Textes > fiche texte

Tentative de compréhension du politique dans sa relation à la laïcité et à la religion

Suggérer à un ami Version imprimable Réagir au texte

Jean-Louis Martinez

samedi 16 février 2008

Fiche de Lecture du livre de M. Gauchet Marcel, « La religion dans la démocratie parcours de la laïcité », édition Gallimard, 1998, pp. 127

1/ Résumé

M. Gauchet cherche à comprendre les raisons de l’inquiétude Française au sujet de la laïcité. Une laïcité selon lui bousculée par l’Europe à l’extérieur, bousculée aussi de l’intérieur par le mouvement de l’histoire.

La loi de la séparation de l’église et de l’état de 1905 est rapportée ici comme un moment essentiel de la république française. Un moment qui est un commencement donnant vie à un processus que M. Gauchet nomme « la sortie du religieux ».

Dans un premier temps, l’auteur souhaite prendre quelques précautions afin que le lecteur ne se méprenne pas sur la signification de cette « sortie du religieux ». Dans l’esprit de celui-ci ce n’est pas l’existence des religions qui est remise en cause au sein de la société, mais le fait qu’elle n’ait plus la possibilité de contribuer au pouvoir politique.

Dans ce contexte M. Gauchet nous présente trois observations : son cadre interprétatif de la sortie de la religion, une remise en question de la capacité d’explication des termes sécularisation et laïcisation tout en constatant, de son point de vue, que la sortie du religieux continue.

Afin de comprendre le raisonnement de l’auteur, il est essentiel de voir que pour lui la « sortie du religieux » n’est pas l’ère de l’incroyance. Nous devons passer d’une réflexion sur la religion à une démarche de pensée d’ordre politique. La sortie du religieux de nos sociétés est le passage de la religion comme contenant de la politique à un nouveau statut : celui ou la religion est contenue par la politique. Ce chemin parcouru entre ces deux états, nous pouvons l’identifier comme étant le « parcours de la laïcité ».

M. Gauchet met en avant deux parcours distincts concernant la sortie de la religion de la société avec un troisième qui leur fait suite : un parcours « protestant » et un parcours « catholique ». Le premier se décline sur le mode de la sécularisation et le deuxième sur le mode de l’expulsion du religieux de la sphère publique : la laïcisation. Le troisième peut se résumer par la notion du « salut par l’histoire » : l’homme fait l’histoire. En effet, c’est au prix de la conscience de soi que la société humaine vit son autonomie et peut être capable de se projeter dans l’avenir, seule.

Cette nouvelle situation démocratique « libérer de Dieu » désacralise le lien social et sa gouvernance. Ce fait transforme à son tour la place du religieux au sein du collectif. L’affaiblissement social du religieux ébranle la laïcité qui s’était construite dans un rapport de force par le processus de laïcisation en France. Ce n’est donc pas la religion revitalisée mais son absence qui contraint la laïcité à chercher à se redéfinir. La laïcité est en perte de repères par l’absence de l’Eglise Catholique au sein de la sphère publique.

Tout en liant l’histoire de la laïcité à l’histoire de la construction de l’Etat, l’auteur admet deux phases de laïcisation et pense que l’on est entré dans une troisième depuis 1975. M. Gauchet nomme ces trois phases comme étant pour la première une subordination absolutiste, la deuxième : la séparation républicaine. Quant à la troisième c’est la politique de l’autonomie.

L’enjeu de la première phase jusqu’à l’an 1800 a été la tentative par les Lumières de se réapproprier le principe de souveraineté au profit de la Nation. La logique de l’Etat était de promouvoir la paix contre la déraison politique de la foi. Le gallicanisme refait surface en promulguant une logique de soumission du religieux au pouvoir temporel.

Quant à la deuxième phase, elle débute avec le concordat de 1801, pour M. Gauchet. Ici, afin de comprendre les enjeux, il est nécessaire d’identifier le cadre de cette deuxième phase. Nous sommes en pleine « dissociation de la société civile et de l’état » (p.40). C’est donc sur le mode de la séparation que dorénavant sera pensée la laïcité. Mais le contexte de la société civile se réduit en France aux droits individuels du citoyen et son pendant à la sphère publique qui assume « le monopole de la gestion de la vie collective ». La vie institutionnelle n’a donc pas d’espace pour exister. L’institution, en tant qu’union seulement d’une partie du laos , peut être considérée comme transgressant l’harmonie républicaine qui s’appuie, elle, sur l’intérêt et de la volonté générale. L’institution ne représente qu’elle-même et ses propres intérêts. Ceux-ci ne peuvent que s’opposer à l’intérêt général ne serait-ce qu’en ne le servant pas.

