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Joseph Rouzel

samedi 08 octobre 2011

Tel le Petit Poucet du célèbre conte je vais poser quelques cailloux blancs pour (re)trouver mon chemin. Trois suffiront. Question de méthode. Méthode, un mot qui vient de deux mots grecs: meta  et odos qui désigne le chemin du milieu, mais aussi le cheminement, le voyage et par extension la façon de faire, la voie, le frayage, le style. Trois citations, donc, qui baliseront le chemin.

«  Il est faux que le transfert soit dans une analyse plus intense, plus excessif qu'en dehors d'elle. Dans les établissements où les nerveux ne sont pas traités par les méthodes psychanalytiques, on observe des transferts revêtant les formes les plus étranges et les plus exaltées, allant parfois jusqu'à la sujétion la plus complète »

Sigmund Freud, La technique psychanalytique .

Jean Oury racontait un jour qu'il existe un compteur Geiger que l'on doit apporter avec soi quand on entre dans une institution – vous savez, cet appareil à mesurer les radiations atomiques - cet appareil tient en une question: est-ce que dans cette institution on prend au sérieux la question du transfert ? Si la réponse est négative, mieux vaut fuir à toutes jambes.

Troisième citation, on la doit à Jacques Lacan, c'est sa définition princeps « Le transfert, c'est de l'amour qui s'adresse au savoir ».

Reprenons le cheminement.

Primo si j'en crois Freud, comme on l’indiquait jadis dans l’entrée des immeubles parisiens : « eau et électricité à tous les étages », c'est transfert à tous les étages. Secundo la prise en compte du transfert dans le travail social, je me bornerai à ce champ d'intervention que je connais de par ma pratique déjà ancienne d'éducateur, et actuelle de formateur, secundo donc, faute d'une prise en compte et d'un véritable travail sur le transfert, il y a péril en la demeure ou pour le dire au plus simple ce qui n'est pas élaboré dans le symbolique revient dans le réel. Combien de passages à l'acte d'éducateurs, de directeurs sous forme de répression, d'exclusion etc. prennent leur source dans ce défaut de symbolisation du transfert. Ceci dit ce n'est pas le tout de le repérer et de l'élaborer, encore faut-il en faire quelque chose au regard de la mission confiée aux établissements et par délégation aux travailleurs sociaux qui y exercent.

Je suivrai les grandes lignes des avancées de Freud et de Lacan pour éclairer mon chemin.

Chez Freud notons d'emblée que le terme de transfert - übertragung  dans la langue d'origine que parle la psychanalyse ( über , au-dessus, par dessus, à travers ; tragung , action de porter - , apparaît dans sa première occurrence en 1895 dans les Etudes sur l'hystérie , ouvrage co-signé avec son maître Josef Breuer. Freud désigne ainsi le retour sous des formes déguisées des représentations refoulées. C'est un véritable polar. Ces représentations, précise-t-il, un peu plus tard dans la Traumdeutung en 1900, repassent en sens inverse la barre de la censure sous des formes d'emprunt. Et avec l'humour qui le caractérise il déploie une métaphore. C’est comme ces dentistes émigrés du Canada, dont les diplômes ne sont pas reconnus en Autriche et qui exercent sous le couvert de dentistes viennois patentés. « Ce ne sont pas les médecins les plus occupés qui se livrent à ce stratagème », souligne-t-il. Dans les années qui suivent Freud développera dans le fil de sa pratique les grandes lignes théoriques du transfert telles qu'elles nous sont parvenues. C'est chose connue, je ne fais que résumer: le transfert est une mésalliance, il y a erreur sur la personne (1895, Etudes sur l'hystérie ); le transfert est à la fois moteur de l'analyse et un frein, (« Dora » in Cinq psychanalyses,  1905); le plus efficace des facteurs de réussite et le plus puissant des agents de résistance ( Les écrits techniques , 1912); la création dans le cadre de la cure d'une névrose de transfert ( Introduction à la psychanalyse , 1917) etc Le transfert est un fil que Freud tient jusqu'au bout, puisqu'il en propose encore des développements dans l' Abrégé de psychanalyse dont il commence la rédaction en 1938, sans pouvoir l'achever. «  Le transfert, écrit-il, est d'amener le malade à faire se dérouler sous nos yeux un fragment important de son histoire. Sans le transfert, il ne nous aurait probablement fourni que des renseignements insuffisants. Tout se passe comme s'il agissait devant nous, au lieu de simplement nous informer ».

