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La société malade de la gestion (commentaire)

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Yves Cathelineau

vendredi 03 novembre 2006

INTRODUCTION

J’ai récemment été amené à introduire une conférence de Vincent De Gauléjac à Tarnos à propos de son ouvrage La société malade de la gestion. Voici le texte de mon intervention.

Vincent De Gauléjac vient présenter le 2ième grand axe de ses travaux : la société malade de la gestion, idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcellement social.

Nous allons donc voyager au sein des entreprises multinationales et des logiques de colonisation des psychées humaines via les techniques du management au seul service ultime du profit financier.

Ces logiques de gestion se répandent tout azimut dans les sociétés.

ü Problématique centrale du livre :

Commençons par la fin : V de G écrit : « il convient d’abord de penser la gestion autrement en la réinscrivant dans une préoccupation anthropologique : une gestion humaine des ressources plutôt qu’une gestion des ressources humaines. » (p.116). La formule est belle, elle résume bien la thèse centrale du livre qui peut être également illustrée par une autre citation :

Castoriadis écrit : « Les institutions sont aliénantes (séparation des classes, pouvoir d’une catégorie sociale déterminée sur les autres). Il y a aliénation de la société toutes classes confondues à ses institutions : une fois posée, l’institution semble s’autonomiser, elle possède son inertie et sa logique propre, elle dépasse, dans sa survie et dans ses effets, sa fonction, ses fins et sa raison d’être. Les évidences se renversent ; ce qui pouvait être vu « au départ » comme un ensemble d’institutions au service de la société devient une société au service des institutions 1 ».

ü En quoi cela peut intéresser le secteur social et médico-social ?

Les travaux de V de G. nous parlent, peut-être d’abord parce que sa sensibilité au secteur est issue d’une partie de son histoire de vie : il a exercé comme éducateur de rue dans les années 70.

Plus généralement, un des enjeux de la Loi 2002-2 me semble osciller entre les 2 logiques qu’il épingle : l’idéologie gestionnaire et l’idéologie anthropologique :

ü Promouvoir des institutions sociales et médico-sociales au service de l’humain en mettant les droits des usagers au centre des dispositifs (comme dit Saül Karsz, si on met les usagers au centre alors où étaient-ils donc jusqu’à présent ? Ca fait penser à la chanson « laver nos amours à la machine pour voir si les couleurs d’origine peuvent revenir ») : peut-être s’agit-il là de retrouver la dimension de l’idéologie anthropologique, du moins j’ai la faiblesse de le penser.

ou au service de la gestion ? (ex le décret budgétaire Hardy, un des tout premiers décrets sortis suite à la Loi 2002-2…), les logiques d’évaluation interne, externe, la gestion peut-être positionnée au niveau de l’instance idéologique : même si elle se présente comme a-idéologique, pragmatique, technique, elle s’impose aujourd’hui comme représentation dominante du monde. Toute son « astuce » consiste à se présenter justement comme simples techniques « a-idéologique » que l’on ne pourrait pas interroger : c’est la définition même d’une idéologie que de ne pas pouvoir être mise en interrogation : « idéologie gestionnaire ? »

IDEES CENTRALES DU LIVRE :

ü Le champ disciplinaire de la sociologie clinique :

Fruit de + de 20 ans de travail et de partenariats, ce travail s’inscrit dans le champ disciplinaire de la sociologie clinique qui peut articuler alternativement des éléments d’approches sociales des organisations et des approches psychanalytiques.

Prof de sociologie clinique à Paris VII, directeur du laboratoire de changement social, Vincent de Gauléjac. donne un socle à la sociologie clinique que l’on pourrait définir ainsi : « Rien n’est au dedans, rien n’est au dehors, ce qui est au dedans est aussi au dehors » - GOETHE.

La sociologie clinique tente d’apporter des modifications significatives dans le champ social en intervenant non pas sur la société dans son ensemble mais sur des segments importants de la société (entreprises, administrations, quartiers, collectivités locales…). Elle tient compte du rôle du psychisme humain, du groupe, de l’organisation. Changements individuels vont de pairs avec changement social.

Elle vise à aider les sujets à mieux percevoir ce qui les étouffe voir les opprime.

ü Présentation très synthétique du contenu du livre :

Il traite du pouvoir managérial qui atteint des paroxysmes depuis les années 80. Le modèle gestionnaire est à l’œuvre au sein des grandes entreprises capitalistes multinationales. La production est scindée, séparée de la finance : plus on annonce de licenciements, plus on fait monter le cours des actions. C’est comme si la logique de la valeur pour l’actionnaire était la seule logique guidant les choix stratégiques des multinationales. On « embarque » l’adhésion des acteurs par des logiques tel que les stocks options ou les techniques d’évaluation des performances individuelles et autres logiques managériales…

Le livre est organisé en 3 parties :

ü Analyse du management et de la gestion : sous une apparence pragmatique et rationnelle, l’idéologie gestionnaire impose une représentation du monde performant, efficace, compétition, mobilité, évaluation en niant la souffrance, l’insécurité, l’accroissement démesuré des inégalités…

ü Cette idéologie se répand tout azimut dans la société : monde non marchand, les villes, le monde politique, les administrations, les institutions et aussi la famille, les relations amoureuses, la sexualité… il convient aujourd’hui de devenir l’entrepreneur de sa propre vie, être plus performant, plus productif, vieillir sans jamais mourir, voir rajeunir pourquoi pas, améliorer ses performances sexuelles et soigner ses humeurs dépressives à l’aide des produits licites ou non.

