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Y a-t-il une clinique de l’intervention sociale?

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Joseph Rouzel

dimanche 15 mai 2011

Y a-t-il une clinique de l’intervention sociale ? 1

Dans sa préface de 1925 à l'ouvrage de l'éducateur viennois, August Aïchhorn ( Jeunes en souffrance , Champ Social, 2000), Sigmund Freud différencie très clairement deux champs d'intervention: réalité psychique et réalité sociale, et deux modes d'intervention, psychanalyse et travail social. Tout en affirmant que « le travail social (dont l'éducatif) est une discipline sui generis  qui ne doit pas être confondue avec l'approche psychanalytique ». Il conclue cependant que ces deux modes d’intervention « convergent vers la même intention »  ( absich t). En partant de ce texte princeps nous essaierons d'éclairer ce qu'il en est des différences, mais aussi des convergences entre psychanalyse et intervention sociale.

L’esprit de la clinique qui fait le titre de cette rencontre renvoie à la respiration. Esprit/respiration, même origine. Faut-il en conclure avec Lacan que la psychanalyse est le poumon artificiel de la société industrielle et néolibérale devenir passablement irrespirable ? Que faut-il en inférer en ce qui concerne l’esprit d’une clinique qui trouve son point d’appui dans la psychanalyse et vient éclairer, latéralement, le champ de l’intervention sociale, que ce soit dans le travail social ou l’enseignement. Se souvenir ici de l’invention de Freud qui prend date le 12 mai 1889 et situe la naissance de l’acte analytique. Ce jour-là alors qu’il abreuve de questions Emmy Von Neustadt, celle-ci lui demande de se taire et de l’écouter. Freud, dans ses  Etudes sur l’hystérie note en retour : « J’y consens… ». Ce consentement de Freud qui situe le savoir du côté du malade et non du médecin, donne alors pour tâche à celui-ci de bricoler un dispositif qui favorise l’avènement de la vérité. Freud renoue ainsi avec ce que les premiers médecins grecs nommaient « teknè clinikè », technique clinique. Encore faut-il préciser que le terme de technique, renvoie au savoir-faire de l’artisan, au « tour de main ». Quant à la clinique qui puise son origine dans le « clinè », le lit, elle désigne cette nécessité pour le médecin de s’incliner (on retrouve dans ce verbe la même racine que dans clinique: « clin ») pour rencontrer le malade là où la maladie l’a allongé. Il s’agit donc avant tout d’une clinique de la rencontre.

Si l’on considère la confrontation entre travail social et psychanalyse à partir de l’intersection de deux cercles d’Euler, on peut faire le constat suivant:

Dans cette confrontation, il y a un trou, un hiatus entre les deux. Une disjonction. La psychanalyse fait entame au travail social ; le travail social fait entame à la psychanalyse.

L’Institut européen psychanalyse et travail social (PSYCHASOC) que j’ai créé et que je dirige à Montpellier, intervient spécifiquement dans cette intersection, que ce soit dans les formations continues que nous animons, les séminaires ou encore les colloques et journées de travail. De plus un certain nombre des trente formateurs intervenant ont par ailleurs une pratique de psychanalyse.

Cet entre-deux, ce no man’s land de quoi fait-il signe ? Qu’est-ce qui réunit et en même temps sépare ces deux champs d’intervention si ce n’est la clinique ?

Lacan aborde une question semblable lorsqu’en 1950 il évoque la confrontation entre médecine et psychanalyse. Après avoir souligné que « L’action concrète de la psychanalyse est de bienfait dans un ordre dur », il dégage de cette mise en perspective un principe qui prévaut à ces deux types d’activité : «  … le fondement de l’expérience qui la constitue (la psychanalyse) est le même qui définit le caractère sacré de l’action médicale : à savoir le respect de la souffrance de l’homme. » 2  Notons que le terme de « caractère sacré », comme ne manque pas de le souligner Jean-Claude Milner, n’est pas habituel chez Lacan ; sans doute renvoie-t-il aux travaux de Roger Caillois et Georges Bataille. 3  Le sacré, là où « ça crée », dirais-je pour ma part. La clinique est à entendre avant tout comme rencontre dans « le respect de la souffrance de l’homme », ce que Emmanuel Kant nommait « la dignité humaine. » 4

Mais la rencontre de quoi ? Là le texte de Freud va nous être d’un appui précieux. Nous verrons que dans le travail social et la psychanalyse la rencontre met aux prises les professionnels qui œuvrent dans ces deux champs distincts, avec une étrangeté, que Freud nomme d’emblée comme « Das Kind », l’Enfant. Non pas un enfant, ni l’infantile, concept qu’il forgera bien plus tard, mais l’Enfant. Dans un premier temps nous dit Freud la psychanalyse s’est construite, dans son discours et sa pratique, à partir de la rencontre d’hystériques adultes et principalement de femmes ; mais assez tôt s’est ouvert, grâce à ses « amis éducateurs », comme le souligne Freud, l’intérêt de la psychanalyse pour l’Enfant. Posé ainsi il s’agit d’une véritable énigme. D’autant plus que Freud précise que l’Enfant perdure tout au long de la vie et jaillit dans les rêves, les symptômes et la création artistique.