C'est un point important que cette idée d'une mise en scène, d'un donné à entendre et à voir dans le cadre de la cure; et c'est un point dont on peut envisager les résonances dans ces théâtres de paroles et de gestes que sont les institutions sociales et médico-sociales.

Venons-en à Lacan, maintenant.

« Le transfert, c'est de l'amour qui s'adresse au savoir ». Cette assertion va me permettre à ouvrir une série de quatre questions.

1)  Qu’est-ce que l’amour ?

2)  Qu’est-ce qu’une adresse ?

3)  Qu’est-ce que le savoir en question ?

4)  Que peut-on faire du transfert en situation professionnelle ?

1)  Qu’est ce que l’amour ?

Notons que sur cette question Jean-Richard Freymannn nous dresse un panorama, pour ne pas dire panégyrique, remarquable dans son tout récent ouvrage L’amour amer paru chez érès. Il nous rappelle au passage, dans le sillage de Freud, que l’amour de transfert, c’est « un vrai amour ». Je repartirai, pour poursuivre, de Platon et de l’amour d’Alcibiade pour Socrate dans Le  Banquet que Lacan commente longuement justement dans son séminaire sur Le Transfert . Rappelons la scène. Nous sommes au lendemain soir d’une fête où les amis d’Agathon ont célébré son prix de tragédie. On a beaucoup bu et dansé. Tout le monde a mal aux cheveux. On renvoie les musiciens, décide d’une collation légère. Alors se pose la question : comment occuper la soirée ? C’est Aristophane, je crois, qui propose que l’on parle de l’amour. Chacun des convives va alors donner sa définition. Il me semble qu’au prix de quelques ajustements, ces définitions ont encore cours de nos jours. Il faut croire que la question de l’amour se pose de façon assez semblable depuis qu’il y a des humains sur terre.

Phédre  : l’Amour est  de tous les dieux le plus ancien, seule capable de rendre l’homme vertueux ( aristos ) pendant sa vie et après sa mort.

Pausanias  : Il y a deux Amours, comme il y a deux Aphrodite : l’un céleste attaché au sexe masculin, l’autre vulgaire uniquement tourné vers le corps, sans distinction de sexe. Donc l’amour n’est ni bien ni mal, ça dépend des intentions qu’on y met.

Eriximaque  prend le tour d’Aristophane, pris de hoquet. Il donne une définition très large de l’amour qui étend son empire non seulement sur l’homme, mais sur la nature, en réalisant l’harmonie des contraires. Tout est sous l’emprise de l’amour, précise Eriximaque : la gymnastique, l’agriculture, la musique. L’amour est universel.

Aristophane  invente un mythe d’origine. Au début il y avait trois sortes humains créés par Zeus: l’homme double, la femme double et l’homme femme, l’androgyne. Ils ressemblaient à une sphère, avaient 4 bras, 4 jambes et 2 visages opposés, mais une seule tête. Zeus décida une division : il les coupa en deux et leur tourna le visage du côté de la coupure. Les deux morceaux n’avaient de cesse que de s’emmancher l’un dans l’autre pour reformer la sphère originelle et du coup n’y arrivant pas, ils se laissaient mourir. Zeus leur greffa des organes génitaux par devant, alors qu’ils étaient jusque là placé derrière.  Chacun de nous n’est jamais qu’une moitié d’humain qui cherche sa… moitié.

Agathon  : l’Amour est le plus heureux des dieux, le plus beau, le plus délicat, le plus subtil, il est bon, habile etc

Socrate  : changement de méthode. Chacun a fait un beau discours, lui, il engage une discussion avec Agathon. Sous couvert d’une amie Diotime, femme qui en connaît un rayon sur l’amour, il décrète que l’amour n’est pas un dieu, mais un daïmon , c’est à dire un intermédiaire entre les hommes et les dieux. Il est le fils de Poros  (la ressource, disons le désir) et Penia  (la pauvreté, le manque).

Alcibiade  : arrive sur le tard, passablement éméché, lui il fait l’amour… de Socrate, comme l’écrit Platon. C’est à dire qu’il déclare sa flamme. Il prend plus de risque qu’une simple définition. «  Socrate ressemble à ces Silènes qui renferment des images des dieux… » Et s’il pouvait posséder cet objet, à l’instar de l’image de dieux, qu’il voit dans le corps de Socrate briller de mille feux, il serait… comblé. Comme son discours, les Silènes, grossiers en apparence, contiennent un sens divin.  

