en coupant court à des descriptions interminables. Ne s’agit-il pas alors d’une forme de passage à l’acte du superviseur ? « Il n’y a de résistance que de l’analyste »

- à la place que j’occupe ?

Comment est ce qu’on peut se parler du réel ? Du côté de l’impensable, de l’indicible, de la mort, du corps, des pathologies ? Quel cadre je suis, je tiens qui me permette de supporter ça : L’horreur de réel à travers le discours, la mise en acte singulière par un Sujet du langage. Quels « garde fou » ais je à ma disposition ?

Bien sur, il y a un cadre et des règles qui tiennent dans la durée : Le « hors hiérarchie », la garantie de confidentialité, de ne pas posé de jugement de valeur, de faire en sorte que la parole circule dans le respect de la parole de chacun…

Mais il y a des résistances qui se révèlent à travers les Signifiants utilisés pour nommer ce temps de réunion : « réflexion sur la pratique » ; Il n’est pas question d’analyser, mais de réfléchir sur ce qui ne serait que des pratiques ; Quid des émotions, des affects qui les accompagnent et que je ne peux ignorer???

Et puis, il y a aussi ce dispositif un peu « léger » qui ouvre immédiatement la réunion sur le débat « libre » par une phrase du style : « De quoi on parle aujourd’hui » et qui, là encore, évite le qui parle…

Peut-on imaginer échanger, réfléchir, discuter sur le contenu, l’énoncé plutôt que sur l’énonciation ?

Ce qui reviendrait à envisager la possibilité de faire avec ou sans le transfert;

Mais cela n’est-il pas autre chose qu’une forme pure et simple de déni. Déni du Réel en somme…Il est là de toute façon, le transfert, que je le veuille ou non… encore faut-il pouvoir le supporter. C’est pas gagné...

Mais, de la place que j’occupe, à quel traitement, quel dénouement du transfert et de ses effet puis je m’autoriser ?

Peut-on proposer un espace de supervision sans être analyste ? Et autre question qui déborde largement ce travail : Qu’est ce qu’être analyste ?

Conclusion : (déconstruction finale…)

Que fais-je d’autre, depuis que j’ai entamé ce récit, que de me dévoiler sur ce qui, de la place que j’occupe, rend ma condition de « point de vacuité » impossible à tenir !

Plus je m’épuise à m’en défendre et plus cela s’impose à moi. Comment, salarié dans une institution depuis 15 ans, pourrais je ne pas être pris dans les Signifiants qui la compose ? Comment ne pas être pris dans une routine qui rend aveugle et sourd ?

Cette formation me condamne à ne plus être dupe, elle m’inflige une perte inéluctable…salvatrice ?

Plus moyen de me raconter d’histoire.

Mais, si je ne peux plus garantir le contenant, que puis je faire d’autre que de vider les lieux ? La mort dans l’âme…

Et tiens, tant que j’y suis, « douce » violence de l’interprétation, le choix même de Cyril pour cet écrit n’est forcement pas fortuit : Atemporalité, éternel question de sa place dans l’institution, de « ce qu’il fout là » me revient cruellement en retour. Je le rejoins, tremblant, à cette « place vide » que je ne peux tenir. N’en jetez plus…

Mais alors cette joie ? Ce plaisir ? Cette « grâce » ?… à échanger, rire, cheminer, douter, éclairer, inventer, rêver, s’arrêter, patienter, questionner, penser, rater, dire et se dire, reculer, s’alléger, respirer, voyager. Peau de chagrin ?...

Je reviens tout de même sur ce qu’à pu écrire Ch. Herfray (3) :

« N’oublions pas que le pivot de toute culture est la question du sens. C’est celui-ci qu’il s’agit de mettre en lumière. C’est quand nos actes, invertis de notre désir, prennent sens, que nous pouvons y renoncer, quelquefois. Plus que la connaissance des causes, c’est de sens que nous vivons. L’être humain a soif de sens, car l’être humain, soumis à l’ordre du Symbolique, vit de paroles et la parole permet la métaphore . »

Faut-il vraiment que je me mette « hors sens », que je me dégage de l’énoncé au point d’éviter tous les remaniements symboliques qu’une réflexion peut engager.

Si la place n’est pas vide, est elle forcement pleine ? N’y a-t-il pas moyen de sortir de ce clivage radical, de cette inflexion « schizo-paranoïde » ?

Est-il possible, saisissant l’occasion de la brèche occasionné par cette formation, au nom de ce qu’elle remet au travail, de requestionner la demande, voir de consolider un dispositif garantissant cette vacuité. Fort de cette déconstruction qui m’agite, puis je envisager poursuivre l’aventure, autrement ?

Vaste chantier …

LE REVE D’UN CURIEUX

(Extrait)

…J’étais comme un enfant avide du spectacle,

Haïssant le rideau comme on hait un obstacle…

Enfin la vérité froide se révéla :

J’étais mort sans surprise, et le terrible aurore

M’enveloppait. – Eh quoi ! n’est-ce donc que cela ?

La toile était levée et j’attendais encore.