Quelle est cette étrangeté, l’Enfant, qui à la fois distingue et réunit la clinique analytique et la clinique en travail social ? Pour répondre à la question je vais suivre pas à pas le texte de Freud. Je reprend ici un commentaire que j’ai déjà abordé il y a quelques années, lorsque j’ai republié en 2000 le texte d’Aichhorn devenu introuvable.  5

« Jeunes en souffrance »  1  

Ce texte de Freud situe remarquablement les différences, mais aussi les points d’articulation entre psychanalyse et travail éducatif et sans doute au-delà, toute forme d’intervention sociale. Le contexte de la publication de l’ouvrage et de la préface est marqué chez Freud par une série d’écrits importants. 1925 est l’année où Freud rend public :  Die Verneinung  (La dénégation) ; « Quelques additifs à l’ensemble des interprétations des rêves » ; un hommage posthume à Joseph Breuer (In mémoriam) ; un message à l’occasion de l’inauguration de l’Université Hébraïque ; « Quelques conséquences psychiques de la différence des sexes au niveau anatomique (repris dans  La vie sexuelle  ) ;  Inhibition, symptôme, angoisse  ; et l’article « Psycho-analyse » ;  Ma vie et la psychanalyse  paraît en France à la NRF dans une traduction française de Marie Bonaparte. Dans sa vie et son travail en début d’année Freud est beaucoup occupé à mettre de l’ordre parmi ses disciples. Une polémique s’est élevée contre Rank à qui on reproche de faire cavalier seul, notamment lors de voyages aux USA. En juin 1925 il est distrait de ces chamailleries par un évènement douloureux. Joseph Breuer, l’ami et le maître de ses trente ans, qu’il n’a plus revu pratiquement depuis 25 ans, meurt âgé de quatre-vingt trois ans. Le fils aîné de Breuer lui transmet toute la sympathie pour ses travaux qui n’avait jamais quitté le vieil homme. « Ce que vous me dites du jugement de votre père sur mes travaux ultérieurs m’était absolument inconnu, et me fut un baume sur une blessure douloureuse qui ne s’était jamais refermée. » (Freud à Robert Breuer, 26 juin 1925). Il rend un hommage vibrant à son maître, qui en ses jeunes années lui avait apporté affection et soutien financier. Fin décembre c’est la mort d’Abraham à quarante-huit ans qui laisse un vide immense dans l’organisation de la psychanalyse. Freud en est profondément touché. Celui qu’il désignait affectueusement comme son « rocher de bronze » et en qui il avait « une confiance absolue », n’est plus. Dans sa notice nécrologique il reprendra à son endroit une citation d’Horace : «  Integer vitae scelerisque purus  » (Un homme intègre pur de tous vices et scélératesse). Avec Abraham disparaît « un des grands espoirs de la jeune science, encore si exposée et attaquée ; et sans doute une part, disparue à jamais, de son avenir. ». C’est dans ce contexte, dans un souci pour penser l’extension de la psychanalyse, que Freud écrit une préface à l’ouvrage d’Aïchhorn. Depuis quelque temps à travers les recherches de sa fille Anna, institutrice de formation, et de Mélanie Klein, analysée par Sandor Ferenczi, puis Karl Abraham, des échanges sur la pédagogie avec le Pasteur Pfister, Freud a été sensibilisé aux questions d’éducation. Il s’agit bien dans ce domaine, comme il l’écrit d’emblée dans cette préface, d’une  Anwendung , d’une utilisation, d’une application de la psychanalyse. C’est à dire d’une mise en œuvre des concepts de la psychanalyse dans le champ social. Les concepts tels que le transfert, le principe de plaisir et le principe de réalité, le Moi-idéal, en constituent le socle ; et un texte comme « Psychologie collective et analyse du moi », une référence en ce qui concerne le travail avec les groupes éducatifs. Aïchhorn, accompagné du professeur Lazar, directeur de la section pédagogique de la clinique infantile de Vienne, en déduira une pratique tout à fait innovante de composition des groupes éducatifs. Au lieu de les constituer comme cela se faisait à partir du diagnostic psychopathologique, il propose un regroupement à partir du tempérament des jeunes et de leur positionnement subjectif dans le groupe, notamment leur capacité à être leader et à prendre des responsabilités, ceci afin de viser une meilleure  Wieder-Social-werden , qu’on pourrait traduire, avec beaucoup de précaution compte tenu de la place qu’occupe cette notion dans le discours dominant actuel, par « réinsertion sociale ». Evidemment comme à chaque fois que l’on classe, il y a des inclassables, qu’on a vite fait de nos jours d’inscrire sous l’enseigne d’incasables. Aïchhorn ne l’entend pas ainsi, les inclassables, ceux qu’il désigne comme « agressifs », il en fait un groupe à part entière, et pas entièrement à part. Il s’agit de permettre à chaque sujet, quelle que soient ses difficultés, de trouver sa place parmi les autres. L’objectif pour Aïchhorn est d’accompagner le jeune déviant « à s’intégrer lui-même de nouveau dans la société ». Cette conception très fine des groupes éducatifs, certains auteurs  2  iront même jusqu’à envisager que Bion et Rickmann s’en soient inspiré en Angleterre pour fonder des groupes thérapeutiques. C’est une expérience dont Lacan a rendu compte dans un article de 1947 « La psychiatrie anglaise et la guerre », texte intégré dans  Autres Ecrits .