Dans un vivre ensemble constructif, une loi viendra débloquer cette situation de conflit : celle sur les associations cultuelles de 1905. Cette loi permet de donner une place à la vie ecclésiale incontestablement du côté de la sphère privée. La vie et les choix religieux deviennent affaire de vie personnelle. Globalement, la sphère publique reconnaît alors la vie institutionnelle en lui assignant une place du côté de la société civile qu’elle soit associative, syndicale ou ecclésiale. Au-delà de la réaffirmation de l’autorité de l’Etat qui encadre au moyen du droit la vie institutionnelle, la république obtient une position « sacrée ». Elle est dorénavant au-dessus de tous. Ainsi L’Etat gagne ses lettres de noblesse au point que certains auteurs affirment qu’il peut revendiquer « un véritable pouvoir spirituel » (p.48) et de contrainte dans le respect des libertés et sur la base du contrat social rousseauiste. Nous entrons alors dans l’ère de l’autorité terrestre s’appuyant sur le culte de la nation et l’espérance du futur où l’homme décide de son destin. C’est bien au travers de la politique devenue moyen métaphysique, que l’homme se libère et gagne son autonomie, son « émancipation » des Dieux. Mais à ce moment là il est seul et doit apprendre à le rester.

Dans ce parcours de libération, deux routes peuvent alors être empruntées : la perspective libérale et la perspective autoritaire. Cette dernière exclue la religion pour se substituer à elle en déterminant le croyable. Ensuite la perspective libérale laisse une place à l’individu en lui donnant la possibilité de rester maître de la hiérarchie de ses besoins. Par contre l’individu est fortement « incité » à prendre sa place dans le concert humain car le collectif est considéré comme le moyen d’émancipation par excellence. Etre citoyen est avoir la chance de participer à la détermination de la vie collective : c’est agir en dépassant ses particularismes.

Avec l’obtention de l’autonomie de la terre envers le ciel, nous assistons à une transformation, une évidence. L’intégration des religions à la république a eu lieu, le politique n’a plus besoin de s’affirmer contre celles-ci. L’Etat providence a pris alors toute la place. Mais au fur et à mesure de l’histoire, devant la perte de confiance du politique et la distanciation des liens entre le collectif et l’individu, nous sommes passés de l’autonomie à l’hétéronomie, nouveau mode de relation dans lequel les droits du citoyen et la protection des minorités contre le pouvoir en place sont devenus centraux. Nous assistons à un déplacement du collectif vers l’individuel.

C’est dans ce contexte de « privatisation » que la laïcité évolue actuellement. Telle qu’elle a été pensée au départ la liberté de la société civile devrait être encadrée par la sphère étatique. Aujourd’hui le citoyen, en tant qu’individu, demande des comptes et revendique la reconnaissance publique de ses choix privés. La raison en est simple : le collectif de la sphère publique ne représente plus le citoyen. C’est sur ce vide de la représentation de la sphère publique que M. Gauchet voit une transformation de la république. Il y ajoute logiquement un « désencadrement » de la société civile par le politique. La rupture de ce lien contraint la sphère civile à se redéfinir par elle-même. En devenant leurs propres critères de référence, les composantes de la vie privée se soustraient donc à la sphère publique en édifiant leur propre identité.

Le moyen que nous présente l’auteur comme ayant rendu possible cette affirmation de l’individu est la société de marché avec la remise en question de la détention de l’intérêt général uniquement par la sphère publique. « De quel droit » l’Etat viendrait dans ma sphère privée pour me dicter ma conduite ? C’est sur le mode de l’autorégulation que veut se vivre la société civile, sans l’ingérence de l’Etat. Celui-ci n’étant plus là que pour garantir les droits des individus et la protection des minorités. A la société civile de consommation correspond un Etat de service.

