Textes > fiche texte

Une trajectoire singulière.

Suggérer à un ami Version imprimable Réagir au texte

Serge DIDELET

lundi 02 mars 2026

A propos du livre de Marwan Mohammed, « C’était pas gagné » (De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada), Editions du Seuil 2026.

Une trajectoire singulière.

En premier lieu, je voudrais remercier Elisabeth Quin de l’émission « 28 minutes » (Arte), d’avoir invité Marwan Mohammed à présenter son dernier ouvrage, et qui m’a beaucoup touché par sa sincérité, son engagement, et la qualité de ses analyses, mais aussi du fait d’un effet-miroir tant certains aspects de son histoire me font penser à la mienne, ce qui en fait un alter ego. Français d’origine marocaine, Marwan vivait à la cité des Hautes Noues, à Villiers sur Marne, en banlieue parisienne.

Au départ, n’ayant pas appris à apprendre, il connait l’échec scolaire, question de méthode…Alors c’est l’échec au Brevet des collèges, puis au BEP. Il sort du système scolaire sans aucun diplôme. Il vit la socialité d’un jeune de banlieue, flirte même avec la délinquance, mais finit par l’esquiver en participant à un stage du BAFA, grâce aux incitations des animateurs de la maison de quartier. Il y découvre la mixité sociale au travers d’activités sportives et culturelles, où sont mêlés enfants d’ouvriers et d’employés, et d’animateurs-étudiants, souvent enfants de cadres. En quelques mois, il change de statut social, son modeste salaire d’animateur l’autorise à aider financièrement sa famille, et il transite ainsi d’un statut d’adolescent à la marge à celui de jeune adulte, référent d’enfants de la cité.

L’éducation populaire remplit son rôle de passeur d’avenir : son entrée dans l’animation de quartier sera un déclencheur épistémique, Marwan va se réconcilier avec le savoir. Pourtant, rien ne prédisposait Marwan à devenir sociologue, comme il le dit : « Mon seul rêve était de devenir footballeur professionnel ». Sa porte d’entrée dans le champ sociologique s’origine à sa découverte passionnée de l’excellente somme de Pierre Bourdieu, « La misère du monde ».

Après le BAFA, il passe le BAFD pour être directeur de structure de loisir, et c’est le début de l’épistémophilie d’une vie, il a une grande soif de rattrapage, il désire suivre des études universitaires, mais n’ayant pas le Bac, il s’inscrit en DAEU (Diplôme d’accès aux études universitaires) et l’obtient après un important travail personnel. Ensuite, c’est le DEUG à Toulouse qui lui permet de prendre des distances avec son quartier, puis la Licence et la Maîtrise (Master I) à Nanterre, et le DEA (Diplôme d’études approfondies, Master II), qui lui donne accès aux études doctorales. Il bénéficiera d’une bourse d’études de la CAF, ce qui lui permettra de bénéficier de bonnes conditions pour mener à bien sa recherche doctorale, couronnée par sa thèse.

Il intégrera le CNRS et obtiendra son HDR (Habilitation à diriger des recherches) qui est le plus haut titre universitaire. Le champ de recherche de Marwan est en rapport avec ses origines qu’il n’a jamais renié, il n’est pas un transfuge de classe. Sociologue engagé, à l’instar de Pierre Bourdieu, les objets de ses recherches sont les phénomènes de bandes, la sociabilité urbaine, les sorties de délinquance, le monde carcéral et l’islamophobie. Il évoque le climat délétère de suspicion qui accompagnera certains de ses travaux, du fait de ses origines maghrébines. Comme il le dit : « le corps nous précède », et il aura beau être un sociologue connu et reconnu, ses origines ethniques et culturelles vont parfois générer une certaine forme de racialisation conspiratoire visant à la ségrégation. Ainsi, son expérience demeure paradoxale : il souffre de certaines formes de rejet ségrégatif et de suspicion visant ses origines d’Afrique du Nord, alors qu’il a un statut de chercheur renommé et intégré dans une institution prestigieuse (le CNRS). Comme il l’écrit : « L’islamophobie ne protège pas de ses flèches, bien au contraire ».

L’idéologie de l’ultradroite qui envahit la société au niveau planétaire n’aime pas le savoir qui déconstruit les représentations erronées et les préjugés de classe. Ce livre est touchant de vérité et de sincérité, il est de plus une apologie de l’éducation populaire et des solidarités sociales. Merci Marwan de ce très bon livre, antidote salvateur au pessimisme dominant.

Serge Didelet, le 1 er mars 2026.

Suggérer à un ami

Commentaires