August Aïchhorn est né à Vienne en 1878. Il a donc quarante sept ans lorsque l’ouvrage paraît et déjà une belle carrière derrière lui. Après des études qui ne le passionnent guère de construction mécanique, il se tourne vers la profession d’instituteur, puis se consacre assez rapidement à l’éducation spécialisée auprès de jeunes délinquants. En 1918 il est nommé directeur de l’institution Ober-Hollabrunn, en Basse-Autriche. L’institution – n’oublions pas qu’on se situe dans l’immédiate après-guerre - est installée dans des baraquements très précaires qui avaient servi de refuge aux populations en exode pendant la guerre. L’institution n’est ni un centre de redressement, ni un centre d’observation, mais ce que Aïchhorn nomme une « Fürsorgeerziehungseinrichtung  », un nom à rallonge comme on peut en forger en allemand et qui inclue deux notions essentielles de la pédagogie d’Aïchhorn : c’est un centre de  Erziehung c’est à dire d’éducation, un des trois métiers impossibles désignés comme tels par Freud dans sa préface, une éducation dont le principe est le  Fürsorge , «le souci pour». Le terme de  sorge dont Martin Heidegger des années plus tard fera un usage singulier, est également présent sous la plume de Freud, notamment lorsqu’il désigne en 1929 dans  Malaise dans la civilisation , la drogue, « l’intoxication chimique », comme il dit, comme un «  Sorgenbrecher  », un « briseur de souci » qui produit chez le sujet « une jouissance immédiate ». Une éducation guidée par le souci de soi et d’autrui, une éducation qui traite la pente à la jouissance immédiate, en passant par toutes les formes de médiation sociale et culturelle, notamment la parole et le langage, telle est la voie qu’ouvre Aïchhorn. Le traitement ( Behandlung ) consiste en « une douceur et une bonté absolues ; une continuelle occupation et des jeux en prévention des agressions ; un dialogue ininterrompu avec chacun pris un par un. »  3  Il s’occupe également dans le même temps d’un centre, Saint André, situé sur la Traise. En 1920 la municipalité de Vienne lui demande de prendre la direction d’une autre institution à Eggenburg près de Vienne. Dans les centres que dirige Aïchhorn sont accueillis des adolescents issus de familles pauvres. Leurs parents sont maçons ou vendeurs, ouvriers sur machine ou tâcherons. Ces jeunes se destinent eux-mêmes à des métiers manuels : cordonniers, menuisier, livreur, peintre en bâtiment, tailleur. Les conditions de logement de ces familles sont très rudimentaires : il habitent à quatre ou plus dans une pièce qui fait en même temps cuisine. L’adolescent dort dans le lit des parents et avec la mère quand le père s’absente. C’est à partir de ces diverses expériences qu’il construit ses repères d’une éducation du « souci de soi et d’autrui », et qu’il en rend compte dans dix conférences publiées en 1925, sous le titre de «  Verwharloste Jugend  ». Ces conférences sont publiques et ouvertes aux citoyens viennois. Dès 1922 Aïchhorn intègre la Société Psychanalytique de Vienne, et crée avec Siegfried Bernfeld et Wilhelm Hoffer un groupe de réflexion sur les problèmes de délinquance infantile et juvénile. Il dégage l’hypothèse opératoire dans le champ social qu’on aurait à faire dans les agissements antisociaux des jeunes à l’équivalent du symptôme dans la cure. Il fonde les principes d’une éducation basée sur la technique analytique à partir d’un repérage du transfert dans la relation éducative. En 1932 il prend sa retraire et exerce en cabinet privé. En 1938 même s’il forme le souhait de quitter Vienne devant la menace nazie, il ne peut le faire car son fils est arrêté et déporté comme prisonnier politique à Dachau. C’est piégé dans cette position qu’il accepte la mort dans l’âme de diriger la formation à l’Institut allemand de recherches psychologiques et psychothérapeutiques de Berlin, de sinistre mémoire, créé par Matthias Göring. Pendant ce temps il organise dans la clandestinité avec Alfred Fleiter von Wintestein les rencontres d’un petit groupe autour des questions de psychanalyse, malgré la surveillance de la Gestapo. Certains membres de ce groupe paieront de leur vie cette activité de résistance dans l’ombre. Après la guerre Aïchhorn est nommé responsable de la Société Psychanalytique de Vienne qu’il dirigera jusqu’à sa mort en 1949. 6

Avertissements 4  

  •  Le titre d’Aïchhorn: «  Verwahrloste Jugend  », est traduit par « Jeunes en souffrance » dans la nouvelle édition que j’ai dirigée. La traduction du terme  Verwahrlost  a donné lieu à toute une polémique, notamment de la part d’une certaine Ecole de psychanalyse aux allures de pieuvre, dont les membres se croient sans doute investis du rôle de thuriféraires, de zélotes, voire de dévots du discours du maître. Certains retours m’ont surpris dans leur férocité, leur étroitesse d’esprit, alors que d’autres furent carrément, comme on dit, de bas étage, faites dans mon dos, pas adressées, en douce, dans l’ombre. Je dois ces coups de Jarnac entre autres à une descendante de Jacques Lacan lui-même qui semble régner comme un caporal-chef sur ses troupes, imposant à tout un chacun une fonction de gardien du dogme, position qui ne convient en rien à des psychanalystes dignes de ce nom. La psychanalyse impose de prendre le risque de penser par soi-même et de parler en son propre nom. En allemand le mot  Verwahrlost  signifie « à l’abandon, en friche, délaissé ». Il peut s’appliquer tout autant à un jardin, une maison qu’un être humain. Le verbe auquel il renvoie est « bewahren » qui signifie « protéger ». Le jeune «  verwahrlost  » a donc subi un déficit de protection, une négligence. A un moment de sa jeune vie, les adultes qui avaient en charge son éducation, l’ont laissé tomber, laissé en plan. Mais notons que le verbe charrie un double sens, passif et actif : non seulement «être laissé tomber », si l’on peut dire, mais encore « se laisser tomber. » C’est donc dans l’articulation à l’Autre que le sujet se vit comme laissé en plan. Aïchhorn exhausse ainsi le terme de «  verwahrlosung  » au rang d’un véritable concept. Freud fait usage de ce concept lorsqu’il parle du personnage de Shakespeare, Richard III. Il écrit que ce personnage est «  verwahrlost  », c’est à dire négligé, mal fichu. C’est un point que Paul-Laurent Assoun n’a pas manqué des souligner.  5  Après avoir entendu les différentes polémiques, plus partisanes que réellement constructives, sans qu’aucune n’ait abouti à une autre possibilité de traduction - la critique est aisée mais l’art est difficile ! - après avoir fait le tour des différentes variantes en français des possibles traductions, j’ai proposé au traducteur (Marc Geraud, psychiatre et germaniste de Bordeaux) d’emprunter un terme présent dans le vocabulaire éducatif, celui de « carence », à condition de le dégraisser des représentations imaginaires dans lesquelles il baigne le plus souvent dans le secteur social. Il ne s’agit en aucun cas de l’employer comme on le voit faire souvent par les travailleurs sociaux, à savoir qu’un enfant aurait manqué d’affection, de soins, de culture, de repères et que sais-je encore et que le rôle dévolu aux professionnels serait de pallier ce manque. C’est évidemment une version très imaginaire de la « carence ». On peut entendre ce terme comme cernant ce « laissé tomber » par l’adulte, dans lequel, dans une position subjective, le sujet s’est aussi abandonné. La position subjective relevée ici est indispensable pour penser ce qui suit, ce que Freud ouvre du coté de l’acte éducatif. Et c’est en prenant appui sur le fait que le sujet n’y est pas pour rien dans ce « laissé tomber » que Aïchhorn va construire sa pratique. Autrement dit la carence met en jeu la question du manque, ainsi que sa transmission. Pour certains sujets la castration ne serait pas forclose, comme dans la psychose, mais laissée en plan, négligée, délaissée.
  • Le titre de l’avant-propos de Freud «  Geleitwort  » traduit par « préambule », signifie surtout « mot d’encouragement », c’est un peu un signe qu’adresse Freud à Aïchhorn, sur le mode « vas-y, mon petit vieux, mes vœux t’accompagnent ».