Le geste de Socrate à l’écoute d’Alcibiade a ceci de particulier, qu’il ne repousse ni n’accapare la déclaration d’amour. Il fait la passe en suggérant à Alcibiade que c’est peut-être d’Agathon qu’il est amoureux. Autrement dit, tout en se laissant traverser par la force du désir d’Alcibiade, il se dérobe là où Alcibiade le met en place de sujet supposé savoir sur son manque. C’est une manœuvre d’esquive que Lacan signale comme sans doute le premier geste d’un psychanalyste avant l’heure.

Il y a bien dans le transfert la mise en jeu du désir et d’un objet @. Ici l’objet @ en jeu, c’est l’objet scopique, l’ agalma , comme le nomme Platon. L’ agalma  chez les grecs anciens, c’est tout à la fois une parure, un ornement, un objet artistiquement travaillé offert aux dieux, une belle image, une statue, voire un monument. Conclusion : celui à qui je suppose un savoir sur mon manque, je l’aime. Mais la manœuvre, on le voit, est délicate puisqu’il s’agit de ne pas lâcher sur le désir, sans se laisser prendre par l’illusion que ne manque pas de projeter l’aimant, à savoir que celui qui supporte (dans tous les sens du terme), le transfert, posséderait l’objet qu’il estime lui manquer. L’amour autrement dit, est bien, comme le souligne Lacan, ce qui vient suppléer au fait qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Dans notre vie dite privée, on en fait ce qu’on peut, pas toujours ce qu’on veut. En situation professionnelle de travail social il y a le devoir d’en faire quelque chose, de trans-faire, en tenant compte des missions confiés à l’établissement au nom des politiques sociales, en termes de soins, d’éducation, d’apprentissage, d’insertion sociale etc. C’est en cela que les travailleurs sociaux ne sont pas que de purs exécutants des choix politiques, mais qu’à travers le transfert ils y jouent leur partie. Partie difficile s’il en est, prise entre les impératifs du vivre ensemble et les exigences de sujets pris un par un, au cas par cas. Cette position soulève en permanence une question d’éthique jamais résolue, sans cesse à remettre sur le métier. Ce qu’implique cette posture éthique, on peut le prendre par le bout par lequel l’énonce Lacan, à savoir de « ne pas céder sur son désir», c’est à dire de payer le prix social de sa subjectivité. Même si l’éthique de la psychanalyse pour l’éducateur n’est pas principalement son affaire « il ne peut pas, affirme Jean Ansaldi, ne pas la laisser éclairer latéralement le champ de sa pratique afin de pouvoir comprendre un peu la résistance occasionnelle, le comportement de tel ou tel qui peut paraître socialement suicidaire mais qui ne fait que dire qu’il se compte pour un au moment où il sent sa dimension de sujet sur le point d’être abolie par la nécessité du « vivre ensemble ». ( Lire Lacan : l’éthique de la psychanalyse , Champ social, 1998.)

2)  Qu’est-ce qu’une adresse ?

