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Qu’est-ce que penser la pratique, aujourd’hui ?

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Daniel Pendanx

mercredi 14 septembre 2011

Qu’est-ce que penser la pratique, aujourd’hui ?

(Présentation du texte « Adolescents en rupture : comment répondre à l’urgence ? »)

 

 

Cet article, « Adolescents en rupture : comment répondre à l’urgence ? », écrit il y a plus de vingt ans par des collègues (psy et éducateurs) d’un S.I.O.E. à l’occasion du Colloque international sur la protection de l’enfance organisé à Bordeaux en avril 1989 par l’Association O.R.E.A.G.,  publié ci-dessous, me paraît fort bien témoigner de ce mode de réflexion professionnelle, clinique, mêlant sensibilité et rigueur, aujourd’hui peu ou prou menacé.

Mon sentiment est que nous ne savons plus guère ce que penser la pratique signifie, et surtout exige…

S’il y a bien quelque chose à quoi le discours de la techno-science gestionnaire, mâtiné ou non de psychologisme, tend à soustraire les praticiens (lesquels y trouvent bénéfice secondaire …), c’est bien à cet effort d’analyse critique, de retour sur soi et de mise en questions de la pratique, qui caractérisait cette étude ancienne des collègues.

Cette capacité à mettre en questions la pratique , vertu cardinale pour nos métiers, me semble en effet de plus en plus se perdre dans nos milieux, si prompts à s’enferrer dans le conservatisme institutionnel et un narcissisme professionnel de bon aloi.

Avons-nous encore le courage de réfléchir – au sens de retourner le regard porté sur autrui vers soi –, le courage d’apprendre à supporter notre propre négativité ? Acceptons-nous de reconnaître en nous, comme y encourageait Freud, l’enfant, l’ enfant œdipien que nous avons été et que nous demeurons au fin fond de notre être ?  

Il est assez vain de croire échapper au formatage techno-managérial en cours, à l’antienne de la « gouvernance » de la « gestion des ressources humaines » – à cette illusion toujours renouvelée d’une emprise des pouvoirs sur le Réel (sur le désir et la parole du sujet) –, si les praticiens n’acceptent de mettre en questions leur positivisme, les présupposés de réponses visant à boucher la demande et meubler l’écart. Il s’agit de reconquérir les bases (subjectives et théoriques) d’une pensée critique, autrement dit l’horizon du sens, du sens de la transmission. Et ce n’est pas avec des discours sans rigueur que nous y arriverons.

 

Si nous ne nous dégageons du positivisme psycho-éducatif et de l’anti-juridisme (ou juridisme occulte) dans lesquels nous baignons, nous ne saurons, je le crains, contrarier l’empire actuel du Management dans notre secteur : ce fantasme politique d’un « référentiel » des « bonnes pratiques » qu’il suffirait que des « techniciens du travail social » appliquent…

La qualité la plus remarquable de cette étude me paraît donc bien tenir à la façon dont ces collègues, regardant le réel en face, évaluèrent les conséquences de leurs réponses professionnelles sur l’évolution des jeunes traités. On les y voit interroger les écueils de réponses trop immédiatement positives, chercher avec honnêteté à tirer leçon de l’expérience. Pour autant leur propos, à distance de la bienfaisance sociale et de la plainte commune (sur les « moyens insuffisants »), ne visait en rien à désigner un coupable ou à transformer toute erreur en faute, mais au contraire tire leçon des erreurs – de ces erreurs inévitables dans nos pratiques comme dans toute éducation.

Appuyé sur cinq cas ce texte relève ainsi les risques de réponses trop rapides et trop directes voulant satisfaire la demande , soit-elle cette demande la demande des jeunes, de leur famille, ou la demande des tutelles. Il montre que l’on ne saurait aider ces adolescents en rupture à se reconstruire, à «grandir», à murir avec le temps nécessaire, si l’on reste avec eux dans une relation trop duelle, de séduction.

Mais déjouer le caractère impérieux de la demande de ces jeunes, s’extraire de l’imaginaire de la « réparation » (en vérité, fausse réparation ), implique d’avoir le courage de refuser de passer à l’acte. Ce qui n’est pas facile, car si « l’exigence professionnelle s’oppose à la demande sans limite », il faut bien voir aussi que « ne pas passer à l’acte quand on fait tout pour vous y faire passer cela suppose une sacrée décision, une décision de responsable » (1) .

