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De l’être à l’autre

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Jean-Luc Viudes

dimanche 13 août 2006

En voyant une pièce d’un dramaturge anglais, une question me vient : Qu’est-ce qui est le plus difficile : Etre éducateur ou Etre ? Là est la question. Peu importe la réponse. Cocteau en a fait un ouvrage, la difficulté d’être. On enseigne pas ce que l’on sait mais ce que l’on est, selon Jaurès. Est-ce qu’être s’apprend dans une école de formation comme le métier d’éducateur ? Cela me renvoie à une autre question d’Edgar Morin : qui éduquera les éducateurs ? La formation des éducateurs forme (ou formate) mais quelle école éduque les éducateurs ? Eduquer à quoi ? A être plus dans l’être et moins dans le faire ? Ne pas confondre lieu de thérapie et lieu de formation, selon une formatrice. La connaissance de soi amène sans doute à ce chemin vers l’être. A chacun son outil. Faire un travail sur soi dans le cadre d’une formation peut s’entendre sur l’enquête que l’on mène sur soi-même, dans la liberté d’être en face à face avec ce que l’on est, sans porter de jugement sur ses émotions, ni même tenter de les manipuler pour conduire à cette connaissance de soi. C’est favoriser la connaissance de soi, le développement personnel, l’apprentissage de la capacité à être bien avec soi-même et à entrer en relation avec les autres, l’acceptation de soi et l’harmonisation intérieure des facultés relationnelles et irrationnelles. Il permet aussi d’intégrer par l’expérience vécue les notions d’écoute de soi et les mécaniques de défense, des mécanismes de protection et de projection, de communication consciente et inconsciente, d’attitude, d’influence. Pour Michel Vial, ( Se former pour évaluer , De Boeck, 2001) l’auto-questionnement est la capacité à se poser des questions essentielles sur l’intérêt de ce que je fais là. Michel Lemay ( De l’éducation spécialisée , Erès,1997) parle de double regard. Regarder ce que je fais avec l’autre en me questionnant sur le « pourquoi » je le fais. Pour Bettelheim, « la psychologie moderne vise le plus souvent à acquérir des connaissances sur les autres, trop souvent sans un engagement égal dans la connaissance de soi. L’autre ne peut pourtant être qu’en fonction de la connaissance de soi. Il est inutile, voire dommageable de tenter d’aider l’autre à cheminer si nous-mêmes ne tentons pas une telle démarche. »

Dans un numéro des ASH , un article affirme que l’auto-critique est chez les travailleurs sociaux la forme la plus aigüe de l’identité. Une histoire d’identité qui se cherche, se construit. Jean-Michel Maulpoix dans son hommage à Ricoeur explique que comme le mot « hôte » nomme aussi bien celui qui accueille que celui qui est accueilli, le mot « identité » présente également cette particularité de désigner deux réalités apparemment opposées : le propre et le semblable. Cette double face de la notion, Paul Ricoeur la résume dans Soi-même comme un autre en ayant recours à 2 catégories : l’identité ipse et l’identité idem. Pour Christian Larouche, les travaux de Paul Ricoeur ont démontré qu’il fallait entendre l’identité en tant que mêmeté (idem) ou ipséité (ipse) tel que l’identité idem marque la persistance dans le temps du noyau identitaire de tout sujet et reprend les conceptions identitaires de la grande majorité des philosophies de l’égo depuis Descartes, et tel que l’identité ipse est la précipitation des variations identitaires du soi dans le temps par sa mise en présence avec une altérité.

Dans le cadre d’une recherche avec des professionnels du champ social et éducatif intervenant auprès des migrants, les auteurs ont constaté que les difficultés des intervenants sont souvent liées à une menace de leur identité professionnelle. La question peut se poser également ainsi : Quelle est la place de l’altérité dans la relation parents / enfants / professionnels ? Il y a des lois à la pelle pour laisser la place à l’autre, pour en faire un partenaire mais cela suffit-il ? Apparemment pas. Comment accepter, modifier cette image de l’autre et de soi afin d’être en capacité de poursuivre l’acte professionnel ? Dans un article de la revue Informations sociales (2001) l’auteur traite de ce qui est le fondement de l’identité professionnelle des métiers du social et de la façon dont elle s’élabore. Il s’appuie sur 4 points d’ancrage : une histoire, des valeurs, une formation, un statut. Il y a donc un rapport entre soi et l’autre. Il y a un rapport entre l’identité et l’altérité. Ces deux notions doivent-elles être posées comme exclusives l’une de l’autre ? Dans le sophiste, Platon note déjà que les choses sont mêmes et autres et qu’il y a une inclusion réciproque de l’altérité et de l’identité.

Etre responsable d’autrui consiste d’abord à « donner de soi ». Avant l’action, la volonté, la liberté, c’est encore une fois la dimension de « passivité » qui s’avère primordiale. Donner de soi, c’est être exposé à l’appel d’autrui, à sa démarche, à ses besoins. Je ne peux plus vivre seulement pour moi dés que j’ai été sensible à la vulnérabilité d’autrui manifesté par le visage. (Agata Zielinsli, La responsabilité est sans pourquoi , Puf, 2004) Voir un visage, c’est déjà entendre « tu ne tueras point » se réfèrant à Lévinas et qui renvoie à l’éthique présente dans l’altérité. L’autre nous fait être. Le problème est que l’autre nous fait être à sa convenance, peut nous déformer à sa volonté d’où l’importance de construire, trouver ou retrouver son identité-idem qui ancre l’individu et le professionnel dans sa verticalité sans se perdre dans cet autre en difficulté.

Le garçon de café de Sartre ( L’être et le néant ) qui se prend pour un garçon de café, sans chercher à réaliser son être autrement parvient peut-être à fuir son angoisse et sa liberté mais il n’est plus que paraître pour devenir son personnage. Se prendre pour un éducateur ce n’est pas être. Chacun cherche son être….

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