Fort de ces nuances sur l’amour, qui n’ont pas pris une ride, questionnons-nous sur son adresse. C’est déjà assez étrange : dans la définition de Lacan nous avons pratiquement affaire à une véritable personnification : c’est l’amour en personne qui s’adresse au savoir et non Alcibiade à Socrate. Il y a donc un tiers qui fonde le lieu de l’adresse : le sujet supposé savoir (SSS). C’est d’ailleurs de cette façon que Lacan définit le transfert dans sa « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’Ecole » ( Scilicet I, Seuil, Paris, 1968, p. 19) « Non seulement le Sujet Supposé Savoir se constitue en tiers, mais il circule imaginairement de l’un à l’autre des partenaires ». Et Lacan de préciser que ce nouage du transfert se présente comme « constituant ternaire ». Le SSS est donc le pivot d’où s’articule tout ce qu’il en est du transfert. Le SSS vient en tiers entre l’analyste et l’analysant et n’est pas la personne de l’analyste. Pour la petite histoire je ne savais pas alors que Lacan dans la séance de son séminaire (inédit) sur L’acte psychanalytique  du 6 décembre 1967, reprenant les élaborations de Pascal et de Sierpinsky, faisait usage lui aussi du triangle pour situer l’agencement du réel, de l’imaginaire et du symbolique. En ce qui concerne la légitimité de penser le transfert dans le champ social, Lacan, dans la foulée de Freud a toujours été clair. Il détermine d’emblée le transfert comme une fonction et précise que «  chaque fois que cette fonction peut être, pour le sujet, incarnée, dans qui que ce soit, analyste ou pas, le transfert est d’ores et déjà fondé » ( Les quatre concepts de la psychanalyse , 1964) « Au commencement de la psychanalyse est le transfert, (...) non pas la demande d’analyse », poursuit Lacan. Le transfert est antérieur à la demande. Enfant du manque et du désir, pour reprendre les termes que je cueille chez Platon, le transfert est là potentiellement chez un sujet depuis toujours. Il suffit d’une rencontre qui donne le bon aiguillage pour qu’il prenne le chemin de l’analyse. Jacques Nassif nous en fait une démonstration remarquable dans son ouvrage Le bon mariage  (Aubier, 1992), en mettant en exergue la place de l’annonciateur du transfert. C’est un terme qu’il emprunte à l’ethnologue Jeanne Favret-Saada dans son enquête sur la sorcellerie dans le Boccage de l’Ouest de la France ( Les mots, la mort, les sorts, Gallimard, 1977). Avant de s’adresser à l’analyste, le sujet a déjà fait une pré-interprétation de ses symptômes, souvent sollicité par cette forme d’ « annonciation » (tu devrais aller consulter untel !). C’est-à-dire que ses pensées, ses comportements ou même sa vie entière sont frappés au sceau d’une énigme. L’énigme de : « qu’est-ce qui m’arrive ? » est donc préalable à la rencontre transférentielle. Cette énigme, qui est la précipitation, au sens chimique du terme, du symptôme, a pour conséquence l’appel au savoir supposé et à son énoncé face au sujet qu'il suppose à ce savoir. Place qu'endosse l'analyste dans la cure ; mais aussi tout autre intervenant social selon le dispositif où il exerce. Dans son ouvrage intitulé La force d’attraction Jean-Bertrand Pontalis précise que ces mouvements transférentiels «  … s’inscrivent dans la série psychique bien connue du prêtre, du médecin, du professeur et du maître. Autant de figures, moins d’autorité, comme on le dit parfois hâtivement, que de détenteurs de secret : secret de l’âme, du corps, du savoir, du pouvoir sur l’esprit. L’analyste, en ceci plus proche des parents, étant supposé, lui, détenir le savoir sexuel (mais cela est déjà inscrit dans les figures précédentes). »

Mais pourquoi en va-t-il ainsi, au fond, dans toute relation humaine? Pour faire vite disons que la fabrication de l'humain qui aboutit à un parlêtre, est conditionnée par l'introduction d'une faille, d'une fêlure produites par une extraction, une soustraction dans ce que Lacan désigne comme « la jouissance de la vie » (in   La Troisième,  1975). Cette opération très précoce vient castrer le petit d'homme de la jouissance -toute qu'incarne le corps maternel. Freud nous avait déjà mis la puce à l'oreille dans l'Esquisse d’une psychologie scientifique  : dans cette opération chute un objet, que Freud désigne comme   Das Ding   et il reste de la mère qui s'appuie sur un tiers pour opérer, un tiers-père de fait, un   nebenmensh   un prochain, un proche. Autrement dit, la perte de jouissance que supporte la mère la divise et divise le sujet qui s’y trouve confronté. Le symptôme signe la façon pour un sujet de faire avec cette division. L’objet qui chute dans cette opération, Lacan va en faire le pivot de son enseignement en le désignant comme objet @. Il a souvent dit, modeste pour une fois, que c'était sa seule invention. Les objets @ poinçonnent et façonnent les endroits du corps qui, dans leurs orifices, se présentent comme les lieux de passage et de communication avec autrui. L’objet @ est donc à la racine du lien social. Ce que Lacan mettra en série à partir de 1969, à partir de son séminaire L’envers de la psychanalyse , que l’on peut entendre comme la façon dont l’objet @ dans ses rotations et déplacements organise et structure les quatre discours.  Quatre objets se détachent que l’on peut résumer dans le schéma suivant, en mettant en parallèle les pulsions et les objets, perdus pour reprendre un terme de Freud. Celui-ci précise d'ailleurs dans une lettre à Ferenczi qu' « il faut se contenter d’ersatz, qui valent bien l'objet originel, qui de toute façon n'a jamais existé ». Quatre objets, donc, mais quatre objets plus un, en fait. Plus un car dans le séminaire sur L'angoisse Lacan en désigne un cinquième comme « rien » ce qui résume bien la nature de ces objets comme « substance négative » à la fois « cause du désir » dans un premier temps de son enseignement et « plus-de-jouir « dans un second.