Tout praticien de bonne foi  percevra dans ces brefs récits de cas les conséquences et les risques associés à une satisfaction immédiate, non médiatisée, de la demande de ces jeunes ; il y saisira qu’on ne peut véritablement les aider si par nos réponses, que nous le voulions ou pas, nous épousons leur destructivité à l’endroit de leurs parents, quels que soient par ailleurs dans la réalité les travers et les limites de ces parents. Et il y relèvera combien, court-circuitant le conflit œdipien , ce type de réponses peut tout au contraire venir accentuer la déstructuration de ces adolescents, en les précipitant parfois vers des enfers encore plus redoutables que ceux dont on prétend les sortir.

Les figures que ces jeunes « attaquent » représentent, en droit, les figures parentales, leurs figures fondatrices. C’est pourquoi on ne peut les aider à trouver leur chemin, celui de la parole, si méconnaissant la dimension subjective proprement « meurtrière » impliquée dans leurs critiques vis-à-vis de tel ou tel de leurs parents – critiques qu’il ne s’agit pas pour autant d’écraser ou de faire taire –, nous venons délégitimer et déséquilibrer par des procédures hâtives et des satisfactions immédiates leur représentation fondatrice.

Dolto, une des premières, a souvent insisté sur le fait qu’on ne saurait aider un enfant – lui redonner sa fierté d’être au monde disait-elle – , si on ne le rétablit pas d’abord (symboliquement) dans sa scène originaire , en le protégeant des projections destructrices de ses figures fondatrices , d’où ces projections viennent.

Toute mon expérience sensible et de pensée m’a conduit à saisir à mon tour, de l’intérieur, combien l’essentiel est de recoller pour tous ces jeunes les morceaux de leur scène œdipienne (Legendre), de chercher d’abord, quant à leur cadre de vie, à les rétablir et les ré-instituer dans une scène familiale et institutionnelle triangulée. Les collègues concluaient leur texte sur cette nécessité de la triangulation familiale , et j’ajoute de mon côté, de la triangulation institutionnelle . Il n’y a rien de plus important en effet, dans l’intérêt de l’enfant , mais aussi au final des parents, que d’œuvrer à cette triangulation , où que nous soyons.

Chaque place, chaque fonction, chaque institution doit pouvoir être référée, limitée, divisée du Pouvoir, tout aussi bien du Père que de la figure de Big Mother, autrement dit déliée du fantasme omnipotent. L’écart, l’espace de séparation doivent pouvoir jouer dans la scène des cas, aux fins de rompre ce continuum imaginaire de l’indifférenciation dans le cercle duquel se trouvent pris, et les praticiens si souvent avec eux, les sujets traités. Ouvrir l’espace tiers. De cela les juges ont vocation à être les garants en bout de chaîne institutionnelle.

Il conviendrait en ce point de saisir également en quoi, du point de vue du sujet, le dit intérêt de l’enfant n’est jamais contraire à l’intérêt des parents bien compris.

Sortir du duel, voilà le fil rouge, qui nous implique tous, pour une orientation vertébrée de nos pratiques.

Soutenir face à l’imperium de la demande des uns et des autres des positions authentiquement limitées, refuser de passer à l’acte, soutenir l’écart, faire émerger du tiers, suppose un long et difficile travail d’élaboration – un travail institutionnel en lequel chaque praticien doit pouvoir être convié, dans le jeu de la transmission, à conquérir, comme disait Winnicott, d’ être soi-même sa propre figure parentale . Ce qui suppose une politique institutionnelle digne de ce nom. Et ce qui ne se peut non plus sans la recherche et la mise en œuvre, tant dans les liens institutionnels qu’avec les familles, d’un mode d’alliance (d’une articulation entre fonctions) qui ne soit ni monobloc ni clivé.

L’enjeu clef, à la base (institutionnelle et subjective) de toute clinique, est celui de la symbolisation de cet imaginaire de puissance (avec son économie de jouissance, sadomasochiste) traditionnellement projeté sur le hiérarchique, les tutelles institutionnelles, et les supposés savoir…  Une symbolisation qui, à partir du jeu des interprètes (de la liberté conquise par les praticiens, mais de praticiens référés ), opère pour les sujets traités comme mise en scène , dans le champ institutionnel lui-même,   de la représentation fondatrice croisée, mère/père, supportée par le couple homme/femme.

Soutenir sa propre responsabilité « parentale » dans la scène du cas s’implique de la façon dont chacun se tient, plus ou moins boiteux, divisé du Phallus selon son sexe, dans l’égalité et la différence.

Le travail d’élaboration ainsi compris comme travail de conquête, pour chacun, de sa propre position sexuée, va à l’encontre de la pente naturelle : celle qui nous pousse, dans le roman familial des sujets traités, à épouser les transferts de séduction… Travailler et penser c’est s’engager dans un mouvement subjectif, infini, de dés-identification –  dés-identification tant par rapport à une image maternelle idéale, très imaginaire, supposée pouvoir boucher le manque de l’enfant, le préserver de la division subjective, que par rapport à cette image paternelle qui n’en serait que le seul pendant.