Commentaire par paragraphe (découpage en 5 paragraphes)

Paragraphe 1

Le terme qu’emploie Freud : «  Das Kind  », l’Enfant, pose une véritable énigme. Freud n’écrit pas « un enfant » ( Ein Kind ). Lorsqu’on regarde de près cette portion de texte cet Enfant en majuscule apparaît encore plus énigmatique. Quelle est cet Enfant désigné comme « l’Enfant » qui perdure tout au long de la vie et qu’on voit de temps à autre jaillir dans les rêves, les symptômes ou la création sublimatoire ? Cet Enfant dont Freud nous précise qu’il est « permanent, persistant, survivant, à peine changé, à peine modifié », allons jusqu’à dire « increvable », autant de termes qui cernent l’expression qu’utilise Freud de «  das wenig verändert fortlebende Kind  ». Cet enfant est marqué, imprimé, signé d’un signe ineffaçable ( gepräge  est un terme d’imprimerie), poinçonné, façonné par la force de la pulsion. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’à se tenir au pied de la lettre le mystère s’épaissit. Le mot  Das Kind  est employé par quatre fois dans ce paragraphe. Il est important d’en dégager le sens puisque Freud affirme un peu plus avant dans le texte que c’est sur cet Enfant persistant qu’agissent les processus éducatifs. La fonction de l’éducation, précise-t-il, est de «  fördern  » l’enfant, c’est à dire de l’élever, de le faire monter vers le haut, le faire grandir. Dans le troisième paragraphe il désignera l’Enfant comme étant l’objet même du travail éducatif.

Que peut-on dire de cet Enfant bien énigmatique? Première ouverture : l’étymologie du vocable en français.  Infans  en latin signifie,: ce qui, celui qui, ne parle pas. L’ infans  est donc proprement ce qui échappe au parlêtre. Est-ce qu’on peut aller jusqu’à le désigner comme un point de réel dans la structure qu’on pourrait nommer : « l’infantile »? C’est un concept qu’on ne trouvera dans aucun des différents dictionnaires de psychanalyse. Je me réfère ici à la thèse de doctorat de Marie-Jean Sauret intitulée : « De l’infantile à la structure » soutenue à Toulouse en 1989. J’en parcours quelques passages. Tout serait à citer dans ce travail remarquable. « Au fond, écrit Sauret, l’infantile pour Freud, ce n’est pas l’enfant, mais la sexualité (…) Dès sa naissance le sujet est structuré comme l’énigme que constitue sa sexualité. » Cette « rencontre ratée avec le réel » comme la désigne Lacan, témoigne du travail imposé à la jouissance par l’entrée dans la chaîne signifiante et par voie de conséquence dans le social. Du coup l’Enfant serait « ce désir posthume » qui hante chaque sujet, toute sa vie, qui apparaît dans l’après-coup de la castration. On comprend mieux alors la phrase célèbre de Lacan, dont l’on tronque trop souvent la citation  6  « Ainsi le symbole se manifeste d’abord comme meurtre de la chose, et cette mort constitue dans le sujet l’éternisation de son désir ». Le voilà bien l’Enfant éternel, l’enfant de la jouissance increvable, l’enfant du réel de la pulsion. Cet Enfant que la jouissance nous fait dans le dos, toute société va tenter de le prendre dans les rets de ses représentations collectives. A cet endroit du signifiant un certain débordement et affolement des constructions collectives témoigne de l’approche d’une zone de jouissance non totalement bordée par l’appareil symbolique. Maurice Capul, éducateur, formateur et historien bien connu à Toulouse, a bien montré dans ses travaux sur « L’internat et l’internement sous l’Ancien Régime »,  7  dans le sillage de Michel Foucault, que les représentations de l’Enfant dans l’histoire oscillent en permanence entre deux extrêmes : soit l’Enfant merveilleux doté de pouvoirs extraordinaires, soit l’enfant monstrueux à mettre au rebut.