Pulsion

Objet @

orale

sein

anale

fécès

scopique

regard

invocante

voix

 

rien

On pourrait représenter l'ensemble comme suit:

Finalement l'objet @ se résume à « rien ». Rien, mot qui nous vient en droite ligne du latin, res , réi , la chose, que Lacan orthographie parfois « l'a-chose » en usant du a privatif. La Chose, Das Ding . Retour à Freud.

On peut donc inférer que tout mouvement vers autrui est lourdement affecté par l'objet @. Celui à qui je suppose un savoir sur cette perte et l'illusion d'une réparation possible, d'une retrouvaille de l'objet, devient aimable.

3)  Mais de quel savoir s’agit-il ?

Il s’agit d’un savoir supposé et auquel on suppose également un sujet qui sait. En travail social ce que ça donne : un usager (parfois bien usagé par la souffrance, l’injustice, la ségrégation) devant ses « emmerdements » suppose à un travailleur social un savoir y faire. Exemple : une gamine de 4 ans placée pour maltraitance. Son père est en prison, sa mère prostituée ne s'occupe pas d'elle. Un signalement des voisins à l'AS de secteur permet d'intervenir et d'une certaine façon de lui sauver la peau. Une gamine de quatre ans livrée à elle-même dans un HLM ne saurait survivre bien longtemps. Elle arrive à l'institution le cœur gros. Le placement est d'abord vécu pour l'enfant comme un déplacement: elle perd la présence de sa mère, quoiqu’on en pense, les copains, les voisins, l’école, son environnement etc. C'est lourdement chargée de la souffrance produite par ces manques dans sa vie qu'elle entre dans l'institution et se prend de passion pour un éducatrice. La petite la suit partout, lui colle aux basques, lui pose des questions: comment on associe la couleur d'un corsage avec celle d'une jupe ? Pourquoi met-on du fard aux paupières ? etc. Bref elle l'aime. Elle a mal à sa mère (pour reprendre une belle expression que l’on doit à Michel Lemay) et accroche à cette éducatrice parce qu'elle lui suppose un savoir sur ce que serait une mère, toute, pas-manquante, toujours là. On apprendra un peu plus tard dans une séance de supervision que cette jeune éducatrice se posait à ce moment-là, dans sa propre vie, la question d'avoir un enfant, d'être mère. C'est bien là que jaillit le signifiant équivoque du transfert. « Mère » renvoie à deux réalités différentes pour la petite et pour l'éducatrice. Mais c'est ce signifiant qui fait, si j'ose dire, la jointure, mais aussi toute la confusion, l'embrouille du transfert. Je reviendrai sur ce point. En effet il s'agit non seulement de se laisser prendre par le transfert, mais encore faut-il en faire quelque chose, le trans-faire. Autrement dit passer de l’imaginaire qui englue le transfert à sa dynamique symbolique. De l’affect au désir.

Revenons sur le savoir. La difficulté aujourd’hui c’est que du savoir il y en a à la pelle, à Internet déployé, à ne plus savoir qu’en faire. Du coup autant dans la pratique analytique, que dans le travail social ou la formation, il y a lieu de laisser la place vide pour que la question du sujet fasse suffisamment énigme, jusqu’au point de se profiler en symptôme dans la cure et en désir de savoir dans la formation. Deux histoires récentes m’ont mis la puce à l’oreille sur cette difficulté. Une patiente se présente porteuse d’une énigme : elle a, dit-elle, une boule qui se forme dans le ventre lorsqu’on lui refuse quelque chose, et à ce moment-là, une pratique de masturbation l’apaise.  C’est étrange. Elle veut comprendre. Désir que l’analyste soutient d’une variante de Scilicet  : il est permis de savoir. Lors de la deuxième séance, elle claironne d’entrée de jeu : ça y est j’ai compris, c’est le deuxième chakra. Elle a consulté Internet et maintenant elle sait. L’analyste n’est pas dupe et lui propose d’élaborer ce savoir qui lui vient tout cuit de l’extérieur. Mais elle ne revient pas après cette deuxième séance.