Ainsi la société civile organise la mutation des croyances en identité puisque chaque organe se définit lui-même par lui-même. Au travers de ce phénomène d’identification on constate une dilution du contenu au profit de l’extérieur. En effet pour être citoyen on nous demande d’être « soi-même ». Ce « soi-même » se vit indéniablement dans la sphère privée et notre identité se construit dans une appartenance minoritaire qui se redéfinit par elle-même. Notre identité ne s’élabore plus en relation avec la sphère publique, nous ne sommes plus uniquement notre citoyenneté, celle-ci n’est qu’une partie de nous même. Aussi, les croyances sont des exemples parfaits de cette nouvelle construction identitaire dont le choix est l’expression de la liberté des individus.

La sphère publique a bien compris qu’elle ne peut plus être le tout qui a réponse à tout. De toute façon elle n’est plus investie d’un quelconque croyable, il ne lui reste donc plus que la neutralité. Avec une légère spécificité, dans ce contexte, la rigidité portée sur l’extérieur est proportionnelle à l’affaiblissement du contenu de transcendance à l’intérieure. Contrairement à celle-ci, l’identité ne souffre pas la discussion.

Pour l’auteur il est évident que les collectifs de croyants sont à la recherche de faire reconnaître leur identité. Le pendant inévitable de l’identité est la reconnaissance. De plus, comme la sphère publique a perdu toute dimension de sacré, les croyances lui sont fort utiles. Le politique dans sa quête d’une légitimité perdue va rechercher auprès des croyances une relation, suffisamment proche et distante à la fois, afin de permettre aux collectifs de se représenter les buts et les raisons du vivre ensemble. L’Etat ne pouvant plus répondre à ces exigences du vivre ensemble. Ainsi, le principe démagogique du pluralisme appartient désormais à l’arsenal du politiquement correct. Lorsque l’ordre politique reconnaît toutes les croyances, il se donne la crédibilité de la transcendance, celle qui lui manque. Il est le garant qu’aucune croyance ne s’impose au détriment d’une autre. C’est l’enjeu de sa neutralité. Le politique peut alors être l’arbitre qui fait exister la vie sociale laïque. On constate qu’effectivement la perte de la métaphysique de la sphère publique, au travers de la volonté d’autonomie, vide l’Etat de sa représentation en tant que norme au dessus de tous. Dans ce nouveau contexte, l’autorité de la sphère publique doit se vivre dans la proximité, dans le marchandage, dans la dépendance envers la société civile. De cette manière l’intérêt principal de l’Etat est d’être le rassembleur, celui qui institue les organismes composants la société civile. Sa légitimité en dépend. En politique cette légitimité doit se voir. C’est donc par une mise en scène de cette diversité recomposée au sein de la sphère publique que l’on montre que l’on est nécessaire. Alors le principe d’égalité mis en avant pour rassembler travaille aussi à créer du même et l’on s’attache davantage au protocole du vivre ensemble plutôt qu’à traiter les problèmes de fond qui se présentent. Cet aspect est le dysfonctionnement selon l’auteur du « primat de la représentation des acteurs ». Il ramènera à terme « l’unité du collectif ».

2/ Analyse et impressions personnelles

La lecture de M. Gauchet a été pour notre part très enrichissante nous n’avions, de mémoire, jamais abordé ni reconnu, la laïcité comme un concept politique. Nous souhaitons ici remercier l’auteur de ce petit ouvrage extrêmement dense auquel nous souhaitons maintenant confronter notre perspective, en toute humilité. Notre réflexion de quelques lignes ne pourra être perçue que comme dérisoire devant la richesse d’un tel texte et nos maladresses certaines viendront nous confondre. Pourtant au fur à mesure de notre cheminement au travers de cette lecture nous percevons de manière plus fine l’enjeu social actuel que porte la laïcité. C’est la raison pour laquelle nous souhaitons apporter nos éléments de réflexions. M. Gauchet, par cet ouvrage souhaite prendre la mesure d’une France inquiète et par un jeu de miroir être un vis à vis qui éclaire. L’avènement de la laïcité a été un combat douloureux déchirant qui se manifeste encore régulièrement que ce soit au travers de la remise en question des écoles sous contrats ou du foulard islamique. Nous pouvons dire ici que nous nous estimons redevable envers M. Gauchet de l’apport de sa pensée aux prémices de notre réflexion politique sur le sujet de la laïcité. Il nous semble important de signifier que nous ne suivrons pas l’auteur dans sa volonté de substituer le terme de laïcité à celui de « sortie de la religion ».