Du coup les enfants qui supportent en leur corps ces représentations de l’Enfant sont assignés à deux places extrêmes entre lesquelles il y faut toute la capacité de résistance d’un sujet pour, comme on dit, s’en sortir : ils sont soit sacralisés, soit profanés. Dans notre actuelle société nous avons les deux : l’enfant-roi et l’enfant-marchandise. Il faudra donc distinguer dans ce texte ce qui relève de l’Enfant et des enfants. Les éducateurs nous dit Freud, qu’ils interviennent auprès d’enfants, d’adolescents ou d’adultes, agissent toujours sur l’Enfant, c’est à dire sur la jouissance. C’est en cela que Freud définit l’éducation, dans ses conférences de 1917 comme : « le sacrifice de la pulsion ». Un autre auteur va nous permettre d’avancer un peu dans cette réflexion sur l’Enfant, c’est Serge Leclaire. Il a publié en 1975 un petit ouvrage tout à fait remarquable : « On tue un enfant »  8 . L’auteur y dégage, à partir autant de la clinique que de l’actualité des meurtres d’enfants, le concept précieux d’ »Enfant merveilleux », fruit du regard de la mère, enfant objet @, qui « de génération en génération témoigne des rêves et désirs des parents ».  7 Et Leclaire de préciser qu’il n’est de vie possible qu’au prix du meurtre permanent de cet enfant merveilleux, meurtre nécessaire, mais irréalisable de l’Enfant merveilleux, tel le phœnix, « toujours renaissant ». Nous retrouvons bien chez Leclaire cette idée de permanence de l’Enfant. « Qui ne fait et refait, ajoute Leclaire, ce deuil de l’enfant merveilleux qu’il aurait été, reste dans les limbes et la clarté laiteuse d’une attente sans ombre et sans espoir; mais qui croit avoir, une fois pour toutes, réglé son compte à la figure du tyran, s’exile des sources de son génie, et se tient pour un esprit fort devant le règne de la jouissance ». Cet Enfant mythique serait l’équivalent de ce « sujet de la jouissance » qui s’il existait ferait qu’un sujet ne serait pas divisé, pas manquant, donc pas… sujet. On ne peut attraper la jouissance que par cette approche négative. Cette expression de « sujet de la jouissance » avec la variante de « sujet primitif », évidemment discutable, Lacan l’emploie dans son séminaire sur  L’Angoisse . « Ce sujet (…) c’est le sujet de la jouissance, pour autant que ce terme ait un sens, mais justement, pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons, on ne peut d’aucune façon l’isoler comme sujet, sinon mythiquement. »  9  Cette notion obscure d’Enfant commence à prendre consistance. L’Enfant est alors un autre nom de la jouissance, que, nous rappelle Lacan « toute formation humaine a pour fonction, par essence et non par accident, de réfréner… »  10  Pour mettre des points de suspension sur cet aspect qui mériterait de plus longs développements, on peut affirmer que l’Enfant trouve ses points d’incidence dans la jouissance autant dans le champ psychique que dans le champ social. Dans notre société la mise en garde de Lacan concernant « l’enfant généralisé » avec pour conséquence «  l’entrée de tout un monde dans la voie de la ségrégation », au cours des journées sur les psychoses de 1967, est à entendre aussi de ce coté-là et à prendre au sérieux. 8  L’impératif de jouissance aux commandes de la société capitaliste, qui tend à transformer tout ce qu’il y a sur la planète en marchandise, ne fonctionne qu’à partir d’une mise en scène permanente, dont la télévision constitue le bras armé, de ce « jouis, c’est un ordre ». Ainsi se produit, sous les auspices de cet Enfant généralisé, la convocation sur le Marché d’un sujet devenu individu (non-divisé), consommateur appareillé à des objets de jouissance industriels, qui, pensant consommer, se consume. De sujet, il devient l’objet du Marché.

Paragraphe 2

On trouve d’emblée dans la seconde phrase de ce paragraphe cette célèbre assertion de Freud à propos des trois métiers impossibles. Beaucoup la connaissent, mais peu savent où elle prend sa source. Cette assertion, Freud la désigne comme «  Scherzwort  », soit un bon mot, une plaisanterie, une blague, une vanne, dirait-on en français d’aujourd’hui. Cette vanne sur les trois métiers impossibles Freud ne l’a pas inventée, elle est inscrite dans la culture populaire. De ces trois métiers en question :  Erziehen , éduquer ;  Kurieren , soigner ;  Regieren , diriger, Freud dit qu’il a déjà de quoi faire avec le second, mais qu’il compte sur ses amis éducateurs pour le premier. Quant au troisième, diriger, gouverner, il n’en dit rien. Pour ma part je désignerai ces métiers comme métiers de l’impossible. 9  Pourquoi, dira-t-on, associer l’adjectif « impossible » à ces trois métiers ? La réponse se trouve dans un texte de 1937, où il fait une deuxième citation de cette bonne blague. Dans cette seconde occurrence, il transmue juste « soigner » en « psychanalyser ». Dans le glissement d’un terme à l’autre, on entrevoit tout le déplacement de Freud entre 1925 et 1937. Cette seconde citation se trouve dans l’article « L’analyse finie et l’analyse infinie ». On connaît au moins deux versions de la traduction.   L’une de 1939 dans la  Revue Française de Psychanalyse , visiblement tronquée et la seconde de 1985, parue dans le recueil  Résultats, idées, problèmes  sous le titre « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin »  11 Voici la seconde version : « Il me semble presque cependant que l’analyse soit le troisième de ces métiers impossibles dans lesquels on peut d’emblée être sûr d’un succès insuffisant. Les deux autres connus depuis fort longtemps sont éduquer et gouverner. » Il y a bien dans les métiers éducatifs, thérapeutiques et politiques un incontournable, un point de butée : on peut « être sûr d’un succès insuffisant ». Pourquoi cette garantie paradoxale d’un ratage, selon Freud ? Il y a dans ces métiers de la relation humaine un point de résistance, nommons le sujet. Car un sujet ça résiste par définition à toute volonté, fut-elle bonne, d’éducation, de soin et de direction venant d’autrui. C’est même ainsi que se construit un sujet, dans la résistance au désir de l’Autre. Le sujet construit son propre désir en s’appuyant contre - et parfois tout contre ! - le désir de l’Autre. Ce qui constitue à proprement parler le mode de fabrication du symptôme. Encore faut-il qu’il y ait contre quoi résister. Peut-être convient-il de relier ici ce que Aïchhorn énonce d’enfants, de jeunes qui justement n’ont pas trouvé dans leur environnement familial contre quoi se construire, d’où les effets de « laissé en plan ». Ne s’étant pas coltiné la dimension de l’impossible, ils se retrouvent renvoyés vers un « tout est possible » où les limites du vivre ensemble éclatent dans des passages à l’acte incessants, qu’ils ne manquent pas, d’un certaine façon, d’adresser à ceux qui les ont laissé tomber. Ce faisant le sujet renoue avec l’increvable de sa jouissance, moteur et frein tout à la fois de la mobilité pulsionnelle. Si comme l’affirme Lacan, « le réel, c’est l’impossible », toute tentative de lien social demande d’en rabattre sur ses prétentions éducatives, soignantes et directrices, pour prendre en compte le réel de la jouissance, ce que nous avons dégagé comme l’Enfant. Finalement toute entreprise sociale ne peut que capoter à la mesure de nos prétentions à changer le sujet selon notre bon vouloir. Ces trois métiers sont bien alimentés en sous-main par cette volonté féroce de faire le bien d’autrui, « la pire des tyrannies », disait Emmanuel Kant. Qu’ils soient en partie voués à l’échec ne peut que nous pousser, dans l’exercice de ces métiers, à interroger notre désir. Finalement qu’on soit éducateur, médecin, psychanalyste, directeur ou politique, qu’est-ce qu’on leur veut aux autres ? C’est une question qui touche aussi à l’Enfant de jouissance qui perdure tout au long de la vie chez les professionnels de ces trois métiers de impossible.  

