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Dans les couloirs des demandeurs d’asile.

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Antoine PASSERAT

mercredi 10 juillet 2013

Dans les couloirs des demandeurs d’asile.

Passé le portail, je longe un immeuble grisâtre, en harmonie avec ce temps de janvier, froid, gris. Un petit espace de verdure sépare cet immeuble et le deuxième qui lui fait face. Un léger stress me traverse, je m’apprête à commencer mon nouveau travail. Je ne vais pas y rester longtemps mais je viens pour découvrir de nouvelles choses, alors autant le faire comme il faut. J’avais envie d’une nouvelle expérience, différente de celles que j’ai eu jusqu’à présent, une expérience où je ne serais pas là en tant qu’éducateur spécialisé… Et me voilà dans un foyer d’accueil temporaire et d’urgence pour personnes en demande d’asile en tant qu’intervenant social. Dans quelques minutes je vais découvrir mon nouvel environnement professionnel et mes nouvelles collègues…

A peine descendu du train, une personne est venue les voir, il y a une voiture pour charger les quelques bagages rassemblant leur vie. Parfois les enfants pleurent, dorment, parfois ils jouent entre eux. Les adultes, eux, sont fatigués, perdus, reconnaissants, ils observent autour d’eux, l’endroit où ils vont être hébergés. En quelques minutes ils se retrouvent au foyer, ils descendent leurs valises, foulent le sol de leur nouveau refuge. Il y a quelques minutes ils étaient dans le train, il y a quelques heures dans une autre ville, et il y a quelques jours dans leur pays d’origine.

Dans quelques temps ils auront des repères, ils ont auront surement rencontrés d’autres personnes, mais aujourd’hui, l’angoisse de l’inconnu les parcours, la plupart ne savent pas où ils sont en arrivant, ni pour combien de temps…

Premier accueil, j’aperçois une famille au bord de la route avec quelques bagages. Effectivement, pas de raison de s’inquiéter, il est difficile de ne pas les reconnaitre. Je me heurte rapidement aux frontières de la langue, je ne parle pas le serbe, eux ne parle pas le français, et comprenne à peine l’anglais. La communication est alors difficile, moi qui était allergique aux langues étrangères, je me rends compte qu’elles ne sont qu’un pass vers la compréhension et l’échange.

Ils mettent leurs valises dans le coffre, je les emmène au foyer, à leurs chambres qui seront leur maison pour les prochaines semaines. Un silence règne, chaque mot prononcé de part et d’autre vient faire écho à notre incompréhension commune. Le choix est fait de s’économiser, j’attendrais pour ma part l’aide de l’interprète pour mes explications encore maladroites, en espérant que le temps nous permettra de nous rencontrer autrement…

Les jours ont passés, la ville ne leur semble plus aussi hostile. Ils ont compris le fonctionnement du foyer, qu’ils ne sont là que temporairement. Certains vont vers l’extérieur, visitent, essaye de rencontrer de nouvelles personnes, d’autres vont s’enfermer des journées entières dans leur chambre, rongés par leurs histoires et l’inquiétude d’un avenir incertain. Pour d’autres leur intervenant social sera leur principale référence les premiers temps, ils pourront se livrer, ou simplement passer dire bonjour et discuter.

Dans les couloirs des unités de vie, parfois de la musique, des cris d’enfants, parfois seulement l’écho d’un silence chargé d’angoisse. Certains mots hantent les couloirs et les pensées, OFPRA* l’un d’eux, parfois synonyme d’un soulagement, parfois plombant des pensées déjà maltraitées par des souvenirs douloureux…

Quelques semaines se sont écoulées et j’ai plusieurs familles à suivre. Je me souviens de mes premiers entretiens, les difficultés rencontrées, la barrière de la langue. Je me rends compte maintenant que ma connaissance des lieux, du fonctionnement du foyer, me permet d’être plus rassurant et cela malgré des difficultés toujours présentes dues à nos langues qui ont du mal à se comprendre. Je connais les personnes que je croise, je ne connais pas leurs histoires passées à tous, mais je fais un peu partie de celles qu’ils essayent de s’écrire. Bientôt je vais dire au revoir à une famille pour la première fois, cela ne m’inquiète pas, ils partent pour un endroit où ils vivront jusqu’à la fin de leur procédure.

Les semaines se sont écoulées. Ils se sentent à l’aise, attendent que la procédure se poursuivent, ils continuent à passer beaucoup de temps dans leurs chambres car les journées sont longues mais l’attente est un peu plus facile peut-être lorsqu’on a confiance dans les personnes qui nous entourent. Et puis un jour, ils ont un rendez-vous, on leur explique qu’ils vont partir pour un CADA*. Dans quelques jours ils devront repliés leurs affaires et repartir pour un nouvel endroit mais celui-là sera normalement celui où ils pourront se poser jusqu’à la décision qui marquera une nouvelle étape dans leur vie rester ou partir.

J’ai pu pendant quelques mois découvrir un nouvel environnement, que je ne connaissais pas. Ma connaissance de la demande d’asile s’arrêtait au reportage visant l’audimat où l‘on peut voir des personnes entassées sur un bateau. Aujourd’hui je ne souhaite pas faire un cours, ni même partagé mon expérience car elle est très succinct, mais simplement raconter ce que j’ai vu, découvert. A défaut de faire vivre des émotions, simplement raconter qu’ils se passent beaucoup de choses dans ces endroits, et que les échanges qui y ont lieu sont souvent riches en émotion.

C’est l’heure de partir, quelques personnes se sont rassemblées, certaines pour aider à porter les valises, les accompagner à la gare, où simplement pour leur dire au revoir. Quelques minutes plus tard, ils sont à la gare, sortent les valises du coffre et dise au revoir au professionnel qui les a accompagné.

Ils montent dans le train, un nouveau qui les emmène vers la suite de leurs histoires. Derrière eux quelques souvenirs, des rencontres, des joies et des peines qu’ils ont partagées avec leurs intervenants sociaux.

Ces quelques mots pour raconter un monde que je ne connaissais pas. Une réalité résumé en quelques phrases qui sont loin de donner une représentation de ce que j’ai découvert et ce que d’autres vivent chaque jour. Les personnes qui passent par cette procédure et par le foyer où j’ai travaillé quelques temps sont toutes différentes, ont des histoires différentes et n’ont pas la même manière de vivre les procédures.

Dans ce foyer, on apprend à dire bonjour en plusieurs langues mais aussi au revoir…

Antoine PASSERAT, éducateur spécialisé.

Texte publié dans Lien social n° 1112, 4 juillet 2013

OFPRA : office français des personnes réfugiées et apatrides.

CADA : centre d’accueil pour demandeurs d’asile.

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