Aujourd’hui le constat est fait, la séparation est acquise, elle est constitutionnelle depuis 1958. La France est une république laïque. M. Gauchet fait de cette victoire humaine une conséquence de la mobilisation collective d’une volonté d’autonomie de la terre envers le ciel. Ce n’est ici à notre avis que prendre en compte une partie des ingrédients qui ont fait exister la laïcité en France. On peut sans trop exagérer affirmer que la laïcité s’est construite avec la contribution des religieux non catholiques et avec l’apport de concepts législatifs venus de l’étranger. La laïcité française n’est en rien un concept « ex-nihilo » 1 . Aussi est-il tout à fait étrange de constater une telle crainte ou une susceptibilité « identitaire » de la part de la société française sur ce sujet. La laïcité française n’a jamais été franco-française à part dans le désir du politique. Ne serions nous pas juste en face d’une peur du politique de voir cette revendication d’une identité laïque lui échapper. Nous sommes en fait en présence d’une absence d’éducation sur ce sujet, si ce n’est un refus, si bien que tout le monde en parle sans trop savoir ce qu’elle est. On peut comprendre que cette ignorance soit une source d’inquiétude, de frilosité. La laïcité a certes été un combat pour déposséder l’église catholique de sa prétention au pouvoir temporel. Ce combat a aussi été mené par d’autres religieux car ils voyaient en la laïcité le moyen d’exister en paix. Aussi, opposer religion et laïcité nous semble être une démarche peu raisonnable. M. Gauchet ne fait pas cette erreur mais il ne mentionne jamais la contribution religieuse 2 ou franc-maçonne 3 ni l’apport de la pensée européenne et américaine à la laïcité française : « Paradoxe intéressant : la laïcité a pu s’établir en France grâce à un emprunt à des lois anglo-saxonnes » 4 . On constate sans difficulté que l’héritage laïc est un héritage démocratique et il n’est pas besoin de naître français pour être laïque 5 . D’autant plus que nous vivons dans nos propres frontières la diversité laïque, trop souvent non admise. On peut comprendre les inquiétudes françaises quant à la préservation de sa laïcité qu’elle considère comme un modèle culturel. Mais cette crainte se base aussi sur l’ignorance des apports extérieurs qui ont donné la vie à notre laïcité, plus nous nous renfermerons sur nous mêmes et d’avantage nous craindrons l’autre et nous nous donnerons de bonnes raisons d’être inquiets et frileux.

Ensuite, l’auteur parle de la laïcité comme si elle était une. En tant que concept politique, la laïcité dans une société de droit existe par la loi. Or en ce domaine il est impossible en France de parler de « La » Laïcité en tant que telle. Nous nous devons de prendre en compte sa réalité plurielle. Nous avons relevé en France l’existence d’au moins cinq laïcités différentes :

1/ La loi de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

2/ Loi de 1905 adaptée en 1924 spécialement pour l'Eglise Catholique.

3/ Le régime Concordataire réintroduit en France en 1918, reconnu en 1924 et légitimé par le conseil d'Etat le 24 Janvier 1925.

4/ L'ordonnance royale du 27 Août 1828 pour la Guyane qui permet actuellement au département de rémunérer sur les deniers publics uniquement les prêtres catholiques. « Le conseil d’Etat a considéré, en 1981, que cette ordonnance demeure la seule référence valide » 6 .

5/ Le décret de M. Le ministre Mandel du 16 janvier 1939.

En ce sens, l'idéologie de « La » Laïcité a fonctionné comme un idéal-areligieux, elle aurait produit des clans basés sur une compréhension que l'on pourrait avoir d'elle. Chaque clan a sa doctrine de ce que doit être « La » Laïcité. Peut-il y avoir plusieurs compréhensions de la Laïcité ? Nous n'avons pas le choix, notre système Français nous impose ce constat. Constitutionnellement, la France, est une république laïque qui applique différents systèmes laïques, tous édifiés avant la constitution de 1958 et donc reconnus actuellement. Nous pouvons simplement affirmer que la république laïque accepte et légitime donc plusieurs compréhensions « Laïques ». Pourquoi avons-nous tant de mal dans notre société à vivre la diversité ? L’incitation à la pensée d’une laïcité bien comprise ou bien pensante qu’en fait M. Gauchet ne me semble pas être aussi linéaire. L’histoire de la laïcité en France est pleine de compromis, voir de compromissions. Si la démocratie supporte l’inégalité elle ne peut pas se permettre d’accepter l’injustice. Nous verrons maintenant ce que nous considérons être une inégalité et une injustice, nous prendrons deux exemples.