Je saute quelques lignes du texte pour m’attacher maintenant à ce que Freud estime qu’August Aïchhorn doit à la psychanalyse pour exercer son métier. Certes ne n’est pas la psychanalyse qui lui a appris le métier d’éducateur. Il disposait de capacités certaines à entrer en relation avec les jeunes qu’on lui confiait. C’est bien une qualité sans laquelle on ne saurait sérieusement s’engager dans cette profession. Ce que lui a enseigné la psychanalyse, c’est principalement deux choses. C’est la dernière phrase de ce paragraphe. Tout d’abord la psychanalyse lui a donné «  die klare theoretische Einsicht  ».  Einsicht  est l’équivalent de l’anglais «  insight  ». C’est à dire une vue intérieure, une sorte d’intelligence théorique claire. Souvenons-nous ici que la « theoria » chez les anciens grecs, désigne d’abord un point de vue, et au-delà, chez Platon, une vision contemplative du monde des Idées. Autrement dit la psychanalyse a d’abord fourni à August Aïchhorn des outils théoriques, des mots pour dire et fonder ses actes. Et secondement, elle lui a permis, à partir de ce point d’appui clairement fondé, de justifier, d’illustrer, de démontrer, de soutenir son action devant les autres. A ce titre pour les travailleurs sociaux qui se préoccupent aujourd’hui d’évaluation, dans un moment où nos gouvernants ont la pente facile de la remettre dans les mains des experts, on peut entendre qu’Aïchhorn avec ses dix conférences ouvertes à un large public, présentant ce qu’il a fait des deniers publics et le sens qu’il attribue à son action, ouvre une voie évaluative où les seuls acteurs sont en mesure de rendre compte de ce qu’ils font. Nous serions bien inspirés, en ces temps obscurantistes où règnent les superévaluateurs et l’idéologie du contrôle, d’emprunter la voie ouverte par Aïchhorn. A deux conditions : disposer d’un socle théorique clairement défini pour donner sens à l’action, s’autoriser à en rendre compte à qui de droit. Il peut alors, dit Freud, « en soutenir la cause ». C’est sans doute cela l’esprit qui peut souffler sur la clinique, y compris en travail social

Paragraphe 3

Comment s’acquiert cette position ? Uniquement dans le travail de la cure. « L’éducateur doit avoir une formation psychanalytique », affirme Freud sans ambages. Avec Lacan tenons qu’il n’y a pas d’autre formation en psychanalyse que les formations de l’inconscient. Le point est délicat, il ne fait pas ici de publicité pour la cure. Cela viendrait à l’opposé de la clinique analytique qui ne trouve son point d’entrée que dans la demande d’un sujet. Il s’agit d’une déduction logique. Si l’Enfant tel que je l’ai défini est au cœur de la visée éducative, à savoir la jouissance, la seule façon d’avoir accès à son énigme, c’est que l’éducateur en ait éprouvé « sur son propre corps » la rencontre dans le réel. Il s’agit d’une expression qu’il a déjà utilisée dans sa première conférence de 1917 : «  On apprend d’abord la psychanalyse sur son propre corps… » ( Introduction à la psychanalyse ). Il n’y a pas d’autre «  Schulung  », pas d’autre formation, pas d’autre apprentissage, pas d’autre entraînement pour avoir accès en soi et chez autrui, à la «  Rätsel  », l’énigme, le mystère, le rébus qu’est cet Enfant de la jouissance. Freud emploie le même mot à propos des formations du rêve. Cette énigme, on ne peut pas la résoudre, on peut juste y avoir accès. On peut dans l’analyse, pour se tenir au plus près du texte original, trouver dans la cure un chemin d’accès vers cette énigme qu’est l’Enfant. Cette énigme peut être devinée dans le transfert. Un certain nombre de mots découlent du même radical, qui permettent de border ce point d’énigme. Ce sont:  Rat , moyen, instrument ;  Heirat  , mariage;  verraten , révéler;  spielratte , joueur invétéré ; et  erraten , deviner.  12  L’accès à cette énigme nommée  Das Kind , conditionne donc l’acte éducatif. Ce n’est que dans la mesure où l’éducateur s’est coltiné dans son propre travail analytique à l’Enfant qui est en lui, qu’il peut en soutenir un autre, enfant, adolescent ou adulte dans cette même confrontation. La psychanalyse, précise Freud, ça ne s’apprend pas en théorie, donc ni dans les livres, ni dans des conférences, ni dans des colloques, ni dans des associations de psychanalystes, ça s’apprend « à même son corps », donc corps présent. Notons qu’il s’agit ici non du corps auquel a affaire la médecine ou la biologie, mais du corps parlant, objet principal du traitement analytique. Pas d’analyse donc par Internet, par courrier ou par téléphone.

