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La science et le fondement.

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Daniel Pendanx

dimanche 30 mai 2010

La science et le fondement

 

Du caractère normatif occulte du discours scientifique et de l’ordre psy.

 Brèves remarques.

 

 Daniel Pendanx

 

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« Après ces deux guerres totalisantes, échec de la philosophie et de l’art tragique, échec au seul profit de la science-action, la metteuse en œuvre, devenue, la gueuse en son fait-tout, sous ses visages meurtriers et ses travestis, le passeur de notre vie hybridée, pour elle affaire triviale » (René Char)

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Mon effort général, ici, sur ce site comme ailleurs, est de contribuer à penser le travail éducatif, la clinique, dans une perspective institutionnelle. Mais une perspective articulée à la dimension de la structure (du noyau anthropologique) qui préside à la reproduction subjective pour notre espèce, l’espèce parlante. Et d’en tirer quelques conséquences quant à l’articulation des pratiques à la problématique de la Loi.

Si j’ai avancé en ouverture de ce fil, sous la question « Qu’est-ce que la science ?», cette brève intervention de Valas, citant Lacan, c’est parce qu’elle me semblait pouvoir introduire avec vigueur au fait qu’il ne saurait y avoir de science que du langage, que parce qu’il y a le langage 1 .

Il ne saurait y avoir de science, et tout aussi bien de conscience, d’inconscient – trois plans qui sont en effet, comme l’a souligné Joseph (cf. ses interventions sur ce fil du forum), inséparables, noués entre eux par le négatif, par l’enjeu de Limite – hors le langage, la dogmaticité du langage. [Tout illimité ou autarcie de la science, de la conscience ou de l’inconscient, n’opère qu’à nous faire basculer dans une nouvelle dé-Raison institutionnelle, politique. ]

Je ne suis pas un lacanien forcené, mais s’il y a un fait anthropologique de base, revisité dans le fil freudien par Lacan , et dont Legendre a tiré toutes conséquences quant à l’abord de la dimension institutionnelle, c’est bien cette prise du langage (et de la représentation associée) sur le sujet et le social.

Voilà qui implique un nouveau décentrement du petit soi – du Moi fou de l’empereur Modeste qu’est celui du Nouvel homme occidental, l’auto-fondé dans son genre. Ce qui ne va pas sans cette levée de haine adressée aux interprètes qui vont à contre courant de l’ambition thérapeutique débridée de ceux pour qui la « guérison » visée, qu’ils le sachent ou pas, équivaut à une volonté de puissance visant à l’emprise sur le désir et la pensée. René Char, comme Heidegger, avaient très tôt entrevu comment la « science », dans son juridisme occulte, son illimité, au cœur du positivisme du temps (celui du « plus jamais ça » n’est-ce pas), était requise comme « la gueuse en son fait-tout »…

Je viens donc à nouveau insister ici, d’abord à l’adresse particulière de ceux qui ont conquis de se voir un peu sur le chemin commun du passant, qu’il n’est en rien anodin de relever, comme le fait Lacan, que les fondements de la science sont en rapport de structure avec les fondements de la parole et du discours, avec la normativité langagière, celle du mythe institutionnel.

« L’appareil langagier est là quelque part sur le cerveau comme une araignée (…) C’est lui qui a la prise.  » (Lacan, dans Mon enseignement )

Je dirais : l’appareil langagier est là quelque part sur le social, sur l’institutionnalité, comme une araignée. C’est lui qui a la prise.

Ce qui me fait penser à ce film que je range dans le viatique filmographique du praticien éclairé : La toile d’araignée, de Minelli.

Refuser ce fait – ce fait de langage et de représentation aux fondements (culturels, institutionnels) de la fabrique de l’homme – ne peut que pousser au scientisme, à la confusion de l’ordre des lois naturelles (lois construites/reconstruites à l’infini par la science) avec l’ordre dogmatique, structural de la Loi, celui du déterminisme symbolique dont sous nos cieux le droit, particulièrement le noyau dur du droit civil (sur la filiation), est la clef de voûte..

Aussi le discours de la science, le discours technocratique, mais tout aussi bien le discours psy, voire le poème (il y a un statut dogmatique du « poème » !), ne peuvent être soutenus sans participer de la fonction symbolique d’ensemble, du mythe fondateur. Réfuter ou méconnaître cela, cette prise de tout « « dire » public dans la structure langagière, fictionnelle, dogmatique, des fondements c’est, qu’on le veuille ou non, participer de la réduction des ordres, des plans de discours, c’est pousser à l’annulation de l’écart garant de l’espace de séparation, de l’espace tiers.