Une autre histoire se passe en formation : un groupe d’une douzaine de personnes sont réunies sur le thème de la parentalité. Un groupe de trois psychologues de la même institution se présentent comme détentrices d’un savoir qu’elles entendent distiller aux autres, éducateurs pour la plupart.  La seule demande adressée au formateur était d’en savoir encore plus et d’authentifier leur savoir prêt-à-penser. Comment obtempérer alors que toute entrée en formation ne peut opérer qu’à partir d’un point d’énigme surgi de la pratique ? Lors d’une instance clinique de cette semaine de formation, le formateur, alors que l’une des psychologues témoigne de son embarras face à une situation, lui propose d’en dire un peu plus sur cet embarras. Fermeture de la stagiaire : on n’est pas là pour parler de soi.

Bref le statut d’un savoir omnipotent aujourd’hui pousse à une certaine ruse de la part des praticiens.  En effet le transfert opère à l’endroit d’un savoir inconscient, qu’il s’agit bien, si j’ose dire, de remettre en mains propres au sujet qui l’énonce, sans le savoir. Le psychanalyste, le formateur, l’éducateur, le psychologue etc on l’aime parce qu’on lui suppose un savoir sur son manque, quelle que soit la forme qu’il épouse, revêtant les oripeaux de la réalité psychique ou de la réalité sociale. Mais si nos montages technologiques modernes font la promesse d’un savoir qui fait l’économie de la personne qui en soutient la passe, comment faire ? Il y a un transfert direct sur le savoir. Mais sans adresse aucune. Cela relève d’un lien social meurtrier où toute demande de guérison, de soin, d’éducation etc se trouve traitée par des machines dispensatrices de savoir. Le savoir dans notre société de marchandisation généralisée n’est plus qu’un objet consommable comme les autres qui sature et ferme tout mode de questionnement. Comment lui rendre son statut, dégagé par Freud et Lacan, d’objet agrammatique qui fasse suffisamment énigme pour animer le transfert ? Evidemment il y a là nécessité de nuancer et différencier l’approche du savoir inconscient dans la cure analytique et celle du savoir et des connaissances disponibles dans la culture. Même si le transfert provient d’un même mouvement, la supposition d’un savoir attribuée à l’Autre, son mode de traitement dans le champ de la réalité psychique et celui de la réalité sociale, est distinct. C’est ce que ne manque pas de souligner Freud dans sa préface à l’ouvrage d’Aïchhorn Jeunes en souffrance  en 1925 (Champ social, 2000), précisant cependant que ces deux modes d’intervention (réalité psychique/réalité sociale) « convergent vers la même intention » : le traitement de ce qu’il nomme en tout début de texte Das Kind , l’Enfant, autrement dit la jouissance. Freud précise que lorsque des sujets ne répondent pas aux critères du traitement analytique, qu’il réduit à deux : un transfert qui puisse opérer dans ce cadre et des capacités d’élaboration suffisantes dans la parole, par exemple des sujets qui sont sans cesse dans l’ agieren  et le passage à l’acte, il est heureux que ses « amis éducateurs » puissent prendre le relais. (J’ai longuement commenté ce texte de Freud dans mon ouvrage sur le Transfert dans la relation éducative paru chez Dunod en 2005. On trouvera également mon commentaire sur le site de Psychasoc : http://www.psychasoc.com/Textes/Psychanalyse-et-education-specialisee ). On pourrait presque dire que le SSS dans le champ du travail social prend la forme d’une supposition attribuée au travailleur social de savoir y faire avec la réalité sociale, ce qui place clairement le maniement opératoire du transfert dans ce cadre d’intervention.

4) Que faire, que trans-faire?

Je m’attarderai un peu sur le schéma que j’ai pu bricoler et qui me sert de boussole autant dans mon cabinet d’analyste qu’en formation, les deux lieux actuels de mon exercice professionnel. Evidemment le transfert dans le cadre de la cure n'est pas ici mon propos, l’analyste en fait un usage conforme à l’objectif de l’entreprise. Mais j’essaierai de déterminer en quoi la prise en compte du transfert infléchit les pratiques sociales. Je partirai d’un schéma simple que je commenterai.

Schéma du transfert :

Commentaire du schéma.