Concernant l’inégalité, il est un fait historique que L’Eglise catholique a refusé la loi de la séparation de l’église et de l’Etat en 1905, alors une nouvelle loi a été votée en 1907 débouchant sur un accord avec le Vatican en 1924. Un des enjeux de la loi de séparation de 1905 a été de tenter d’introduire une dimension démocratique au sein de la hiérarchie pyramidale de l’Eglise Catholique. Les religions Protestantes et Juives fonctionnaient déjà sur le mode de l’élection de leurs représentants. A partir de 1905 elles se sont donc organisées en associations cultuelles. On peut, par contre, tout à fait comprendre le refus de l’Eglise catholique qui, elle, choisit ses responsables par le saint siège. La loi de 1905 ne permettait plus à Rome de choisir ses représentants, c’étaient les catholiques français qui devaient le faire, acte impensable pour l’Eglise romaine. C’est sur ce fond idéologique que la sphère publique accorde à L’Eglise catholique de pouvoir s’institutionnaliser en associations diocésaines en 1924. Le Vatican choisit les responsables de ces associations. La laïcité crée alors une inégalité de traitement en vue d’un vivre ensemble paisible. Ce jeu de la négociation a eu une influence considérable sur la vie sociale. C’est moins l’absence de sacré de la sphère publique qui existait encore à l’époque que la possibilité d’obtenir d’elle ce que l’on désir dans la mesure ou l’on en a les moyens. Les institutions et les individus qui les composent on alors bien compris que la quête des moyens qu’ils soient relationnels, financiers, poids du nombre, la persévérance des demandes … ouvrent des brèches dans la sphère publique. Les lobbies ne s’en privent plus.

Concernant l’injustice maintenant : une autre faille de la pensée anti-religieuse est de croire qu’un religieux qui est aussi un citoyen est attaché corps et âme à l’Eglise dans laquelle il officie. L’histoire des Eglises est remplie de ces « contestataires » qui sont prêts à en découdre avec leurs institutions que ce soit pour des raisons concernant le Bien ou la Justice. Nous nous attacherons ici à la justice qui ne souffre pas de la partialité des valeurs de l’institution. En faisant référence à la justice, nous nous appuierons sur le droit que la société dicte. Le statut de religieux au regard du droit du travail n’est pas du ressort du salariat sauf pour les cultes reconnus de l’Alsace-Moselle. Cela implique, comme nous ne sommes pas dans le cadre d’une relation contractuelle, que le religieux légitime est celui qui est accrédité par sa hiérarchie. Cela a des conséquences éthiques et pratiques non négligeables. Il vaut mieux, si le religieux souhaite rester en poste, qu’il vive un conservatisme institutionnel. Mais l’enjeu réel de la laïcité pour le religieux n’est pas à ce niveau. Elle touche à la citoyenneté. Mais avant cela il est indispensable d’identifier à quoi correspond la qualification d’un travailleur salarié. Pour celui-ci, l’élément fondamental est l’existence d’un lien de subordination avec celui qui l’emploie. Il est indéniable que les ecclésiastiques exercent leur ministère sous l’autorité hiérarchique de l’institution qui le nomme car pour être en poste il est nécessaire d’être accrédité par celle-ci. L’activité est exercée dans un état de dépendance (horaire, fréquence des interventions, rémunération fixe et régulière …). Le religieux aussi est intégré dans un « ensemble organisé », l’Eglise avec ses règles et sa gouvernance, moyennant rémunération ou indemnité. Toutes les conditions du salariat sont réunies mais sous prétexte de « laïcité » ce statut n’est pas accessible aux religieux. L’important ici n’est pas le statut mais le droit ouvrant la possibilité de se défendre contre des illégalités mises en œuvre par l’institution ecclésiale identifiées clairement par la législation en tant que telles. L’exemple qui nous vient à l’esprit est le refus d’une institution religieuse de payer les charges sociales de ses religieux. Cet aspect conduit l’institution et les religieux à être hors la loi. Au nom de la Laïcité, les religieux n’ont aucun recours légal pour s’opposer aux illégalités commises par leurs institutions. Le recours au tribunal d’instance des prud’hommes leur est strictement interdit car celui-ci se déclare incompétent dans ces affaires dites religieuses 7 … balle en touche. La laïcité séparatiste à la française est structurellement discriminante car elle contraint les religieux, des citoyens comme les autres à priori, à n’avoir aucun recours légal envers leur institution lorsque celle-ci agit en toute illégalité dans le cadre du droit du travail.