Le travail dans l’exercice de nos fonctions est d’abord un travail subjectif et de pensée, impliquant chacun, avec ses signifiants propres, son style,, dans la dialectique identité/altérité, la dialectique de l’identification sexuée. Je note que ce travail rencontre toujours, comme il est naturel, les plus grandes résistances, internes et externes. Le trait actuel est que ces résistances se trouvent massivement entretenues par les tendances culturelles du temps – tendances perverses, sous-tendues par le mythe subjectif (homo-sexué, maternalisé) des parents combinés , d’avant la différence des sexes.

Nous sommes de manière assez générale très en régression par rapport à la prise en compte du caractère nodal de la problématique œdipienne, en régression par rapport au modeste travail de ces collègues. Nous ne savons plus donner son statut, son statut œdipien, à la plainte, ni faire front à la demande subjective sans limite, en prenant en compte le fantasme meurtrier qui noue cette demande (2) . Nous tendons vers ce que j’ai appelé il y a peu, dans un mouvement d’humeur me venant à lire une déclaration d’une équipe de professionnels d’un S.I.O.E. (3), le degré zéro de la pensée clinique. Nous sommes, quant à la problématique de la Loi, en panne dans la transmission, la transmission de l’objet négatif, l’inestimable objet de la transmission .

C’est aussi pourquoi il m’a semble que ce texte, que je fais parfois connaître, et que nombre de collègues au fil des ans ont apprécié, méritait une publicité plus large. Et je suis donc heureux que ses auteurs et la direction générale de l’OREAG m’aient donné l’autorisation de le proposer sur ce site.

Je forme en cette occasion le vœu d’un renouveau de la pensée clinique – une pensée que je ne confonds pas avec les travers pseudo thérapeutiques, séducteurs, de la doxa anti-normative, ceux d’une déconstruction qui, sous des sophistiques diverses (celle par exemple, si confusionnelle, de la théorie du genre ), a triomphé dans tant de cercles intellectuels, universitaires.

J’ai souvent noté combien sous couvert de discours spécialistes, derrière le galimatias du psycho-juridisme, l’illusion psychanalytique en éducation et la méconnaissance de la fonction symbolique du droit (du juge) ont irradié la sphère de la Justice des mineurs, nos milieux. Et combien cela a fait et continue de faire le lit du comportementalisme. Je ne sais si les générations qui viennent pourront rompre avec cela, quel retournement pourra ou non opérer, mais je continuerai à m’employer à ma mesure, avec ceux qui le peuvent, pour que le fil d’un tel propos ne soit pas laissé à l’abandon, mais tout au contraire repris, élargi.

Mais revivifier l’esprit clinique exigerait je crois d’abord que ceux qui prétendent mener le bal de la clinique, de la supervision, mais tout aussi bien ceux qui mènent les politiques institutionnelles, se dégagent enfin de cette impasse de l’opposition sujet du désir/sujet de droit, loi symbolique/loi juridique, dans laquelle nous nous trouvons en vérité toujours enferrés.

Se dégager de cette impasse ne se pourra toutefois sans prendre acte, en regard même de la dialectique du désir (inconscient) et de la loi (loi du langage) constitutive du sujet, du fait qu’ il n’y a de sujet que sujet institué. Ce n’est qu’à prendre acte et tirer toutes conséquences de la constitution institutionnelle (langagière / fictionnelle / juridique) du sujet de la parole que l’on peut en effet se saisir, dans un fil ouvert depuis plus de vingt ans (4), hors la bouillie de la dite interpénétration de l’éducatif et du juridique, du nouage de la clinique au droit.

Daniel Pendanx                             

Bordeaux, juillet 2011

1 - Cf. Soigner la folie/Une vie au service de la clinique , Hélène Chaigneau, Ed. CampagnePremière, p.95

2- La folie politique, juridique, du « mariage homo » et/ou de « l’homoparentalité » se situe là : dans le fait de venir, sous la sophistique et les atours positivistes de l’anti-ségrégation, légitimer le règne du fantasme, du fantasme meurtrier, tout en confortant le mythe subjectif régressif (préœdipien) des « parents combinés ».

3- Cf. le texte Faudra-t-il un mort ? , publié sur le site « psychasoc »

4- Cf. Filiation/ Fondement généalogique de la psychanalyse, Alexandra Papageorgiou-Legendre, Leçons IV (suite 2) de Pierre Legendre. (Fayard, 1990).

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Commentaires

Qu'est-ce que penser la pratique, aujourd'hui ?

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