Triangle central.  Puisque Lacan dit dans sa Proposition de 1967 qu'avec le transfert on a affaire à un tiers, j'ai eu l'idée de dessiner un triangle (ici en bleu ou gris), ayant par ailleurs encore dans l'oreille l’écho de la voix puissante de François Tosquelles qui nous disait: « triangulez, triangulez, triangulez… ». Deux sujets se rencontrent, non pas de sujet à sujet, non pas par le fruit du hasard, mais par le biais d'un tiers, le SSS. Les places dans le premier temps du transfert semblent symétriques, ici désignées comme « usager » (terme plus qu'équivoque que d'aucuns écrivent, et pas complètement à tort, sans s'en rendre compte: « usagé ») et travailleur social (W. social). Ces deux Platon dans Le Banquet  les nomme : erastès (l’aimant) et eromenos (l'aimé). Si ces deux places semblent symétriques dans mon schéma, c'est qu’elles sont prises, engluées, empéguées, comme on dit à Montpellier, dans les embrouilles du transfert. Un signifiant équivoque soude cette embrouille, comme celui de « mère » dans la petite histoire précitée de cette éducatrice. Il en va ainsi de tout transfert dans un premier temps. Celui ou celle qui le supporte, dans tous les sens du terme, s'y trouve pris. Se déprendre pour faire ce qu’on a à faire, comme analyste, formateur ou travailleur social réclame une manœuvre, terme qu’utilise Lacan dans le Séminaire III , ou un maniement, pour le dire à la manière de Freud. Comment opérer cette manœuvre ou ce maniement ?

Elaboration.  Prenons-le triangle intérieur et l’aile droite de ce triangle. Que fait le travailleur social de cette supposition que lui attribue l’usager de savoir, de pouvoir à sa place ? Evidemment la plupart du temps il n’est guère conscient de ce processus. Il lui faut mettre au travail ce que produit en lui le transfert, ce que ça lui fait pour y voir plus clair. Encore faut-il disposer pour cela d’espaces spécifiques pour l’élaborer, des espaces où se puisse « transférer le transfert » pour adopter une belle trouvaille de Jean Laplanche. C’est là que la supervision, dite aussi analyse de la pratique, prend tout son sens. En exposant devant ses pairs ce qui lui arrive dans la relation à un usager, le travailleur social non seulement prend la distance – cette fameuse « bonne distance » que l’on invoque à tour de bras à l’enseigne de Winnicott -, mais de plus il dégage un savoir utile à l’équipe des professionnels. Non pas un savoir sur le transfert, mais un savoir issu du transfert. Donc le premier travail commence par le professionnel qui donne forme, dans la parole, à ce qui le travaille. Autrement dit le but de l’opération consiste bien à faire tomber l’illusion du SSS, l’illusion qu’il saurait et saurait faire à la place de l’usager. Ce passage de l’imaginaire au symbolique dégage une place vide et met à l’abri le professionnel de l’emprise du SSS.