C. Baudelaire ~ Les Fleurs du Mal

BIBLIOGRAPHIE

(1) TEJPAL Tarun J, Loin de Chandigarh , Meta-édition, 2005

(2) SAUSSE Simone, Le miroir brisé , Edition Calmann-Levy, 1996

(3) HERFRAY Charlotte, « Etre et faire avec le handicap. Un problème culturel »

(4) ALLIONE Claude, La part du rêve dans les institutions , Ed encre marine, 2005

(5) BION Wilfred, Aux sources de l’expérience, Paris, PUF, 1979

(6) KLEIN Mélanie, « Quelques conclusions théoriques au sujet de la vie émotionnelle des bébés », in le développement de la psychanalyse, 1952

(7) GIAMI Alain, L’Ange et la Bête , Vanves-Paris, CTNERHI-PUF, 1983

(8) CHEVALIER Jean et GHEERBRANT Alain, Dictionnaire des Symboles, Editions Robert Laffont / Jupiter, 1982

(9) BOBIN Christian, la folle allure , Edition Gallimard, 1995

(10) MERCIER Pascal, Train de nuit pour Lisbonne , Maren Sell Editeurs, 2006

1 J.-B. Pontalis, Fenêtres , Gallimard, p. 100.

2 Citation de Joseph Rouzel dans le texte « Acte éducatif et psychanalyse », synthèse 2 d’Éric Simon, Internet : www.asie.org , p. 12.

3 Bernard Baas, article « Philosophie et Psychanalyse, regards croisés sur le sujet », www.magphilo.fr , 2002.

4 Bernard Baas, article « Philosophie et Psychanalyse, regards croisés sur le sujet ».

5 Bernard Baas, article « Philosophie et Psychanalyse, regards croisés sur le sujet ».

6 Guy Massat, article « Initiation (botanique) à l’objet a », 12 Mars 2005.

7 Guy Massat, article « Initiation (botanique) à l’objet a ».

8 Guy Massat, article « Initiation (botanique) à l’objet a ».

9 Guy Massat, article « Initiation (botanique) à l’objet a ».

10 Jean-Michel Louka, séminaire psychanalytique 2000-2001, « Une étude de la perte en psychanalyse ».

11 Guy Massat, article « Initiation (botanique) à l’objet a ».

12 J. Laplanche et J.-B. Ponlalis, Vocabulaire de la psychanalyse , PUF, p. 74.

13 Juan David Nasio, Enseignement de 7 concepts cruciaux de la psychanalyse , Petite Bibliothèque Payot, p. 54.

14 Juan David Nasio, Enseignement de 7 concepts cruciaux de la psychanalyse , op. cit., p. 59 et 60.

15 Note de cours.

16 Note de cours.

17 Joseph Rouzel, Le travail d’éducateur spécialisé , Dunod, p 146.

18 Joseph Rouzel, Le travail d’éducateur spécialisé , op. cit., p 145.

19 Joseph Rouzel, Le travail d’éducateur spécialisé , op. cit., p 165.

20 Note de cours.

21 Juan David Nasio, Enseignement de 7 concepts cruciaux de la psychanalyse , op. cit., p. 61 et 62.

22 Jean-Pierre Lebrun, article « L’avenir de la haine », www.yapaka.be/files/professionneIs/ta/ta-haine .

23 Jean-Pierre Lebrun, article « L’avenir de la haine ».

24 Jean-Pierre Lebrun, article « L’avenir de la haine ».

25 Jean-Pierre Lebrun, article « L’avenir de la haine ».

26 Jean-Pierre Lebrun, article « L’avenir de la haine ».

27 Joseph Rouzel. Du travail social à la psychanalyse , Les éditions du champ social, p. 92.

28 Joseph Rouzel. Du travail social à la psychanalyse , op. cit., p. 73.

29 Note de cours.

30 Joseph Rouzel, Le travail d’éducateur spécialisé , op. cit., p. 185.

31 Joseph Rouzel, Le travail d’éducateur spécialisé , op. cit., p. 166.

32 Joseph Rouzel, Le travail d’éducateur spécialisé , op. cit., p. 44.

33 Jacques-Alain Miller, article « Angoisse constituée, angoisse constituante », www.lacan.com .

34 Note de cours.

35 Juan David Nasio, Enseignement de 7 concepts cruciaux de la psychanalyse , op. cit., p. 62.

36 Jean-Pierre Lebrun, article « L’avenir de la haine ».

37 Claude Allione, La part du rêve dans les institutions , Édition Encre marine, 2005, p. 20.

38 Marie-Claire Boons-Grafé, « De la guérison psychanalytique »,www.etatsgeneraux-psychanalyse.net/mag/archives/paris2000/texte223.html.

39 Joseph Rouzel, Du travail social à la psychanalyse , Les éditions du champ social, p. 67.

40 Guy Massat, article « Initiation (botanique) à l’objet a ».

41 Guy Massat, article « Initiation (botanique) à l’objet a ».

42 Guy Massat, article « Initiation (botanique) à l’objet a ».

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