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"Feu sacré" contre "Burn-out"…

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Bernard Montaclair

samedi 12 février 2005

Les principaux acteurs-acrobates du spectacle « Les plus vieux trapézistes du monde » sont deux éducateurs spécialisés de plus de cinquante ans, Jean-Christophe Herveet et Régine Hamelin, fondateurs du « Cirque du Dr Paradi » (Audrieu 14). Peu après leur diplôme d’état, ils avaient quitté le secteur pour se consacrer au spectacle. Ils ont réussi pleinement. Le chapiteau fait salle comble. Ils reçoivent en outre dans leur « école du cirque » des centaines d’enfants. En quelque sorte, un travail social « autrement ».
Ils ont le feu sacré. Ils sont heureux. Du haut de leur trapèze, ils ne connaissent ni l’arthrose ni le burn-out.

Un peu d’histoire. La question du devenir des éducateurs s’est trouvée posée dès les années 1945. Les fondateurs de la profession, de jeunes chefs scouts de vingt ans embarqués dans une aventure d’accompagnement de jeunes en déshérence, commençaient à s’interroger sur la durée. Ils allaient se marier, fonder une famille. Leur réponse fut d’intégrer leur famille au travail.
Paul Lelièvre, successeur de Georges Bessis, mort en déportation, s’était retrouvé, avec épouse et enfants, directeur du centre de Ker-Goat en Bretagne. Il dessina, joint à son projet pédagogique, les plans d’un centre à structure pavillonnaire qui a inspiré l’annexe 24. Groupes verticaux, centre de ressource, classes, ateliers, services généraux, etc.…
Le chef de la maisonnée avait un appartement contigu au groupe. Il prenait les repas avec les enfants et sa petite famille. Pour les congés, les vacances et le cinéma, il s’arrangeait avec le collègue voisin. Beaucoup d’enfants d’éducateurs de cette époque ont grandi dans cette atmosphère et n’ont pas pour autant été contaminés. Les lieux de vie actuels sont inspirés de cette formule ou l’ont réinventée.

Il a bien fallu, au fil des années, organiser cette nouvelle profession. Les Associations gestionnaires, UNAR, UNAPEI etc.… et les associations professionnelles, ANAS, ANEJI ont conclu des accords de travail. Puis elles ont monté des syndicats d’employeurs et des syndicats de salariés. Des conventions collectives ont été négociées, signées à l’arraché avec l’aval réticent des ministères. Celle de 66 et les autres ont le défaut de prendre pour modèle les conventions hospitalières ou de la justice. La convention des métiers du spectacle aurait peut-être fourni un cadre plus souple à une fonction qui se voulait alternative, inassimilable aux autres corps de métier.
Le temps a passé. Les institutions sont devenues des établissements, puis des « entreprises »… Les modernes Associations sont « des groupes ». Elles parlent d’ingénierie sociale.
Leurs dirigeants se posent actuellement la question du devenir des travailleurs sociaux de plus de cinquante ans. Pourquoi ne pas s’interroger aussi sur l’usure des journalistes, des policiers, des directeurs, des présidents d’associations, des hommes politiques ?
Et de ressortir le dossier du burn-out. Coïncidence. Certains établissements cherchent à se débarrasser, parfois par des stratégies perverses et douteuses, de ces « anciens » qui savent trop de choses et coûtent trop cher. Et de « rafraîchir » les effectifs, au risque de la sous-qualification : « Association X…recrute éducateurs spécialisés OU moniteurs éducateurs… » Quelle est la différence entre les deux ?
Certes, un éducateur de cinquante ans ne joue plus au ballon aussi bien qu’à vingt ans. Mais est-ce sa fonction ? Jacqueline, à 59 ans, s’essayait, avec les jeunes de son groupe, au char à voile et à l’escalade. Les retraités modernes n’emmènent-ils pas leurs petits enfants au ski ?
Pour l’évolution de leur carrière, l’attirance des éducateurs d’internat vers le milieu ouvert est apparue comme une solution. Mais beaucoup ont déchanté car le milieu ouvert, c’est aussi une irrégularité des horaires, une solitude face à une tâche encore moins cadrée que celle de l’internat. Les assistants sociaux en savent quelque chose.
L’avancement vers des postes de responsabilité ne convient pas à tout le monde. Ni le perfectionnement vers des fonctions de psychologue ou de médiateur.
Et si les travailleurs sociaux avaient du plaisir à faire leur travail, dès lors qu’on ne considère pas leur fonction comme contingente et en sursis ? Fernand Oury rappelait qu’un inspecteur avait accueilli dans sa circonscription les nouveaux promus en ces termes : « Dépêchez-vous de vous trouver un violon d’Ingres ». Et Oury posait la question : « Et si mon violon d’Ingres, c’était la pédagogie ? »
Tout dépend de ce qu’on entend par le mot « éducation ». Gardiennage, surveillance, contention, enseignement, soin, animation, ne lui sont pas synonymes. L’éducation, ce peut-être un art, et une passion.
En fonction des objectifs, l’ancienneté, l’expérience, peuvent être considérées comme des atouts supplémentaires ou comme des handicaps.

La véritable question pourrait être plutôt posée ainsi :Que deviennent les travailleurs sociaux lorsque leur travail a perdu son sens ?
Le désarroi est le même que celui que connaissent les milliers de jeunes qu’on leur demande « d’insérer » (on ne parle plus d’adaptation) dans une société qui va dans tous les sens. La détresse de l’être et de l’identité conduit au désespoir, à la révolte, à la violence. Elle rend malade. Dépression, alcool, drogue, suicide. Pour le moins inappétence scolaire, intellectuelle, culturelle, citoyenne.

Autre question : Que font les dirigeants d’associations pour la culture d’entreprise, et le contrôle de qualité ? Les résultats ne se mesurent pas au silence dans les rangs mais, comme on le dit de la culture, à ce qui reste quand, dix ans plus tard, les jeunes ont tout oublié. Peu d’études longitudinales, peu d’enquêtes ont été faites sur ce que sont devenus les jeunes passés dans les institutions dans les cinquante dernières années.
Et si les bonnes vieilles méthodes des travailleurs sociaux de plus de cinquante ans avaient fait la preuve, dans le long terme, de leur efficacité ? Et si Deligny, Freinet, Tosquelles, les frères Oury, Joseph Wrezinski, après Makarenko, Aichorn et Freud, étaient incontournables ?
Les dirigeants d’association et les directions cherchent-ils à travailler, aux côtés de leurs collaborateurs, et en partenariat avec les usagers, à la recherche, à l’évaluation, dans la concertation ? Ne sont-ils pas davantage préoccupés par l’évolution des produits financiers, et le « management », modèle industriel et commercial inapproprié dans les sciences humaines? L’apparition massive de « Directeurs des Ressources Humaines » dans beaucoup d’établissements remplace l’embauche de ces spécialistes des relations humaines que sont les Travailleurs Sociaux. Elle est une preuve de l’incompétence des nouveaux dirigeants dans ce qui fait la spécialité de leur entreprise.
Et comment sont organisés l’accompagnement des équipes, l’analyse des pratiques, le « soutien au soutien » ?

La question du devenir, les travailleurs sociaux de tous âges, en exercice, en formation, les jeunes diplômés, les familles, les jeunes en souffrance se la posent tous.
Et puis, après tout, la « fin de carrière », c’est aussi, pour nous tous, la mort….
On ne résoudra pas cette question existentielle en légalisant l’euthanasie. ouvrages collectifs(éditions Eres, ASH, Téraèdre, …)

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