Médiations.  Deuxième temps, et là réside la spécificité du travailleur social, il peut soutenir un travail similaire chez l’usager à travers le partage de médiations, qu’elles soient thérapeutiques, éducatives, pédagogiques ou à caractère de socialisation. Il s’agit bien d’accompagner un sujet dans cette désillusion qu’un autre saurait ou pourrait à sa place. Or ce second mouvement n’est possible que si le travailleur social s’est lui-même mis au travail dans un premier temps. De son positionnement, de son détachement, de sa propre désillusion, de sa castration de toute puissance dépend ce second temps. Faute de quoi la relation est intoxiquée soit par un trop grand éloignement, soit par une trop grand rapprochement, deux modes de défense qui se rejoignent. Dans l’exemple pré-cité, l’éducatrice ne disposant pas de l’outil de la supervision pour faire la lumière sur ce qui était touché en elle dans le transfert, et qui montait au zénith sous le signifiant équivoque de « mère », a produit un passage à l’acte déterminant. En rabrouant cette petite fille dans un rejet qui prend la forme d’un « je ne suis pas ta mère », elle a rompu la relation brutalement. On peut voir à l’œuvre dans ce mot malheureux, une dénégation, au sens où Freud la définit dans son article de 1925 Die Verneinung , N’ayant pas pu élaborer sur le coup, dans l’espace institutionnel, sa position dans le transfert, la question dans laquelle elle était plongée, son désir d’enfant, donc d’être mère, se mêlait au désir de la petite de disposer d’une mère sans faille. Du coup elle la dénie et la rejette. Il aurait fallu trancher dans l’équivoque du signifiant « mère » qui renvoie chez l’éducatrice et chez l’enfant à deux réalités différentes. Faute de cette opération de distinction du côté de l’éducatrice, ce qui fait retour c’est l’insupportable de cette confusion que ne manque pas d’entrainer tout transfert : je ne suis pas ta mère. Formule frappée au sceau de la dénégation, s’il en est. Notons qu’une petite de 4 ans sait pertinemment qu’une éducatrice n’est pas sa mère, mais elle éprouve la nécessité, pour avancer dans sa vie et sa position subjective, d’en passer par cet étayage, ce temps d’illusion qui pourrait la conduire, à travers une figure de mère d’emprunt, à apprivoiser sa propre mère, telle qu’elle est. Ce n’est que longtemps après, dans une séance de supervision, dans un autre lieu, en formation, que le pot-aux-roses, si j’ose dire, fut dévoilé. Mais la relation était rompue. Et on peut penser que, comme le dit l’adage, chat échaudé craint l’eau froide et donc que cette petite a dû y regarder à deux fois avant d’engager une autre relation avec un adulte. Prise dans l’embrouille du transfert l’éducatrice n’a pas pu mesurer que la petite, en la questionnant sur les objets même du féminin, lui apportait, clé en main, tous les outils de médiation éducative. Qu’une éducatrice se préoccupe de la façon de s’habiller d’une petite, pour aller à l’école, qu’elle soutienne son questionnement sur les marqueurs de la différence sexuelle en société, voilà le chemin que lui ouvrait cette petite pour avancer dans sa vie, donc apprendre à faire avec la mère que le ciel lui a donné et grandir, c’est-à-dire se séparer d’elle pour devenir une femme en investissant son corps dans la relation à autrui. Mais une fois rompue la relation transférentielle, sur ce mode de rejet qu’entrainait, en tout cas dans cette situation précise, ce « je ne suis pas ta mère », cette ouverture s’est refermée. Le manque d’élaboration de ce qui se joue dans le transfert conduit à un passage à l’acte. Ce qui n’est pas élaboré dans le symbolique fait retour dans le réel. Les lois de la parole et du langage qui structurent le parlêtre s’avèrent implacables. Notons que je ne développe ici que l’aspect du transfert entre usager et professionnel, mais il en va de même entre professionnels d’une équipe, voire d’une institution. D’où la nécessité de disposer pour en traiter les ramifications, d’un espace d’ élaboration  que je nomme « régulation ». Les médiations  concernent les objet et projets qu’une équipe de professionnels partagent. L’ institution  met en œuvre, dans un soutien du transfert, l’organisation de l’établissement, les textes, la place hiérarchisée de chacun au regard de la mission et du projet d’établissement etc Le schéma se déploie selon la même logique.

Institution.  Dernier point : usager et travailleur social ne se rencontrent pas par hasard, au coin d’un bois ou au zinc d’un bistrot. D’emblée leur rencontre, comme leur séparation, est instituée et programmée. C’est ce qu’indique le bas de mon tableau : le transfert et son maniement reposent sur cette pointe de diamant que l’on dit « institution », donc instituante de toute relation. D’abord de par des textes qui balisent le fonctionnement de l’établissement : textes législatifs, agréments, conventions, budgets etc Mais aussi par la présence permanente d’un tiers, d’une fonction d’exception, comme la désigne Jean-Pierre Lebrun dans ses travaux, opérant à tous niveaux. Cette permanence de la référence s’actualise dans les figures de la direction, du projet institutionnel, des modalités d’organisation, de l’équipe, de la différence des places etc On peut dire qu’à l’énoncé que je proférerais au début de cette intervention « transfert à tous les étages » fait pendant un « castration à tous les étages ». Il s’agit d’en situer clairement l’incidence, non pas entre usager et travailleur social, cela n’en est que l’aboutissement, mais d’abord entre le travailleur social et le SSS, ensuite entre l’usager et le SSS, et une fois seulement opérée cette coupure, qui ne se produit que dans un acte, sur la nature duquel il y aurait beaucoup à dire, la séparation, dont les coordonnées sont fournies par les textes (durée, conditions du placement etc), peut prendre sens.

Ce passage de l’aliénation à la séparation tel que Lacan en détermine les linéaments dans le Séminaire XI , éclaire évidemment les relations primaires entre parents et enfants où le transfert prend ses racines, mais aussi toute forme de relation que le transfert finalement, comme le souligne Freud à la fin de sa vie, met en scène dans une répétition insistante du symptôme. Que cette répétition trouve l’adresse d’un travailleur social pour prendre forme, on peut dire qu’il s’agit là d’une chance pour un sujet, pour que, dans la rencontre, ça revienne, mais pas au même.

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