Donc ce n’est pas affaire de contenus, mais bien d’abord de position de discours. Je dirais, affaire de retenue et de mise en jeu de l’écart.

On voit d’ailleurs, ici, parfois, sur le forum de ce site, comment des composantes diverses de « l’isme » (comportementalisme, rationalisme, psychologisme, logicisme) jouent les unes avec les autres, les unes dans les autres, et tout contre. S’il pouvait y avoir du « rapport », n’est-ce pas ! Cela ne m’en fait pas moins lire les échappées du texte.

Cette confusion ne va pas sans transporter les Servants de la Science, sous l’antienne positiviste du Bien, de l’Intérêt de l’enfant, de l’Ethique, au lieu du Pouvoir de fonder.

Il ne s’agirait ensuite que de produire l’Institution parfaite et le discours parfait, d’appliquer et de suivre, et surtout, à la clé, de faire suivre…

Dès lors que vous avez cette confusion des ordres de discours chez ceux qui prétendent orienter les pratiques, les politiques institutionnelles – directeurs, experts, spécialistes, médecins, psy – , dès lors que l’ordre dogmatique, normatif n’est pas reconnu comme tel, et la fonction du droit qui s’y articule, il y a un impensé institutionnel, une résistance qui se cristallise : les uns et les autres ne veulent et ne peuvent plus « rien savoir » de la manière dont tout « dire » (soit-il donc celui de la « science » ou de la « psychanalyse ») vient s’inscrire dans l’ordre généalogique de la structure, dans la grammaire symbolique institutionnelle du mythe parental. Cet ordre dogmatique, logique, du carcan indisponible à quiconque, est celui de la structure ternaire, que la psychanalyse contribue, dans ses essais divers, à éclairer en rigueur sous les termes de l’Œdipe. Un « Œdipe » en rien réductible au familialisme ! (Je note au passage que Jean-Pierre Winter, pour ce que j’ai commencé à lire de son dernier ouvrage, Homoparenté , dégage son propos de cette réduction classique de l’Œdipe au réel d’un familialisme, de cette confusion du juridique au réel dans laquelle s’enferre tout le courant critique, le plus souvent chrétien, de la nouvelle normativité homosexualiste.)

Derrière le discours bonasse d’aujourd’hui, sous l’emblématique de la science et de la technique, et les prédications qui vont avec, vous avez une nouvelle Radicalité qui s’avance, sûre de son bon droit : le droit d’occuper la place du coach, du nouveau directeur de conscience, en vérité « le droit d’occuper la place souveraine du discours des fondements  ». (Cf. La production des fondements symboliques et l’usage scientiste des sciences , Pierre Legendre, dans Dieu au Miroir , p.169)

Un collègue me faisait lire la semaine dernière des propos tenus par un de ces gestionnaires-employeurs en train de liquider la Convention collective 66, au nom de la Réforme.

Vous ne pouvez je crois véritablement « lire » de tels propos, relever l’ambition et l’arbitraire de la maîtrise qui s’y trouvent impliqués, si justement vous ne saisissez pas ce « droit » que ces gens là se donnent… Ils sont inatteignables.

Mais pour le saisir, et les contrarier sur des bases qui ne renforcent pas ce que nous dénonçons, faudrait-il encore que nous autres, praticiens de la chose éducative, clinique, nous nous soyons nous-mêmes dégagés de cette position, et que notre légitimité nous la trouvions ailleurs que dans des discours d’auto-fondation… Je dépose cette remarque auprès de nos amis « résistants ».

Nous ne pouvons donc éviter, sinon à demeurer dans le pendant (mais oui mais oui), de tirer conséquences du fait que « la science », ou tout aussi bien « la psychanalyse », soit un fait de langage, un fait de représentation.

Cela la psychanalyse l’éclaire au prisme de la structure qu’elle a contribué à analyser, à construire/déconstruire, dans l’étoffe d’une métapsychologie, l’étoffe de la fiction. Mais pour autant la psychanalyse, pas davantage que la sociologie par exemple, ne saurait prétendre à un statut, extraterritorial, échappant à l’ordre de la juridicité ! (Que l’espace de la cure doive échapper au juridisme ordinaire est autre chose)

La psychanalyse, dans l’insu même de ses interprètes, comme tout discours clinicien, est en rapport avec la représentation sociale, institutionnelle, des fondements, de la structure.