Ici la laïcité pose difficulté, elle accepte des compromis non démocratiques qui se concrétisent par des discriminations de faits entre les cultes. Elle accepte aussi des compromissions d’ordre législatif qui font obstacle à ce que la loi soit la même pour tous. On peut tout à fait comprendre, alors que nos voisins européens soient vigilants quant à notre laïcité telle que nous la présentons à l’extérieur de nos frontières et à celle qui est effectivement vécue à l’intérieur. Personnellement je regrette que ces interrogations extérieures ne se transforment pas en questionnement intérieur. J’ai davantage le sentiment que l’on vit sur cette question de la laïcité un repliement sur nous-mêmes au lieu de vivre une ouverture sur les autres. Mais doit-on s’étonner de cela ? A mon avis, non. La laïcité met en place une logique de séparation. Séparation de l’Eglise et de L’Etat, séparation du privé et du public et que sais-je encore… il est en retour inévitable que certains, en vue de protéger leur identité culturelle emploient la même logique comme réponse : la SEPARATION. La mise en œuvre de cette laïcité ne peut qu’amplifier ce mouvement. Dans ces conditions d’existence le désir de l’auteur de voir la « Laïcité » Française faire vivre « l’unité du collectif » est une douce illusion, voir un leurre politique.

On peut tout à fait comprendre alors que certaines cultures, nous incluons les croyances au sein de ces modes de vie, qui ne recherchent pas la reconnaissance de la sphère publique soient mises au banc public. Elles gênent car elles ne permettent pas à l’Etat de jouer son rôle d’arbitre. De plus, selon l’analyse d’une laïcité en perte de contenu, de repères, il est aussi tout à fait logique que ces cultures vivent la rigidité laïque au sein de la république. Cela s’explique par la perte du « sacré » républicain. C’est bien pour cela que la sphère publique attend du même, pour pouvoir dire le juste et que ce juste soit reçu en toute tranquillité. La république attend donc que les croyances agissant dans la sphère privée soient neutres, comme elle-même prétend l’être dans la sphère publique. On entre alors dans une nouvelle ère de combat qui s’est déplacée, à notre avis. Nous ne sommes plus à l’ère des guerres de religions mais des guerres de laïcités « entre laïcité « doctrinaire » (plus rigide et séparatiste) et laïcité « ouverte » (plus souple, plus neutre et plus répandue)… » 8 .

Le positionnement du politique n’est jamais neutre.

Jean-louis Martinez

1 « Créer à partir de rien »

2 Présentation de Dominique de Villepin, « 1905, la séparation des Eglises et de l’Etat », éd. Perrin, 2004,

3 Idem p. 176

4 Baubérot Jean, « Histoire de la laïcité française », éd. Puf, Paris, sept. 2000, collection « que sais-je ? » n°3571, p. 88.

5 Luca Nathalie « un regard anthropologique sur les sectes », Ministère de la jeunesse et des sports, Paris, document crée le 22/10/2001, modifié le 5/09/2002, vu le 08/03/06 au sein d’un ouvrage collectif « Penser le risque sectaire » http://www.education.gouv.fr/cel/imagesetdoc/acteedu.pdf . La seule erreur que nous avons trouvé est l'identification de la secte de Waco à une communauté évangélique : l'usage de la force ne correspond pas à la description sociologique faite par Gilles Keppel de cette mouvance du protestantisme dans son ouvrage La Revanche de Dieu (voir aussi le texte de M. Fath : http://www.miviludes.gouv.fr/IMG/pdf/Fath.pdf ). Le passage à l'acte de violence est en totale contradiction idéologique avec cette théologie protestante

6 Fédération Protestante de France, « Cultes, équité et laïcité », décembre 2002, p. 21

7 http://www.legifrance.gouv.fr/WAspad/Visu?cid=65275&indice=1&table=CASS&ligneDeb=1

8 Haarscher Guy, « La Laïcité », éd. Puf, 3ème édition janvier 2004, collection « que sais-je ? » n° 3129, p. 101

Suggérer à un ami

Commentaires