ü Le livre se termine par quelques pistes visant à penser la gestion autrement au service d’un monde moins injuste, plus harmonieux un monde où le lien social serait plus important que le bien matériel.

ü Transposition au secteur social et médico-social :

On veut opposer la rationalité économique aux soucis de solidarité collective. On ne veut pas penser, on veut gérer !

Pourquoi laisser la logique gestionnaire prendre le pas sur l’idéal social ? Vincent De Gauléjac nous rappellera que le lien (entre les gens…) vaut mieux que le bien (accumulation des valeurs marchandes et financières). Il est temps de s’en souvenir et de choisir entre ces deux sens du mot « valeur ».

Il faut gérer et bien gérer les fonds publics qui nous sont confiés, évidemment, mais il nous faut prendre garde au glissement idéologique qui semble s’effectuer actuellement du côté de la rationalisation gestionnaire et ré affirmer que nos organisations sont d’abord au service de l’humain et non de la LOLF (Loi Organique des Lois de Finances). La finance n’est qu’un des moyens d’assurer cette mission.

On pourrait écrire un petit lexique à usage du travail social. (Merci à celui où celle qui le souhaite d’enrichir ce lexique)

Comme par exemple

ü Solvabilité plutôt que rentabilité ! la solvabilité se définit comme la capacité d’une organisation à rembourser ses dettes à tout moment, ce qui me paraît une gestion financière saine alors que la rentabilité consiste à dégager de la valeur ajoutée, de l’E.B.E. (ratios financiers du haut de compte de résultat qui permettent d’évaluer la productivité des agents) et du résultat, (sans « s »), du profit donc.

ü GHR (gestion humaine des ressources) plutôt que GRH (gestion des ressources humaines) ! selon la belle expression de Vincent de Gauléjac.

ü Association à but non lucratif ou fondation… plutôt qu’organisme gestionnaire ; les mots ne sont pas innocents. Pourquoi « organisme gestionnaire » , où passe le projet de la société civile porté par ces associations, leurs valeurs leurs conceptions de la vie en société ?

ü Instances de tarification pour nommer les « fournisseurs de ressources, les tutelles, les collectivités publiques territoriales… Pourquoi mettre d’abord l’accent sur le financement de l’action sociale et médico-sociale ? Il me semble que la fonction première des pouvoirs publiques consiste fondamentalement à définir et à soutenir des missions, de s’assurer que ces missions sont effectivement assurées et d’attribuer les ressources en conséquences.

ü ….

Le scoop qu’on voudrait nous faire avaler, c’est que l’économique pourrait être la réponse à des problématiques humaines, de lien social… Que veut dire la « satisfaction du client » sinon que seuls les clients solvables sont concernés. Rappelons que les « nôtres » de clients, ils ne sont pas solvables, ils sont dans le besoin.

Or c’est d’une démarche de déconstruction de l’idéologie gestionnaire vers la reconstruction d’une idéologie anthropologique de référence que nous invite Vincent De Gauléjac.

Je pense que nous devons le suivre dans cette démarche , nous séparer de cette idéologie gestionnaire, c’est à dire la déconstruire pour mieux mettre en visibilité ce modèle ET continuer de promouvoir une démarche centrée sur l’humain :

ü S’appuyer sur des conceptualisations des sciences socio-humaines

ü S’appuyer délibérément sur des approches cliniques légitimes – non pas en catiminie – mais en toute clarté (c’est probablement là où je me démarque de toi Joseph Rouzel : l’approche clinique n’est pas à glisser dans les interstices qu’on voudra bien lui laisser, elle doit être mise selon moi au centre des dispositifs) . Non pas clandestinement mais en connaissance de cause car nous savons que ce sont ces approches qui sont pertinentes pour l’action sociale.

ü Se positionner dans les discours, pouvoir se référer aux 4 formes d’éthiques que nous rappelle Enriquez :

o de conviction : avoir confiance en ses dires et le courage de les énoncer et maintenir un style de travail cohérent et consistant (l’éthique est un comportement)

o de responsabilité : primum ne pas nuire, tenir compte du devenir des structures et des hommes, examiner en quoi notre action peut favoriser un changement accepté

o de discussion pour reconnaître l’autonomie des personnes et la reconnaissance de l’altérité, le débat, le conflit. Il nous faut réaffirmer que le conflit au sein des organisations n’est pas un signe de mauvaise santé, au contraire c’est un signe de bonne santé.

o de la finitude pour accepter nos propres limites, admettre la castration symbolique, pour comprendre aussi les éléments narcissiques que nous projetons parfois sur les autres et qui peuvent devenir des éléments destructeurs du côté de la pulsion de mort.

CONCLUSION

Je termine cette présentation par la citation en conclusion du livre, celle d’Augusto BOAL créateur du théatre des l’opprimés – théatre-forum, militant par excellence de la condition humaine et cher à Vincent de Gauléjac :

« Etre citoyen, ce n’est pas vivre en société, c’est changer la société ».

Les choix théoriques et idéologiques vers lesquels nous irons pour le secteur social et médico-social seront déterminants pour l’avenir. « Choisir » c’est de l’ordre du possible, c’est à dire que « ça peut-être » mais également de l’ordre du contingent, c’est à dire « ça peut ne pas être ». A nous de voir….

1 Castoriadis C.(1975), L’institution imaginaire de la société, Le Seuil. Pages 164..

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