Ceci est la première leçon que Freud tire de l’enseignement d’Aïchhorn. Il y a en a une seconde. Elle fait l’objet du :

Paragraphe 4

Dans ce paragraphe très précieux au regard de ce qui a été mis en travail dans ce colloque sur « L’esprit de la clinique », Freud va comparer le travail éducatif et le travail analytique, du point de vue du psychanalyste. Notons tout d’abord, dit Freud, qu’il s’agit bien de deux pratiques différentes, chacune avec ses règles et ses modes d’apprentissage. S’il s’agit de ne pas confondre ces deux pratiques d’intervention sociale, c’est pour deux raisons : la pratique l’interdit et la théorie le déconseille. L’éducation n’est pas sous «  Beeinflussung  », sous influence, sous suggestion de la psychanalyse. On ne saurait donc réduire l’éducation à une application simpliste de la psychanalyse. D’autre part la psychanalyse n’est pas un ersatz du travail éducatif, même si Freud a pu décrire l’analyse comme une « post-éducation ». En fait dans l’éducation, la psychanalyse peut apporter une «  Hilfsmittel  ». Ce mot se décompose en deux :  Hilfs  qui et issu de la même racine que l’anglais «  help  ». La psychanalyse c’est une aide pour l’éducation. Quant à  Mittel , Le mot est assez complexe, il signifie : remède, moyen auxiliaire, C’est aussi un outil indispensable sans lequel ça ne marcherait pas. Une roue de secours. Comprenons que la psychanalyse, sans pouvoir être confondue avec le travail éducatif, lui apporte une aide indispensable. Et qu’apporte à Freud en tant que psychanalyste, le travail de ceux qu’il nomme ses « amis éducateurs » ? Freud pose d’abord que l’exercice de la psychanalyse obéit à deux exigences :  Ausbildung  et  Einstellung Ausbildung , qui signifie « formation », désigne l’acquisition de capacités d’élaboration, de construction d’un sujet dans la parole. Il s’agit d’une Gestaltung , au sens d’une mise en forme dans le symbolique. Et par «  Einstellung  » il faut entendre qu’il s’agit du réglage, (le mot s’emploie pour une voiture), de la mise au point, dans la cure, du nouage produit par le transfert. Si ces deux éléments sont absents, la capacité d’élaborer dans la parole et le nouage du transfert, alors, précise Freud, heureusement qu’il peut faire appel à cette autre pratique, celle de ses amis éducateurs. Pour des sujets qui glissent sans arrêt dans l’ Agieren , le passage à l’acte, comme certains jeunes « carencés » que reçoit Aïchhorn dans son institution, ou des adultes sans retenue dans la pulsion, les éducateurs prennent le relais. En parallèle Freud ne précise pas les exigences liées à l’exercice des éducateurs. Mais reprenant le texte on peut en formuler trois : une capacité à entrer en relation de façon assez poussée avec un sujet qu’on lui confie, capacité de rencontre s’il en est qu’il a tiré de sa propre cure, puis un socle théorique clair et enfin une exigence de rendre compte à autrui de son action. C’est par ce biais que l’acte éducatif se produit sous transfert, un transfert dont il s’agit dans l’institution d’assurer le maniement. Maniement n’étant pas manipulation. 10  Et Freud conclue cette confrontation entre travail analytique et travail éducatif par une affirmation dont il convient de prendre toute la mesure pour l’objet de ce colloque : ces deux pratiques différentes convergent cependant vers la même «  Absicht  » C’est à dire le même but, la même intention, la même visée. Quelle est cette visée ? Freud ne le précise pas, mais si on relit (relie) tout ce qui précède on peut comprendre que la visée commune et de l’acte analytique et de l’acte éducatif concerne le traitement de l’Enfant, c’est à dire de la jouissance, sur le plan psychique pour l’un et sur le plan social pour l’autre. Car « tout de la pulsion n’est pas éducable », affirme Freud dans sa première conférence de 1917. On a affaire dans la psychanalyse comme dans le travail social à ce non-éducable hors du champ du parlêtre. Car contrairement à ce qu’a pu affirmer Françoise Dolto, et qui fit le titre d’un de ses ouvrages, tout chez l’être humain n’est pas langage. Eduquer est donc une tache sans fin et impossible. L’impossible n’étant pas l’impuissance, il faut bien réaliser que chacun, de sa place, y est tenu, contrairement à ce que veut l’adage. «  Wo Es war, soll Ich werden », là où était l’Enfant, le je doit advenir. Lacan reprendra à son compte cette assertion freudienne, dans un adresse aux étudiants en philosophie : «  De notre position de sujet, nous sommes toujours responsables. » ( Ecrits , p. 858)

Situation analytique

Travail éducatif

Die ausbildung Gewisser

psychischer Strukturen

(capacité d’élaboration psychique)

Eine intuitive Einfühlung

(capacité de relation)

Ein besondere Einstellung

Zum Analytiker

(le transfert)

Die klare theorische Einsicht

(une connaissance théorique claire)

Absicht

Notons que dans ce petit tableau, du coté analyste les indications de Freud : capacité d’élaboration et positionnement dans le transfert, concernent l’analysant et que du coté éducatif, c’est l’éducateur qui est visé. Autrement dit les places ne sont pas symétriques. C’est bien en tant qu’étant passé par l’expérience de l’analysant que l’éducateur peut tenir la position.

Paragraphe 5 

Freud ajoute justement à la fin de son texte une note qui concerne ce qu’il nomme la posture ou la position de l’éducateur ( Die Stellung ). Position étant à prendre ici presque au sens militaire de « tenir la position ». Lorsque l’éducateur a fait l’épreuve « sur son propre corps » de la cure analytique, lui refuser de s’y référer dans sa pratique relèverait de la mesquinerie et d’une étroitesse d’esprit. Donc la psychanalyse permet à l’éducateur d’assurer une posture, de tenir la position. Qu’est-ce à dire ? Si ce n’est qu’il ne recule pas devant les manifestations de l’inconscient, qu’il ne rabatte pas le sujet sur la personne sociale, qu’il n’écrase pas l’éthique sur la morale… Autrement dit la psychanalyse introduit dans la relation de l’éducateur avec la personne qu’il a en charge, comme on dit – on pourrait commenter longuement cette expression qui pèse de tout son poids d’illusion – un écart, un hiatus, une distance où le sujet peut venir se loger. Car à trop vouloir soumettre le sujet à sa volonté de réparation, d’insertion sociale, de rééducation, l’éducateur pousse le sujet à résister, et parfois jusqu’à la mort, comme on le peut voir dans cette forme suicidaire de résistance de certains SDF s’opposant, en mettant leur vie en jeu, au bon vouloir des bons humanistes de Médecins du Monde ou autre association, qui finalement ne veulent que leur bien.  13  Forme suprême de la tyrannie… Ce qu’implique cette posture éthique, on peut le prendre par le bout par lequel l’énonce Lacan, à savoir de « ne pas céder sur son désir », c’est à dire de payer le prix social de sa subjectivité. Même si l’éthique de la psychanalyse pour l’éducateur n’est pas principalement son affaire « il ne peut pas, affirme Jean Ansaldi, ne pas la laisser éclairer latéralement le champ de sa pratique afin de pouvoir comprendre un peu la résistance occasionnelle, le comportement de tel ou tel qui peut paraître socialement suicidaire mais qui ne fait que dire qu’il se compte pour un au moment où il sent sa dimension de sujet sur le point d’être abolie par la nécessité du « vivre ensemble ». »  14