Une dernière remarque. Le « débile », c’est bien connu en clinique (Maud Mannoni à écrit des choses épatantes là-dessus), c’est d’abord un sujet privé des voies de l’œdipianisation… Moi j’ajoute : des voies institutionnelles, juridiques, de l’œdipianisation.

Je ne sais plus qui faisait remarquer qu’avant d’accéder au « concept», à la profondeur de champ du « concept », il fallait d’abord que le sujet ait fait sa puberté… C’est je crois à méditer.

Il faut quand même d’abord en passer par l’insupportable méchanceté de l’être, chers et doux amis. Nous en resterons là pour aujourd’hui.

Daniel Pendanx

Bordeaux le 30 mai

 
 

" L’appareil langagier est là quelque part sur le cerveau comme une araignée (...). C’est lui qui a la prise."  
 
 Mais qu’est-ce que la science ?
 
 Ce qui suit est un propos de Patrick Valas, médecin, psychiatre et psychanalyste, sur le site Odipe, le 23 novembre 2005. Il présentait ainsi son intervention :

"Ceci est une paraphrase, voire un plagiat éhonté de Lacan (« extracté » de son texte « Mon enseignement », Éditions du Seuil (oct. 2005), dans la série présentée par Jacques-Alain Miller : Paradoxes de Lacan.")
 
 Pour faire notre science, ce n’est pas dans la pulsation de la nature que nous sommes entrés. Nous avons fait jouer des petites lettres et des petits chiffres, et c’est avec ça que nous construisons des machines qui marchent, qui volent, qui se déplacent dans le monde et vont très loin. C’est des choses qui ont leurs organisations propres. Cela n’a absolument plus rien à faire avec ce qu’on a pu rêver sous le registre de la connaissance. Les ordinateurs viennent de là, c’est ça la science.
 
 Bien sûr ça ne marche pas tout seul, mais jusqu’à nouvel ordre il n’y a aucun moyen de faire un pont entre les formes les plus évoluées des organes d’un organisme vivant et cette organisation de la science (surtout quand on s’engage dans les impasses du réductionnisme moléculaire pour aborder le vivant).
 
 Pourtant, ce n’est pas tout à fait sans rapport. Là aussi, il y a des lignes, des tubes, des connexions. Mais un cerveau humain, c’est tellement plus riche que tout ce que nous avons pu construire comme machine. Pourquoi ne se poserait-on pas la question de savoir pourquoi ça ne fonctionne pas de la même façon ?
 Pourquoi ne faisons-nous pas, nous aussi, en vingt secondes, trois milliards d’opérations, d’additions, de multiplications et autres comme le fait la machine, alors que nous avons beaucoup plus de choses qui se charrient dans notre cerveau ? Le phénomène des débiles calculateurs est bien connu. Eux ils calculent comme des machines.
 
 Cela suggère que tout ce qui est de l’ordre de notre pensée est peut être comme la prise d’un certain nombre des effets de langage, avec lesquels nous pouvons opérer, mais d’une façon beaucoup moins performante que ces machines, alors que nous pourrions espérer avoir un rendement au moins comparable, s’il s’agissait vraiment d’un cerveau qui fonctionne de la même façon.
 
 Le parallélisme psycho-physique est, comme tout le monde le sait, une foutaise depuis bien longtemps démontrée. Ce n’est donc pas entre le physique et le psychique que la coupure serait à faire, mais bien entre le psychique et le logique. Ce n’est pas du coton.
 
 Prenons tout cela d’une façon un peu grossière. L’appareil langagier est là quelque part sur le cerveau comme une araignée (à cet égard devant toute phobie il faut chercher le crocodile à la gueule ouverte qui en est la cause). C’est lui qui a la prise.
 
 ... On n’a jamais vu aucun animal devant nous devenir humain. Homo sapiens, il l’avait déjà le langage. C’est tout ce qu’on peut dire. Le langage il nous vient du dehors, il était déjà là avant notre naissance, et il sera encore là après notre mort. C’est tout. Qu’on ait la dessus élucubré sur Dieu,« l’âme-à- tiers », les anges, les sirènes et tout le reste du tintouin qu’on appelle comme on peut « la culture » c’est tout à fait «occidentelles » et même ailleurs.
 
 En tout cas, « ça rêve, ça rit, ça rate », c’est pourquoi il y a l’inconscient et le sujet, pour jouir et désirer.
 
 Cordialement.
 Patrick Valas »
 
 cf. sur le site de Valas, son texte, pour moi remarquable : La psychosomatique : un fétiche pour les ignorants.  

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