Je terminerai mon intervention tout d’abord en lançant une invitation à lire et travailler, surtout dans les institutions sociales et médico-sociales, l’ouvrage fondateur d’August Aïchhorn, qui est la mise en pratique de ce que Freud nous annonce dans cette préface. Ensuite je citerai une autre occurrence de Freud où il précise, - c’est chose suffisamment rare pour être soulignée -, sa conception du travail éducatif. C’est un passage de la sixième des  Nouvelles conférences sur la psychanalyse , où Freud de façon très explicite fixe la tache de l’éducateur: il s’agit de « connaître les particularités constitutionnelles de l’enfant, savoir deviner, grâce à de petits indices, ce qui se passe dans son âme encore inachevée, lui témoigner sans excès l’amour qui lui est dû tout en conservant l’autorité nécessaire ». « Tâche malaisée » pour les éducateurs, constate Freud, « et en l’envisageant on se dit que seule l’étude approfondie de la psychanalyse est capable de constituer une préparation suffisante à l’exercice d’une pareille profession ».  15  Rappelons que cette « étude approfondie  de la psychanalyse » consiste avant tout dans l’expérience de la cure, même si elle ne s’y résume pas.

1  August Aïchhorn,  Jeunes en souffrance , Editions du Champ Social, 2000.

2  Par exemple Rodolphe-Albert Gerber, CIEN :  Quelques réflexions sur Aïchhorn , Internet, Champfreudien.org.

3  Traits relevés par R.A. Gerber.

4  Pour ce commentaire, n’étant pas germaniste, j’ai travaillé avec un psychologue et psychanalyste allemand, Fred Fliège, créateur de « SOS Psy », que je remercie pour sa patience et ses précieux conseils.

5  Paul-Laurent Assoun,  Littérature et psychanalyse. Freud et la création littéraire , Edition Marketting, 1995. Chap. VIII, D, « Richard III ou l’« effet monstre » : spectacle et narcissisme », p. 93-94.

6  Jacques Lacan, « Fonction est champ de la parole et du langage » in  Ecrits , Seuil, 1966, p. 319.

7  Pour des raisons de publication la thèse de Maurice Capul a été découpée en deux volumes parus chez Privat.  Abandon et marginalité  paru en 1989 et  Infirmités et hérésies , paru en 1990.

8  Serge Leclaire,  On tue un enfant , Seuil, 1975.

9  Jacques Lacan,  Séminaire X, L’angoisse , Seuil, 2004, p. 203.

10  Jacques Lacan, « Allocution sur les psychoses de l’enfant »,  Autres Ecrits , Seuil, p. 361-371.

11  S. Freud, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » in  Résultats, idées, problèmes  vol II, PUF, 1985, p. 231-268.

12  Sur cette question voir le passionnant ouvrage de Catherine Muller,  L’énigme, une passion freudienne , érès, 2004.

13  Sur la question de la place du SDF dans notre société on pourra lire l’excellent ouvrage de Pierre Babin,  SDF, l’obscénité du malheur , érès, 2004.

14  Jean Ansaldi,  Lire Lacan : L’éthique de la psychanalyse , Champ Social, 1998.

15  S. Freud, « Eclaircissements, applications, orientations » in  Nouvelles conférences sur la psychanalyse , Gallimard, Idées, 1971, p.179-207. Cette deuxième série de conférences, composées pendant l’été 1932 lors d’un séjour à Salzbourg, n’ont jamais été prononcées en public, l’âge et la santé de Freud lui en empêchant la tenue. Par contre Freud précise que par « un jeu de son imagination » il écrit ses conférences comme s’il s’adressait à un auditoire.

Joseph ROUZEL, psychanalyste, directeur de l'Institut européen psychanalyse et travail social de Montpellier (PSYCHASOC : http://www.psychasoc.com)

Trois derniers ouvrages:

  • Psychanalyse ordinaire  (Numérique, Psychasoc éditions, 2010)
  • La supervision d'équipes en travail social  (Dunod, 2009)
  • Le travail social est un acte de résistance  (avec Fanny Rouzel, Dunod, 2007)

1  Conférence tenue dans le cadre des journées organisées par l’Association Alters, à Toulouse du 12 au 14 mai 2011, sous le titre de « L’esprit de la clinique ».

2  Jacques Lacan, « Prémisses à tout développement de la criminologie », in  Autres écrits , Seuil, 2001.

3  Jean-Claude Milner,  La politique des choses , Verdier, 2011.

4  Cf. Thierry Goguel d’Allondans et Liliane Goldsztaub,  La rencontre. Chemin qui se fait en marchant,  Arcanes, 2000.

5  August Aïchhorn,  Jeunes en souffrance , Champ Social, 2000.

6  Sur l’oeuvre d’Aïchhorn, voir Florian Houssier et François Marty (sous la dir.), A ugust Aichhorn. Cliniques de la délinquance , Champ Social, 2007.

7  On lira dans ce sens la « Note sur l’enfant » que Lacan adressa en 1969 à Jenny Aubry. In  Autres Ecrits , 2001.

8  Jacques Lacan, « Allocution sur les psychoses de l’enfant », in  Autres Ecrits,  2001.

9  Joseph Rouzel, « Transmission impossible », in  Parole d’éduc , ères, 2008, édition poche 2011.

10  Joseph Rouzel,  Le transfert dans la relation éducative , Dunod, 2005.

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